Nicolas Nickleby, traduction Lorain/64

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 2p. 437-447).



CHAPITRE XXXII.

Une ancienne connaissance que nous retrouvons dans une situation désolante. Révolte de pensionnaires qui met fin à jamais à l’illustre établissement de Dotheboys-Hall.

Nicolas était de ces hommes qui ne sont jamais complètement heureux, tant qu’ils ne font pas partager leur bonheur à ceux de leurs amis qui ont pris part à leurs jours de détresse. Au milieu de toutes les séductions d’espérance et d’amour dont il était entouré, son cœur aimant soupirait après le bon John Browdie. Il ne pouvait pas se rappeler leur première rencontre sans un sourire, ni leur seconde entrevue sans une larme. Il croyait voir encore le pauvre Smike, leur paquet sur l’épaule, trottant gaiement à ses côtés : il croyait entendre encore les bonnes et simples paroles d’encouragement de l’honnête villageois du Yorkshire, en leur faisant ses adieux sur la route de Londres.

Madeleine et lui se mirent bien des fois à leur secrétaire pour composer en commun la lettre dans laquelle ils voulaient expliquer en détail à John leur changement de fortune, et l’assurer de la reconnaissance et de l’amitié de Nicolas. Mais, je ne sais pas comment cela se fait, ils ne purent jamais venir à bout de finir la lettre. Ils avaient beau s’y mettre avec les meilleures intentions du monde, il se trouvait qu’ils avaient toujours à parler d’autre chose, et, quand Nicolas voulut essayer de la faire à lui tout seul, il reconnut qu’il lui était impossible d’écrire la moitié de ce qu’il aurait voulu lui dire ; ou, s’il avait jeté quelques lignes sur le papier, ils les effaçait bientôt, tant il était mécontent de les trouver froides et insuffisantes, par comparaison avec les sentiments qu’il aurait voulu lui exprimer. À la fin, fatigué et honteux de différer de jour en jour, sans aboutir à rien, il prit la résolution dont l’avait déjà pressé Madeleine, de faire au plus tôt un petit tour dans le Yorkshire, et d’aller tout bonnement se présenter à M. et Mme Browdie, sans autre avis.

C’est ce qui fait qu’un beau jour, entre sept et huit heures du soir, Catherine et lui s’en allèrent au bureau de la Tête de Sarrasin retenir une place pour Greta-Bridge, dans la voiture du lendemain matin. En sortant de là, ils avaient à se diriger vers le quartier occidental de Londres pour quelques emplettes de voyage, et, comme la soirée était belle, ils furent bien aises d’y aller à pied, avant de monter en voiture pour retourner chez eux.

La Tête de Sarrasin leur rappelait tant de souvenirs, et d’ailleurs Catherine avait tant à dire sur Frank, Nicolas tant d’anecdotes à raconter de Madeleine, et chacun d’eux tant de plaisir à tout entendre ; ils étaient si heureux, si confiants, si causants, qu’il y avait déjà une heure qu’ils avaient plongé dans ce labyrinthe de rues entre Seven-Dials et Soho, qui n’aboutit à aucune grande voie de communication, lorsque Nicolas commença à craindre qu’ils ne se fussent égarés.

Il n’en avait encore que la crainte ; il en eut bientôt la certitude ; car, en regardant de tous côtés, en allant voir à un bout de la rue, puis à l’autre, il ne put trouver d’indication qui l’aidât à se retrouver, et crut prudent de revenir sur ses pas pour chercher quelque endroit où il pût demander son chemin.

C’était une rue de traverse où il ne passait personne. Personne non plus au comptoir, dans le petit nombre de boutiques qu’ils pouvaient voir. Enfin, attiré par la faible lueur d’une chandelle qui se réfléchissait au fond d’une espèce de cave sur le trottoir, Nicolas allait descendre deux ou trois marches pour aller présenter sa requête aux gens du souterrain, quand il fut arrêté par la voix criarde d’une femme en colère.

« Venez donc, lui dit Catherine, c’est une querelle ; vous n’aurez que des coups à gagner par là.

— Attendez un instant, Catherine, lui répondit son frère ; voyons s’il n’y aurait pas quelque chose : chut ! »

— Grand fainéant, vilain propre à rien, maudit animal ! criait la dame en frappant du pied, voulez-vous tourner ce cylindre pour la lessive ?

