Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/28

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 384-402).




CHAPITRE XXVIII.

Miss Nickleby, poussée au désespoir par la poursuite de sir Mulberry Hawk, ne trouve d’autre ressource pour faire face aux difficultés et aux ennuis qui l’assiègent que d’en appeler à la protection de son oncle.

Le lendemain matin, comme toujours, amena bien des réflexions, mais elles étaient de nature bien différente, selon les personnes qui avaient été réunies la veille d’une manière si inattendue, grâce à l’active industrie de MM. Pyke et Pluck.

Chez sir Mulberry Hawk, les réflexions (il m’en coûte de donner ce nom à un plan de dissipation systématique et raisonnée inventé par un homme pour rapporter à lui seul toute joie, tout regret, toute peine, tout plaisir, ne voulant voir dans l’intelligence dont il a reçu le don qu’un instrument d’avilissement pour lui-même et de dégradation pour la nature humaine dont il porte en lui l’image)… Les réflexions de sir Mulberry Hawk donc portaient tout entières sur Catherine Nickleby ; et en résumé, il se disait qu’elle était véritablement charmante ; que son humeur rebelle ne pouvait tenir longtemps contre un homme aussi habile, aussi roué que lui ; que c’était une conquête à faire honneur à son mérite, et à rehausser singulièrement sa réputation dans le monde ; et cette dernière considération, peut-être la plus importante aux yeux de sir Mulberry, ne doit pas effaroucher l’esprit scrupuleux de nos lecteurs, s’ils veulent bien se rappeler que la plupart des hommes vivent dans un monde à eux, dans un cercle limité, dont l’estime et les applaudissements sont le but unique de leur ambition. Eh bien ! son monde à lui ne se composait que de libertins, et il agissait en conséquence.

Il n’y a pas d’autre explications à tous ces traits d’injustice, d’oppression, de la plus extravagante bigoterie que nous voyons tous les jours accomplis sous nos yeux. On est dans l’usage de trompeter bien haut son étonnement, son indignation de voir les acteurs principaux de ces scènes déplorables jeter si hardiment le gant à l’opinion du monde. On se trompe et l’erreur est grossière : c’est précisément, au contraire, parce qu’ils se sont faits les esclaves de l’opinion de leur petit monde particulier, que ces choses-là se passent au grand scandale du monde véritable, qui reste muet d’étonnement.

Mme Nickleby aussi avait fait ses réflexions du matin ; celles-là étaient de la nature la plus flatteuse pour son amour-propre ; et, sous l’influence des illusions de plaisir et d’orgueil auxquels elle était en proie, elle s’assit à son secrétaire, pour écrire à Catherine une longue lettre, dans laquelle elle lui donnait son approbation pleine et entière pour l’heureux choix qu’elle avait fait : et à ce propos elle élevait au ciel sir Mulberry, ajoutant, pour rassurer davantage l’inclination de sa fille, que c’était précisément l’homme qu’elle, Mme Nickleby, aurait souhaité pour gendre, si elle avait été à même de choisir à son goût, dans toute l’espèce humaine. Aussi la bonne dame, après un court préambule, pour bien établir que sans doute on ne supposait pas qu’elle eût vécu si longtemps dans le monde pour ne pas le connaître, traçait à sa fille tout un code de préceptes à suivre pendant le temps que durait la cour d’un prétendant ; préceptes sûrs, car elle les avait vérifiés par son expérience propre et personnelle. Mais avant tout, elle lui recommandait une réserve pudique des plus strictes, non pas seulement comme une chose louable en elle-même, mais comme un appât matériel, tout à fait propre à aiguiser et à entretenir l’ardeur d’un amoureux. « Aussi, continuait Mme Nickleby, je n’ai jamais eu de plus grand plaisir de ma vie, que de remarquer, l’autre soir, que votre bon sens naturel vous en avait déjà donné le conseil avant moi. » Là-dessus, après différentes allusions au plaisir qu’elle ressentait de voir sa fille hériter déjà si heureusement de son excellent jugement et de son discernement, qu’il fallait espérer qu’elle réussirait avec l’âge à en avoir autant qu’elle, Mme Nickleby termina son interminable lettre.

Les réflexions de la pauvre Catherine n’étaient pas si gaies, surtout quand elle eut reçu ce message presque illisible, qui n’était guère qu’une félicitation en quatre pages bien serrées, écrites en long et en travers, sur le triste sujet qui ne lui avait pas permis de fermer l’œil de toute la nuit, et qui l’avait tenue éveillée et tout en pleurs dans sa chambre. Le pis encore, c’est que, pour ajouter à ces épreuves, il n’en fallait pas moins, de toute nécessité, faire l’aimable auprès de Mme Wititterly, qui, se sentant fort abattue après la fatigue de la soirée précédente, devait naturellement attendre que sa demoiselle de compagnie (puisqu’elle était payée pour cela) se mettrait en frais de belle humeur.

Passons sur les réflexions de M. Wititterly : celui-là ne fit pas autre chose, tout le jour, que d’aller partout épancher une espèce de frémissement de plaisir qu’il ressentait encore, d’avoir donné la veille une poignée de main à un lord et d’avoir eu l’honneur de l’inviter à venir chez lui.

Le lord en question, dont la réflexion n’avait jamais été le fort, n’en était pas non plus autrement tourmenté à son réveil. Il se régalait seulement de la conversation de MM. Pyke et Pluck, qui, pour aiguiser leur esprit, se payaient à discrétion, aux frais du jeune lord, une foule de liquides pétillants et de stimulants de première qualité.

