Nicole, courtisane/13

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Calmann-Lévy (p. 303-323).



XIII


— Monsieur le Directeur n’est pas là, madame. Je regrette…

— Je vous demande pardon, monsieur : à cinq heures, le patron est toujours au journal.

Le jeune rédacteur de vingt printemps qui me reçoit — ou plutôt, qui m’évince — me regarde, intimidé par mon assurance avertie, et objecte respectueusement :

— En tout cas, je crains bien que monsieur Bouvreuil ne soit pas visible… Il est si occupé !

— Je m’en moque. Dites-lui que c’est une dame qui ne vient ni pour lui proposer de la copie, ni pour réclamer un secours, ni pour solliciter une décoration ou un bureau de tabac, ni au sujet de toutes les démarches embêtantes dont on peut importuner un directeur de journal, enfin !

— Madame, je vous répète qu’il est difficile… Le patron est avec quelqu’un… Voulez-vous vous adresser au rédacteur en chef ?

— Nullement. Ce n’est pas monsieur Yves que je tiens à entretenir, mais monsieur Bouvreuil lui-même.

— Mon Dieu ! madame, puisque vous insistez à ce point, je vais essayer… Quel est l’objet de votre visite ?

— Annoncez à monsieur Bouvreuil que je désire lui parler de son ami, monsieur Renaudel… Ah ! j’oubliais… Suis-je assez distraite… Ajoutez donc que je me présente sur la recommandation du peintre Watelet…

Le jeune homme fait un signe d’assentiment et se retire, me laissant dans le salon d’attente de l’Agioteur.

Pour la seconde fois, me voilà en ce journal, impatiente, anxieuse. Battant nerveusement du pied contre le barreau de ma chaise, j’use les interminables minutes à réfléchir… à ressasser les mêmes idées…

J’ai dû agir seule, tremblant jusqu’au dernier moment d’être au-dessous du rôle formidable que j’assumais, et, cependant, n’osant confier à personne le soin d’exploiter le filon découvert par moi.

Hier, j’ai risqué une première démarche : déception, coup nul. Nouveau plan à organiser.

Que le piège préparé aujourd’hui par mes faibles moyens me semble alors enfantin !

Je me dispose à lutter, quand même. La confiance présomptueuse de Médée ne m’enhardit point, hélas ! Je ne suis pas de celles qui s’écrient, en cherchant qui les défendra :

« Moi, dis-je, et c’est assez… »

— Si madame veut me suivre.

Après une demi-heure d’attente, on daigne enfin m’introduire auprès de M. Bouvreuil. Moins aimable envers les jolies femmes que son rédacteur en chef, le patron ! M. Yves n’eût pas fait tant de façons pour me recevoir.

Vaguement intimidée, je m’arrête un instant sur le seuil du grand bureau directorial.

Debout, adossé à la cheminée, M. Jules Bouvreuil tripote ma carte du bout des doigts et l’inspecte, épelant les six lettres de mon nom avec un air d’ignorance parfaitement jouée. Nicole ?… Cela ne lui dit rien. Il est le seul homme de Paris qui semble ne pas savoir que je suis la maîtresse de Paul Bernard, et qui n’ait pas fredonné « La liquette à M’sieur Léon ». Renaudel ? Watelet ? Pourquoi cette inconnue a-t-elle accolé leurs deux noms ? M. Bouvreuil paraît véritablement à cent lieues de s’en douter ; sa figure surprise exprime une incompréhension notoire. Il est bien mal renseigné, le directeur de l’Agioteur, du journal le « mieux informé du monde entier » !…

— Asseyez-vous, madame.

M. Jules Bouvreuil parle d’une voix froide et métallique qui tinte — sèche et nette — comme une pièce d’argent sur un comptoir. Haut, raide, maigre, il redresse sa mince tête blanche avec un geste conventionnel, une attitude de statue en redingote : il évoque assez l’un de ces bonshommes politiques de marbre, plantés au milieu des squares.