— C’est ce que je fais, âme de ma vie ! répliqua une voix d’homme ; je ne fais pas autre chose ; je tourne, tourne, tourne comme un damné de vieux cheval de manège dans un chien de moulin. Ma vie n’est qu’un diable de satané tour de meule perpétuel.

— Si cela ne vous plaît pas, pourquoi n’allez-vous pas vous enrôler comme soldat ? continua la femme, personne ne vous en empêche.

— Soldat ! cria le monsieur, soldat ! que dirait sa délicieuse petite femme de le voir en veste rouge à courte queue ? de l’entendre appeler à la parade à grands coups de tambour ? Elle serait bien fâchée de lui voir faire l’exercice à feu avec un vrai fusil, les cheveux coupés, les favoris rasés, les yeux fixes, immobiles ; droite, gauche, avec un pantalon astiqué de blanc d’Espagne.

— Cher Nicolas, lui dit tout bas Catherine, reconnaissez-vous cela ? C’est M. Mantalini, je vous assure.

— Voyez un peu si c’est vrai, jetez un coup d’œil par là, pendant que je vais lui demander mon chemin. Tenez ! descendez une ou deux marches. »

Nicolas l’entraîne sur ses pas, descend l’escalier et regarde au fond d’une petite crypte planchéiée. Là, au milieu d’un amas de linge et de paniers de blanchisseuse, lui apparaît un homme en manches retroussées, mais avec un reste de vieux pantalon rapiécé de la bonne faiseuse, un gilet de couleurs brillantes, ses moustaches et ses favoris d’autrefois, moins leur lustre emprunté, cherchant à apaiser la colère d’une égrillarde de femme qui n’était pas sa légitime épouse, mais la propriétaire de l’établissement, occupé à tourner en même temps de toutes ses forces le cylindre dont les craquements et le sifflement aigu faisaient un bruit assourdissant. C’était là le gracieux, l’élégant, le séduisant, l’éblouissant Mantalini d’autrefois !

« Trompeur, traître ! cria la dame en menaçant de se porter à des violences personnelles contre la figure de M. Mantalini.

— Trompeur ! sapristi ! Eh bien ! ma chère âme, mon joli petit séduisant poulet d’amour, allons ! calmez-vous, dit l’esclave soumis avec humilité.

— Je ne veux pas, moi, cria plus fort la belle dame, je veux vous arracher les yeux.

— Ah ! quel diable de mouton enragé !

— On ne peut pas avoir un moment de tranquillité avec vous. Vous êtes resté dehors hier toute la journée à faire des vôtres. Je sais bien où. Oui, oui, je sais bien où. Ce n’est donc pas assez d’avoir payé pour vous soixante-sept francs pour vous faire sortir de prison et vivre ici comme un gentleman ! Il faut encore que vous repreniez votre train ordinaire, et que vous continuiez de me briser le cœur.

— Non, non, je ne briserai jamais son cœur. Je veux être un bon enfant ; je ne le ferai plus jamais, jamais je ne redeviendrai mauvais sujet. Je lui demande seulement un petit pardon, dit M. Mantalini quittant la manivelle pour croiser des mains suppliantes. Elle se raccommodera avec son bel ami, en voyant comme il aime son méchant toutou. Elle aura pitié de lui. Elle ne l’égratignera pas, elle ne le griffera pas, au contraire, elle le caressera, elle le consolera. Ah ! nom d’un chien ! »

Très peu sensible, en apparence, à cet appel plein de tendresse, la dame se préparait à lui faire quelque réplique courroucée, quand Nicolas, élevant la voix, lui demanda le chemin de Piccadilly.

M. Mantalini se retourna, aperçut Catherine, et, sans dire un mot, sauta d’un bond dans un lit caché derrière la porte, et s’enfonça tout entier sous le couvre-pied, en gigotant avec une vivacité convulsive.

« Dieu me damne ! cria-t-il d’une voix étouffée, c’est la petite Nickleby. Fermez la porte, soufflez la chandelle, renversez le lit par-dessus moi. Ah ! chien ! chien ! chien ! »

La femme regarda M. Nicolas d’abord, M. Mantalini après, sans s’expliquer comment l’apparition de l’étranger pouvait produire un tel effet. Mais, M. Mantalini ayant eu la malheureuse idée de sortir le bout de son nez de dessous les draps, dans son impatience, pour s’assurer si les nouveaux venus étaient partis, tout à coup, avec une dextérité qui témoignait d’une longue pratique, elle lui lança sur le corps un gros panier de linge, qui le fit gigoter avec plus de violence que jamais, mais sans le décider à faire le moindre effort pour dégager sa tête suffoquée. Nicolas, trouvant l’occasion favorable pour déguerpir, avant d’attirer sur lui le torrent de cette colère féminine, entraîne Catherine, et laisse à l’objet infortuné de cette reconnaissance inattendue le soin d’expliquer, comme il l’entendra, sa conduite.

