Nicolas Nickleby, traduction Lorain/56

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 347-361).



CHAPITRE XXIV.

Après avoir vu déjouer par son neveu ses derniers complots, Ralph Nickleby couve un projet de vengeance que lui suggère le hasard, et associe à ses desseins un auxiliaire éprouvé.

Le cours des événements nous entraîne : l’historien est obligé de les suivre ; c’est ce qui nous force à retourner au point où nous en étions, avant le dernier chapitre, lorsque nous avons laissé Ralph Nickleby avec Arthur Gride dans la maison où la mort venait de planter si soudainement sa sombre et triste bannière.

Les poings fermés, les dents serrées si dur et si ferme que ses mâchoires semblaient fixées et rivées par le fer, Ralph se tint quelques minutes debout, dans l’attitude qu’il avait prise pour adresser à son neveu ses dernières insultes. À l’exception de sa respiration haletante, sa roideur et son immobilité auraient pu le faire prendre pour une statue de bronze. Bientôt il commença, par degrés insensibles, à se détendre comme un homme qui se réveille d’un sommeil de plomb. Il secoua un moment son poing crispé vers la porte par où Nicolas avait disparu ; puis le cachant dans son sein comme pour ne pas laisser paraître ce signe d’émotion, il se retourna pour regarder en face l’usurier moins hardi qui ne s’était pas encore relevé de sa chute.

Le misérable couard, qui tremblait encore de tous ses membres et dont les rares cheveux gris s’agitaient et se hérissaient sur sa tête sous l’empire de sa terreur, vacillait sur ses jambes en rencontrant l’œil fixe de Ralph, et, se cachant la face dans ses deux mains, protesta, en se traînant vers la porte, qu’il n’y avait point de sa faute.

« Et qui vous dit le contraire ? répondit Ralph d’une voix sourde, qui vous dit le contraire ?

— C’est que vous me regardez d’un air ! reprit Gride timidement ; on eût dit que vous trouviez à me blâmer dans tout ceci.

— Bah ! murmura Ralph avec un rire forcé, s’il y a quelqu’un à blâmer, c’est lui, de n’avoir pas vécu seulement une heure de plus ; une heure de plus, il ne nous en fallait pas davantage. Il n’y a personne à blâmer que lui.

— N…o…n, personne, n’est-il pas vrai ? dit Gride.

— C’est un malheur, voilà tout, répliqua Ralph, mais j’ai un vieux compte à régler avec ce jeune gars qui vous a soufflé votre maîtresse. Ce n’est pas pour ses rodomontades de tout à l’heure, car nous en aurions eu bientôt raison sans ce maudit accident. »

Il y avait dans le calme des paroles de Ralph quelque chose de si peu naturel, quand on le comparaît avec sa physionomie et l’expression de ses traits, dont chaque nerf, chaque muscle, contractés par des mouvements spasmodiques, trahissaient, en dépit d’eux, des passions terribles à voir ; il y avait quelque chose de si peu naturel, de si effrayant dans le contraste de sa voix rude, lente, ferme, entrecoupée seulement par la respiration haletante d’un ivrogne qui détache péniblement chaque mot, avec les traces visibles des passions les plus sauvages se révoltant contre la contrainte qu’on leur impose, que, si le cadavre de Bray était venu se planter à sa place devant le malheureux Gride, il ne l’aurait pas épouvanté davantage.

« Et la voiture, dit Ralph après une lutte intérieure aussi violente qu’un homme qui se débat contre un accès d’épilepsie, est-elle toujours à la porte ? »

Gride fut charmé de ce prétexte pour aller voir à la fenêtre, pendant que Ralph, immobile de l’autre côté, mettait en pièces sa chemise, de la main qu’il tenait contre sa poitrine, et murmurait d’une voix rauque :

« Deux cent cinquante mille francs ! C’est bien deux cent cinquante mille francs qu’il m’a dit ! Juste la somme que j’ai en effet comptée hier pour les deux hypothèques, et qui devait courir à partir de demain à de gros intérêts. Si cette maison avait fait banqueroute, et que ce fût lui qui m’en eût le premier porté la nouvelle !… La voiture est-elle là ?

— Oui, oui, dit Gride tressaillant au ton sauvage dont était faite cette question. Elle y est. Dieu ! Dieu ! Quel homme inflammable vous faites !

— Venez ici, dit Ralph en lui faisant signe d’approcher ; il ne faut pas que nous ayons l’air ému. Nous allons sortir en nous donnant le bras.

— Aïe ! Vous me pincez jusqu’au sang, » cria Gride.