Je m’installe dans un fauteuil. M. Bouvreuil interroge, toujours glacial :

— À quoi dois-je l’honneur ?…

Il cherche à m’imposer, le patron ; peine perdue : le souvenir de Léon Brochard empêche que la majesté de ce personnage n’exerce son prestige à mes yeux. Je comprends maintenant le mépris que les courtisanes rendent à leurs amants : lorsqu’on veut conserver ses illusions sur elle, il ne fait pas bon contempler l’Humanité en robe de chambre. Je commence donc paisiblement :

— Mon Dieu ! monsieur, si vous estimez que ma visite soit un honneur pour vous, félicitez l’Affaire Colin de vous l’avoir value.

M. Bouvreuil fronce les sourcils. L’ironie est une méthode qui n’a point l’heur de lui plaire ; de plus, il eut rarement à jouter contre un adversaire féminin : il ne peut prévoir le jeu de ma lance. Il se décide pour l’attaque :

— Madame, vous avez tellement insisté que je me suis résolu à vous recevoir, bien que mon temps soit précieux… On accueille toujours une dame, par simple courtoisie… Mais si j’avais supposé que ce fût uniquement dans l’intention de m’entretenir de l’Affaire Colin, j’aurais jugé à propos de nous épargner un dérangement… réciproque.

Je rétorque avec douceur :

— Oh ! monsieur, vous ne soupçonniez vraiment pas que l’Affaire Colin fût le motif de ma démarche ? On a donc oublié de vous dire que je souhaitais avoir cette entrevue avec vous, au sujet de votre ami, monsieur Renaudel ?

M. Bouvreuil joue serré :

— Je ne saisis guère l’allusion, madame. Monsieur Renaudel n’a jamais été mon ami… Quant à l’Affaire Colin, il ne faut pas vous imaginer que j’y participe personnellement parce que j’en parle : à ce titre, tous mes confrères y seraient impliqués…

— Oh ! l’Agioteur s’en occupe bien plus que les autres, et…

— Mon journal — son nom l’indique — est surtout financier : quoi d’étonnant à ce que nous donnions large place au compte rendu d’un procès propre à intéresser notre public spécial de boursiers et de banquiers ?… Habileté de commerçant avisé qui s’entend à servir sa clientèle… Nous ne faisons qu’enregistrer les événements… Je constate, madame, que vous ne semblez guère au courant de ces choses… C’est tout naturel… Et, justement, si je vous ai fourni ces explications… sans avoir l’agrément de vous connaître… c’est que j’ai été touché par votre naïve incompétence de femme et que j’ai tenu à vous remettre sur la bonne voie…

— Je n’ignore ni votre philanthropie ni votre complaisance à l’égard du prochain, monsieur.

Jules Bouvreuil me considère avec méfiance : les éloges suspects sont les champignons douteux de la conversation : on ne sait si l’on doit les cracher ou les déguster. Je continue d’un air candide :

— Je pourrais supposer que vous m’avez reçue aussi aimablement, monsieur, parce que mes phrases à double entente (que vous n’avez point entendues) vous ont inspiré le désir de savoir qui m’envoyait ici… Mais, étant donnée la générosité de votre nature, comment m’étonnerais-je de l’affabilité avec laquelle vous m’avez répondu, alors que vous avez eu l’obligeance encore plus grande de jeter un monsieur à l’eau, rien que pour avoir le plaisir de vous faire son terre-neuve ?…

M. Bouvreuil hausse les sourcils, riposte impertinent :

— Nous sommes fréquemment en butte aux visites de personnes… bizarres…

— Ne vous gênez pas de dire : déséquilibrées…

— Je vous prierai donc, madame, de vous exprimer un peu plus clairement… afin qu’il n’y ait point d’équivoque… Quelle est cette histoire d’homme que j’aurais noyé pour le repêcher ?