Le lendemain matin, il se met en route. Le temps était froid ; un vrai temps d’hiver, qui lui rappelait naturellement les circonstances pénibles de son premier voyage sur la même route, avec les changements et les vicissitudes survenues depuis dans son sort. Il fut seul, dans l’intérieur, pendant la plus grande partie du chemin, et, de temps en temps, après avoir fait un somme, il mettait la tête à la portière pour reconnaître quelque endroit devant lequel il se rappelait avoir déjà passé, soit en allant à Dotheboys-Hall, soit en revenant à pied tout du long avec le pauvre Smike. Alors, il avait peine à croire que tout le reste ne fût pas un songe. Il s’imaginait encore être avec lui, harassé de son long voyage sur la route de Londres, sans savoir que devenir dans ce monde tout grand ouvert devant eux.

Pour ajouter à l’illusion, il vint à tomber de la neige pendant la nuit. Et, en traversant Stamford et Grantham, en revoyant le petit cabaret où il avait entendu raconter l’histoire du vaillant baron de Grogzwig, il lui semblait que c’était hier qu’il avait vu tout cela, et que pas un flocon de cette blanche couverture, qui lui cachait les toits, n’avait encore eu le temps de fondre au soleil. Se livrant volontiers à l’entraînement des souvenirs qui se pressaient en foule dans son esprit, il se persuadait sans peine qu’il était encore sur la banquette avec Squeers et ses marmots ; il entendait leurs voix dans l’air. Il entendait dans son cœur, mais cette fois avec un mélange de plaisir qui atténuait sa peine, ses soupirs et ses regrets de la maison de sa mère. Au milieu de ces visions volontaires, il s’endormit, rêva de Madeleine, et tout fut oublié.

Il passa la nuit, à son arrivée, dans l’auberge de Greta Bridge, et, se levant le lendemain de très bonne heure, se rendit au bourg pour s’informer de la maison de John Browdie. Il demeurait dans le faubourg ; c’était à présent un père de famille, et, comme il était connu de tout le monde, Nicolas n’eut pas de peine à trouver un petit garçon pour lui servir de guide jusqu’à sa porte.

Là, il le congédia, et, dans son impatience, ne prenant pas le temps de s’arrêter pour donner un coup d’œil au riant aspect du jardin ni du cottage, il alla droit à la cuisine, où il frappa gaillardement avec sa canne.

« Halloh ! cria une voix à l’intérieur ; qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que le bourg est en feu ? On le dirait au tapage que vous faites. »

En disant ces mots, John Browdie vint lui-même ouvrir, et ouvrit, par la même occasion, de grands yeux, jeta un cri, battit des mains, et fit éclater sa joie bruyante en disant :

« Dieu me bénisse ! c’est le parrain. C’est lui, ma foi ! Tilly, voici M. Nickleby. Donne-moi donc la main, mon garçon. Viens par ici, viens t’asseoir auprès du feu ; tu vas boire un coup avec moi. Je ne veux pas que tu dises un mot avant de m’avoir avalé ça… Là ! c’est bon. Sapristi, c’est égal ! Je suis joliment content de te voir. »

Et, pour hâter le succès de son invitation, John entraîna Nicolas dans la cuisine, le fit asseoir sur un large siège auprès d’un feu d’enfer, versa d’une dame-jeanne une bonne demi-pinte de spiritueux, lui mit le verre en main, ouvrant la bouche béante, et renversant la tête en arrière en lui faisant signe d’avaler promptement, et se tint debout devant lui avec une grimace délicieuse de satisfaction qui donnait à sa grande face rougeaude une expression de bon accueil. L’aimable géant que c’était là !

« J’aurais bien dû m’en douter, pourtant, qu’il n’y avait personne que toi qui pût venir me taper comme cela des coups de bâton à ma porte. Dis donc, est-ce comme ça que tu lui tapais… la porte, au maître d’école ? Ha ! ha ! ha ! Mais à propos… Qu’est-ce qu’on dit donc ici du maître d’école ?

— Tiens ! vous savez déjà cela ? dit Nicolas.