Il était quatre heures de l’après-midi, je veux dire de cette après-midi vulgaire qui se règle sur le soleil ou sur l’horloge ; et Mme Wititterly était accoudée, selon sa coutume, sur le sofa du salon, pendant que Catherine lui faisait la lecture d’un roman moderne en trois volumes, intitulé Dame Flabella, que le soi-disant Alphonse était allé chercher le matin même au cabinet de lecture. C’était une œuvre qu’on aurait crue faite exprès pour l’état maladif de Mme Wititterly, vu qu’il n’y avait pas une ligne, du commencement à la fin, qui pût donner la moindre crainte d’éveiller la moindre émotion de qui que ce fût au monde. Catherine lisait donc :

« Cherisette, dit dame Flabella, en glissant ses petits pieds de souris dans les pantoufles de satin bleu qui avaient été l’occasion involontaire d’une altercation demi-rieuse demi-sérieuse entre elle et le jeune colonel Befillaire dans le salon de danse (l’ouvrage était hérissé de citations françaises de même force), dans le salon de danse du duc de Mincefeuille la veille au soir. Cherisette, ma chère, donnez-moi de l’eau de Cologne, s’il vous plaît, mon enfant.

« — Mercie, c’est-à-dire je vous remercie, » dit dame Flabella, dont la fine et fidèle Cherisette venait d’arroser à longs flots, d’une senteur parfumée, le mouchoir de dame Flabella, élégante batiste garnie de la plus riche dentelle, et brodée aux quatre coins du chiffre de Flabella, avec les armes héraldiques pleines de magnificence de cette noble famille.

Mercie, c’est bien.

« À cet instant, pendant que dame Flabella respirait cette odeur délicieuse en tenant le mouchoir à son nez d’une forme exquise, mais taillé dans le style mélancolique, la porte du boudoir (artistement dissimulée par les riches tentures de damas de soie, bleu de ciel d’Italie) s’ouvrit à deux battants, et deux valets de chambre, revêtus de leurs somptueuses livrées, or et fleur de pêcher, s’avancèrent d’un pas discret dans la chambre. Derrière eux marchait un page en bas de soie, qui, les laissant à distance faire des révérences les plus gracieuses du monde, s’approcha, mit un genou en terre aux pieds de son aimable maîtresse, et lui présenta, sur un plateau d’or magnifiquement ciselé, un billet parfumé.

« Dame Flabella, avec une agitation dont elle ne fut pas maîtresse, déchira à la hâte l’enveloppe et brisa le cachet odorant. C’était un mot de Befillaire, le jeune colonel à la taille élancée, à la voix métallique, son Befillaire, pour tout dire. »

« Ah ! c’est charmant ! dit la patronne de Catherine interrompant la lecture pour cette exclamation qui trahissait ses prétentions littéraires. C’est de la poésie, en vérité. Relisez-moi cette description, mademoiselle Nickleby. »

Catherine obéit.

« Quelle douceur ! dit Mme Wititterly avec un soupir. Quelle volupté, n’est-ce pas ? quelle mollesse !

— Oui, je trouve aussi, répliqua doucement Catherine, c’est plein de mollesse !

— Fermez le livre, mademoiselle Nickleby, dit Mme Wititterly. Je ne pourrais plus rien entendre aujourd’hui. Je regretterais de gâter l’impression de cette description ravissante. Fermez le livre. »

Catherine ne se fit pas prier deux fois ; et pendant qu’elle le fermait, Mme Wititterly, soulevant son lorgnon d’une main languissante, trouva que sa lectrice était bien pâle.

« C’est un reste de la peur que m’a fait ce… ce bruit et cette confusion d’hier au soir, dit Catherine.

— Quelle drôle de chose ! s’écria Mme Wititterly avec un air de surprise. » Et vraiment, en effet, quand on y pense, n’est-ce pas bien drôle qu’une demoiselle de compagnie se permette d’avoir aussi des émotions ? Aussi Mme Wititterly n’aurait pas regardé avec plus de curiosité quelque machine à vapeur, ou quelque autre pièce ingénieuse d’un mécanisme extraordinaire.

« Comment donc avez-vous fait la connaissance de lord Frédérick et de ces autres délicieuses créatures, mon enfant ? demanda Mme Wititterly, toujours l’œil fixé sur Catherine à travers son lorgnon.

— Je les ai rencontrés chez mon oncle, dit Catherine vexée contre elle-même de sentir la rougeur lui monter au visage, sans pouvoir retenir le sang qui se portait violemment à sa tête toutes les fois qu’elle pensait à cet homme.

— Y a-t-il longtemps que vous les connaissez ?

— Non, répondit Catherine, il n’y a pas longtemps.

— J’ai été charmée de l’occasion de cette respectable personne, je veux parler de votre mère, pour nous faire faire leur connaissance, dit Mme Wititterly d’un ton de supériorité. Justement il y avait quelques-uns de nos amis qui étaient sur le point de nous les présenter. C’est une singulière coïncidence. »

Ceci était dit pour que Mlle Nickleby ne fût pas trop fière de l’avantage et de l’honneur d’avoir connu avant elle quatre grands personnages comme ceux-là, car Pyke et Pluck étaient compris dans les délicieuses créatures. Mais cette intention fut perdue pour Mlle Nickleby, qui n’y fit pas attention, par la raison qu’elle n’était pas fière du tout de les connaître.

« Ils nous ont demandé la permission de nous rendre visite, dit Mme Wititterly, et je l’ai donnée, comme de raison.

— Est-ce que vous les attendez aujourd’hui ? » demanda timidement Catherine.

La réponse de Mme Wititterly se perdit dans le bruit d’un choc terrible du marteau à la porte de la place ; il vibrait encore lorsqu’on vit s’arrêter un cabriolet élégant, d’où sautèrent à la fois sir Mulberry Hawk et son ami lord Verisopht.

« Ce sont eux, dit Catherine se levant de son siège et se précipitant pour sortir.

— Miss Nickleby ! cria Mme Wititterly tout épouvantée de voir une demoiselle de compagnie prendre la liberté de quitter la chambre sans avoir au préalable demandé et obtenu sa permission en bonne forme, gardez-vous bien, je vous prie, de vous en aller.

— Vous êtes bien bonne, madame, mais…

— Au nom du ciel, mademoiselle, ne m’agacez pas les nerfs en me faisant trop parler, dit Mme Wititterly d’un air revêche. Mon Dieu ! mademoiselle Nickleby, je vous dis… »

En vain Catherine protesta-t-elle qu’elle ne se sentait pas bien, car on entendait déjà sur l’escalier les pas des visiteurs encore inconnus. Elle reprit son siège et s’était à peine rassise, que le soi-disant page s’élança dans le salon pour annoncer M. Pyke, M. Pluck, lord Verisopht et sur Mulberry Hawk, tout d’une haleine.