— Il était une fois un pauvre diable nommé Renaudel qui n’aurait, certes, pu se laisser escroquer plusieurs centaines de mille francs, attendu qu’il ne les possédait pas. Or, cet infortuné Renaudel, dont nul ne songeait à détourner les capitaux inexistants, vous inspira une telle pitié, monsieur Bouvreuil, que vous le défendîtes au point de lui procurer les actions qu’il n’aurait eu les moyens d’acquérir ; et cela, dans la pensée charitable de devenir son champion contre un agresseur qui ne l’attaquait point. N’est-ce pas le comble de la bonté ?

M. Bouvreuil se lève brusquement et appuie sur le bouton électrique pour sonner le garçon. Il s’écrie avec colère :

— Madame, vous avez fait allusion aux gens qui vous envoyaient ici… J’ignore quel est celui qui vous a chargée de m’insulter… Si c’est un homme, il est prudent ; car, il sait qu’on ne peut répliquer aux offenses d’une femme, qu’en la congédiant.

J’arrête le directeur de l’Agioteur d’un geste négligent, d’un sourire explicite :

— Oh ! monsieur Bouvreuil !… À quoi bon cette comédie entre nous ?… Vous vous doutez bien, quoique vous ne me connaissiez pas — que, si je quitte ce journal sans avoir rempli la mission que je me proposais, la Vie de Paris accueillera probablement mes bavardages avec plus de bienveillance ? D’abord parce que je suis l’amie de son quasi-directeur ; ensuite, parce que le petit papier rédigé sur les indiscrétions du maître Watelet aurait un appréciable succès en guise d’écho illustré… Mais peut-être Watelet vous est-il aussi étranger que monsieur Renaudel ?

— Je ne comprends pas vos insinuations.

— Madame Bouvreuil vous renseignera très volontiers à ce sujet, elle…

M. Bouvreuil blêmit ; il va s’exclamer… Entre le garçon de bureau appelé pour me reconduire. La fureur du patron se tourne contre l’inoffensif subalterne. Il hurle presque :

— Qu’est-ce que vous venez faire ici, vous ? Qui vous a permis de me déranger ?

— Mais… monsieur le Directeur a sonné, balbutie l’homme, interdit.

— J’ai sonné, moi !

M. Bouvreuil s’éponge le front, hors de lui. J’interviens avec l’aplomb imperturbable des moqueuses :

— Parfaitement… Je vous ai vu pousser le bouton.

Le garçon de bureau m’adresse un coup d’œil reconnaissant. Jules Bouvreuil n’a plus du tout envie de me chasser. Il cherche en vain un ordre à donner et finit par grommeler :

— Ouvrez les fenêtres… On étouffe.

Le garçon s’exécute et sort rapidement. De nouveau, le tête-à-tête : décisif, cette fois.

Du courage… Vas-y, Nicole : les bouvreuils, on les fait chanter.

Je me cale au fond de mon fauteuil, bien à l’aise, tandis que M. Bouvreuil gronde, la voix troublée :

— Expliquez-vous, maintenant… Si je me détermine à vous demander la conclusion de vos menaces déguisées, ne croyez pas que ce soit par crainte… Ces procédés ne m’intimident guère. Seulement, j’aime les situations nettes. Que prétendez-vous savoir ? et qu’est-ce qu’il vous faut ? Répondez franchement.

— Ce que je désire ? Le retrait de la plainte Renaudel avant les débats de l’Affaire, et le non-lieu rendu en faveur de Landry Colin…

— Parbleu ! c’est lui qui vous a soufflé la leçon… L’insensé s’imagine m’effrayer.

(M. Bouvreuil oublie de répéter qu’il n’est pour rien dans l’Affaire Colin.) Je déclare doucement :

— Vous vous trompez, monsieur : Landry ne m’a pas soufflé de rôle… Je suis capable de parler toute seule. La poupée parisienne est un article remarquablement perfectionné : il lui est possible de réfléchir, à l’occasion. Si c’était Colin qui m’eût fait agir, j’eusse employé avec vous son jargon de finance, j’eusse discuté des coups de Bourse plus ou moins corrects, de jeu à la baisse… Mais non. Voyez… Loin d’agiter ces questions hérissées de difficultés pour ma cervelle féminine, je vous parle de choses futiles, de belles images que j’ai admirées dans l’atelier…

— Vous allez encore mêler ma femme à ces histoires !