— Dame ! on en parlait dans le bourg hier au soir. Mais personne ne voulait y croire : c’est si drôle !

— Après bien des retards et bien des détours, reprit Nicolas, il vient d’être condamné à la déportation pour sept ans, comme receleur d’un testament volé. Mais ce n’est pas tout : il a encore à répondre d’une accusation de complicité dans un complot.

— Peste ! cria John, un complot ! Est-ce que c’est quelque chose comme la conspiration des poudres ? Hein ? quelque chose dans le genre de Guy Fawks ?

— Non, non ; c’est un complot relatif à sa pension. Je vais vous expliquer la chose.

— C’est bon ! c’est bon ! tu m’expliqueras cela plus tard. Il faut commencer par déjeuner, car tu as faim et moi aussi. D’ailleurs ne faut-il pas que Tilly soit de moitié dans toutes les explications ? Elle dit comme ça qu’il faut une confiance mutuelle. Ha ! ha ! ha ! la bonne pièce, avec sa confiance mutuelle ! »

L’entrée de Mme Browdie en petit bonnet élégant, avec force excuses de s’être laissée surprendre prenant à la cuisine son repas du matin, arrêta John tout court dans la discussion de ce grave sujet, et décida le déjeuner. Il se composait d’une vaste pile de tartines grillées, d’œufs frais, de jambon, d’une tourte à la mode du pays, et de quelques autres pièces froides, qui recevaient à chaque instant du renfort de l’arrière-cuisine, sous la direction d’une bonne grosse servante. C’était un menu merveilleusement approprié aux exigences d’une matinée d’un froid perçant, et tout le monde y fit fête. Il fallut bien finir pourtant. On avait, pendant ce temps-là, allumé un bon feu dans la plus belle chambre, et l’on s’y transporta pour entendre ce que Nicolas avait à raconter.

Il leur raconta tout de point en point, et jamais récit n’éveilla tant d’émotions variées dans l’âme de ses auditeurs avides. Tantôt l’honnête John grognait de colère, tantôt il trépignait de joie. Ici il se promettait bien d’aller à Londres pour les voir, ces bons frères Cheeryble. Là, il jurait ses grands dieux que Tim Linkinwater recevrait prochainement un jambon par la diligence, et franc de port, encore, et un jambon comme jamais couteau de cuisinier n’en avait coupé une tranche. Quand Nicolas se mit à faire le portrait de Madeleine, John resta la bouche béante, poussant du coude, à chaque instant, Mathilde, et criant le plus bas qu’il pouvait, que « ça devait être un beau brin de fille. » Et quand son jeune ami en fut venu à lui faire part de son bonheur, et à lui dire qu’il avait tenu à lui apporter en personne toutes les assurances d’amitié qu’il n’avait pas voulu confier au papier, qui les aurait refroidies ;… que son voyage n’était à autre fin que de leur faire partager sa félicité ; qu’une fois marié, il espérait bien qu’ils allaient venir le voir, que Madeleine les en pressait aussi vivement que lui… alors John ne put plus se contenir, et, jetant sur sa femme un coup d’œil indigné en lui demandant comment elle avait le courage de rire, il passa sa manche sur ses yeux et se mit à pleurer comme un veau.

Après de longues causeries de part et d’autre : « Ah ça ! dit John d’un air sérieux, pour en revenir à notre maître d’école, si la nouvelle va s’en répandre aujourd’hui dans la pension, je ne réponds pas de la peau de la vieille Squeers, ni de Fanny, da.

— Ah ! John ! que dites-vous là ? cria Mme Browdie.

— Dame ! quand tu répéteras « ah ! John ! » cela n’empêche pas que je ne réponde pas des pensionnaires. Aussitôt qu’on a dit dans le pays que le maître était dans l’embarras, il y a déjà eu des pères et des mères qui ont envoyé retirer leurs enfants. Si ceux qui restent on vent de la chose, vous pouvez vous attendre à une révolte, et une fameuse encore !… Quelle révolution ! le sang va-t-il couler à flots ! »

Sérieusement, John Browdie était assez inquiet pour prendre le parti de monter à cheval et d’aller sur-le-champ faire un tour à la pension, invitant Nicolas à l’accompagner. Mais celui-ci s’y refusa, par la bonne raison que sa présence ne ferait qu’ajouter au chagrin amer de ces dames.

« C’est vrai ! dit John. Je ne sais pas comment je n’avais pas pensé à cela.

