Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/20

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 264-278).




CHAPITRE XX.

Nicolas se trouve enfin vis-à-vis de son oncle, et lui exprime ses sentiments avec une grande franchise. Sa résolution.

La petite demoiselle la Creevy trottait lestement, le lendemain du dîner, c’est-à-dire le lundi matin, au travers des rues diverses du quartier occidental de Londres, chargée de l’importante commission de prévenir Mme Mantalini que miss Nickleby était trop souffrante pour sortir ce jour-là, mais qu’elle espérait bien pouvoir reprendre ses occupations le lendemain. Et tout en trottinant, en repassant dans son esprit les tournures de phrases les plus distinguées et les expressions les plus élégantes de la langue, pour revêtir de formes plus choisies le message dont elle allait s’acquitter, elle réfléchissait sérieusement aussi aux causes probables de l’indisposition de sa jeune amie.

« Je ne sais qu’en penser, se disait-elle, mais il est sûr qu’elle avait les yeux tout rouges hier au soir. Elle disait bien qu’elle avait la migraine : mais la migraine ne rend pas les yeux rouges. Il faut qu’elle ait pleuré. » Une fois arrivée à cette conclusion qu’elle trouvait fondée en droit sur la mine qu’avait Catherine hier au soir, miss la Creevy ne s’arrêta pas en chemin ; d’ailleurs elle y avait songé déjà toute la nuit ; elle continua donc d’examiner en elle-même quelle nouvelle cause de chagrin elle pouvait avoir eue encore.

« Je ne sais qu’imaginer, disait la petite artiste en miniature ; je n’y comprends rien du tout, à moins que ce ne soit du fait de cet ours mal léché. Il l’aura contrariée, je suppose. Sot animal, va ! »

Soulagée par l’expression libre de son opinion sur le compte de Ralph, quoique autant en emportât le vent, miss la Creevy finit donc par arriver chez Mme Mantalini, et, sur la réponse qu’elle reçut que l’autorité souveraine de l’établissement était encore au lit, elle demanda la faveur d’une entrevue avec Mme sa déléguée, sur quoi miss Knag fit son apparition, et reçut communication du message, exprimé d’ailleurs dans un style riche et fleuri.

« C’est bon, vous pouvez dire à Mlle Nickleby que pour mon compte, je pourrais me passer d’elle pour toujours.

— Ah ! vraiment, madame ? repartit miss la Creevy courroucée. Mais, c’est égal, voyez-vous, comme vous n’êtes pas ici la maîtresse, vous sentez que cela ne fait pas grand’chose.

— Très bien, madame, dit miss Knag : vous n’avez pas d’autres ordres à me donner ?

— Non, madame.

— Alors, bonjour, madame.

— Eh bien ! bonjour, madame ; mes remerciements très humbles de votre extrême politesse et de votre civilité, » répliqua miss la Creevy.

Ainsi se termina l’entrevue. Tant qu’elle dura, les deux demoiselles tremblaient de colère, ce qui ne les empêchait pas de rester merveilleusement polies, signe infaillible qu’elles n’étaient qu’à deux doigts d’une querelle violente. Miss la Creevy ne fit qu’un bond du magasin à la rue.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? se demandait la drôle de petite femme. En voilà une aimable personne, qu’en dites-vous ? Je voudrais avoir à faire son portrait ; je ne la manquerais pas. » Alors, tout enchantée de lui avoir décoché ce trait piquant, miss la Creevy partit d’un grand éclat de rire, et s’en retourna déjeuner chez elle de la meilleure humeur du monde.

C’était un des grands avantages qu’elle avait retirés d’avoir vécu seule si longtemps. Cette petite créature si pétillante, si active, si gaie, n’existait qu’en elle-même, ne causait qu’en elle-même, n’avait d’autre confidente qu’elle-même. Elle pouvait se passer la fantaisie d’être aussi caustique qu’elle voulait avec les gens qui l’avaient blessée, mais toujours en elle-même ; cela lui faisait plaisir et ne faisait de mal à personne. Si elle accueillait avec facilité quelque médisance, personne n’avait à en souffrir dans sa réputation ; et si elle se donnait la jouissance d’une petite vengeance, âme vivante n’en avait pour cela le moindre coup d’épingle. Combien il y en a de ces existences solitaires, forcées, par leur situation étroite et gênée, de renoncer aux connaissances qu’elles auraient voulu faire : par leur éducation et leurs sentiments, d’éviter les connaissances qu’elles pourraient faire : et dont le cœur habite à Londres un désert aussi solitaire que les plaines de la Syrie. C’était aussi le sort de notre humble artiste. Il y avait bien des années qu’elle suivait, sans se plaindre, son sentier isolé dans la vie, et, sans tout l’intérêt que lui avaient inspiré les malheurs particuliers de la famille Nickleby, elle n’aurait pas même songé à faire des amis quoique son âme débordât de sentiments aimants et tendres pour l’humanité tout entière. Qui ne connaît parmi nous bien des cœurs aussi chauds, condamnés au même isolement que celui de la pauvre petite miss la Creevy !