— Ce n’est pas moi qui vous force à le dire, au moins.

M. Bouvreuil se mord les lèvres, honteux de l’étourderie enfantine qu’il vient de commettre. Les esprits les plus politiques ont leurs minutes de distraction. Il m’intime violemment :

— Finissons-en ! Précisez vos racontars.

— Mon Dieu ! C’est très simple… les oisifs fortunés occupent tous leur désœuvrement à l’aide de petites manies. L’un collectionne les timbres-poste ; l’autre, les vieilles tabatières. Moi, je préfère les tableaux de maître. Or, comme je suis une fureteuse, une chercheuse, j’affectionne de préférence les œuvres rares, celles qui ont une légende embusquée derrière leurs panneaux ; celles dont le cadre recèle une anecdote, ou la toile un souvenir d’amour… J’aime les peintures devant lesquelles l’amateur éclairé peut se camper, en disant à son auditoire : « À propos de ce Henner, je vais vous apprendre une chose qui me fut contée… » Donc, je découvris l’autre jour, chez mon ami le peintre Watelet, un tableau qui me parut remplir ces conditions… Dois-je appuyer, monsieur Bouvreuil ?… L’étude en question s’intitule : Vénus couchée. C’est une femme nue qui…

— Ah ! le drôle… Il m’avait juré… Il me le payera !

— C’est moi qui l’ai payé… Le Watelet est acquis pour ma galerie.

— Pourquoi ce misérable Watelet a-t-il accepté cette infamie, alors qu’il avait refusé de me le vendre à moi… ce tableau… Il sait, pourtant, que je lui eusse offert le triple de votre prix ?

— Parce que je lui achetais son œuvre pour l’exposer, non pour la détruire, et qu’un artiste harcelé par les besoins d’argent, se reprochera moins de contribuer à une indélicatesse qu’à un acte de vandalisme. Bref — je reviens à mes moutons — j’ai eu la vanité, une fois en possession de la Vénus couchée, de livrer ma curieuse trouvaille à la publicité… Snobisme bien excusable de snobinette, n’est-il pas vrai, monsieur Bouvreuil ? Mon ami Robert Valin, secrétaire de la rédaction à la Vie de Paris, m’enverra demain un photographe, un reporter… la reproduction de la Vénus couchée paraîtra, aussi exacte que possible, dans un prochain numéro, accompagnée d’un papier qui fournira des explications détaillées au sujet de ses origines… Hein ! monsieur Bouvreuil, quel beau « chapeau » pour la Vie de Paris ! Surtout qu’il se pourrait bien, hasards de la mise en pages, que le même jour, au cours d’une chronique de modes, le portrait de l’élégante madame Bouvreuil fût publié dans une colonne voisine… Le public remarquera, sans doute, que certaines ressemblances sont quelquefois fort impertinentes… et gênantes.

M. Bouvreuil serre les poings : sa face tressaille de crispations nerveuses ; il interroge d’une voix rauque :

— Qui vous a révélé cela ? Je me croyais seul à le connaître, avec eux. Vous n’avez pu deviner ce secret… C’est donc cet ignoble Watelet… À quel mobile a-t-il obéi ?… Il est cupide au point de vous avoir vendu ce qu’il estimait un moyen de chantage, alors ?… Bah ! et puis, après ? Pensez-vous que j’aie peur ?

Le visage du directeur de l’Agioteur se couvre d’une jolie teinte verdâtre. Il brave :

— Si votre amant fait cela, je l’attaque en diffamation. J’ai le pouvoir de…

Je l’interromps vivement et je débite, d’un ton espiègle, comptant sur mes doigts avec mutinerie.