— Il faut que je m’en retourne demain, dit Nicolas, mais j’ai l’intention de vous demander à dîner aujourd’hui, et, si Mme Browdie peut disposer d’un lit pour moi…

— Un lit ! cria John. Deux lits plutôt, si tu veux : nous ne t’en laisserons pas manquer. Laisse-moi seulement revenir, ce ne sera pas long, et, Dieu merci ! nous allons passer une bonne journée. »

Là-dessus, il donne à sa femme un baiser cordial, et à Nicolas une poignée de main qui ne l’était pas moins, enfourche son bidet, et le voilà parti, laissant à Mme Browdie le soin de faire ses préparatifs pour fêter son hôte, pendant que son jeune ami irait faire un tour dans le voisinage, et revoir les lieux dont le souvenir ne lui rappelait que trop, en même temps, des circonstances douloureuses.

John se met au petit galop, arrive à Dotheboys-Hall, attache son cheval à une porte, et se dirige vers celle de la pension qu’il trouve fermée en dedans à double tour et au verrou. On entendait du dehors un bruit terrible, un tapage infernal dont il eut bientôt le secret en appliquant son œil à une fente commode pour un observateur.

La nouvelle de la catastrophe de M. Squeers avait franchi, en effet, les murs de Dotheboys-Hall ; il n’y avait pas à en douter. Et, selon toute apparence, il n’y avait pas longtemps que les petits messieurs en étaient informés, car la révolte venait d’éclater.

C’était justement un jour de soufre à la mélasse, et Mme Squeers était entrée dans la chambre avec son chaudron et sa cuiller, suivie de Mlle Fanny et de l’aimable Wackford, qui, en l’absence de son père, s’était adjugé quelques menues attributions du pouvoir exécutif, comme de donner à ses jeunes amis des coups de pied avec ses souliers ferrés, de tirer les cheveux aux plus petits, de pincer les autres jusqu’au sang, en choisissant l’endroit sensible ; en un mot, de se rendre, de mille manières, aussi utile et aussi agréable que possible à sa mère. Leur apparition dans la classe, par un mouvement spontané ou prémédité, on ne saurait le dire, devint le signal de la révolte. Un détachement d’insurgés commença par se précipiter vers la porte pour la barricader, un autre monta sur les bancs et sur les pupitres. Le plus fort, et, par conséquent, le dernier venu, moins épuisé que les autres, se saisit de la canne, et, regardant Mme Squeers en face, d’un air déterminé, lui arracha son chapeau de castor avec son bonnet, pour s’en coiffer lui-même, s’arma de la fameuse cuiller de bois, et la somma, sous peine de mort, de se mettre à genoux, et de prendre immédiatement une ration de son remède. Avant que la respectable dame eût eu seulement le temps de se reconnaître, ou d’opposer la moindre résistance, elle se trouva mise à genoux par une foule de petits bourreaux qui la forcèrent, à grands cris, d’avaler une bonne cuillerée de son odieux mélange, rendu plus savoureux que d’habitude par l’immersion de maître Wackford, dont ils plongèrent la tête dans le chaudron. Enorgueillie par ce premier succès, la populace effrénée dont on voyait les malignes figures groupées en une variété de spectres maigres et affamés, plus hideux les uns que les autres, poursuivit le cours de ses exploits. Le chef des conjurés insistait pour que Mme Squeers prit une nouvelle dose, et que maître Wackford recommençât l’exercice du plongeon à la mélasse ; enfin, Mlle Squeers elle-même était l’objet d’un assaut furieux, quand John Browdie, enfonçant la porte d’un vigoureux coup de pied, vint à la rescousse. Les hourras, les cris perçants, les grognements, les huées, les battements de mains cessèrent comme par enchantement, et furent remplacés par un morne silence.

« Voilà de jolis garçons ! dit John en regardant avec assurance autour de lui. Qu’est-ce que vous voulez donc faire, petits mutins que vous êtes ?

— Squeers est en prison, nous voulons nous sauver, crièrent à la fois une vingtaine de voix. Nous ne voulons pas rester ; nous ne resterons pas.

— Eh bien ! ne restez pas ! répliqua John. Qu’est-ce qui vous force à rester ? Mais au moins sauvez-vous comme des hommes, sans faire de mal aux femmes.

— Vivat ! crièrent les voix perçantes d’un ton plus perçant que jamais.

— Vivat ! répéta John. À la bonne heure ! criez vivat comme des hommes. Tenez, regardez-moi bien ; hip, hip, hip, vivat !