« La chose du monde la plus extraordinaire ! dit M. Pluck saluant les deux dames avec une cordialité parfaite. Comme cela se rencontre ! Au moment où Pyke et moi nous venions de frapper, lord Frédérick et sir Mulberry Hawk mettaient justement pied à terre.

— Juste au moment où nous venions de frapper, dit Pyke.

— N’importe comment vous êtes venus, messieurs, l’important c’est que vous soyez venus, dit Mme Wititterly, qui, à force de rester trois ans et demi couchée sur le même sofa, avait fini par se composer à son usage toute une pantomime de poses gracieuses, et elle en abusait alors pour choisir dans son répertoire celles qu’elle pouvait croire les plus propres à frapper d’étonnement ses visiteurs. Soyez sûrs que j’en suis enchantée !

— Et comment se porte Mlle Nickleby ? dit, en s’approchant de Catherine, sir Mulberry à voix basse, non pas assez basse pourtant pour échapper à l’attention de Mme Wititterly.

— Mais elle souffre encore, à ce qu’il paraît, du vacarme effrayant d’hier au soir, dit la dame ; et, pour ma part, je n’en suis pas étonnée, car j’en ai moi-même les nerfs brisés.

— Et cependant vous avez une mine, reprit sir Mulberry se tournant vers elle, vous avez pourtant une mine…

— Au-dessus de tout ce qu’on peut dire, dit M. Pyke venant en aide à son patron. » Le mot fut répété par M. Pluck, bien entendu.

« J’ai bien peur, milord, dit Mme Wititterly s’adressant au jeune gentleman qui était resté tout ce temps-là à téter le bout de sa canne en silence et à dévisager Catherine ; j’ai bien peur que sir Mulberry ne soit un flatteur.

— Oh ! en diable, répliqua Verisopht. » Après avoir exprimé avec cette énergie un sentiment si distingué, il retourna à sa première occupation.

« Mais Mlle Nickleby ne perd rien non plus à cette petite indisposition, dit sir Mulberry, fixant sur elle un regard impudent. Je l’ai toujours vue charmante, mais, sur ma parole, madame, je trouve que vous lui avez donné de plus encore quelques-uns de vos charmes. »

À voir le feu qui embrasa à ces mots les joues de la pauvre fille, on aurait pu croire, sans témérité, que si Mme Wititterly lui avait donné quelqu’un de ses charmes, c’était surtout le fard dont elle décorait les siennes. Mme Wititterly convint, non sans faire quelques façons, que Catherine était jolie. Mais, dès ce moment, elle commença à ne plus trouver sir Mulberry une aussi délicieuse créature qu’elle l’avait supposé d’abord. Car on peut bien prendre plaisir à la compagnie d’un flatteur habile quand on est son unique idole, mais du moment qu’il se met à égarer ailleurs ses compliments, son goût devient à l’instant plus que douteux.

« Pyke, dit le vigilant M. Pluck qui remarqua l’effet des éloges donnés à Mlle Nickleby.

— Eh bien, Pluck ? dit Pyke.

— Y a-t-il quelqu’un, lui demanda M. Pluck d’un air mystérieux, quelqu’un de votre connaissance dont Mme Wititterly vous rappelle le profil ?

— Me rappelle le profil ? répondit Pyke. Certainement.

— Et bien ! qui cela ? dit Pluck toujours avec le même air de mystère. La duchesse de B… ?

— Non, la comtesse de B…, répliqua Pyke avec la trace visible à peine d’un sourire moqueur dans le coin de ses lèvres vous savez que des deux sœurs la plus belle c’est la comtesse et non pas la duchesse.

— C’est vrai, dit Pluck, la comtesse de B… C’est une ressemblance merveilleuse.

— Ce qu’il y a de plus saisissant, » dit Pyke.

En voilà un succès ! Voyez-vous d’ici Mme Wititterly proclamée, sur le témoignage de deux témoins fidèles et compétents, le portrait véritable d’une comtesse ! Voilà ce qu’on gagne à fréquenter la bonne société. Elle serait bien restée vingt-quatre ans à patauger dans la société des gens de rien sans jamais entendre de pareils compliments. Et comment aurait-elle pu l’entendre ? ces gens-là savaient-ils seulement ce que c’est qu’une comtesse ?

Les deux gentlemen s’étant assurés, en voyant avec quelle avidité elle mordait à l’hameçon, qu’ils pourraient oser beaucoup en fait d’adulations contre cet appétit vorace, commencèrent à lui administrer ce doux poison à grandes doses ; ce qui donnait à sir Mulberry Hawk tout le temps d’ennuyer Mlle Nickleby de questions ou d’observations auxquelles elle ne pouvait se dispenser de répondre. Lord Verisopht, pendant ce temps-là, s’amusait à sa manière, sans crainte des jaloux : il respirait le parfum de la pomme d’or qui couronnait le bout de sa canne, en la portant toujours à son nez : il y serait encore si M. Wititterly, en rentrant chez lui, n’eût ramené la conversation à son sujet de prédilection.

« Milord, dit-il, je suis charmé, honoré, fier ; je vous en prie, milord, restez assis, ne vous dérangez pas ; oui, fier, très fier. »

Mme Wititterly n’en était pas plus contente. Elle aurait bien voulu contenir la joie indiscrète de son mari. Elle aussi crevait d’orgueil dans sa peau ; mais elle n’aurait pas été fâchée de laisser croire à ses illustres hôtes que leur visite n’était pour elle qu’un événement tout simple et tout ordinaire, et qu’il ne se passait pas de jour dans la semaine qu’elle ne vît chez elle des lords et des baronnets.

« C’est un grand honneur, assurément, dit M. Wititterly ; le malheur est que Julia, ma tendre amie, va en souffrir demain.

— En souffrir ? cria lord Verisopht.

