Nicolas Nickleby, traduction Lorain/52

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 286-301).



CHAPITRE XX.

Nicolas commence par désespérer de sauver Madeleine Bray, mais ensuite il reprend courage et veut faire un effort. Détails domestiques sur les Kenwig et les Lillyvick.

Voyant que Newman était résolu à employer tous les moyens pour arrêter sa marche, et craignant que quelque passant malencontreux attiré par les cris de : « Arrêtez le voleur ! » ne lui mît en effet la main sur le collet et ne le plaçât dans une position désagréable, dont il ne pourrait se tirer sans quelque difficulté, Nicolas se mit à ralentir le pas et se laissa rejoindre par Newman Noggs, et il était grandement temps, car le malheureux clerc était tellement essoufflé qu’il n’aurait pas pu tenir une minute de plus.

« Je vais de ce pas chez Bray, dit Nicolas, je veux le voir, et, si je n’éveille pas chez lui quelque sentiment d’humanité, quelque étincelle d’affection pour sa fille, privée de l’appui d’une mère et des secours de l’amitié, c’est qu’il ne bat plus rien dans sa poitrine.

— Vous n’en ferez rien, répliqua Newman, gardez-vous-en bien.

— Eh bien ! alors, dit Nicolas avec la même vivacité, je vais suivre ma première idée, je vais tout droit chez Ralph Nickleby.

— Pendant que vous ferez le chemin, il sera déjà au lit.

— Je saurai bien l’en faire sortir, dit Nicolas.

— Bah ! bah ! dit Noggs, calmez-vous.

— Écoutez, repartit Nicolas après un moment de silence, en tenant, pendant qu’il parlait, la main de son ami dans la sienne, vous êtes le meilleur de mes amis, Newman ; j’ai déjà résisté à bien des épreuves, mais aujourd’hui l’événement dont il s’agit détruit le bonheur d’une autre, et d’une manière si cruelle que je vous déclare que vous voyez en moi un homme réduit au désespoir. »

Et, en effet, il semblait qu’il n’y eût pas d’espoir. Quel usage faire du secret que Newman Noggs avait surpris du fond de son armoire ? Il n’y avait rien dans le complot formé entre Ralph Nickleby et Gride qui pût donner prétexte à une opposition légale contre le mariage ; rien même qui pût y faire renoncer Bray, qui, certainement sans en connaître positivement les détails, devait en soupçonner le fond. Quant aux intérêts cachés que quelques mots d’Arthur Gride n’avaient guère fait qu’indiquer, il était évident qu’il y avait là encore quelque fraude nouvelle dont Madeleine était victime ; mais, dans la bouche de Newman Noggs, et sous l’influence répétée de son pistolet de poche, les détails en restaient tout à fait inintelligibles et plongés dans les plus profondes ténèbres.

« Je ne vois pas le moindre rayon d’espérance, dit Nicolas.

— Raison de plus pour garder son sang-froid, sa raison, sa réflexion, sa tête libre, dit Newman pesant sur chaque mot alternativement et s’arrêtant pour en voir l’effet sur le visage de son ami. Où sont les frères ?

— Ils sont tous deux à l’étranger pour affaires de commerce, et ne reviendront pas avant huit jours.

— Mais n’y a-t-il pas moyen de correspondre avec eux, d’en avoir seulement un à Londres demain soir ?

— Impossible, dit Nicolas, la mer nous sépare. En supposant les vents les plus favorables, l’aller et le retour seuls nous prendraient trois fois vingt-quatre heures.

— Et leur neveu, dit Newman, ou leur vieux caissier ?

— Et que feraient-ils de plus que moi ? répliqua Nicolas ; au contraire, c’est avec eux surtout qu’on m’a recommandé le silence le plus discret sur ce sujet. Quelle excuse pourrais-je donner pour avoir trahi la confiance que l’on me montre, lorsqu’il n’y a plus qu’un miracle qui puisse sauver la victime ?

— Réfléchissez, dit Newman avec insistance, n’y a-t-il pas quelque moyen ?

— Non, dit Nicolas dans un profond abattement, non : le père presse le mariage…, la fille y consent, les deux démons qui la poursuivent la tiennent maintenant dans leurs griffes ; ils ont pour eux la loi, l’autorité, la force, l’argent, le crédit. Quel espoir voulez-vous qu’il me reste ?