— Oh ! monsieur Bouvreuil, je n’ignore pas tous les pouvoirs que vous avez !… D’abord, vous possédez un trousseau de clés — voire de pinces monseigneur — qui peuvent à votre gré, ouvrir les portes des prisons et fermer celles des banques. Vous avez hérité du privilège d’Asmodée qui vous permet de regarder par les cheminées d’un bâtiment voisin de la rue Vivienne (dont l’architecture rappelle vaguement celle de la Madeleine) : ce qui vous dispense de la faculté de prévoir, deux jours à l’avance, les hauts et les bas — bref, tout le branle-bas qui se produira dans la grande maison. Enfin, vous connaissez le chirurgien Léon Brochard qui, par un nouveau procédé de greffe humaine, est parvenu à vous allonger démesurément le bras… mais…

Je prends un temps — comme on dit au théâtre — avant de continuer :

— Mais… ni votre trousseau de clés, ni vos yeux de lynx, ni même l’influence de Léon Brochard, ne sauront empêcher madame Bouvreuil d’avoir posé Vénus devant un grand peintre, il y a quelque trois ans, et les Parisiens de contempler son image en lisant le récit transparent de l’aventure, après-demain matin. Anéantiriez-vous la Vie de Paris et ses rotatives… Brûleriez-vous Paris, ses maisons et ses habitants, qu’il vous serait quand même impossible, monsieur Bouvreuil, de saisir le furet qui, une fois lâché, se glisserait, se coulerait, prompt, agile, preste, insinuant, entre les doigts serrés, sous les rainures des portes, à travers l’épaisseur des murs, pour arriver jusqu’aux oreilles attentives à son chuchotement… Car vous n’ignorez point, monsieur Bouvreuil, que toute votre puissance reste impuissante en face de cette force invincible qui s’appelle : le Potin bien parisien !

M. Bouvreuil s’est affaissé sur son siège. Il finit par murmurer d’un accent lointain :

— Alors, madame, vous désirez que, réparant la méprise d’un actionnaire affolé par un mouvement de panique, je décide monsieur Renaudel à retirer la plainte qu’il déposa contre son banquier, en lui persuadant que ses accusations manquent de fondement ? Le classement de l’Affaire, naturellement, s’ensuivrait…

— Vous m’avez parfaitement comprise, monsieur.

— Je sollicite de mon côté, que, pour me remercier de mon intervention, vous ayez la gracieuse pensée de me donner l’œuvre d’art dont vous m’avez décrit le sujet d’une manière si détaillée…

— Ah ! pardon… Nous ne nous entendons plus… En échange de votre parole, je vous offre le silence… c’est tout.

— Madame, vous exigez trop… Comment pourrais-je vivre avec la menace éternelle de ce tableau de Damoclès ! Je suis prêt… tenez !… à vous rembourser le prix qu’il vous a coûté ?

— Inutile. Ce tableau, monsieur, est notre garantie : nous le gardons. Qui nous assure, une fois que nous en serions démunis, que l’Affaire Colin ne recommencerait point sous une autre forme ? Vous avez tout intérêt à perdre Landry Colin, votre ennemi, votre concurrent, votre bête noire — qui plus est : votre victime ! Tandis que nous — je me le demande — quel avantage aurions-nous à compromettre sans raison une dame contre laquelle nul des nôtres n’a de griefs ? Nous ne pourrions que pâtir de cette mauvaise action — de cette grosse faute : un secret n’a de valeur, entre les mains de celui qui le détient, qu’en tant qu’il reste ignoré. Soyez donc tranquille, monsieur !

Jules Bouvreuil me lance un regard de fauve dompté. Il questionne, d’un air qu’il veut rendre ironique :

— Vous n’avez plus rien à réclamer ?

— Mon Dieu !… si. Pas à vous, monsieur, mais à votre… à votre associé : Léon Brochard. Mon ami, monsieur Paul Bernard, se trouve presque déshonoré par cette Affaire Landry Colin où il trempa bien malgré lui… Je lui souhaite une réhabilitation. Mon bon monsieur Bouvreuil, puisque vous allez faire luire aux yeux de Colin les couleurs vertes de l’espérance, monsieur Léon Brochard ne devrait-il pas offrir à Paul Bernard le ton complémentaire, et obtenir, pour lui, un peu de ruban rouge ?… En sa qualité d’ancien président du Conseil, il décidera facilement le ministre de l’Intérieur à récompenser selon son mérite, le grand industriel dont le père inventa la réglisse mauve, marque Bernard… Médailles d’or à l’Exposition de Chicago…