Mais il ne s’agit pas de cela quant à présent. Elle retourna donc déjeuner chez elle, et elle avait à peine humecté ses lèvres des premières vapeurs du thé parfumé qui bouillait dans sa tasse, que sa bonne lui annonça un gentleman. Miss la Creevy, s’imaginant tout de suite que c’était un nouveau client qui avait été frappé d’admiration en regardant son cadre de miniatures à la porte, fut consternée plus qu’on ne peut dire de penser qu’il allait la surprendre entre sa tasse et sa théière.

« Vite, emportez-moi tout cela et sauvez-vous dans ma chambre à coucher, n’importe où. Dieu ! Dieu ! n’est-ce pas du guignon ! pour une pauvre fois que je me suis mise en retard, me voilà prise. Et dire que voilà trois semaines que j’étais prête tous les jours à huit heures et demie, et qu’il ne m’est pas venu un chat.

— Si vous faites disparaître tout le reste, j’espère au moins que vous, vous ne disparaîtrez pas, dit une voix bien connue de miss la Creevy. C’est moi qui ai dit à la bonne de ne pas m’annoncer par mon nom, parce que je voulais vous faire une surprise.

— Monsieur Nicolas ! cria miss la Creevy, tressaillant de surprise en effet.

— Je vois que vous ne m’avez pas oublié, reprit Nicolas en lui tendant la main.

— Oublié ! je suis sûre que je vous aurais reconnu, même en vous rencontrant dans la rue, dit miss la Creevy avec un sourire. Hannah ! une tasse et une soucoupe. Mais, par exemple, jeune homme, que je vous dise : Je vous défends bien de recommencer à prendre les libertés que vous avez prises avec moi le matin de votre départ.

— Vous n’en seriez peut-être pas fâchée, n’est-ce pas ?

— Pas fâchée ! eh bien ! vous n’avez qu’à essayer : je ne vous dis que cela. »

Nicolas, en galant chevalier, s’empressa de la prendre au mot. Miss la Creevy, cria, pas bien fort, et lui donna une tape, pas bien forte non plus, sur la joue, pour lui apprendre.

« Je n’ai jamais vu un si vilain homme, s’écria-t-elle.

— Mais c’est vous qui m’avez dit d’essayer, dit Nicolas.

— C’était de l’ironie toute pure, répliqua miss la Creevy.

— Ah ! c’est différent. Mais alors vous deviez donc le dire.

— Avec cela que vous ne le saviez pas bien. Mais, voyons maintenant que je vous regarde de plus près, je vous trouve maigri depuis la dernière fois ; vous avez le visage plus pâle et plus défait ; et puis, qu’est-ce qui vous a donc fait quitter le Yorkshire ? »

Elle s’arrêta là-dessus, car son inquiétude se trahissait dans le ton de sa voix : Nicolas fut ému de lui voir ce tendre intérêt pour son état.

« Il serait bien extraordinaire, dit-il après un court silence, que je ne fusse pas un peu changé en effet. Si vous saviez tout ce que j’ai eu à souffrir de corps et d’esprit, depuis mon départ de Londres ! Je n’ai pas été à mon aise, vous pouvez croire, ni même à l’abri du besoin.

— Est-il Dieu possible ! monsieur Nicolas, s’écria-t-elle ; qu’est-ce que vous me dites là ?

— Rien qui doive vous alarmer si fort, répondit-il d’un air plus dégagé, et je ne suis pas venu ici pour vous faire des jérémiades, mais bien dans un but plus utile. Je commence par vous dire que mon intention est de voir mon oncle face à face.

