Nicole, courtisane/7

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Calmann-Lévy (p. 154-181).



VII


Quelle admirable matinée ! L’avenue des Champs-Élysées est inondée de lumière. Un vif soleil de printemps brûle mes épaules, et je dois ralentir la course folle qui m’échauffe.

Il y a deux minutes que j’ai quitté l’hôtel ; il me semble que, si je me retournais, je verrais Paul… Un voleur n’a pas plus de crainte d’être rattrapé que moi, à cet instant. Comme j’arrive à l’angle de la rue de Berri, un appel me fait tressaillir :

— Nicole !… Nicole !…

Ça y est ! Paul a dû sortir derrière moi. Je m’arrête, les jambes molles ; et je fais volte-face, cherchant à l’apercevoir.

Une main me frappe sur l’épaule.

— J’étais devant vous, chère amie. Pourquoi guettiez-vous de l’autre côté ?

Julien Dangel me salue d’un sourire assuré. Ses yeux sont plus bleus que jamais et il a gardé des bribes de soleil dans sa moustache aux pointes dorées. Comment ! C’est ce jeune idiot qui me hélait de la sorte… J’ai envie de le gifler.

Malheureusement, les privautés que je lui ai permises, l’autre soir, m’obligent à prendre un air aimable : c’est l’engrenage.

Julien dit, après avoir baisé ma paume, par le creux du gant :

— Je me rendais chez vous, justement.

— Sapristi !… Vous n’avez pas choisi le bon moment…

— Si. Je l’ai choisi, exprès.

Julien appuie ses paroles d’un regard drôle. Je remarque seulement sa mine singulière. Je demande :

— À quel propos ?…

Julien interrompt doucement :

— Je lis les journaux, Nicole… J’ai appris la nouvelle, ce matin. J’ai pensé à vous, à votre ami…

— Qu’est-ce qui vous a laissé supposer qu’il s’agît de Paul ? Vous étiez donc bien au courant de ses relations avec Landry Colin ? Le Quotidien ne l’a désigné que sous une initiale…

— D’abord, j’avais vu monsieur Colin chez vous, et Fréminet, me l’avait nommé comme l’associé de votre… de monsieur Bernard. Ensuite, c’est le Flambard, mon journal habituel. Je ne sais de quelle manière le Quotidien a rapporté l’événement, mais je vous prie de croire que le Flambard, ne se prive pas de citer M. Bernard en toutes lettres…

Julien tire le Flambard de son veston et l’ouvre, juste au passage qui concerne Paul. Je lis :

« … Landry Colin était commandité par M. Paul Bernard (fils de feu Isidore Bernard) qui, détenteur de la marque de réglisse Bernard et des raffineries Goërtz, avait ajouté, au trafic du sucre et de la réglisse, celui des poires… »

Je rejette dédaigneusement cette ordure. Je commence à m’aguerrir, et me doute que la rédaction du Flambard, a des accointances avec la direction de l’Agioteur. Mais, irritée quand même, je rembarre Julien :

— Alors, vous veniez me présenter vos condoléances ?… En voilà une idée baroque !

Julien s’assombrit. Il riposte vivement :

— Je ne vous eusse point dérangée inutilement, le jour où vous est réservée cette peine… Ma visite avait pour but d’essayer de vous soulager, dans la mesure du possible…

J’interprète « soulager » au sens de : « consoler. » Énervée, je brusque l’entretien :

— Mon cher ami, nous reparlerons de cela à loisir… Aujourd’hui, je suis très pressée… Une course urgente… On m’attend.

— Nicole !… Écoutez. Deux mots, seulement. Je possède, peut-être, un moyen de vous aider.

Stupéfaite, je considère le petit Dangel. Il paraît sérieux. Je me décide à entendre ses explications :

— Voyez-vous, Nicole : les auteurs, les littérateurs, ont beau passer pour des gens brouillés avec l’arithmétique, en général ; moi, j’ai du sang normand dans les veines, et cela me permet de comprendre la science des calculs compliqués. Je pense m’être à peu près assimilé l’Affaire Colin… Malgré le parti pris évident du Flambard, j’ai cru démêler que Landry Colin ne serait pas aussi noir qu’on se plaît à le montrer, car les tripotages dont on l’accuse sont assez mal définis. Si l’instruction est bien menée, le banquier pourra s’en tirer… Il s’agit d’intéresser le Parquet à sa cause. Je puis y contribuer…

— Comment cela ?