— L’espoir jusqu’au tombeau ! dit Newman en lui donnant une tape d’encouragement sur le dos, toujours l’espoir ! c’est un bon et fidèle ami que l’espoir. Ne l’abandonnez pas, si vous ne voulez pas qu’il vous abandonne. Vous m’entendez bien, Nicolas, cela ne sert à rien de se désespérer ; il faut remuer ciel et terre. C’est toujours quelque chose que de pouvoir se dire qu’on a fait tout ce qu’on pouvait ; mais surtout ne jetez pas le manche après la cognée, ou ce ne sera plus la peine de rien faire ; l’espoir ! l’espoir jusqu’au tombeau ! »

Nicolas avait besoin d’encouragements ; la nouvelle qu’il venait de recevoir de la conjuration des deux usuriers était venue le frapper comme un coup de foudre ; le peu de temps qui lui restait pour faire quelques efforts contraires, la probabilité ou plutôt la certitude qu’il ne fallait plus que quelques heures pour lui enlever Madeleine, pour la condamner à un malheur affreux, qui sait ? peut-être même à une mort prématurée, tout se réunissait pour le terrasser et l’anéantir. Il n’avait pas formé une seule espérance, il n’en avait pas couvé, sans le savoir, une seule dans son cœur pour le succès de ses amours, qu’il ne vît en ce moment tomber à ses pieds morte et détruite à jamais ; il n’y avait pas un charme dont sa mémoire ou son imagination eût entouré son idole, qui ne vînt se représenter à lui dans son angoisse pour augmenter sa peine et ajouter une nouvelle amertume à son désespoir. Il n’y avait pas un sentiment de sympathie pour le triste sort de sa jeune amie ou d’admiration pour son héroïsme et son courage qui ne le fît trembler d’indignation dans tous ses membres et qui ne gonflât son cœur jusqu’à en rompre tous les vaisseaux.

Mais si Nicolas ne trouvait dans son cœur qu’une affliction stérile, au lieu d’y trouver des ressources, heureusement celui de Newman ne lui manqua pas ; il y avait dans ses remontrances et dans ses conseils un fond d’intérêt si pressant, et dans ses manières tant de sincérité et de chaleur, que, malgré leur forme étrange et bizarre, elle n’en donnaient pas moins à Nicolas une nouvelle vigueur ; et ce fut grâce à cet utile secours qu’après avoir continué de marcher avec lui un bout de chemin en silence, il put dire à son ami :

« Je vous remercie de vos bons conseils, Newman, et j’en profiterai. Il y a encore une démarche que du moins je puis faire, que je dois faire, et je m’en occuperai demain.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Noggs avec inquiétude ; surtout vous ne voulez pas aller menacer Ralph ? Vous ne voulez pas aller voir le père ?

— Non, Newman, répondit Nicolas, c’est la fille que je veux aller voir. Je veux faire tout ce qu’auraient pu faire, après tout, les frères eux-mêmes s’ils avaient été ici, comme malheureusement ils n’y sont pas. Je veux discuter avec elle cette union monstrueuse, lui montrer toutes les horreurs de la situation où elle se précipite, peut-être par un entraînement téméraire et faute de réflexion. Je veux la prier au moins de prendre du temps. Il ne lui a peut-être manqué qu’un bon conseil pour la sauver : qui sait si ce n’est pas à moi qu’il est réservé de lui faire faire ces réflexions salutaires, quoiqu’il soit déjà bien tard et qu’elle soit suspendue sur le bord de l’abîme ?

— Voilà de braves paroles, dit Newman ; à la bonne heure, bravo ! oui, c’est très bien !

— Et croyez-en ma parole, continua Nicolas dans son honnête enthousiasme. Dans cet effort que je veux faire, il n’y a ni égoïsme, ni intérêt personnel ; il n’y a que de la pitié pour elle, de l’horreur et du mépris pour les machinations auxquelles elle est près de succomber. Il y aurait là vingt rivaux, et vingt rivaux préférés, à me disputer mon amour, que je le ferais tout de même.

— Oui, vous le feriez, j’en suis sûr ; mais où donc courez-vous comme cela ?

— À la maison, répondit Nicolas ; venez-vous avec moi, ou s’il faut que je vous dise bonsoir ?

— Je vous accompagnerai encore un peu, si vous voulez me promettre seulement de marcher, et non pas de courir comme vous faites, dit Noggs.

— Non, pas ce soir, dit vivement Nicolas ; je ne puis pas marcher votre pas. Si je n’allais pas plus vite, je sens que j’étoufferais. Demain, je vous dirai tout ce qui se sera passé.

— Par ma foi ! dit Newman en le suivant des yeux, c’est un garçon qui est parfois bien violent, et je ne l’en aime que davantage ; d’ailleurs, il n’a ici que trop d’excuses, car le diable s’en mêle. Espoir ! espoir ! moi qui lui recommande l’espoir. Quand Ralph Nickleby et Gride ont mis leur malice en commun,… quel espoir contre de tels adversaires ? ho ! ho ! »

C’était un rire bien amer, que celui qui terminait ainsi le monologue de Newman Noggs, et le mouvement de tête dont il l’accompagna n’était pas moins triste, ni sa physionomie moins sombre, quand il revint sur ses pas et se remit péniblement en marche.