— Tout ce que je puis vous dire là-dessus, c’est que je ne vous fais pas compliment de votre goût, et que moi, il me suffirait de me trouver dans cette chambre, face à face avec ses bottes, pour me donner une humeur massacrante pendant quinze jours.

— Au fond, quant à cela, nous pourrions bien de pas différer beaucoup d’opinion, mais vous comprenez que je tienne à l’avoir en face pour me justifier d’abord, et pour lui faire rentrer dans la gorge toute sa duplicité et sa malice.

— Pour cela c’est autre chose. J’en demande bien pardon au bon Dieu, mais elles y resteraient pour l’étrangler que je n’userais pas mes yeux à pleurer sa perte.

— C’est donc dans ce but que j’ai passé chez lui ce matin ; il n’est revenu de Londres que samedi ; et ce n’est qu’hier au soir que j’ai été prévenu de son retour.

— Et l’avez-vous vu ?

— Non : il était sorti.

— Ah ! dit miss la Creevy ; c’était sans doute pour quelque œuvre charitable.

— J’ai lieu de croire, poursuivit Nicolas, d’après ce que j’ai su d’un de mes amis qui est au courant de ses affaires, qu’il a l’intention d’aller voir aujourd’hui ma sœur et ma mère, pour leur raconter, à sa manière, ce qui m’est arrivé. C’est chez elle que je veux le voir.

— À la bonne heure, dit miss la Creevy en se frottant les mains ; et pourtant, je ne sais pas, ajouta-t-elle, ce n’est pas une petite affaire ; il n’y a pas que vous à considérer là-dedans.

— Je n’ai pas oublié les autres, reprit Nicolas ; mais, comme il y va de la réputation et de l’honneur, rien ne pourra m’arrêter.

— Vous savez mieux que personne ce que vous avez à faire.

— Dans ce cas, du moins, je l’espère, répondit Nicolas. Et tout ce que je viens vous demander, c’est de les préparer à ma visite. Elles me croient bien loin, et je craindrais, en arrivant brusquement, de les effrayer. Si vous aviez le temps de leur dire que vous m’avez vu et que je vais vous suivre à un quart d’heure de distance, vous me rendriez un vrai service.

— De grand cœur, et de plus importants si je pouvais, dit miss la Creevy ; mais malheureusement le pouvoir de rendre service ne se trouve pas plus souvent uni à la bonne volonté, que la bonne volonté au pouvoir de le faire, si je ne me trompe. »

Tout en continuant de causer vite et beaucoup, miss la Creevy dépêcha son déjeuner à la hâte, serra sa boîte à thé, dont elle cacha la clef par précaution sous le garde-feu, remit son chapeau, et, prenant le bras de Nicolas, se dirigea tout de suite vers la Cité. Nicolas la déposa à la porte de la maison de sa mère, et promit d’être de retour dans un quart d’heure.

Le hasard voulut que Ralph Nickleby, trouvant enfin que l’occasion était bonne pour lui de révéler les atrocités dont Nicolas s’était rendu coupable, au lieu de commencer par aller pour affaires dans un autre quartier, comme l’avait supposé Newman Noggs, s’était dirigé tout droit chez sa belle-sœur ; c’est ce qui fit que, lorsque miss la Creevy, reçue par une petite fille qui nettoyait dans la maison, entra dans le salon, elle trouva Mme Nickleby et Catherine en larmes, pendant que Ralph finissait le lamentable récit des méfaits de son neveu. Catherine fit signe à miss la Creevy de ne pas se retirer, c’est pourquoi elle s’assit en silence.

« Ah ! vous voilà déjà ici, mon beau monsieur, se dit la petite femme en elle-même ; eh bien, en ce cas, Nicolas s’annoncera tout seul ; nous verrons si cela vous fera de l’effet.

— C’est joli, disait Ralph en repliant la lettre de Mlle Squeers ; très joli. Je le recommande, contre ma conscience, car je n’augurais de lui rien de bon, à un homme avec lequel, en se conduisant bien, il pouvait demeurer agréablement des années. Eh bien ! quel en a été le résultat ? Une conduite telle, qu’il peut être, du jour au lendemain, traîné devant la cour d’assises.

— Jamais je ne croirai cela, dit Catherine indignée, jamais : il faut qu’il y ait là-dessous quelque vil complot, une fausseté trop évidente par elle-même.