— Je n’aurai qu’à me réconcilier avec Sylvie.

— Hein ?

— Son père est le juge d’instruction T… à qui est confiée l’affaire Colin. Si je retourne chez monsieur T… soit par lui-même, soit par Sylvie, j’obtiendrai de plaider la cause du banquier auprès de son juge ; au besoin, je me prétendrai intéressé à ses opérations financières, bref, je parviendrai sans doute à faire circuler un courant de sympathie en faveur de Landry Colin… On écoute plus facilement un futur gendre qu’un étranger.

Je reste effarée des révélations de Julien Dangel. Ainsi c’est justement entre les mains du père de Sylvie que se trouvait le sort de Landry : le hasard se plaît aux coïncidences ! Je comprends, maintenant, pourquoi le banquier, lors de la rencontre au Bois, examinait si attentivement le vieux monsieur : Colin était déjà prévenu.

J’objecte malicieusement :

— Savez-vous, mon cher Dangel, que votre proposition est fort équivoque… Quel rôle joueriez-vous envers votre fiancée ?

— Un rôle déloyal et malhonnête, je le reconnais. Que m’importe ! Je commettrais les pires actions pour vous, Nicole, à présent que vous voulez bien que je vous aime… Je suis si heureux… Je vous adore !

Je réfléchis. Julien, se faufilant dans l’intimité du juge d’instruction, serait à même — sinon de servir Landry — du moins de surprendre une phrase échappée, un renseignement précieux qu’il me livrerait… Oui, mais Sylvie ! Elle s’imaginerait que Julien s’est épris de nouveau et sollicite sa grâce ? Je ressens encore la petite piqûre au cœur… Et je déclare fermement :

— Non, je ne veux pas ! Vous n’oubliez point ce que vous m’avez promis, Julien ?… Je vous interdis d’aller là-bas.

Julien me regarde de cet air reconnaissant dont il accueillit ma demande, il y a trois jours… Il insiste :

— J’aurais tant de joie à vous obliger… Il me semble que cela rapprocherait un peu les distances qui nous séparent : vous, riche, répandue, entourée de luxe ; moi, provincial inconnu, dans une situation médiocre…

Irrésolue, je me reproche maintenant de m’être laissé influencer par des raisons étrangères aux intérêts de Paul. Suis-je bien certaine, que, seul, le désir que l’on n’abusât point cette Sylvie aimante, en lui préparant une seconde déception, m’a conseillé un refus énergique à l’offre de Julien ? Et n’y a-t-il que de la pitié pour une enfant désarmée, dans le geste qui m’incite à éloigner Julien de toute comédie ?

J’abandonne au hasard le soin de décider ce qui doit arriver. Et je dis — comme on joue à pile ou face :

— Écoutez, je suis sortie pour tenter une démarche décisive : qu’elle réussisse, et Landry n’a plus rien à redouter. Attendons… Au cas où elle échoue, il sera toujours temps d’essayer de votre côté…

Julien me dévisage hardiment, avec l’assurance que donnent, même aux plus timides, nos menues faveurs accordées. Il n’a pas l’audace de formuler une interrogation précise, mais ses yeux m’enveloppent déjà d’un regard curieux, investigateur : il se croit le droit d’être jaloux, tant la possession commence par là. Et je le sens inquiet, intrigué, à l’idée de ma fameuse démarche… Julien accepte Paul, à la façon dont un jeune homme, qui rêve de devenir l’amant d’une femme, subit la nécessité future d’un partage avec le mari. On n’envie point celui que l’on espère tromper. Mais, à la pensée d’une protection inconnue, d’un ami à moi qu’il ignore, Julien s’estime lésé. Un peu plus, et il va parler, questionner… Je lui tends une main preste :

— Adieu… Il faut que je me sauve… À bientôt.

Et laissant planté, au milieu de l’avenue, ce beau jeune homme blond, sur qui des promeneuses se retournent parfois, je traverse la chaussée et saute dans une auto, en criant au chauffeur :

— 4, rue de Solférino !