En toute autre circonstance, il n’aurait pas manqué de passer par quelque méchante taverne ou quelque cabaret, d’autant plus que cela ne l’aurait pas beaucoup dérangé (le lecteur le prendra dans le sens qu’il voudra) ; mais, ce soir-là, Newman avait trop de chagrin et d’inquiétude pour attendre aucune consolation de ce remède ordinaire, et c’est ce qui fit qu’il se rendit tout droit chez lui, en proie à son abattement et à ses réflexions mélancoliques.

Or, vous saurez que miss Morleena Kenwigs avait reçu, dans l’après-midi, une invitation à se rendre le lendemain, par le bateau à vapeur du pont de Westminster, à l’île du Pâté-d’Anguille, à Twickenham. C’était une partie de plaisir avec déjeuner froid, bière en bouteille, cidre et crevettes. On devait danser en plein air au son d’un orchestre de musiciens ambulants qui s’y rendaient tout exprès. Le bateau à vapeur était loué, pour la circonstance, par un maître de danse à la mode, pour l’agrément de sa nombreuse clientèle ; et, par un retour de reconnaissance, ses élèves, pour montrer l’estime qu’ils faisaient de leur maître de danse, avaient acheté pour leur compte et fait acheter à leurs amis un certain nombre de billets bleu de ciel, qui leur donnaient le droit de s’associer à l’expédition. C’est d’un de ces billets bleu de ciel qu’une voisine ambitieuse avait fait hommage à miss Morleena Kenwigs, en l’invitant à venir à la fête avec ses filles : et Mme Kenwigs pensant, comme de raison, que l’honneur de la famille était intéressé à ce que miss Morleena étalât la toilette la plus brillante, quoique prise au dépourvu par un si court délai ; qu’il fallait faire voir au maître de danse qu’il n’était pas le seul maître de danse de ce monde, qu’il y en avait d’autres ; qu’il était bon de montrer à tous les pères et mères présents dans l’île du Pâté-d’Anguille que leurs enfants n’étaient pas les seuls qui pussent recevoir une jolie éducation ; Mme Kenwigs, sous l’empire de ces préoccupations, et pressée par les préparatifs qu’il fallait faire, s’était déjà pâmée deux fois. Mais, n’importe, soutenue par la ferme résolution de faire honneur au nom de la famille, ou de mourir à la peine, elle travaillait encore avec un courage infatigable, lorsque Newman rentra chez lui.

Mme Kenwigs avait été tellement occupée, depuis le reçu du billet, à repasser les collerettes, à plisser les volants, à décorer les jupes, sans compter, par ci par là, un évanouissement ou deux (ce qui prend toujours un peu de temps), qu’il n’y avait pas plus d’une demi-heure qu’elle venait de s’apercevoir que les blondes queues de miss Morleena étaient devenues trop longues, ou, comme on dit, montées en graine, et qu’à moins de passer par les mains d’un coiffeur habile, loin de remporter, sur les filles de ces autres papas et mamans dont on s’était promis la honte, une victoire signalée, c’était elle, au contraire, qui éprouverait un échec humiliant. Cette découverte avait jeté Mme Kenwigs dans le désespoir ; car, pour aller jusque chez le coiffeur, il fallait traverser trois rues au risque des voitures. Il était impossible de penser à laisser Morleena y aller seule, quand même la décence l’aurait permis, et Mme Kenwigs était très scrupuleuse sur les convenances. D’un autre côté, M. Kenwigs n’était pas revenu de sa journée, et personne pour conduire Morleena chez le coiffeur.

Mme Kenwigs en était si outrée, qu’elle commença par claquer miss Kenwigs comme étant la cause de ces contrariétés, puis elle finit par verser des larmes.

« Ingrate enfant que vous êtes ! disait-elle ; après toute la peine que je me suis donnée pour vous ce soir !

— Mais, maman, ce n’est pas ma faute, répliqua Morleena aussi tout en larmes ; comment voulez-vous que j’empêche mes cheveux de grandir ?

— Taisez-vous, vilaine petite fille, dit Mme Kenwigs ; ne me parlez pas. Quand je voudrais vous laisser aller seule, au risque d’être poursuivie par des insolents, ne sais-je pas bien que vous n’auriez rien de plus pressé que d’aller dire à Laure Chopkins (c’était la fille de l’ambitieuse voisine) la robe que vous allez mettre demain. Je vous connais bien ; vous n’avez pas du tout d’amour-propre, et il n’y a pas à vous perdre de vue un seul instant. »

Tout en déplorant, en ces termes, les dispositions perverses de sa fille aînée, Mme Kenwigs faisait encore couler de ses yeux de nouvelles larmes de contrariété, et finit par déclarer qu’elle ne croyait pas qu’il y eût au monde personne de si malheureux qu’elle. Là-dessus, Morleena Kenwigs versa aussi de nouvelles larmes, et la mère et la fille se mirent à sangloter à qui mieux mieux.