— Ma chère, dit Ralph, vous faites injure au digne instituteur : d’ailleurs on n’invente pas de ces choses-là. Le brave homme a été victime de voies de fait : votre frère a disparu sans qu’on puisse le retrouver : il a emmené avec lui ce grand garçon en question. Songez à tout cela.

— C’est impossible, dit Catherine ; accuser ainsi Nicolas, et de vol encore ! Maman ! comment pouvez-vous rester tranquillement sur votre chaise à entendre de telles calomnies ? »

La pauvre Mme Nickleby, qui n’avait jamais brillé par l’intelligence et que le changement de sa fortune avait réduite à la perplexité la plus embarrassante, ne fit pas d’autre réplique à cet appel passionné que de se cacher la figure dans son mouchoir de poche, tout en s’écriant qu’elle n’aurait jamais cru cela ; échappatoire injurieuse qui pouvait laisser supposer à ses auditeurs qu’elle le croyait en effet.

« Il serait de mon devoir, si je le trouvais sur mon chemin, dit Ralph, de le livrer à la justice ; de mon devoir strict et rigoureux : comme homme du monde et comme homme d’affaires, je ne pourrais m’en dispenser. Et cependant, dit Ralph d’un air fin, en jetant un regard furtif mais assuré sur Catherine, je voudrais ménager la sensibilité de sa… de sa sœur, ainsi que de sa mère, naturellement, » ajouta-t-il, comme par réflexion et d’un ton beaucoup moins expressif.

Catherine comprit à merveille que c’était un appât à son intention, une ruse de plus pour s’assurer sa discrétion et son silence sur les événements de la veille. Elle tourna involontairement les yeux du côté de Ralph quand il cessa de parler, mais il avait lui-même déjà les siens d’un autre côté, et ne semblait pas même songer pour le moment que sa nièce fût là présente. Enfin, après un long silence, interrompu seulement par les sanglots de Mme Nickleby : « Toutes les circonstances, dit-il, concourent à prouver la vérité des détails contenus dans cette lettre, s’il se trouvait quelqu’un d’assez téméraire pour en douter. Voit-on jamais un innocent se dérober à la vue des honnêtes gens pour aller se cacher à l’ombre comme un bandit ? Voit-on jamais un innocent embaucher pour le suivre des vagabonds sans nom, et battre la campagne avec eux comme font les voleurs de grand chemin ? Non. Ainsi, voies de fait, rixe, vol, comment appelez-vous cela ?

— Un mensonge ! » s’écria une voix qu’on reconnut pour être celle de Nicolas, en le voyant ouvrir la porte avec fracas et entrer brusquement dans la chambre.

Ému d’abord d’un sentiment de surprise et peut-être même de frayeur, Ralph se leva de son siège pour reculer de quelques pas, tout abasourdi de cette apparition à laquelle il ne s’attendait guère ; mais le moment d’après, il se tint fixe et immobile, les bras croisés, regardant son neveu d’un air sombre, pendant que Catherine et miss la Creevy se jetaient entre eux deux pour prévenir les actes de violence que pouvait faire craindre l’excitation manifeste de Nicolas.

« Cher Nicolas, lui cria sa sœur en s’attachant à lui ; soyez calme, réfléchissez !

— Réfléchir à quoi, Catherine ? » Et il serrait la main de sa sœur d’une si vive étreinte, dans l’emportement de sa colère, qu’elle avait toutes les peines du monde à ne pas crier. « Mais c’est justement quand j’y réfléchis, quand je pense à tout ce qui s’est passé, qu’il faudrait que je fusse un homme de fer pour ne point me sentir ému devant lui.

— Ou plutôt de bronze, dit Ralph tranquillement, car il n’y a pas de cœur assez dur pour soutenir la honte d’une pareille situation.

— Ah ! grand Dieu ! cria Mme Nickleby, qui m’aurait dit que les choses en viendraient là ?

— Et qui donc parle ici d’un ton à faire croire que je suis coupable et que j’ai déshonoré ma famille ? dit Nicolas regardant autour de lui.

— C’est votre mère, monsieur, dit Ralph en la montrant du doigt.