Ralph le lâcha d’un air impatienté, et, descendant d’un pas ferme et grave, comme à l’ordinaire, monta en voiture, suivi d’Arthur Gride, qui, après avoir regardé Ralph indécis, quand le cocher demanda où il devait les conduire, en le voyant silencieux et absorbé, se fit ramener chez lui.

Pendant la route, Ralph resta dans son coin, les bras croisés, sans prononcer une parole. Le menton appuyé sur sa poitrine, d’un air consterné, et les yeux voilés, par ses sourcils renfrognés, il ne donna pas signe de vie et parut plongé dans le sommeil jusqu’au moment où la voiture s’arrêta. Alors il releva la tête, et, regardant par la portière, demanda où ils étaient.

« Chez moi, répondit le triste Gride, qui n’avait pas compté retrouver sa maison si solitaire. Oui, vraiment, chez moi.

— C’est vrai, dit Ralph ; je n’avais pas fait attention au chemin que nous avons pris. Je voudrais bien avoir un verre d’eau fraîche. Je trouverai cela chez vous, je suppose ?

— Vous y trouverez un verre de… tout ce que vous voudrez, répondit Gride en gémissant. Cocher, ce n’est pas la peine de frapper, sonnez seulement. »

Le cocher sonne, sonne, et resonne. Puis il prend le marteau et frappe à fatiguer les échos des rues voisines ; puis il écoute à la porte. Personne. La maison restait aussi silencieuse qu’une tombe.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Ralph avec impatience.

— Marguerite est si sourde ! répondit Gride visiblement inquiet et alarmé. Voyons ! cocher, sonnez encore, elle verra peut-être remuer la sonnette. »

Et le cocher de carillonner tour à tour avec la sonnette et le marteau. Les voisins mettaient le nez à la fenêtre, et se demandaient les uns aux autres, à travers la rue, si la gouvernante du vieux Gride ne serait pas morte d’une attaque d’apoplexie.

D’autres se groupaient autour du fiacre, et donnaient carrière à leurs suppositions téméraires. « Elle se sera endormie, disaient les uns. — Elle sera morte de combustion spontanée, disaient les autres. — Mais non, disait une voix, c’est qu’elle est ivre. — Vous vous trompez, reprit un gros farceur, elle aura vu quelque chose de bon à manger, et, comme elle n’y est pas accoutumée, elle en aura eu une telle peur, qu’elle sera tombée en attaque de nerfs. » Cette dernière conjecture fut particulièrement du goût de l’assistance, qui ne put s’empêcher d’en pousser de grands éclats de rire, et qu’on eut beaucoup de peine à empêcher de passer par-dessus la grille, pour descendre à la cuisine et s’assurer du fait en enfonçant les portes. Ce n’est pas tout. Comme on savait, à la ronde, qu’Arthur était sorti le matin pour prendre femme, ce n’étaient que questions et quolibets indiscrets sur sa belle maîtresse. La majorité des gens voulaient absolument qu’elle fût dans le fiacre, déguisée en Ralph Nickleby, et la populace s’indignait, d’une façon plaisante, de cette entrée nuptiale d’une jeune mariée en bottes et en pantalon ; on n’entendait de tous côtés que des murmures et des huées. Enfin, les deux usuriers trouvèrent un asile dans une maison voisine ; et, s’étant procuré une échelle, grimpèrent par-dessus le mur de l’arrière-cour, qui n’était pas très haut, et descendirent de l’autre côté sains et saufs.

« Ma foi ! dit Arthur en se retournant vers Ralph quand ils furent seuls, je ne sais pas si je dois entrer ; j’ai peur. Si nous allions la trouver assassinée… étendue sur les carreaux avec un coup de fourgon qui lui eût fait sauter la cervelle ! Dites donc ?

— Eh bien ! après ? dit Ralph ; je donnerais bien quelque chose pour que cela se vît plus souvent, et que ce fût plus facile à faire. Restez là, si vous voulez, à frissonner et à vous écarquiller les yeux… Moi, j’entre. »

Il se mit d’abord à tirer de l’eau à la pompe de la cour, il en but une bonne gorgée et s’aspergea la tête et la figure, reprit son assurance accoutumée, et entra le premier dans la maison : Gride s’attacha à ses pas.