— La réaction, milord, la réaction, dit M. Wititterly ; cette violente secousse qui vient ensuite ébranler son système nerveux : un affaissement, un abattement, une prostration, une lassitude, une faiblesse ! Tenez, milord, si sir Tumley Snuffim pouvait voir en ce moment cette délicate créature, il ne donnerait pas cela de sa vie. » Pour mieux faire comprendre cela, M. Wititterly prit dans sa tabatière une prise de tabac qu’il lança légèrement en l’air, comme un emblème de l’existence fugitive de son épouse adorée.

« Pas cela, répéta-t-il en regardant autour de lui de l’air le plus sérieux du monde ; non, sir Tumley Snuffim ne donnerait pas cela de la vie de Mme Wititterly. »

M. Wititterly dit ces paroles avec une sorte de joie à la fois fière et recueillie, comme un homme qui ne se fait pas d’illusion sur l’état désespéré de sa femme, mais qui ne se dissimule pas non plus l’honneur qu’il en reçoit. Mme Wititterly, de son côté, soupirait et roulait des yeux modestes, comme une femme qui a le sentiment de cette distinction glorieuse, mais qui veut la soutenir avec autant d’humilité que faire se peut.

« Mme Wititterly, dit le mari, est la cliente favorite de sir Tumley Snuffim. Je crois pouvoir dire que Mme Wititterly est la première personne qui ait expérimenté le nouveau médicament auquel on attribue la mort d’une famille entière aux sablonnières de Kensington. Je crois bien que c’est elle qui a été la première. Si je me trompe, ma chère Julia, vous pouvez me reprendre.

— Je crois que j’ai été la première, » dit Mme Wititterly d’une voix débile.

En voyant que son patron ne savait trop comment se mêler à la conversation, dont il n’avait d’ailleurs nulle envie, l’intrépide M. Pyke monta encore à la brèche à sa place, et, pour ne pas avoir l’air de dévier de la question, il demanda si ce médicament avait bon goût.

« Non, monsieur, bien loin de là ! Il n’avait pas même ce triste mérite, dit M. Wititterly.

— Alors, Mme Wititterly est un vrai martyr, continua-t-il en s’inclinant devant cette sainte femme.

— Je le crois, vraiment, dit Mme Wititterly avec un sourire.

— Et moi, je le crois aussi, ma chère Julia, répliqua son mari d’un ton qui semblait dire : « On n’y met pas de vanité, mais enfin « on est toujours bien aise de tenir à ses avantages. » S’il y a quelqu’un, milord, ajouta-t-il, en se retournant vers le jeune lord, qui veuille me présenter un martyr plus réel que Mme Wititterly, je serai charmé de le voir, ce martyr, mâle ou femelle, milord… je ne dis que cela. »

Pyke et Pluck ne furent pas les derniers à faire observer qu’il ne pouvait pas y avoir au monde de privilège plus flatteur ; puis, comme la visite, pendant tout ce bavardage, s’était prolongée plus qu’on ne pensait, sur un signe de sir Mulberry, ils levèrent le siège pour se retirer. Sir Mulberry et lord Verisopht furent aussi bientôt debout. On échangea force protestations d’amitié, force assurances du plaisir qu’on se promettait infailliblement d’une connaissance si heureuse, force instances pour qu’à toute heure et toujours ces messieurs tinssent la maison des Wititterly pour très honorée de les recevoir sous son toit.

Et, en effet, ils y vinrent à toute heure et toujours : aujourd’hui pour y dîner, demain pour souper, après-demain pour dîner encore. C’étaient des allées et venues continuelles : tantôt, on allait ensemble, en partie, visiter les places publiques ; tantôt on se rencontrait par hasard en flânant dans le parc, et, dans toutes ces occasions, miss Nickleby se voyait exposée à la persécution constante, impitoyable de sir Mulberry Hawk, qui commençait à se faire un point d’honneur de ne pas descendre par un échec dans l’estime de sa clique même. Il y allait de sa réputation de réduire l’orgueil de la rebelle ; aussi ne lui laissait-il plus ni paix ni trêve, excepté aux heures, aux tristes heures où elle se retirait le soir dans sa chambre solitaire pour y pleurer sur son chagrin du jour. Ainsi se déroulait le plan infernal de sir Mulberry, secondé par l’habile exécution de Pyke et Pluck, ses dignes auxiliaires.

Une quinzaine se passe : c’était bien assez pour ouvrir les yeux des gens les plus simples et les plus faibles d’esprit, pour leur faire voir clair comme le jour que lord Verisopht, tout lord qu’il était, et sir Mulberry Hawk, avec son titre de baronnet, n’étaient pas des gens accoutumés à la bonne compagnie, et que ni leurs habitudes, ni leurs manières, ni leurs goûts, ni leur conversation, rien enfin ne les rendait propres à jeter un grand lustre sur une société de dames ; mais, auprès de Mme Wititterly, leurs titres tenaient lieu de tout. La grossièreté devenait de l’originalité ; la trivialité se traduisait en une excentricité charmante ; l’insolence passait pour une indépendance de caractère qu’on ne pouvait se flatter de trouver que chez les gens assez heureux pour s’être frottés au grand monde.

Quand la maîtresse inventait des noms si flatteurs pour colorer la tenue de ses nouveaux amis, que vouliez-vous que fît la demoiselle de compagnie ? Quand ils en étaient venus à ne plus s’imposer aucune contrainte devant la dame du logis, comment ne se seraient-ils pas crus plus libre encore avec une fille à ses gages ? Hélas ! il y avait quelque chose de pis encore. À mesure que sir Mulberry Hawk mettait moins de déguisement à faire éclater son attachement pour Catherine, Mme Wititterly devenait de plus en plus jalouse de la supériorité des agréments de Mlle Nickleby. Encore, si ce sentiment l’avait poussée à bannir sa rivale du salon quand elle recevait pareille compagnie, Catherine aurait béni dans son cœur l’heureux effet de ses préventions injustes ; mais, malheureusement pour elle, elle possédait cette grâce naïve et cette distinction franche et aisée dans les manières, enfin ces mille attraits sans nom qui font le charme de la société des femmes, et qui ne pouvaient être plus nécessaires nulle part que dans une maison dont la maîtresse était une vraie poupée vivante. Il en résulta donc que Catherine, doublement mortifiée, devint l’âme du cercle formé par sir Mulberry et ses amis, et se vit exposée, par cela même, à toutes les humeurs et les bourrasques de Mme Wititterly après le départ de ses hôtes. En un mot, elle fut bientôt la plus misérable du monde.