Si Julien a entendu l’adresse, le voilà rassuré : il saura que c’est simplement de « notre » ami Léon Brochard qu’il s’agit. Et celui-là, il ne doit guère le considérer comme un rival : dans le ministère des aventures d’amour, ils ne possèdent pas le même portefeuille.

Pourquoi cet infortuné Dangel m’inspire-t-il une défiance incoercible ? En apprenant mes ennuis, il est accouru tout de suite : c’est gentil… ou c’est habile.

Hélas ! Je sais bien, au fond, quelle est la source de cette méfiance envers ceux qui prétendent m’aimer : un jour étant enfant, je me rendis malade en absorbant des fruits de belladone que j’avais pris pour des cerises. Depuis cet accident, je ne peux plus manger de cerises : à leur vue, j’éprouve une répulsion irraisonnée.

Mon premier amour m’a laissé un goût d’amertume dans la bouche : je crois que tous les autres sont empoisonnés.

Je doute de ce Julien Dangel équivoque et charmant, parce que Claudières me trompa jadis, et je cherche à sauvegarder Sylvie, cette nouvelle Nicole, plus naïve, plus douce, — mais aussi passionnée. Seule, l’affection de Paul m’emplit de sécurité : elle s’est manifestée avant de se raconter.

L’amour est une addition douteuse : il faut commencer par en faire la preuve.

Trêve de réflexions : l’auto vient de stopper devant la maison de Léon Brochard. Je m’aperçois, au moment où je paye le chauffeur, que mes mains sont agitées d’un tremblement nerveux…

Voici l’escalier aux murs ornés de glaces, aux tapis épais. Je perds la sensation du temps écoulé depuis ma première visite : il me semble qu’elle eut lieu hier… Ou plutôt, non : j’ai l’impression de la revivre en rêve. Je monte très lentement ; mon cœur bat ; et, je vois, dans les hautes glaces, une jeune femme, blonde et pâle, qui braque sur moi de grands yeux bleus à la pupille si dilatée, qu’ils paraissent noirs… C’est tout à fait comme l’autre fois. Me voilà sur le palier du second étage. J’attends un peu, avant de sonner.

C’est le même valet de chambre qui passe son museau glabre par la porte entre-bâillée. Il est toujours rébarbatif et soupçonneux. Il laisse tomber sa question d’une bouche dédaigneuse :

— Madame désire ?

Je m’introduis délibérément dans l’antichambre, écartant le domestique du bout de mon gant. Effaré, il s’efforce de protester, une réelle inquiétude enrouant sa voix :

— Mais, monsieur ne reçoit pas, ce matin… Il m’a bien défendu de… Il est très occupé.

— Mon ami : fermez la bouche, et ouvrez la main.

Je glisse un louis dans la paume qu’il tendait pour me repousser. Au contact du métal, le valet de chambre s’amadoue ; sa face sourit, tordue d’un rictus servile. Il avoue, jouant l’affliction :

— Je veux bien annoncer madame : seulement, je crains que madame ne soit renvoyée…

— Ça, c’est mon affaire. Dites à monsieur Léon Brochard que je tiens à le voir absolument, au sujet d’une question de toute importance… Je ne partirai pas, si je n’ai pu lui parler.

Ma décision impressionne le domestique. Il me fait passer au salon sans oser de nouvelles objections ; il a constaté en moi les deux qualités des supérieurs : je sais commander et je sais payer.

Néanmoins, je l’entends grogner à voix basse, avec un haussement d’épaules significatif :

— Zut ! après tout… Ils se débrouilleront… Moi, je m’en lave les mains.

Seule, je tâche de rassembler mes idées, d’apprêter mes phrases, mes arguments. Voyons, il sera bon de rappeler à Brochard que Colin fut son ami jusqu’aujourd’hui… (Pourquoi ce valet de chambre paraissait-il embarrassé à ma vue ?…) Je me montrerai coquette, irrésistible… (pourtant, il ne peut savoir déjà les ramifications qui me rattachent à l’affaire Colin ; alors, à quel propos était-il persuadé que son maître me consignerait sa porte ?…) Je serai assez habile pour reconquérir le charme dont j’avais possédé un instant l’ancien ministre…

Sapristi ! Mes réflexions tourbillonnent, se précipitent, dans une confusion fâcheuse. Je mélange toutes mes impressions, et suis en mauvaises dispositions pour l’entretien qui se prépare. Ô mes nerfs, mes terribles nerfs !