— Oui, ma mère, dont vous avez empoisonné les oreilles de vos calomnies, en accumulant sur ma tête toutes les insultes, tous les crimes, toutes les infamies, sous prétexte de mériter les remerciements qu’elle vous prodiguait ; vous qui m’avez envoyé vivre dans un repaire où règne, sans contrôle, une cruauté sordide bien digne de vous plaire, où une jeunesse misérable s’étiole dans une corruption précoce, où la vivacité de l’enfance s’éteint déjà sous le poids de l’âge, où elle avorte dans ses espérances et se flétrit dans sa fleur. Oui, le ciel qui m’entend, continua Nicolas se retournant avec sentiment vers sa mère, sait que j’ai vu tout cela : et lui aussi, il le sait.

— Réfutez les calomnies, dit Catherine, et modérez-vous pour qu’on ne tire pas contre vous avantage de votre emportement. Dites-nous toute la vérité, et confondez l’imposture.

— De quoi m’accuse-t-on, ou plutôt de quoi m’accuse-t-il ? dit Nicolas.

— D’abord, dit Ralph, de vous être jeté sur votre maître et de l’avoir frappé de manière qu’il ne tient à rien qu’on ne vous juge pour assassinat. Vous voyez que je ne crains pas de vous parler franchement, sans m’inquiéter de vos airs tapageurs.

— Je n’ai fait, dit Nicolas, que m’interposer pour arracher un malheureux enfant à la cruauté la plus lâche ; je l’ai fait de manière à infliger au misérable une correction qu’il n’oubliera pas de longtemps, quoiqu’il méritât mieux. On recommencerait encore devant moi la même scène aujourd’hui, que je recommencerais encore ce que j’ai fait, si ce n’est que je battrai le drôle plus ferme encore, pour lui laisser des marques qui le suivissent jusqu’au tombeau, quand il plaira à Dieu de l’y faire descendre.

— Vous l’entendez ? dit Ralph se tournant du côté de Mme Nickleby. Que dites-vous de ce repentir ?

— Ah ! mon Dieu ! cria Mme Nickleby, je ne sais qu’en penser. Non, en vérité, je n’en sais rien.

— Laissez, je vous prie, maman, dit Catherine, laissez justifier Nicolas. Mon cher frère, j’ose à peine vous le dire ; mais vous savez tout ce que la méchanceté est capable d’inventer ; eh bien ! on vous accuse de… Enfin il manque une bague ; ils osent dire que…

— Je sais, dit Nicolas avec hauteur ; la femme, la digne épouse du coquin dont émanent toutes ces accusations, a laisse tomber à dessein, je suppose, une bague de quatre sous dans mes affaires, le matin même du jour où j’ai quitté la maison. Tout ce que je sais, c’est que cette mégère était dans la chambre où elles étaient déposées, en train de battre un malheureux enfant, et qu’en ouvrant mon paquet sur la route, j’y ai retrouvé la bague. Je me suis hâté de la renvoyer par la diligence. Elle doit l’avoir à présent.

— Je le savais bien, dit Catherine regardant son oncle d’un air triomphant. Et ce garçon, mon bon frère, qu’on vous accuse d’avoir emmené avec vous ?

— Ce garçon, répondit Nicolas, il est avec moi maintenant ; c’est une pauvre créature sans défense, dont leurs mauvais traitements et leur brutalité ont hébété l’intelligence.

— Vous entendez, dit Ralph s’adressant de nouveau à la mère. Tout est prouvé, même de son aveu. Et êtes-vous prêt à rendre ce garçon, monsieur ?

— Non, reprit Nicolas, je ne le rendrai pas.

— Vous ne le rendrez pas ? dit Ralph en ricanant.

— Non, répéta Nicolas ; du moins, pas à l’homme chez qui je l’ai trouvé. Plût à Dieu que je pusse découvrir quelqu’un dont il pût se réclamer par sa naissance. Fût-il sourd à tous les sentiments de la nature, je voudrais essayer au moins de le prendre par celui de la honte.

— En vérité ! dit Ralph. Eh bien, monsieur, voulez-vous me permettre de vous dire un mot ou deux ?

— Vous pouvez bien dire tout ce que vous voudrez, répondit Nicolas en embrassant sa sœur ; je fais autant de cas de vos avis que de vos menaces.

— C’est on ne peut mieux, reprit Ralph ; mais ce que j’ai à dire peut en regarder d’autres qui se croiront peut-être intéressés à m’écouter et à réfléchir à ce que je vais leur dire. Je commence par votre mère, monsieur, qui connaît le monde.

— Oh ! oui, et je voudrais de bien bon cœur ne pas le connaître, » dit Mme Nickleby avec un sanglot.