Mme Wititterly n’avait jamais, par égard pour sir Mulberry, affronté une explication franche ; elle se bornait, quand elle était plus aigrie que de coutume, à s’en prendre, comme toutes les dames, à la mauvaise qualité de ses nerfs. Cependant, le jour où elle vit poindre dans son esprit, et se développer, petit à petit, l’affreuse idée que lord Verisopht aussi en tenait pour Catherine, et qu’elle, Mme Wititterly, passait ainsi au numéro deux, personnage secondaire dans sa propre maison, elle devint en proie au sentiment le plus vif et le plus passionné de la plus vertueuse indignation, et crut de son devoir, en sa double qualité de femme mariée et de membre moral de la société, d’en parler sans délai avec la jeune personne.

En conséquence, le lendemain matin, pendant la lecture du roman, Mme Wititterly profita d’une pause pour rompre la glace.

« Mademoiselle Nickleby, dit Mme Wititterly, je désire vous parler très sérieusement. Je suis fâchée d’y être réduite, très-fâchée, je vous assure ; mais votre conduite ne me laisse pas le choix. »

Ici, Mme Wititterly imprima à sa tête non pas de ces mouvements désordonnés qu’agite la colère, mais de ces petits mouvements modérés qu’inspire la vertu ; puis, avant de passer outre, elle parut craindre que son émotion ne ramenât ses palpitations de cœur.

« Votre tenue, mademoiselle Nickleby, reprit la dame, est loin, bien loin de me plaire. Personne ne désire plus vivement que moi de vous voir bien tourner ; mais, si vous continuez, mademoiselle Nickleby, cela ne peut pas être, vous pouvez y compter.

— Madame ! s’écria Catherine outrée.

— Ne m’agitez pas en me parlant de cette manière, mademoiselle Nickleby ; je vous le défends ! dit Mme Wititterly avec beaucoup de violence pour un être réputé si débile, ou vous me forcerez à sonner Alphonse. »

Catherine la regarda sans ajouter un mot.

« Je ne suppose pas, mademoiselle Nickleby, reprit Mme Wititterly, que vous ayez la prétention, en me regardant de cette façon, de m’empêcher de vous dire ce que j’ai à vous dire pour obéir à un devoir impérieux. Vous n’avez pas besoin de me faire des yeux ! reprit-elle dans un éclat de dépit soudain. Moi, je ne suis pas sir Mulberry ni lord Frédérick Verisopht, mademoiselle Nickleby, ni M. Pyke, pas plus que M. Pluck. »

Catherine la regarda encore, mais avec moins d’assurance, et appuyant son coude sur la table voisine, elle se cacha les yeux dans sa main.

« S’il s’était passé quelque chose comme cela quand j’étais fille, moi, continua Mme Wititterly (et, par parenthèse, elle ne parlait pas d’hier au soir), je puis dire que personne n’aurait voulu le croire.

— Et c’est de même aujourd’hui, j’espère, murmura Catherine. Non, personne ne voudrait croire, sans y avoir passé, tout ce que j’ai été condamnée à supporter de souffrances.

— Ne me parlez pas, s’il vous plaît, d’être condamnée à supporter des souffrances, mademoiselle Nickleby, dit Mme Wititterly d’un ton de voix perçant, mal en rapport avec ce tempérament souffreteux : je ne veux pas qu’on me réponde, mademoiselle Nickleby ; je ne suis pas accoutumée à ce qu’on me réponde, et je ne le permettrai jamais à qui que ce soit, entendez-vous ? ajouta-t-elle, s’arrêtant pour lui donner le temps de répondre, tout en disant qu’elle ne voulait pas qu’on lui répondît.

— Oui, madame, je vous entends, répondit Catherine ; je suis même surprise de vous entendre, plus surprise que je ne saurais dire.

— Je vous ai toujours considérée, dit Mme Wititterly, comme une jeune personne d’une tenue satisfaisante pour la classe à laquelle vous appartenez, et, comme vous avez la fraîcheur de la santé, que vous vous habillez proprement, et ainsi de suite, je me suis intéressée à vous, je m’y intéresse même encore, c’est un devoir que je crois avoir rempli par considération pour cette respectable dame, votre mère. Voilà les raisons, mademoiselle Nickleby, pour lesquelles il faut que je vous dise, une fois pour toutes, et je vous prie de ne pas l’oublier, que j’insiste absolument pour une réforme immédiate dans votre ton hardi avec les gentlemen qui viennent me voir. En vérité, ce n’est point du tout un ton convenable, ajouta-t-elle en abaissant sa paupière sur ses chastes yeux ; c’est indécent, tout à fait indécent.

— Ah ! s’écria Catherine, levant les yeux au ciel et joignant les mains dans son angoisse, n’est-ce pas aussi une épreuve trop cruelle, trop horrible à supporter ? N’était-ce donc pas assez de souffrir, comme je souffrais, nuit et jour ? d’avoir presque perdu l’estime de moi-même à mes propres yeux, en me voyant en contact journalier avec de telles gens ? Il me manquait encore d’avoir à subir une accusation si injuste, si mal fondée !

— Vous aurez la bonté de vous rappeler, mademoiselle Nickleby, dit Mme Wititterly, qu’en vous servant des termes : injuste, mal fondée, vous avez l’air de m’accuser de dire des choses qui ne sont pas vraies.