M. Bouvreuil me contemple avec admiration… Trois coups secs frappés à la porte l’empêchent de répondre. Et M. Yves fait son entrée… C’est l’heure où le rédacteur en chef apporte un tas de paperasses à signer au patron. Dès qu’il m’aperçoit, M. Yves s’arrête, médusé. Ses lèvres s’entr’ouvrent, son monocle tombe, ses doigts s’écartent… tout ce qu’il tenait dans les mains s’éparpille sur le tapis.

Je devine qu’il pense : « Eh bien ! Elle est forte celle-là ! » en trouvant chez son directeur une visiteuse aussi imprévue. Le dîner, le souper avec Nadine, les moindres incidents de notre soirée mouvementée, repassent sous ses yeux. Il se dit, stupéfait : « Qu’est-ce que Nicole fabrique ici ! » Et — bien qu’il sache M. Bouvreuil retraité depuis longtemps de la carrière amoureuse, — il esquisse un demi-sourire à l’idée que son patron me conte fleurette, peut-être. Pour quel autre motif une Nicole frivole et fanfreluchée serait-elle accueillie dans ce majestueux cabinet de travail, austère et rébarbatif ?

M. Bouvreuil m’accompagne jusqu’à la porte, et conclut, discret, mystérieux, — vaincu :

— Au revoir, chère madame, comptez sur moi… Je présenterai vos requêtes à qui de droit.

Le directeur de l’Agioteur me salue profondément.

À son tour, M. Yves s’incline devant moi, avec une œillade de connivence. Mais, je le considère d’un air surpris, indifférent, un peu hautain, sans le reconnaître… et je sors.

Maintenant que je suis seule, que l’auto me ramène à l’hôtel, triomphante… je puis avouer ceci tout bas : Rien n’était moins fondé que mes menaces. J’ai réussi par un invraisemblable coup d’audace.

Hier, je me présentai villa des Ternes, à l’atelier de Watelet afin de tenter une démarche hasardeuse : je comptais négocier l’achat de la Vénus couchée à force d’argent. Je risquais d’échouer. Un artiste est plus incorruptible qu’un Renaudel. Mais, dès le seuil, un obstacle inattendu, insurmontable, m’arrêta : Watelet était absent, parti la veille pour l’Égypte où il séjournerait tout l’hiver. Que résoudre ? Les débats de l’Affaire Colin sont fixés à la fin d’octobre : il fallait absolument prendre parti, de suite. Le temps pressait…

Alors j’eus l’idée fantastique, extravagante et folle, d’échafauder cet édifice de mensonges sur pilotis de nuages, à la merci d’un souffle léger, d’un heurt imperceptible — aussi insensée qu’un enfant tâchant d’équilibrer une pile de livres au-dessus d’un frêle château de cartes…

J’ai imaginé d’un bout à l’autre (guidée uniquement par les confidences de M. Yves) l’acquisition fictive du fameux tableau, la combinaison des photos reproduites dans la Vie de Paris, le projet de chantage en règle…

Et vous m’avez crue, M. Bouvreuil ! Vous avez ajouté foi à mes inventions, mieux que vous ne l’eussiez fait s’il se fût agi de la réalité…

Demain, si vous envoyez chercher M. Watelet pour l’interroger, lui reprocher son rôle, ou le châtier, la nouvelle de son départ confirmera mes fables : vous penserez qu’il s’est enfui afin d’esquiver une explication périlleuse, au sujet de sa conduite à votre égard. Et d’ici que vous appreniez la vérité, tant d’événements se seront passés !… En somme, je puis chanter victoire ; et, pourtant, je n’avais aucune preuve matérielle, aucun moyen sérieux de vous contraindre à capituler… Mais, vous êtes un couard, et j’ai su vous faire peur.

Allons !… La vie est une partie de poker : c’est à coups de bluff qu’on l’emporte.