Voilà où en étaient les choses lorsqu’on entendit d’en haut le pas boitillant de Newman qui grimpait l’escalier. Aussitôt l’espérance rentre dans le cœur maternel avec le bruit de ces pas bienheureux et ne laisse plus sur sa physionomie que de légères traces de sa dernière émotion. Elle va donc au-devant de son voisin sur le palier, et lui expose leur embarras en finissant par le supplier d’escorter Morleena jusque chez le coiffeur.

« Je n’aurais jamais osé, monsieur Noggs, vous demander ce service, si je ne connaissais pas toute votre bonté, toute votre obligeance. Oh ! non, jamais ! je ne suis qu’une femme, monsieur Noggs, mais rien au monde ne pourrait me décider à demander une faveur à quelqu’un que je croirais capable de me la refuser, pas plus qu’à voir mes enfants écrasés et foulés aux pieds par la basse jalousie des envieux. »

Mme Kenwigs n’aurait pas fait toutes ces déclarations à Newman, qu’il était assez bon enfant naturellement pour ne pas lui refuser ce bon office ; aussi, en moins de deux minutes, miss Morleena et lui étaient en route pour la boutique du coiffeur.

Ce n’était pas exactement une boutique de coiffeur. À la voir, les gens grossiers qui ont un tour d’esprit vulgaire et commun auraient plutôt dit que c’était une boutique de barbier ; le fait est qu’on ne s’y bornait pas à tailler et à friser avec élégance les cheveux des dames, et à soigner la tête des petits enfants, mais qu’on y faisait aussi la barbe d’une main légère. Mais cela n’empêchait pas que ce ne fût un établissement tout à fait distingué ; des gens même disaient de premier ordre. Et de fait, on y voyait dans la montre, avec d’autres jolies choses, le buste en cire d’une belle blonde et d’un beau brun qui faisaient l’admiration de tout le voisinage. Il y avait même des dames qui étaient allées jusqu’à dire que le beau brun n’était rien autre chose que le portrait véritable du jeune et aimable propriétaire de l’établissement. Ce qui donnait quelque valeur à cette assertion, c’était la grande ressemblance qu’il y avait entre la coiffure de sa tête réelle et vivante, et celle de sa tête de cire. En effet, elles étaient aussi luisantes l’une que l’autre, elles avaient toutes deux au milieu une ligne étroite, tracée au cordeau comme une allée de jardin, et des deux côtés une égale profusion de boucles circulaires retroussées en l’air comme des accroche-cœurs ; mais cependant les personnes du sexe les mieux informées ne faisaient aucun cas de cette assertion, car, sans vouloir faire tort (elles étaient trop justes pour cela) à la jolie figure et à la belle tournure du propriétaire, elles regardaient la tête du beau brun dans la montre comme une espèce d’échantillon abstrait et parfait de la beauté masculine, qui n’était peut-être réalisable par hasard que chez les anges et les militaires, mais qui fait rarement à la nature humaine l’honneur de s’y incorporer pour charmer les yeux des mortels.

Tel était l’établissement de coiffure où M. Noggs conduisit Mlle Kenwigs saine et sauve. Le propriétaire, qui savait que Mlle Kenwigs avait trois sœurs, chacune avec deux queues blondes, ce qui pouvait lui rapporter au moins une pièce de dix sous par tête tous les mois, planta là immédiatement un vieux monsieur qu’il venait de savonner pour lui faire la barbe, le repassant à son garçon (qui ne jouissait pas d’une grande popularité chez les dames, parce qu’il était déjà d’un certain âge et qu’il prenait du ventre), et se hâta de coiffer la demoiselle lui-même.

Au moment où venait de s’opérer ce changement à vue, il se présenta justement, pour se faire raser, un bon gros farceur de charbonnier, la pipe à la bouche, qui, en se passant la main sous le menton, demanda quand il y aurait quelqu’un de libre pour lui faire la barbe.

Le garçon à qui s’adressait cette question regarda son jeune patron d’un air indécis, comme un homme qui ne veut pas se compromettre avant de savoir ce qu’il doit répondre. Le jeune propriétaire jette alors sur le charbonnier un regard méprisant et lui dit :

« On ne peut pas vous faire la barbe ici, mon brave homme.

— Pourquoi donc ? dit le charbonnier.

— On ne fait pas ici la barbe aux personnes de votre classe.

— Bah ! dit le charbonnier, la semaine dernière, en regardant par la fenêtre, je vous ai bien vu faire la barbe à un boulanger.

— Il faut bien, mon garçon, répliqua le jeune propriétaire, s’arrêter quelque part. Nous n’allons pas au-dessous des boulangers. Si nous descendions plus bas, nos pratiques nous laisseraient là, et nous n’aurions plus qu’à mettre la clef sur la porte. Il faut que vous alliez chercher ailleurs, cela nous serait impossible ici. »

Le postulant se mit à le regarder en face, puis à lui faire une grimace en se tournant du côté de Newman, qui paraissait charmé de cette occasion de rire ; promenant ensuite autour de la boutique des yeux narquois qui n’avaient pas l’air d’avoir grande idée de la qualité des pots de pommade et autres articles étalés en vente, il ôta sa pipe de sa bouche, siffla tout haut en guise d’adieu, remit sa pipe, et s’en alla.