— Vivat ! répondit le chœur.

— Allons ! encore un vivat ! dit John ; mais plus fort encore. »

Les pensionnaires obéirent.

« Tor ! dit John. N’ayez pas peur ; jusqu’à ce que nous en ayons poussé un bon.

— Vivat !

— À présent, dit John, nous n’en ferons plus qu’un pour le bouquet, et puis vous détalerez aussi vite que vous voudrez. Prenez bien votre respiration. Squeers est à la geôle. La pension est licenciée, n, i, ni, c’est fini. Pensez bien à ça, et mettez bien tout votre cœur dans celui-là ; c’est le dernier. Vivat ! »

Alors il s’éleva un tel concert d’allégresse, que les murs de Dotheboys-Hall n’en avaient jamais entendu, et ne devaient plus jamais en entendre de pareil. Quand le dernier son expira, l’école était déserte, et, de tout ce peuple tapageur qui l’animait cinq minutes avant, il n’en restait plus un seul.

« Très bien, monsieur Browdie, très bien, dit Mlle Squeers encore toute rouge et tout enflammée des suites de la bagarre, mais surtout courroucée comme une mégère. Vous êtes venu exciter nos pensionnaires à se sauver, vous nous le payerez bien. Si papa est dans le malheur, s’il est accablé par ses hennemis, n’allez pas croire que nous nous laisserons pour cela insulter et fouler aux pieds par vous et par Tilda.

— No-on ! répliqua John brusquement. Ce n’est pas non plus notre intention, sur ma parole. Ayez meilleure opinion de nous, Fanny. Je suis bien aise d’avoir réussi à tirer de leurs mains la vieille. Oui, parbleu ! J’en suis bien aise. Mais pour vous insulter, non. Vous êtes assez malheureuse sans cela, et d’ailleurs je ne suis pas homme à insulter personne. Tilly n’est pas non plus de caractère à ça : je vous le dis tout net. Bien mieux, que je vous dise encore. S’il vous faut l’aide de quelque ami pour vous sortir d’ici (vous n’avez pas besoin de retrousser votre nez, Fanny, c’est comme ça), vous nous retrouverez, moi et Tilly, sans rancune du passé, et tout prêts à vous donner un coup de main. Mais, parce que je vous dis ça, ne vous figurez pas que je sois honteux de ce que j’ai fait, car, au contraire, voyez-vous, je le répète encore, vivat ! et que le diable emporte le maître d’école, là ! »

Après ces adieux, John Browdie sortit à grands pas, remonta sur sa bête, se remit au galop, en fredonnant gaiement quelques refrains d’une vieille chanson, dont les sabots de son cheval faisaient le joyeux accompagnement et se dépêcha d’aller retrouver sa femme et Nicolas.

Pendant plusieurs jours la campagne du voisinage fut encombrée de petits fugitifs qui, selon le bruit général, avaient reçu secrètement de M. et de Mme Browdie de quoi manger et de quoi boire, avec quelques schellings par-dessus le marché pour s’en retourner dans leurs familles. Mais John s’en est toujours défendu vigoureusement, non pas cependant sans un certain rire sournois qui donnait plutôt des soupçons aux incrédules et pleine conviction à ceux qui ne savaient qu’en croire.

Il ne restait plus qu’un petit nombre de jeunes enfants d’un caractère timide, qui, tout misérables qu’ils avaient été dans cette geôle, et malgré les larmes qu’ils y avaient versées chaque jour, ne connaissaient pas d’autre asile, y tenaient par une espèce d’habitude. Ceux-là, quand leurs esprits furent moins échauffés, se mirent à pleurer et à regretter ce dernier refuge. On en trouva quelques-uns tout en larmes au coin des haies, effrayés de leur isolement. Il y en avait un qui avait un oiseau mort dans sa petite cage. Il avait fait avec lui plus de sept lieues à l’aventure, et ce ne fut que quand il l’eut vu expirer qu’il perdit courage et le déposa près de lui. On en découvrit un autre dans une cour tout près de la pension, couché avec un chien dans sa niche, qui montrait les dents à ceux qui voulaient reprendre son hôte, et léchait la pâle figure du pauvre petit endormi.

On les recueillit, avec quelques autres traînards qui finirent aussi par être réclamés, peut-être pour les aller perdre encore. Enfin, dans le cours des temps, les voisins eux-mêmes finirent par oublier Dotheboys-Hall et sa révolte, ou n’en reparlèrent plus que comme une tradition du passé.