C’était bien l’obscurité ordinaire de ses appartements ; rien de changé : chaque pièce était toujours aussi triste, aussi silencieuse ; chaque meuble aussi délabré, à sa place invariable. La vieille et lugubre pendule vibrait toujours lourdement son cœur de fer dans sa boîte poudreuse. Les armoires boiteuses étaient, comme d’habitude, reculées loin des yeux dans leurs coins mélancoliques. Les même échos funèbres répétaient le bruit des pas ; le faucheux s’arrêtait dans sa course agile, effarouché par la vue d’un être humain dans son domaine héréditaire, et restait suspendu, sans mouvement, le long du mur, faisant le mort, en attendant que ces intrus fussent passés.

Les deux usuriers visitèrent depuis la cave jusqu’au grenier, faisant crier chaque porte sur ses gonds, pour regarder dans chaque chambre déserte. Pas de Marguerite. Ils finirent par venir s’asseoir dans la pièce ordinairement occupée par Arthur Gride, pour se délasser de leurs recherches inutiles.

« La vieille sorcière est sortie, je suppose, dit Ralph se préparant à s’en aller, pour quelque emplette, afin de mieux fêter vos noces. Tenez, je déchire notre billet ; nous n’en avons plus que faire. »

Gride, qui venait de regarder avec soin tout autour de la chambre, tomba tout à coup à genoux devant un grand coffre, et poussa un cri d’effroi épouvantable.

« Qu’est-ce que vous avez donc ? dit Ralph en se retournant avec colère.

— Volé ! volé ! cria Gride.

— Volé ? de l’argent ?

— Non, non, non ; pis que cela, bien pis.

— Quoi donc ?

— C’est bien pis que de l’argent. Ah ! si ce n’était que de l’argent ! répéta le vieux ladre en farfouillant dans les papiers du coffre, comme une bête sauvage qui gratte la terre de ses pattes. Elle aurait bien mieux fait de me voler de l’argent… tout mon argent… avec cela que je n’en garde guère. Elle aurait mieux fait de me réduire à la mendicité, au lieu de faire ce qu’elle a fait.

— Fait quoi ? dit Ralph. Voyons ! qu’est-ce qu’elle a fait, radoteur du diable ? »

Gride, toujours sans répondre, plongeait et replongeait ses mains crochues dans les papiers en criant, en hurlant comme un possédé.

« Il vous manque donc quelque chose ? dit Ralph en fureur, le prenant au collet. Qu’est-ce que c’est ?

— Des papiers, des actes. Je suis un homme perdu, ruiné, ruiné ! Je suis volé, je suis perdu ! Elle m’a vu le lire… cela m’arrivait souvent… elle m’a épié… elle m’a vu le mettre dans son étui… l’étui n’y est plus… elle l’a pris… Malédiction sur elle ! elle m’a volé.

— Mais quoi ? cria Ralph illuminé d’une inspiration soudaine qui faisait étinceler ses yeux et trembler tous ses membres pendant qu’il tenait dans ses serres le bras décharné de Gride ; quoi ?

— Elle ne sait pourtant pas ce que c’est ; elle ne sait pas lire, continuait à crier Gride sans faire attention aux questions de l’autre. Il n’y a pas d’autre moyen pour elle d’en tirer de l’argent que de le garder caché. Elle se le fera lire par quelqu’un qui lui dira ce qu’elle doit en faire. Elle et son complice, ils en tireront de l’argent, et impunément encore. Ils s’en feront même un mérite : ils diront qu’ils l’ont trouvé… qu’ils savaient bien que je l’avais… et ils porteront témoignage contre moi… La seule personne qui puisse en souffrir, c’est moi… moi… moi…

— Un peu de calme, dit Ralph en le serrant encore plus fort, et en lui jetant de côté un coup d’œil fixe et ardent, qui indiquait assez qu’il avait trouvé quelque expédient utile à lui communiquer. Entendez un peu raison. Elle ne peut pas être allée bien loin. Je vais mettre la police à ses trousses. Vous n’avez qu’à déclarer ce qu’elle vous a dérobé, et ils sauront bien la rattraper, comptez-y. À la garde ! au secours !

— Non, non, non, cria le vieux poltron en fermant la bouche à Ralph ; je ne peux pas, je n’ose pas.

— Au secours ! au secours ! criait toujours Ralph.

— Non, non, non, répétait l’autre en trépignant comme un fou furieux. Quand je vous dis que non ; je n’ose pas, je n’ose pas.

— Vous n’osez pas déclarer publiquement qu’on vous a volé ?