— Si je vous en accuse ! dit Catherine avec une honnête indignation. Ah ! que vous me fassiez de pareils reproches, spontanément ou parce qu’ils vous sont soufflés par d’autres, peu importe : ils n’en sont pas moins faux, de la fausseté la plus vile, la plus basse, la plus grossière. Quoi ! il est possible qu’une personne de mon sexe, qui ne m’a pas perdue de vue un moment, n’ait pas remarqué les tourments que j’ai endurés de la part de ces hommes ; il est possible que vous, madame, vous ayez pu être là, toujours présente, sans remarquer la liberté insultante que trahissait chacun de leurs regards ! Il est possible que vous ayez fermé les yeux, pour ne point voir que ces libertins, sans aucun respect pour vous comme pour eux-mêmes, au mépris des lois de l’honneur et de la décence même, n’ont eu qu’un but en s’introduisant dans votre maison, celui de sacrifier à leurs abominables desseins une pauvre fille sans amis, sans protecteurs, qui, au lieu de se croire réduite un jour à cette confession humiliante, devait au moins espérer de votre âge, si différent du sien, l’aide et la sympathie qu’une femme doit à une femme ? non, je ne crois pas, je ne puis pas croire que ce soit possible. »

Pour peu que la pauvre Catherine eût possédé la moindre connaissance du monde, elle ne se serait certainement pas permis, même sous l’empire des sentiments qui l’avaient entraînée, une tirade aussi imprudente, dont l’effet était facile à prévoir avec un peu d’expérience. En effet, tant qu’elle n’attaqua que la véracité de Mme Wititterly, cette dame reçut le choc avec un calme exemplaire, et mit une patience héroïque à écouter le récit que fit Catherine de ses souffrances. Mais quand il fut question du peu de respect que ces gentlemen avaient montré pour elle, elle commença à laisser voir une émotion violente, et n’était pas encore remise de ce coup, lorsqu’en entendant parler de la différence d’âge elle retomba sur le sofa en poussant des cris affreux.

« Qu’est-ce qu’il y a ? cria M. Wititterly, s’élançant d’un bond dans la chambre. Ciel ! que vois-je ? Julia ! Julia ! levez les yeux, ô ma vie ! mon bonheur ! levez les yeux. »

Mais Julia baissait au contraire les yeux avec persévérance, et criait toujours plus fort. Alors M. Wititterly se mit à tirer la sonnette, à danser comme un possédé autour du sofa où reposait Mme Wititterly, à demander à grands cris sir Tumley Snuffim, et à insister chaque fois pour obtenir des explications sur la scène qu’il avait sous les yeux.

« Veux-tu courir chercher sir Tumley ? cria M. Wititterly en montrant ses poings menaçants au page. Je le savais bien, mademoiselle Nickleby, disait-il, en se retournant pour la regarder d’un air de triomphe douloureux, que la société ne lui valait rien. Elle est toute âme, voyez-vous, jusqu’au bout des ongles ; » et, sur cette déclaration, M. Wititterly prit dans ses bras la forme évanouie de cette âme délicate, et l’emporta corporellement jusque sur son lit.

Catherine attendit que sir Tumley Snuffim eût fait sa visite, examiné la malade, et répondu que, par l’intervention spéciale de la miséricordieuse Providence (ce furent les propres expressions de sir Tumley), Mme Wititterly venait de s’endormir ; alors elle s’habilla à la hâte pour sortir, annonça qu’elle serait de retour dans une couple d’heures, et courut chez son oncle.

La matinée avait été bonne pour Ralph Nickleby : il n’avait jamais été plus heureux en affaires, et, tout en se promenant dans son petit cabinet, les mains croisées derrière le dos, faisant dans son esprit l’addition de toutes les sommes qui étaient entrées ou qui allaient entrer dans sa nasse, par suite de l’affaire conclue le matin, sa bouche laissait deviner un sourire dur et triste, pendant que la roideur des lignes et des courbes dont il était formé, unie au regard astucieux de son œil froid et brillant, disait assez que s’il fallait encore trouver, pour augmenter ses profits, quelque nouvel effort de résolution ou de ruse, il en avait de reste à son usage.

« À la bonne heure, disait Ralph, faisant allusion, sans aucun doute, à quelque opération du jour. Ah ! il brave l’usurier, c’est bon, nous allons voir. Ah ! la probité est la meilleure politique ! dit-il : eh bien ! je suis curieux de voir si c’est vrai. »

Puis il s’arrêtait, puis il reprenait sa promenade.

« Ah ! dit-il, se déridant par un sourire, il est bien aise de mettre dans la balance son caractère et son honnêteté connue entre le pouvoir de l’argent, ou, comme il l’appelle, d’un vil métal ! Il faut donc que ce soit un bien grand imbécile ! Vil métal ! Comment peut-on dire cela ? Vil métal !… Mais qui est là ?

— Moi, dit Newman Noggs passant la tête par la porte : votre nièce…

— Eh bien ! quoi, ma nièce ! demanda Ralph contrarié.

— Elle est ici.

— Ici ? »

Newman rejeta sa tête du côté de son petit bureau pour montrer qu’elle était là, à attendre.

« Qu’est-ce qu’elle veut ? demanda Ralph.

— Je ne sais pas, répondit Newman ; faut-il que je le lui demande ? ajouta-t-il vivement.

— Non, faites-la entrer… Un moment, attendez. » Il se dépêcha de faire disparaître un petit coffre à argent fermé au cadenas, qu’il avait sur la table, et qu’il remplaça par une bourse vide. « Là ! dit-il, à présent elle peut entrer. »

Newman, qui n’avait pu retenir un comique sourire en voyant cette manœuvre, fit signe à la demoiselle d’approcher, lui donna une chaise et se retira, jetant par-dessus l’épaule un regard furtif à Ralph. En même temps il sortit sans se presser, clopin-clopant.

« Eh bien ! dit Ralph d’un ton rude encore, quoiqu’il y eût pourtant dans ses manières une expression moins dure qu’avec tout autre ; eh bien ! ma chère, qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? »

Catherine leva ses yeux remplis de larmes et fit un effort sur son émotion pour pouvoir répondre, mais en vain. Alors elle laissa retomber sa tête et demeura silencieuse. Ralph, sans voir son visage, voyait pourtant bien qu’elle pleurait.

« Je vois d’ici ce que c’est, se dit-il en lui-même après l’avoir regardée quelque temps en silence ; oui, je sais d’avance ce qu’elle va me dire, » et il parut un moment déconcerté de voir la détresse de sa belle nièce, mais il se ravisa bientôt. « Bon ! bon ! pensa-t-il, le grand mal ! quelques larmes versées, qui ne seront pas perdues pour elle. C’est un excellent apprentissage pour une jeune fille, un excellent apprentissage. »

« Voyons ! qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Ralph approchant sa chaise et s’asseyant en face d’elle.