Réellement, la bonne dame avait tort de se montrer si affligée sur ce point particulier, car sa connaissance du monde était pour le moins très contestable, et c’était aussi, à ce qu’il semble, l’opinion de M. Ralph, car il ne pouvait s’empêcher de sourire en lui parlant. Il se mit donc à lancer à la mère et au fils, tour à tour, un regard assuré, en leur adressant ce discours :

« Ce que j’ai eu l’intention de faire pour vous, madame, et vous, ma nièce, je ne veux pas en dire un mot. Je ne vous avais pas fait de promesses, je m’en rapporte à vous : aujourd’hui je ne vous fais pas non plus de menaces ; mais je vous déclare que cette mauvaise tête, cet audacieux, ce libertin n’aura pas un sou de ma poche, ni un morceau de mon pain, ni la poignée de main de son oncle, n’y eût-il pas d’autres moyens de sauver son cou de la plus haute potence en Europe. Je ne veux plus le voir, où qu’il aille. Je ne veux plus entendre parler de lui. Non seulement je ne veux pas l’assister ; mais je n’assisterai pas ceux qui l’assistent. Quand il est revenu se livrer à sa paresse égoïste, pour aggraver encore vos besoins et se mettre à la charge des modestes journées de sa sœur, il l’a fait en pleine connaissance de cause ; qu’il en subisse donc toutes les conséquences. Je regrette de vous abandonner, madame, et plus encore elle, Catherine, en ce moment ; mais je me reprocherais d’encourager un tel mélange de cruauté et de bassesse ; et, comme je ne veux pas exiger de vous que vous renonciez à lui, c’est moi qui renoncerai à vous voir. »

Quand Ralph n’aurait pas connu par expérience l’effet de ces paroles de vengeance sur ceux qu’il détestait, il lui aurait suffi de regarder Nicolas, pour reconnaître dans sa physionomie toute la force de son pouvoir, pendant qu’il prononçait ces menaces. Tout innocent que se sentait le jeune homme, bien sûr, dans sa conscience, de n’avoir aucun tort, chacune des insinuations perfides de son oncle lui allait à l’âme. Chacun de ses sarcasmes étudiés le blessait au vif ; et, en lui voyant la face pâle et la lèvre tremblante, Ralph put se féliciter intérieurement d’avoir bien choisi les traits les mieux faits pour pénétrer au fond d’un cœur jeune et bouillant.

« Non, non ! cria Mme Nickleby ; ce n’est pas sa faute, je sais bien que vous avez été très bon pour nous ; que vous étiez très bien disposé pour ma chère fille ; pour cela, j’en suis bien sûre. Je sais que vous l’étiez, et vous en avez bien donné la preuve, en ayant la bonté de l’inviter chez vous, et ainsi de suite ; et, je dois le dire, ç’aurait été une chose bien heureuse et pour elle et aussi pour moi ; mais je ne peux pas, vous sentez, mon beau-frère, je ne peux pas renoncer à mon fils, eût-il fait tout ce que vous lui reprochez. Non, ce n’est pas possible ; je ne m’y résignerai jamais. Ainsi donc, ma chère Catherine, nous sommes perdues sans ressource. Je suis prête, pour ma part, à tout souffrir. »

C’est ainsi qu’épanchant ses regrets en un assemblage bizarre d’images et d’expressions qui n’avaient jamais été accouplées avant Mme Nickleby, elle se tordait les mains et versait des larmes de plus en plus abondantes.

« Comment ! maman, dit Catherine avec une généreuse colère ; que voulez-vous dire par ces mots : Nicolas eût-il fait tout ce qu’on lui reproche ?… Mais, d’ailleurs, vous savez bien qu’il ne l’a pas fait.

— Je ne sais que penser, ma chère, dit Mme Nickleby, ni d’un côté ni de l’autre : Nicolas est si emporté et votre oncle a tant de sang-froid, que je ne puis entendre que lui ; quant à Nicolas, je n’en entends pas un mot ; mais n’importe, n’en parlons plus. Nous pouvons aller à Bicêtre, ou à la maison de refuge des indigents, ou à l’hôpital de la Madeleine ; eh bien ! partons ; le plus tôt sera le mieux. »

Et pendant qu’elle passait ainsi en revue pêle-mêle toutes les institutions de charité, Mme Nickleby donnait un nouveau cours à ses larmes.