— Non, répliqua Gride en se tordant les mains. Chut ! chut ! pas un mot de cela. Il ne faut pas qu’on en sache un mot. Je suis perdu. De quelque côté que je me tourne, je suis perdu, je suis trahi. On me livrera à la justice. On me fera mourir dans les cachots de Newgate. »

Ces exclamations frénétiques où se mêlaient à la fois, d’une manière risible et bizarre, la crainte, la douleur et la rage chez ce misérable, frappé d’une terreur panique, descendirent bientôt du ton des cris les plus aigus aux murmures plaintifs d’un lâche désespoir, entrecoupés de temps en temps d’un hurlement nouveau, chaque fois que ses recherches dans le coffre amenaient la découverte de quelque perte nouvelle. Ralph le laissa là, en s’excusant d’être obligé de le quitter sitôt, et, au grand désappointement des flâneurs dans la rue, auxquels il déclara que ce n’était rien, il monta en voiture et se fit conduire chez lui.

Une lettre l’attendait sur sa table. Il l’y laissa quelque temps, comme s’il n’avait pas le courage de l’ouvrir : il finit pourtant par là et devint pâle comme un mort.

« Le malheur est consommé, dit-il : la maison a fait banqueroute. Je vois ce que c’est. Le bruit s’en sera répandu dans la Cité dès hier soir, et les Cheeryble en auront eu vent. C’est bien, c’est bien. »

Il parcourut à grands pas sa chambre dans une agitation violente, puis s’arrêta.

« Deux cent cinquante mille francs ! et je ne les avais déposés là que pour un jour, un seul jour ! Que d’années de soucis et de peines, que de jours cuisants, que de nuits sans sommeil m’ont coûté ces deux cent cinquante mille francs ! Deux cent cinquante mille francs ! Que de belles dames aux joues fardées seraient venues me caresser de leurs sourires ! Que de prodigues imbéciles seraient venus m’offrir leurs compliments du bout des lèvres, tout en me maudissant du fond du cœur, pendant le temps qu’il me fallait pour doubler mon capital ! Comme je les aurais pincés, moulus, broyés à plaisir, tous ces emprunteurs nécessiteux, à la langue dorée, aux yeux câlins, aux épîtres courtoises ! Vous n’avez qu’à croire le sot langage du monde : ils vous disent tous que les gens comme moi sont obligés d’acheter leur richesse par bien des dissimulations et des bassesses, en s’humiliant, en flattant, en rampant comme des chiens couchants. Et c’est tout le contraire. Qui peut dire tous les mensonges, tous les détours vils et abjects, toutes les adulations que m’auraient valus encore mes deux cent cinquante mille francs de la part d’un tas de parvenus qui, sans mon argent, me tourneraient le dos avec mépris, comme ils font chaque jour à des gens qui valent mieux qu’eux ? Et si je les avais doublés, gagné cent pour cent, changé ma pièce d’or en un double louis, il n’y aurait pas dans tous mes sacs un écu qui ne représentât deux cent cinquante mille faussetés méprisables, commises, non pas par le créancier, non, non, n’en croyez rien, mais par le débiteur, l’honnête, le libéral, selon vous, le généreux, le confiant débiteur qui se croirait déshonoré de mettre de côté une pièce de dix sous de son revenu. »

C’est ainsi que, pour donner le change à ses regrets amers, Ralph, en se promenant à grands pas dans la chambre, versait sur les pratiques ordinaires du monde ses sarcasmes les plus amers. Mais à mesure qu’il ramenait son esprit à la pensée de sa perte récente, il montrait un cœur et un visage moins résolus, tant qu’enfin se laissant tomber sur son fauteuil dont il faisait craquer les bras dans son étreinte nerveuse :

« J’ai vu le temps, dit-il, où rien n’aurait pu m’émouvoir comme la perte de cette grosse somme, non rien au monde. Les naissances, les morts, les mariages, tous ces événements qui ont tant d’intérêt pour la plupart des hommes, qu’est-ce que tout cela me fait, à moins qu’ils ne me fassent perdre ou gagner ? Eh bien ! en ce moment, sur ma parole, ce n’est pas tant à cette perte que je suis sensible, qu’à son air triomphant en me l’annonçant. C’est à lui que je la devrais (il me semble que je la lui dois), je ne l’en détesterais pas davantage. Patience ! que je puisse seulement me venger, à petits coups, lentement, mais sûrement ; que je prenne seulement une fois le dessus et que je fasse pencher la balance de mon côté, et nous verrons. »

Ses réflexions furent longues et profondes ; elles se terminèrent par une lettre qu’il chargea Newman de porter à l’adresse de M. Squeers à la tête de Sarrasin. Noggs devait s’informer si l’autre était arrivé à Londres et, dans ce cas, attendre une réponse. Il revint avec la nouvelle que M. Squeers était arrivé le matin même par la diligence, qu’il avait reçu la lettre, étant encore au lit, mais qu’il faisait ses compliments à M. Nickleby et qu’il allait se lever pour venir le voir à l’instant.