Le vieux monsieur qu’on venait de savonner et qui était là sur une chaise tourna tristement la tête au mur vis-à-vis ; il ne parut pas seulement s’apercevoir de cet incident, tant la rêverie profonde où il était plongé le rendait insensible à tout ce qui se passait autour de lui, et il fallait que cette rêverie fût d’une nature bien lugubre, à en juger par les soupirs qu’il poussait de temps en temps. Le propriétaire se mit donc à coiffer Mlle Kenwigs, le garçon à ratisser sa victime, et Newman Noggs à lire le journal de dimanche dernier ; mais tous trois en silence, car la tristesse du vieux monsieur semblait les avoir gagnés tous ; lorsque miss Kenwigs laissa échapper un petit cri perçant qui fit lever les yeux à Newman, bien étonné de voir quelle en était la cause ; c’est qu’en effet, le vieux monsieur, en tournant la tête, avait montré aux yeux de sa nièce ébahie les traits de M. Lillyvick, le percepteur de taxes.

Certainement c’étaient les traits de M. Lillyvick, mais bien changés par exemple. Autrefois, si jamais vieux monsieur se piquait de ne paraître en public qu’avec sa barbe faite et le visage frais, c’était bien M. Lillyvick. Si jamais percepteur, en sa qualité de percepteur, prenait devant tout le monde un air de dignité solennelle, comme un homme qui porte le monde dans son registre et qui va lui demander compte de deux trimestres en arrière, c’était bien M. Lillyvick. Hélas ! et voilà maintenant M. Lillyvick assis là sur cette chaise avec le reste d’une barbe d’au moins huit jours sur son menton étonné, avec un jabot de chemise sale et chiffonné sur la poitrine au lieu de lever hardiment la crête ; avec une mine si honteuse, si abattue, si découragée, si humiliée et si malheureuse, qu’on aurait réuni l’expression de mortification et de mécompte de quarante mauvaise payes à qui le percepteur vient de couper les eaux de la ville, pour leur apprendre à être plus exactes dans leur payement, que tout cela n’aurait rien été auprès de la mine penaude et contrite de M. Lillyvick, le percepteur des taxes.

— Monsieur Lillyvick ! » dit Newman Noggs ne pouvant en croire ses yeux.

Et M. Lillyvick commença un gémissement qu’il voulut dissimuler ensuite par une petite toux, mais le gémissement était bien un bel et bon gémissement, tandis que la petite toux n’était qu’une frime.

« Oh ! est-ce que vous auriez quelque chose ? dit Newman Noggs.

— Quelque chose ! monsieur, cria M. Lillyvick. Le robinet de la vie est à sec, monsieur, il ne reste plus que la lie au fond du réservoir. »

En entendant ce style, qui n’était pas très clair, mais dont il attribua le genre théâtral à son association récente avec des artistes dramatiques, Newman se disposait à faire quelque autre question ; mais M. Lillyvick, qui s’en aperçut, l’en empêcha en lui serrant d’abord tristement la main dans la sienne, puis en lui faisant signe de l’autre de ne pas l’interroger.

« Laissez-moi d’abord raser, dit M. Lillyvick ; je vais être expédié avant Morleena… car c’est Morleena, n’est-ce pas ?

— Oui, sans doute, dit Newman.

— Les Kenwigs ont aussi un garçon, n’est-ce pas ? »

Newman répondit encore affirmativement.

« Et est-il gentil, le petit garçon ? demanda le percepteur.

— Mais, pas trop mal, répondit Newman, qui trouvait la question un peu embarrassante.

— Suzanne Kenwigs, reprit l’autre, disait souvent que, si jamais elle avait encore un petit garçon, elle espérait bien qu’il me ressemblerait. Me ressemble-t-il, monsieur Noggs ? »

Autre question embarrassante que Newman éluda en répondant à M. Lillyvick qu’en effet le petit garçon pourrait bien lui ressembler plus tard.

« Je serais bien aise, dit M. Lillyvick, d’avoir quelqu’un qui me ressemblât par quelque endroit avant de mourir.

— Mourir ? vous n’y êtes pas, dans tous les cas, dit Newman.

— Attendez que je sois rasé, » répliqua M. Lillyvick d’une voix solennelle ; et, se remettant entre les mains du garçon, il ne dit plus un mot.