Il fut bientôt frappé de la fermeté soudaine avec laquelle Catherine leva les yeux sur lui pour lui répondre.

« Ce qu’il y a, monsieur ? dit-elle ; ce qui m’amène devant vous, c’est quelque chose qui doit vous faire monter la rougeur au visage comme à moi, et allumer votre honte ; j’ai grandement à me plaindre, monsieur ; ma sensibilité a été outragée, insultée, blessée mortellement, et par qui ? par vos amis.

— Mes amis ! cria Ralph d’un ton rude ; moi, je n’ai pas d’amis, ma petite.

— Eh bien ! reprit-elle promptement, par les hommes que j’ai vus chez vous. S’ils n’étaient pas de vos amis, et que vous les connussiez bien cependant, il n’en est que plus honteux à vous de m’avoir jetée au milieu d’eux. Du moins, en m’exposant aux affronts que j’ai reçus ici, si vous aviez pu les accuser d’avoir trahi votre confiance, et vous reprocher à vous-même de n’avoir pas assez bien connu vos hôtes, c’était peut-être une excuse, si faible qu’elle pût être. Mais, si vous l’avez fait, comme à présent j’en suis sûre, sans vous faire d’illusion sur leur caractère ; ah ! c’était de votre part bien lâche et bien cruel ! »

Ralph recula sa chaise, frappé d’étonnement en entendant parler avec tant de franchise, et lança sur elle un de ses plus rudes regards. Mais elle, elle le soutint en face, fièrement et vaillamment ; et, toute pâle qu’elle était, son visage n’en était que plus noble et plus beau, éclairé par le feu de ses yeux. Jamais elle n’avait été si belle.

« Vous avez, à ce que je vois, du sang de votre frère dans les veines, dit Ralph d’une voix presque menaçante, car l’œil flamboyant de Catherine lui avait rappelé sa dernière entrevue avec Nicolas.

— Je l’espère bien, dit Catherine ; c’est mon orgueil de le croire. Je suis jeune, mon oncle, et ce sang dont vous parlez, toutes les difficultés et toutes les misères de ma position l’avaient refoulé dans mon cœur ; mais il reflue aujourd’hui, il se révolte enfin contre l’outrage, et il en arrivera ce qui voudra ; mais je viens, moi, la fille de votre frère, vous déclarer que je ne veux plus supporter ces insultes.

— Quelles insultes, petite ? demanda Ralph avec aigreur.

— Rappelez-vous ce qui s’est passé ici, et vous pourrez vous répondre en ma place, répliqua-t-elle en rougissant jusqu’au blanc des yeux. Mon oncle, il est de votre devoir, et j’espère aussi qu’il est dans vos sentiments de m’affranchir de la société indigne et avilissante à laquelle je suis livrée maintenant. Je ne veux pas, ajouta-t-elle en s’approchant de lui vivement et lui mettant la main sur l’épaule, je ne veux pas montrer de violence ni de colère. Pardon, mon cher oncle, si j’ai paru le faire ; mais vous ne savez pas, et vous ne pouvez pas savoir tout ce que j’ai souffert. Vous ne savez pas ce que c’est que le cœur d’une jeune fille. Il serait injuste de vous en faire un reproche, vous ne pouvez pas le connaître ; mais quand je vous dis que je suis malheureuse et que j’ai le cœur brisé de douleur, je suis sûre que vous ne me refuserez pas votre aide ; j’en suis sûre ; oh ! oui, j’en suis sûre. »

Ralph la considéra un instant, puis détourna la tête et frappa du pied sur le parquet comme un homme agacé.

« J’ai patienté de jour en jour, dit Catherine se penchant vers lui et plaçant dans sa main sa petite main timide ; j’avais toujours l’espoir de voir cesser ces persécutions. J’ai patienté de jour en jour, forcée de donner à mon visage l’expression de la bonne humeur au moment où j’étais la plus malheureuse ; et pas une âme pour me conseiller, pour me soutenir, pour me protéger ! Maman se berce de l’idée que ce sont des hommes honorables, riches, distingués. Comment voulez-vous ?… comment voulez-vous que j’aille la détromper, quand je la vois si heureuse de ses petites illusions, son seul bonheur après tout. Quant à la dame chez laquelle vous m’avez placée, ce n’est point du tout une personne à laquelle on puisse se confier dans des matières si délicates. J’ai donc fini par venir à vous, le seul ami que j’aie près de moi, presque le seul ami que j’aie au monde, pour vous implorer, pour vous supplier de m’assister.

— Et comment voulez-vous que je vous assiste, mon enfant ? dit Ralph en se levant de sa chaise et recommençant à se promener de long en large dans la chambre, les mains derrière le dos, comme avant l’arrivée de Catherine.

— Vous avez de l’influence sur un de ces hommes, je le sais, répliqua Catherine, je l’ai vu : un mot de vous suffirait peut-être pour le faire renoncer à cette lâche conduite.

— Non, dit Ralph se retournant aussitôt ; du moins, en supposant cela vrai, ce mot, je ne peux pas le dire.

— Vous ne pouvez pas le dire ?

— Non, » dit Ralph s’arrêtant tout court et serrant convulsivement ses mains derrière le dos, je ne puis pas le dire.

Catherine recula un pas ou deux et regarda comme si elle doutait qu’elle eût bien entendu.

« Nous sommes liés d’affaires, dit Ralph se balançant alternativement sur les talons et sur la pointe des pieds et regardant froidement sa nièce en face : liés d’affaires, et il faut que je le ménage. D’ailleurs, de quoi vous plaignez-vous, après tout ? Qu’est-ce qui n’a pas ses chagrins ? Eh bien ! vous avez les vôtres. Et encore, combien de filles seraient fières d’avoir de tels galants à leurs pieds !

— Fières ! cria Catherine.