En effet, il ne se fit pas longtemps attendre. Mais, dans l’intervalle, Ralph avait eu le temps de faire disparaître tout signe d’émotion, et de reprendre sa physionomie ordinaire, c’est-à-dire dure, immobile, inflexible, à laquelle il devait peut-être en grande partie son influence incontestable sur un grand nombre de gens qui ne se piquaient pas d’être pointilleux à l’endroit de la moralité.

« Eh bien ! monsieur Squeers, lui dit-il en accueillant ce digne homme avec son sourire accoutumé, moitié figue, moitié raisin, comment vous portez-vous ?

— Mais, monsieur, dit M. Squeers, pas trop mal. Ma famille, les petits garçons, tout cela va bien, sauf une espèce de gourme qui court la maison et qui ôte aux écoliers l’appétit. Mais que voulez-vous, c’est ce temps-là, tout le monde en souffre, comme je leur dis chaque fois qu’il leur survient quelque épreuve. Les épreuves, monsieur, sont le lot de l’humanité. La mort elle-même, monsieur, est une épreuve. On ne voit que cela dans ce monde, des épreuves ! et, si un petit garçon regimbe contre les épreuves et vous ennuie de ses plaintes, il faut bien le gourmer pour le mettre à la raison ; c’est encore conforme au texte de l’Écriture, vous savez.

— Monsieur Squeers… dit Ralph sèchement.

— Monsieur !

— Nous laisserons là, s’il vous plaît, ces précieuses tirades de moralité, pour parler affaires.

— De tout mon cœur, répliqua Squeers, et d’abord que je vous dise…

— Que je dise d’abord moi-même, s’il vous plaît, ce que j’ai à dire… Noggs ! »

Newman se laissai appeler deux ou trois fois avant de se présenter.

« Est-ce que monsieur m’appelle ? dit-il.

— Oui. Allez dîner, et dépêchons… M’entendez-vous ?

— Il n’est pas l’heure, dit Newman d’un air mécontent.

— C’est mon heure, ce doit être la vôtre : ne vous le faites pas répéter deux fois.

— Vous changez d’heure tous les jours ; ce n’est pas juste.

— Comme vous n’avez pas beaucoup de cuisinières, vous n’aurez pas beaucoup d’excuses à leur faire de les déranger. Allons ! partez, monsieur. »

Non seulement Ralph lui intima cet ordre de son air le plus impérieux ; mais, sous prétexte d’aller chercher quelques papiers dans le cabinet de Newman, il s’assura de son départ, et alla derrière lui barrer la porte, pour l’empêcher de rentrer en secret, à l’aide de son passe-partout.

« J’ai des raisons de soupçonner le drôle, dit Ralph en rentrant dans son bureau. Aussi, jusqu’à ce que j’aie avisé au moyen le plus expéditif et le plus commode de consommer sa ruine, je veux toujours le tenir à distance.

— Si vous vouliez consommer sa ruine, dit Squeers, je crois que vous n’auriez pas grand mal, et il se mit à ricaner.

— Peut-être que non. Pas plus que pour bien d’autres gens que je connais. Vous disiez donc que… »

L’air dégagé dont Ralph avait parlé de ruiner son homme et la réflexion qu’il y avait ajoutée, par forme d’insinuation, n’avaient pas manqué son but. M. Squeers, embarrassé, dit avec un peu d’hésitation et d’un ton plus soumis :

« Mais, ce que je voulais vous dire, monsieur, c’est que l’affaire relative à ce fils ingrat et dénaturé de M. Snawley, me crée bien des ennuis et des désagréments, sans compter que cela me prend un temps considérable, pendant lequel je suis obligé de laisser des semaines entières Mme Squeers dans le veuvage. C’est un plaisir pour moi de traiter avec vous, sans aucun doute…

— Sans aucun doute, répéta Ralph sèchement.

— Oui, c’est ce que je disais, reprit M. Squeers en se frottant les genoux, mais, en même temps, quand il faut venir, comme moi, de plus de quatre-vingt lieues pour une assignation, ce n’est pas amusant, sans compter les risques que l’on court.

— Quels risques ?

— Je dis sans compter les risques, répondit Squeers d’une manière évasive.

— Et moi, je vous répète quels risques ? répliqua Ralph avec hauteur.