C’était cela qui était drôle, si drôle même aux yeux de miss Morleena, que cette demoiselle, au risque de se faire couper l’oreille, ne put s’empêcher de se retourner plus de vingt fois pendant le précédent dialogue. Toutefois, M. Lillyvick n’eut pas seulement l’air de la connaître : au contraire, il essayait (au moins c’était l’opinion de Newman Noggs) d’échapper à ses regards et de se replier sur lui-même toutes les fois qu’il attirait son attention. Newman se demandait avec étonnement ce qui avait pu occasionner un pareil changement de la part du percepteur des taxes ; mais, réfléchissant, en véritable philosophe, qu’il le saurait toujours tôt ou tard, et qu’il pouvait parfaitement attendre, il ne se laissa, au bout du compte, troubler que le moins possible par la singularité de manières du vieux gentleman.

Enfin, voici les cheveux coupés et frisés, et le vieux monsieur, qui était resté quelque temps à attendre, se lève aussi pour s’en aller. Il prend le bras de Newman, pendant que celui-ci continue dans la rue son office d’écuyer accompagnateur de Mlle Kenwigs, et marche quelque temps avec eux sans faire la moindre observation. Newman, qui pouvait se vanter de n’avoir pas son égal pour les habitudes taciturnes, ne fit aucun effort pour rompre le silence ; aussi était-on déjà tout près de la maison quand M. Lillyvick se décida à ouvrir la bouche.

« Dites-moi, monsieur Noggs, les Kenwigs ont dût être bien saisis de cette nouvelle.

— Quelle nouvelle ? répondit Newman.

— De… mon…

— Mariage ? demanda Newman.

— Ah ! répliqua M. Lillyvick en poussant encore un gémissement qu’il ne songea même pas à dissimuler par une petite toux.

— Nous l’avons tenu longtemps caché à maman, interrompit Mlle Morleena ; mais cela ne l’a pas empêchée de bien pleurer quand elle l’a su. Papa a été aussi bien abattu, mais il va mieux maintenant ; et moi aussi, j’ai été bien malade, mais je vais mieux aussi.

— Est-ce que vous embrasseriez votre grand-oncle Lillyvick, s’il vous le demandait, Morleena ? dit le percepteur avec quelque hésitation.

— Certainement, mon oncle Lillyvick, répondit Morleena avec l’énergie combinée de son père et de sa mère ; mais non pas la tante Lillyvick ; ce n’est pas ma tante, et je ne lui donnerai jamais ce nom. »

Morleena avait à peine achevé de prononcer ces mots, que M. Lillyvick l’enleva dans ses bras pour mieux l’embrasser, et, voyant qu’ils étaient arrivés déjà à la porte des Kenwigs, il monta droit à leur salon, portant toujours dans ses bras miss Morleena, qu’il déposa au milieu de la chambre, pendant que M. et Mme Kenwigs étaient à souper. À la vue de leur oncle parjure, Mme Kenwigs devint pâle et se trouva mal, tandis que M. Kenwigs se leva avec majesté.

« Kenwigs, dit le percepteur, donnez-moi une poignée de main.

— Monsieur, dit M. Kenwigs, il est passé le temps où j’étais fier de donner une poignée de main à un homme comme celui que je vois maintenant de mes yeux ; il est passé, monsieur, le temps où une visite de cet homme excitait dans mon sein et dans celui de ma famille des sensations à la fois naturelles et flatteuses ; mais aujourd’hui je regarde ce même homme avec des émotions qui surpassent tout ce qu’on peut dire, et je me demande ce qu’il a fait de son honneur, de sa loyauté, enfin de sa nature humaine.

— Suzanne Kenwigs, dit M. Lillyvick en se tournant humblement vers sa nièce, est-ce que vous ne voulez rien me dire ?

— Et comment voulez-vous qu’elle le puisse, monsieur, dit M. Kenwigs en frappant sur la table avec énergie. La nourriture d’un petit enfant bien portant, ainsi que le chagrin ressenti de votre conduite cruelle, l’ont réduite à ce point de faiblesse que c’est à peine si quatre pintes de bière par jour peuvent suffire à la soutenir.

— Je suis charmé, dit le pauvre percepteur avec douceur, d’apprendre que ce soit un petit enfant bien portant, j’en suis charmé. »

C’était là prendre les Kenwigs par leur faible. Aussi, à l’instant même, Mme Kenwigs fondit en larmes et M. Kenwigs montra la plus vive émotion.