— Je ne dis pas, répliqua Ralph en levant l’index, que vous n’ayez pas raison de mépriser leur exemple. Non, vous faites en cela preuve de bon sens, et je vous connaissais assez pour y avoir compté tout d’abord. Mais voyons ; sous tous les autres rapports, vous n’êtes pas si malheureuse, ce n’est pas la mer à boire. Si ce jeune lord vous suit à la piste comme un chien pour fatiguer vos oreilles de son radotage insensé, après ? C’est une passion contraire à l’honneur, je le veux bien, mais elle ne durera pas longtemps. Un de ces matins, il s’enflammera pour quelque nouvelle idole, et vous laissera tranquille. En attendant…

— En attendant, interrompit Catherine, avec un juste sentiment d’orgueil et d’indignation, je serais la honte de mon sexe et le jouet de l’autre ; condamnée, sans avoir droit de m’en plaindre, par toutes les femmes dont l’estime vaut quelque chose, et méprisée par tous les hommes honnêtes ; dégradée dans ma propre estime, et avilie aux yeux des autres. Non, non, quand il faudrait gratter la terre avec mes ongles, quand il faudrait m’atteler à la plus rude charrue, cela ne sera pas. Ne vous y trompez pas, je ferai honneur jusqu’au bout à votre recommandation, je resterai dans la maison où vous m’avez placée jusqu’à ce que je sois autorisée à la quitter, d’après les termes mêmes de mon engagement ; mais pour ce qui est de revoir ces hommes, sachez-le bien, jamais ! Et puis, quand je sortirai de là, j’irai me cacher bien loin d’eux et de tous. J’accepterai le service le plus rude, s’il peut m’aider à soutenir ma mère, trop heureuse de vivre au moins en face avec moi-même et pleine de confiance en Dieu qui, lui, ne me délaissera pas ! »

En prononçant ces derniers mots, elle fit signe de la main à Ralph Nickleby de ne pas se déranger, et sortit, le laissant immobile sur ses pieds comme une statue.

Catherine fut si surprise, en fermant la porte de la chambre, de voir, tout près derrière, Newman Noggs debout, droit comme un I, au fond d’une petite niche pratiquée dans la muraille, avec l’air d’un épouvantail à moineaux, que c’est à peine si elle put retenir un cri d’étonnement ; mais Newman lui recommandant le silence en mettant un doigt sur ses lèvres, elle eut la présence d’esprit de ne pas dire un mot.

« Non, dit Newman, sortant doucement de sa cachette et l’accompagnant dans le vestibule, non, ne pleurez pas. » Et en disant cela, Newman laissait couler deux grosses larmes le long de ses joues.

« Je sais ce que c’est, allez, dit le pauvre Noggs tirant de sa poche quelque chose qui ressemblait à un vieux torchon, pour en essuyer les yeux de Catherine aussi doucement qu’une nourrice essuie ceux de son enfant. Allons ! allons ! voilà que vous pleurez maintenant. Eh bien ! à la bonne heure ! c’est bon, j’aime cela ; vous avez eu raison tout à l’heure de ne pas pleurer devant lui. Oui, oui. Ha ! ha ! ha ! oh oui ! pauvre malheureuse ! »

En poussant ces exclamations, Newman s’essuyait aussi les yeux avec le susdit torchon, et s’en allait boitillant vers la porte de la rue, qu’il lui ouvrit, et la laissa passer.

« Ne pleurez plus, lui dit-il tout bas, je vous reverrai bientôt ; ha ! ha ! ha ! et un autre aussi vous reverra ; oui, oui. Ho ! ho !

— Que Dieu vous récompense, répondit Catherine se hâtant de sortir, qu’il vous bénisse !

— Et vous de même, répliqua Newman rouvrant un peu la porte pour lui répondre. Ha ! ha ! ha ! ho ! ho ! ho ! »

Et Newman la rouvrit encore pour lui faire avec la tête de petits signes d’amitié et un nouvel éclat de rire, et la referma pour secouer sa tête tristement et fondre en larmes.

Ralph resta dans la même attitude jusqu’à ce qu’il eut entendu fermer la porte. Alors il haussa les épaules, fit quelques tours dans la chambre, plus rapides d’abord, puis plus lents par degrés, à mesure qu’il revenait à lui, et finalement s’assit devant son bureau.

Expliquez-moi, si vous pouvez, ce singulier problème de la nature humaine. Ralph, en ce moment, ne ressentait aucun remords de sa conduite envers cette jeune fille innocente, au cœur franc et loyal ; les libertins dont elle était victime n’avaient pas fait autre chose que ce qu’il avait prévu d’avance, ou plutôt ce qu’il avait précisément désiré dans l’intérêt de ses affaires, et cependant il leur en voulait de l’avoir fait, il les en détestait davantage au fond de l’âme.

« Vilains que vous êtes, disait-il en fronçant le sourcil, en fermant les poings pour en menacer de loin le visage des deux débauchés ; vous me le payerez : oh ! oui, vous me le payerez cher. »

Et il retourna, pour se consoler, à ses registres et à ses cartons. Au lieu de cela, s’il eût seulement tourné le bouton de la porte, il eût vu dans la pièce voisine un spectacle qui lui aurait causé une singulière surprise.

Ce spectacle n’avait qu’un acteur, c’était Newman Noggs. Placé à une petite distance de la porte, en la regardant d’un air courroucé, et les manches retroussées jusqu’au coude, il était en train de distribuer, dans le vide de l’air, une volée des plus vigoureux, des plus savants, des plus redoublés coups de poing qu’on pût voir.

On aurait pu, au premier abord, être tenté de croire que c’était purement, chez un homme d’habitudes sédentaires, un exercice hygiénique pour se développer la poitrine et se fortifier les muscles des bras, mais alors la figure de Newman Noggs n’aurait pas eu cette expression de colère et de bonheur tout ensemble. Il n’aurait pas eu la face toute couverte de sueur. Il n’aurait pas montré cette énergie surprenante à diriger une grêle de coups sur un panneau de la porte, à la hauteur de cinq pieds du sol. Il ne se serait pas acharné à cette besogne avec une ardeur si infatigable. La vérité, c’est qu’il rossait sans quartier, dans son imagination, le tyran de sa personne réelle, M. Ralph Nickleby.