— Quels risques ? reprit Squeers en se frottant les genoux encore plus fort… Mais il n’est pas nécessaire d’insister là-dessus, il y a des choses dont il vaut mieux ne plus parler. Oh ! vous savez bien vous-mêmes les risques que je veux dire.

— Combien de fois vous ai-je déjà dit, combien de fois faut-il vous redire que vous ne courez aucuns risques ? Qu’est-ce que vous avez affirmé par serment en justice, ou qu’est-ce que vous avez encore à affirmer par serment ? qu’à telle et telle époque on vous a amené un pensionnaire du nom de Smike ; qu’il est resté chez vous un certain nombre d’années ; que vous l’avez perdu dans telles et telles circonstances ; que vous l’avez retrouvé ; que vous avez telle et telle preuve pour constater son identité. Tout cela, c’est la vérité, n’est-ce pas ?

— Oui, répliqua Squeers, tout cela est bien la vérité.

— Eh bien ! alors, où sont donc les risques à courir ? S’il y a quelqu’un qui prête un faux serment, ce n’est pas vous, c’est Snawley, et je le paye moins cher que vous.

— Il est sûr qu’il vous a pris bon marché, Snawley, remarqua Squeers.

— Bon marché ! continua Ralph avec humeur. À la bonne heure, mais cela ne l’empêche pas de s’en acquitter consciencieusement ; quelle figure hypocrite dans ses dépositions ! quel air de petit saint ! au lieu que vous… des risques ! je ne sais pas ce que vous voulez dire. Les certificats sont authentiques ; comme quoi Snawley a eu un autre fils ; comme quoi il a été marié deux fois ; comme quoi sa première femme est morte, et, à moins qu’elle ne revienne elle-même pour dire que ce n’est pas elle qui a écrit la lettre, je ne connais que Snawley qui puisse dire que Smike n’est pas son fils, et que son vrai fils est, depuis longtemps, mangé aux vers. S’il y a un parjure, c’est Snawley qui le risque, et j’imagine qu’il n’en est pas à son début. Quels sont donc les risques que vous courez ?

— Dame ! répondit Squeers en s’agitant sur sa chaise, si vous le prenez par là, et vous, où sont les vôtres ?

— Où sont les miens ? qu’est-ce que cela fait où sont les miens ? si je ne parais pas dans l’affaire, vous n’y paraissez pas non plus. Snawley lui-même, après tout, n’a qu’une chose à faire, c’est de ne pas se démentir dans le conte qu’il a forgé : et le seul risque qu’il ait à courir, c’est de se trahir lui-même. Et puis, après cela, venez donc me parler de vos risques dans le complot !

— Oui, des risques, je vous le répète, répondit Squeers contrarié et visiblement mal à son aise. N’allez-vous pas me faire croire que c’est une faveur, maintenant, dont je vous dois de la reconnaissance ?

— Appelez-le comme vous voudrez, dit Ralph s’échauffant, mais écoutez-moi. Dans l’origine, quand on a fabriqué cette histoire, de quoi s’agissait-il ? de vous venger d’un garnement qui vous avait fait du tort dans votre commerce, et qui vous avait presque laissé mort sur la place : c’était de vous mettre à même de rentrer en possession d’un pauvre diable de moribond que vous teniez à recouvrer, parce que, en lui faisant expier sa part de complicité dans l’affaire, vous saviez bien qu’en même temps ce serait pour votre ennemi la plus rude punition à lui infliger que de lui reprendre son protégé. N’est-il pas vrai, monsieur Squeers ?

— Mais, monsieur, répliqua Squeers vaincu par les arguments entassés par Ralph pour le mettre dans son tort, et par son ton sévère et inflexible, c’est vrai jusqu’à un certain point.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Mais jusqu’à un certain point veut dire naturellement que ce n’était pas pour moi tout seul, et que vous aviez hier aussi une vieille rancune à satisfaire.

— Si je n’en avais pas eu, dit Ralph sans se déconcerter le moins du monde, vous imaginez-vous que je vous aurais aidé là-dedans ?

— Oh ! je sais bien que non, répliqua Squeers. Je tenais seulement à poser carrément la question, pour qu’il n’y ait pas de malentendu entre nous.