« Arrêtez, dit Nicolas à Ralph qui s’apprêtait à s’en aller, vous n’avez que faire de sortir d’ici, monsieur ; ma présence ne vous y offusquera pas une minute de plus, et il se passera bien du temps avant que je vienne frapper à cette porte.

— Nicolas ! cria Catherine en se jetant dans les bras de son frère ; ne parlez pas ainsi, mon cher frère, vous me brisez le cœur. Mais, maman, dites-lui donc un mot. Nicolas ! ne faites pas attention à ce qu’elle dit : au fond, elle n’en croit rien. Mon oncle… quelqu’un, au nom du ciel ! parlez-lui donc.

— Mon intention, ma chère Catherine, dit Nicolas tendrement, n’a jamais été de rester avec vous ; j’espère que vous ne m’avez pas supposé cette lâche pensée. Il est possible que tout ceci me décide à quitter Londres quelques heures plus tôt que je n’avais pensé ; mais, qu’importe ! pour être séparés, nous ne nous en oublierons pas davantage l’un l’autre ; et il viendra des jours meilleurs où nous ne nous séparerons plus, ma Catherine, lui dit-il à l’oreille avec un sentiment de fierté. Oui, tu es une noble et tendre femme ; mais moi, il ne faut pas que je m’attendrisse aussi comme une femme, pendant qu’il a les yeux fixés sur moi.

— Non, non, je ne veux pas non plus, dit Catherine avec vivacité ; mais ne nous quittez pas. Oh ! pensez à tous les jours de bonheur que nous avons passés ensemble avant que le malheur vînt à fondre sur nous ; au bien-être, à la félicité de notre maison alors ; à nos épreuves d’aujourd’hui ; à notre isolement qui nous laisserait sans aucun protecteur contre tous les mépris et les entreprises qu’encourage la pauvreté. Non, vous ne pouvez nous laisser seules ici à en supporter le poids, sans qu’une seule main s’étende sur nous pour nous protéger.

— Je laisse ici pour vous, en mon absence, répliqua Nicolas sans hésitation, une protection plus puissante que la mienne, qui ne pourrait vous servir à rien qu’à accroître votre chagrin, vos besoins, vos souffrances. Ma mère même le sent, et les alarmes de sa tendresse pour vous me montrent mon devoir. Ainsi donc, Catherine, que tous les bons anges veillent sur vous, jusqu’à ce que je puisse avoir un chez moi où je vous emmène, pour y faire revivre le bonheur qui nous est refusé maintenant, et ne plus avoir à nous entretenir de ces temps d’épreuves, que pour nous féliciter qu’ils soient passés. Ne me retenez plus ; laissez-moi partir à l’instant. Là ! bonne fille ! bonne fille ! »

La main qui s’était cramponnée après lui se desserra, et Catherine s’évanouit dans ses bras. Nicolas resta penché sur elle pendant quelques secondes ; puis, la plaçant doucement sur une chaise, l’abandonna aux soins de leur fidèle amie.

« Je sais, dit-il en lui serrant la main, que je n’ai pas besoin de la recommander à votre sympathie, je vous connais, vous ne les délaisserez jamais. »

Il fit un pas vers Ralph, qui était resté pendant toute cette entrevue dans la même attitude, sans remuer seulement le bout du doigt.

« Tous vos procédés envers elles, monsieur, dit-il d’une voix à n’en rien laisser entendre aux autres, je saurai les reconnaître comme je dois. Les voilà, je les laisse à votre discrétion ; nous aurons un jour ou l’autre à régler nos comptes : gare à vous, si vous n’êtes pas en règle. »

Ralph ne permit pas même à un muscle de sa face de témoigner qu’il eût entendu un seul mot de cet adieu. Il n’eut pas l’air non plus de s’apercevoir que Nicolas eût fini, et Mme Nickleby venait à peine de se résoudre à retenir son fils de force, si c’était nécessaire, qu’il était déjà parti.