« Mon sentiment le plus cher, dit-il tristement, pendant tout le temps que nous avons attendu la venue de cet enfant, c’était de me dire ceci : Si c’est un garçon, comme je l’espère, car j’ai entendu dire bien des fois à son oncle Lillyvick qu’il préfèrerait que celui-ci fût un garçon, si c’est un garçon, que dira l’oncle Lillyvick, quel est le nom qu’il voudra qu’on lui donne ? L’appellera-t-on Pierre ? ou Alexandre ? ou Pompée ? ou Diogène ? ou comment ? Et aujourd’hui, quand je le regarde, pauvre enfant chéri, innocent, abandonné, tout ce qu’il peut faire avec ses petits bras, c’est de déchirer son petit bonnet. Tout ce qu’il peut faire avec ses petites jambes, c’est de se donner des coups de pied à soi-même. Quand je le vois étendu dans le giron de sa mère, et, dans son état d’innocence, s’étouffant presque en se fourrant son petit poing dans la bouche ; quand je le vois et que je pense que son oncle Lillyvick, ici présent, qui devait tant l’aimer, s’est retiré de lui, je me sens saisir d’un sentiment de vengeance impossible à décrire, et il me semble entendre le cher et précieux enfant me dire lui-même de haïr son oncle. »

Ce tableau touchant émut si profondément Mme Kenwigs qu’elle essaya longtemps vainement d’amener à bien quelques paroles imparfaites qui avortèrent en route, noyées et submergées dans des flots de larmes. Enfin :

« Mon oncle, dit-elle, qui l’aurait jamais cru, que vous nous tourneriez ainsi le dos, à moi, à mes chers enfants et à Kenwigs, qui est l’auteur de leur existence ! Vous, autrefois si bon et si tendre pour nous que, si quelqu’un nous avait prophétisé chose pareille, nous l’aurions foudroyé de notre mépris. Vous, dont nous avons donné le nom, au pied de l’autel, à notre premier petit garçon ! Ah ! pensée cruelle !

— Croyez-vous, dit M. Kenwigs, que nous pensions à l’argent, croyez-vous que notre chagrin eût un motif intéressé ?

— Non ! cria Mme Kenwigs, je me moque de tout cela.

— Et moi aussi, dit M. Kenwigs, et je m’en suis toujours moqué.

— C’est ma sensibilité, dit Mme Kenwigs, qui a été lacérée sans pitié. C’est mon cœur qui a été déchiré par les plus tristes angoisses. J’ai été délaissée dans mes couches ; mon enfant inoffensif en est devenu tout grognon et tout mal à son aise ; Morleena en est devenue à rien ; eh bien ! tout cela, je l’oublie et le pardonne, car, je le sens, mon oncle, je ne pourrais jamais me quereller avec vous ; mais ne me demandez jamais de la recevoir, elle, jamais ! car je ne le veux pas, non ! je ne le veux pas ! veux pas ! veux pas ! veux pas !

— Suzanne, ma chère Suzanne, dit M. Kenwigs, pas tant d’émotion, songez à votre enfant.

— Oui ! dit Mme Kenwigs en poussant un grand cri, je veux songer à mon enfant ! je veux songer à mon enfant ! mon enfant à moi, dont il n’y a pas d’oncles qui puissent me dépouiller ! Mon enfant, haï, méprisé, abandonné, qu’on a planté là. »

Et ici les sensations de Mme Kenwigs devinrent si violentes, que M. Kenwigs s’empressa de lui administrer de la corne de cerf intérieurement, du vinaigre extérieurement, et de mettre en pièces un lacet de corset, quatre cordons de jupe et un certain nombre de petits boutons.

Newman était resté spectateur de cette scène, car M. Lillyvick lui avait fait signe de ne pas se retirer, et M. Kenwigs lui avait fait ensuite un signe de tête qui pouvait passer pour une invitation de continuer à les honorer de sa présence. Mais il était resté jusque-là spectateur silencieux. Alors pourtant, il se permit de faire à Mme Kenwigs quelques représentations et de la supplier de se remettre, car il avait sur elle quelque influence ; ce que voyant M. Lillyvick, il profita d’un moment de calme de sa nièce, et lui dit d’une voix défaillante :

« Ce n’est pas moi qui vous demanderai jamais de recevoir ma…, je n’ai pas besoin de vous dire quoi, vous savez bien ce que je veux dire, Suzanne, et vous, Kenwigs : il y a eu hier huit jours qu’elle s’est fait enlever par un capitaine à demi-solde. »

Tableau ! étonnement simultané de M. et Mme Kenwigs.

« Enlevée par un capitaine à demi-solde, répéta M. Lillyvick : honteusement, traîtreusement enlevée par un capitaine à demi-solde, une méchante trogne de capitaine à qui personne n’aurait jamais pensé. C’est ici, dans cette chambre, continua M. Lillyvick en promenant tristement ses regards autour de lui, que j’ai vu pour la première fois Henriette Petowker. C’est ici, dans cette chambre, que je la renie pour toujours ! »