— Cela allait tout seul, reprit Ralph. Mais, par exemple, tout n’est pas égal entre nous : c’est moi qui paye la folle enchère. L’argent que je sacrifie à ma haine, vous, vous l’empochez au profit de la vôtre. Vous êtes au moins aussi avare que vindicatif. Je ne dis pas que je vaille mieux que vous. Mais enfin quel est le mieux partagé, de celui qui peut tirer de la chose argent et vengeance du même coup de filet, et qui, dans tous les cas, s’il n’est pas sûr de sa vengeance, est bien sûr de l’argent qu’il tient ; ou de celui qui n’est sûr que d’une chose, d’avoir dépensé son argent d’abord, qu’il puisse ou non se venger après ? »

En voyant que M. Squeers en était réduit à ne plus répondre que par un sourire forcé et des haussements d’épaules : « Vous voyez bien, lui dit Ralph, que vous ferez mieux de vous taire et de me remercier de tous ces avantages. » Puis, fixant sur lui un regard assuré, il se mit à lui raconter les derniers événements.

Premièrement, comment Nicolas était venu lui mettre des bâtons dans la roue à propos d’un projet de mariage qu’il avait formé pour certaine demoiselle, et avait profité de la confusion où les avait jetés la mort subite du père pour s’adjuger à lui-même la jeune personne, et l’emmener en triomphe.

Secondement, qu’en vertu d’un contrat ou d’un testament, dans tous les cas d’un acte authentique, au profit de la demoiselle, et qu’on pourrait aisément trier dans les autres papiers, si on pouvait une fois s’insinuer dans l’endroit où il était déposé, elle se trouvait héritière d’un bien considérable, sans le savoir ; mais que, si elle avait une fois connaissance du titre, elle en avait assez pour faire de son mari (notez que ce serait Nicolas, sans aucun doute) un homme riche et fortuné, c’est-à-dire un ennemi des plus redoutables.

Troisièmement, que ce titre se trouvait mêlé à d’autres papiers volés à un homme qui les avait lui-même obtenus ou recélés d’une manière frauduleuse, ce qui l’empêchait de se hasarder à faire des poursuites judiciaires, et que lui, Ralph, connaissait la personne qui les avait volés.

M. Squeers prêtait avec avidité l’oreille à ces détails intéressants ; il en dévorait chaque syllabe, ouvrant la bouche toute grande, aussi bien que son œil unique, et s’étonnant en lui-même des raisons particulières qui lui valaient l’honneur d’une pareille confidence de la part de Ralph, sans savoir encore où il voulait en venir.

« Maintenant, dit Ralph, se penchant en avant vers son auditeur et lui plaçant la main sur l’épaule, écoutez bien le plan que j’ai conçu et qu’il faut, quand je l’aurai mûri, mettre à exécution. Il n’y a personne que la jeune fille et son mari qui puisse tirer aucun profit de ce titre, et ils ne peuvent eux-mêmes en tirer aucun avantage que s’ils s’en procurent la possession : c’est un point que j’ai découvert et qui ne souffre pas l’ombre d’un doute. Eh bien ! c’est cet acte qu’il me faut entre les mains, et celui qui me l’apportera, je lui donnerai cinquante guinées en beaux louis d’or, et je brûlerai le titre devant lui. »

M. Squeers, après avoir suivi de l’œil le mouvement de Ralph qui étendait la main vers le foyer pour faire le geste d’un homme qui jette le papier au feu, lui dit, avec un gros soupir :

« C’est bien, mais qui est-ce qui vous l’apportera ?

— Peut-être personne, car il faudra se donner du mal pour se le procurer, dit Ralph ; mais s’il y a un homme au monde qui en soit capable, c’est vous ! »

L’air consterné que Squeers prit tout d’abord à cette ouverture, et son refus tout net de la commission auraient ébranlé bien des gens, peut-être même fait renoncer immédiatement tout autre à son dessein ; mais Ralph n’eut pas même l’air de s’en apercevoir. Il laissa le maître de pension jaser là-dessus à perte d’haleine, puis ensuite il reprit, avec le même sang-froid que s’il n’avait pas seulement été interrompu, le cours de ses propositions, avec tous les développements propres à les faire valoir, en insistant sur les points qui devaient le plus toucher son interlocuteur.