Pendant qu’il arpentait les rues pour regagner son obscur logis, cherchant, pour ainsi dire, à se mettre au pas avec la marche rapide des pensées qui venaient l’assaillir en foule, il sentit s’élever dans son âme quelques doutes et quelques scrupules qui lui donnèrent presque la tentation de retourner sur ses pas ; mais que pouvait-il y gagner ? En supposant qu’après avoir poussé à bout Ralph Nickleby, il fût assez heureux pour obtenir par lui-même quelque petit emploi, sa seule présence au milieu de sa famille ne ferait que rendre, dès à présent, leur condition pire encore, et peut-être compromettre grandement leur sort à venir ; car il venait d’entendre sa mère parler de bontés récentes de son oncle pour Catherine ; et Catherine ne les avait pas niées. « Non, décidément, dit Nicolas ; j’ai fait pour le mieux. »

Mais il n’avait pas fait trois cents pas, que d’autres pensées venaient combattre les premières ; et alors il était décidé à rester ; il enfonçait son chapeau sur ses yeux et s’abandonnait tout entier aux tristes réflexions qui venaient l’assaillir en foule. Ne se sentir coupable d’aucune faute, et cependant se voir entièrement seul dans le monde, séparé des seules personnes qu’il aimât, proscrit comme un criminel ; et cela, lorsqu’il y a six mois il s’était vu entouré de tant de bien-être, lorsque tout le monde portait les yeux sur lui, comme sur le chef futur de la maison ; c’était une épreuve bien affreuse et qu’il n’avait pas méritée. Enfin, c’était toujours une consolation, et le pauvre Nicolas reprenait courage, pour se décourager encore, comme si ces pensées mobiles présentaient tour à tour à son esprit leurs nuances d’ombre et de lumière.

C’est à travers toutes ces alternatives d’espérance et de crainte, que pas un de nous n’a manqué de ressentir dans ses épreuves journalières, que Nicolas finit par rentrer dans sa pauvre chambre, où, ne se sentant plus soutenu par l’excitation fiévreuse qui l’avait jusque-là tenu en haleine, accablé, au contraire, par le sentiment des regrets qu’il allait emporter, il se jeta sur son lit et, se tournant du côté de la muraille, donna un libre cours aux émotions qu’il avait si longtemps comprimées.

Il n’entendit pas même que l’on entrait dans sa chambre, et de se doutait pas de la présence de Smike, lorsque, relevant la tête par hasard, il le vit à l’autre bout, se tenant tout droit, les yeux fixés attentivement sur lui. Il les détourna cependant quand il s’aperçut que Nicolas l’observait, et fit semblant d’être occupé à quelques maigres apprêts pour le dîner.

« Eh bien ! Smike, dit Nicolas aussi gaiement qu’il put, contez-moi les nouvelles connaissances que vous avez faites ce matin, ou les nouvelles merveilles dont vous avez fait la découverte, en faisant le tour des quatre rues.

— Non, dit Smike secouant la tête de l’air le plus triste du monde ; j’ai à vous parler d’autre chose.

— De tout ce que vous voudrez, reprit Nicolas d’un ton de bonne humeur.

— Voici, dit Smike ; je vois que vous êtes malheureux, et que vous vous êtes créé des embarras en m’emmenant avec vous. J’aurais dû le prévoir et vous laisser passer sans vous arrêter là-bas sur la route : je l’eusse fait si j’avais su ce que je sais à présent. Vous… vous n’êtes pas riche ; vous n’avez pas de trop pour vous, je ne dois pas rester ici. Je vous vois, continua-t-il en lui mettant timidement la main dans la main, maigrir tous les jours ; vos joues pâlissent, vos yeux se cernent. Alors je me reproche de vous voir dans cet état, quand je pense que je vous suis à charge. J’ai déjà essayé de vous quitter ce matin, mais le souvenir de votre visage si bienveillant pour moi m’a ramené près de vous pour vous dire du moins un mot avant notre séparation. » Le pauvre garçon n’en put dire davantage, car ses yeux se remplirent de larmes et la voix lui manqua.

« Ce mot qui doit être le signal de notre séparation, dit Nicolas le saisissant cordialement par l’épaule, je ne le dirai jamais ; car vous êtes ma seule consolation, mon seul appui. Je ne voudrais plus maintenant, Smike, renoncer à vous pour tout l’or du monde. Ce n’est qu’en pensant à vous que j’ai pu supporter tout ce que j’ai eu à souffrir aujourd’hui, et que je me sens le courage d’en supporter encore le centuple. Donnez-moi la main ; mon cœur est maintenant enchaîné au vôtre. Nous allons quitter ces lieux pour voyager ensemble, avant la fin de la semaine. Eh bien ! si je tombe dans le dénuement, vous me le rendrez moins pénible en le partageant avec moi. »