À la bonne heure, voilà une déclaration qui changeait bien la face des choses. Mme Kenwigs se jeta au cou du vieux gentleman, en se faisant des reproches amers de la dureté qu’elle venait de lui montrer, et en s’écriant : « Si j’ai tant souffert, combien, mon cher oncle, vous avec dû plus souffrir encore ! » M. Kenwigs serra la main de son ancien protecteur et lui voua une amitié éternelle et un remords qui ne s’effacerait jamais. Mme Kenwigs fut saisie d’horreur en pensant qu’elle avait pu réchauffer dans son sein un pareil serpent, une couleuvre, un aspic, une vipère, un vil crocodile comme Henriette Petowker. M. Kenwigs déclara qu’il fallait qu’elle fût tout cela et bien autre chose pour n’avoir pu se corriger en voyant si longtemps sous ses yeux l’exemple de vertu de Mme Kenwigs. Mme Kenwigs se rappela avoir entendu dire souvent à M. Kenwigs qu’il n’était pas édifié de la conduite de miss Petowker, et qu’il ne s’expliquait pas l’aveuglement de son épouse pour cette misérable créature. M. Kenwigs se rappela bien quelques soupçons qui lui avaient traversé l’esprit, mais il ne s’était jamais étonné de ne pas les voir partagés par Mme Kenwigs, qui était la chasteté, la pureté, la loyauté même, pendant qu’Henriette était toute bassesse, toute fausseté, toute trahison. Mais M. et Mme Kenwigs furent unanimes à déclarer avec la plus vive émotion et en versant des larmes de sympathie, que c’était un bien pour un mal, et ils conjurèrent ensemble le bon percepteur, au lieu de s’abandonner à des regrets stériles, de chercher sa consolation dans la société de parents affectionnés et fidèles, dont les bras et les cœurs lui seraient toujours ouverts.

« Par attachement et par estime pour vous, Suzanne, et vous, Kenwigs, dit M. Lillyvick, car ce n’est pas par esprit de vengeance ou de ressentiment contre elle, elle n’en vaut pas la peine, je veux demain matin placer sur la tête de vos enfants, avec réversibilité sur les plus vivants à l’époque de leur majorité ou de leur mariage, l’argent que je voulais autrefois leur léguer par testament. L’acte sera exécuté demain, et M. Noggs voudra bien être un de nos témoins ; il verra si je tiens ma promesse. »

Le moyen de résister à cette offre grande et généreuse ! M. Kenwigs, Mme Kenwigs, Mlle Morleena Kenwigs sanglotèrent tous à qui mieux mieux, et le bruit de leurs sanglots gagnant les chambres voisines, les petits enfants qui étaient au lit se mirent à faire chorus par leurs cris d’attendrissement. M. Kenwigs, la tête perdue, se précipita et reparut bientôt les portant dans ses bras, deux par deux, et les déposant en bonnet de nuit et en chemise longue aux pieds de M. Lillyvick pour qu’ils pussent de là faire monter vers lui l’expression de leurs remerciements et leurs prières au ciel pour son bonheur.

« À présent, dit M. Lillyvick, à la suite de cette scène déchirante et quand on eut remporté les enfants, à présent, donnez-moi quelque chose pour souper. Cela s’est passé à sept lieues de Londres. Je suis arrivé ce matin, je suis resté toute la journée à badauder sans pouvoir me résoudre à venir vous voir. Moi qui ne la contrariais en rien, qui la laissais en liberté de faire tout ce qu’elle voulait, et voilà comment elle m’en a récompensé ! J’avais douze petites cuillers et six cents francs en or, que j’ai bien regrettés d’abord ; ce n’est pas agréable à perdre. J’ai peur de n’avoir jamais la force de retourner soulever le marteau de mes contribuables pour frapper mon toc toc accoutumé dans mes rondes ; mais, je vous en prie, n’en parlons plus. Les petites cuillers pouvaient bien valoir…, n’y pensons plus, n’y pensons plus ! »

Tout en marmottant ces regrets cuisants, le percepteur laissa couler une ou deux larmes, mais on le conduisit à un fauteuil où l’on obtint de lui, sans avoir besoin de trop le prier, qu’il se décidât à souper de bon cœur ; puis, quand il eut fini de fumer sa première pipe et absorbé une demi-douzaine de verres d’un punch de six francs sacrifié par M. Kenwigs pour le retour de l’oncle au sein de la famille, comme autrefois le veau gras de l’enfant prodigue, il parut, quoiqu’il eût toujours l’oreille basse, résigné décidément à son sort, peut-être même plus satisfait qu’autrement de la fugue de sa femme.

Autre tableau : M. Kenwigs enlace d’une main la taille de Mme Kenwigs : son autre main soutient sa pipe qui, par parenthèse, le fait tousser et clignoter pas mal, car ce n’était pas un grand fumeur ; il repose ses yeux sur Morleena assise elle-même sur un genou de son oncle, et s’écrie : « Quand je vois cet homme respectable revenir se mêler encore à la famille dont il fait l’ornement ; quand je vois ses affections se développer dans ces épanchements légitimes, je trouve que sa nature est aussi élevée et aussi étendue que sa situation sociale, où il joue un rôle si honorable, et je crois entendre la voix de mes enfants au berceau, dont il a assuré l’existence, me murmurer doucement à l’oreille : Voici un événement que le ciel même regarde avec bonheur. »