C’était l’âge, la décrépitude, la faiblesse de Mme Sliderskew, le peu d’apparence qu’elle eût aucun complice, peut-être même aucune connaissance, vu ses habitudes sédentaires et son long séjour dans une maison aussi solitaire que celle de Gride. Raison de plus pour supposer que le vol commis par elle n’était pas la conséquence d’un plan concerté d’avance : autrement, elle aurait mieux aimé épier une occasion de voler une bonne somme d’argent. L’embarras où elle ne pourrait manquer de se trouver quand elle viendrait à réfléchir à ce qu’elle avait fait, et qu’elle se verrait encombrée de documents dont elle ignorait complètement la valeur. La facilité relative qu’aurait une personne, bien au fait de sa position, une fois insinuée chez elle et mettant ses inquiétudes à profit, à se glisser dans sa confiance et à obtenir d’elle, sous un prétexte ou sous un autre, la remise volontaire du titre désiré. De plus, la résidence habituelle et constante de M. Squeers dans un pays si éloigné de Londres, faisait de son association passagère avec Mme Sliderskew une vraie farce de carnaval, une mascarade dans laquelle il était impossible qu’on vînt à le reconnaître, ni sur le moment ni plus tard. L’impossibilité pour Ralph de s’en charger lui-même, parce qu’elle le connaissait déjà de vue. Tout cela entremêlé de différents commentaires sur le tact exquis et la haute expérience de M. Squeers, de sorte que ce serait pour lui un pur amusement, un jeu d’enfant, que de mettre dedans une vieille bonne femme comme elle. Ralph ne s’en tint pas là, il ajouta à ces moyens de persuasion habiles une vive peinture de la honteuse défaite de Nicolas, s’ils pouvaient réussir à lui faire épouser une mendiante au lieu d’une héritière en espérance. Il dit un mot en passant de l’avantage immense qu’il y avait pour un homme dans la situation de Squeers à se faire un ami comme lui ; il rappela en détail tous les services qu’il lui avait déjà rendus depuis qu’ils s’étaient connus pour la première fois, et en particulier le bon témoignage qu’il avait porté en sa faveur dans une affaire où on imputait à ses mauvais traitements la mort d’un enfant maladif décédé dans sa pension. Il est vrai que cette mort heureuse faisait l’affaire de Ralph et de ses clients, mais il se garda bien de lui faire connaître cette particularité. Enfin, il fit entendre qu’il pourrait porter jusqu’à dix-huit cents francs, qui sait ? peut-être même jusqu’à deux mille cinq cents, en cas de succès plein et entier, la somme de douze cents francs qu’il avait promise d’abord.

Après avoir bien et dûment entendu tout du long cette kyrielle d’arguments, M. Squeers se croisa les jambes, les décroisa, se gratta la tête, se frotta l’œil, examina la paume de sa main, se rongea les ongles, avec bien d’autres signes d’embarras et d’indécision, et demanda « si les deux milles cinq cents francs en question étaient bien le dernier mot de M. Nickleby. »

Voyant M. Nickleby déterminé à ne pas dépasser ce chiffre, il se mit encore à s’agiter, à réfléchir, hasarda avec aussi peu de succès la même question, à savoir s’il n’irait pas bien jusqu’à trois mille francs, et finit par déclarer qu’il fallait bien faire quelque chose pour un ami, que c’était dans ses principes, et que par conséquent il se chargeait de l’affaire.

« Oui, mais, dit-il, comment arriver jusqu’à la bonne femme ? voilà ce qui m’embarrasse.

— Je n’en sais trop rien, répliqua Ralph, mais je vais essayer. J’ai déjà déterré plus d’une fois dans la ville des gens capables de se cacher mieux qu’elle. Je connais des endroits où, avec une guinée ou deux, bien placées, on peut résoudre des problèmes plus difficiles, et compter sur la discrétion par-dessus le marché. Mais j’entends sonner mon clerc à la porte. Il est temps de nous séparer. Pour éviter les allées et venues, vous ferez bien d’attendre chez vous que je vous donne des nouvelles.

— Bon ! reprit Squeers ; à propos, si vous ne réussissez pas à la trouver, vous payerez mes frais à l’auberge, et vous me donnerez quelque chose pour indemniser le temps perdu ?

— À la bonne heure, dit Ralph en rechignant ; je veux bien. Vous n’avez plus rien à me dire ? » Squeers secoua la tête et prit le chemin de la porte, où Ralph l’accompagna, s’étonnant tout haut, pour être entendu de Newman, de trouver la porte barrée, comme si on était en pleine nuit, fit entrer Noggs, sortir Squeers, et revint dans son cabinet.

« À présent, murmura-t-il entre ses dents, quoi qu’il arrive, me voilà ferme et assuré. Que je puisse me donner seulement cette petite réparation de la perte que je viens de faire et de l’échec que je viens de subir ; que je sois seulement assez heureux pour lui ravir cette espérance, qui doit lui être si chère : je ne demande que cela pour le moment. Ce sera le premier anneau d’une chaîne dont je vais l’enlacer, et que je veux lui forger de main de maître. »