Comme on me fait attendre longtemps !…

Je me lève. Je circule à travers la pièce. Je soulève un petit bronze de Chéret, exposé sur la cheminée, et je le contemple machinalement, incapable de décrire ce que mes yeux regardent.

Ah ! Enfin… La porte de gauche s’est ouverte. Je me retourne, et j’aperçois…

Un pyjama bleu et jaune, brodé de fleurs d’or et d’oiseaux noirs ; des pantoufles de satin violet ; et la tête de Léon Brochard, toute blanche, tout ébouriffée, émergeant de cette mascarade sino-japonaise…

Ramenant pudiquement son vêtement sur son sein, d’un geste de sénateur romain, Brochard murmure :

— Mande pardon, chère madame… Cette tenue… sors de mon lit.

De son lit, à onze heures et demie ? Moi qui le croyais si matinal ! Je baisse les yeux pour ne plus voir le merveilleux pyjama à ramages. Pourrai-je réprimer mon fou rire intempestif ? Hélas ! Oui : je n’ai qu’à penser à Paul.

Et c’est très gravement, presque humblement, que je prends la parole, après m’être assise en face de Léon :

— Excusez-moi, monsieur, de vous déranger ainsi : à l’improviste…

— Du tout, chère amie : une jolie femme ne me dérange jamais.

Il a répondu cela sur un ton banal, avec la galanterie courtoise et réfrigérante des hommes indifférents. Je le fixe, d’un coup d’œil perçant : il m’épie, les prunelles guetteuses, le sourire railleur, méchant, quasi hostile… Ô vieux félin aux griffes tendues : tu me sens à ta merci, et ta rancune se délecte à l’avance, dans l’espoir de me faire expier ta déconvenue du mois dernier ! Attends un peu, tu vas te prendre à ton propre piège.

Je croise mes jambes l’une sur l’autre, et ma jupe collante accentue ce mouvement. Je détache un bouton de ma jaquette, pour dégager ma poitrine, mes seins pointant sous le devant de batiste transparente. Et j’implore, avec cette voix douce, traînante, voluptueuse, dont les femmes mendient les cadeaux ou les caresses :

— Dites, monsieur Brochard, vous ne vous doutez pas du motif de ma visite ? Vous ne voulez pas m’aider à l’expliquer ?

— Ma foi, chère madame, j’ignore absolument… Je ne devine point ce qui vous amène. La dernière et unique fois que vous vîntes sous mon toit, je ne pus guère soupçonner que vous seriez assez bonne pour vous y présenter de nouveau… Et le plaisir de cette surprise m’empêche de l’interpréter.

Vieillard perfide et vindicatif, que la lutte sera pénible avec toi, et la victoire dure à remporter !

Je dompte mon irritation frémissante, et je continue, forçant mon accent de douceur :

— Oh ! mon cher monsieur Brochard… Vous ne parviendrez pas à me faire supposer que vous soyez de ceux qui perdent la mémoire de leurs amitiés. Vous avez trop de générosité pour pratiquer les oublis opportuns…

— Mais pas assez pour chasser les souvenirs inopportuns, chère madame.

Mes doigts crispés éraillent la tapisserie de mon fauteuil. Je me contrains à rester souriante. Je poursuis :

— J’irai droit au but, monsieur… J’ai appris l’arrestation de Landry Colin, ce matin, en ouvrant le journal… J’ai éprouvé une commotion… Landry Colin est mon ami, monsieur : je l’estime donc innocent… Victime de quelque machination… politique, financière, que sais-je ! Ces choses compliquées ne sont point de mon ressort… Mais, ce qui est bien du domaine de la femme, c’est cette intuition qui ne trompe pas, et nous dirige vers l’endroit où nos prières seront entendues, comme un chien court sur la bonne piste… J’ai tout de suite pensé à vous, monsieur Brochard. Je vous avais jugé secourable, bon, juste, loyal…

— Bah !… Vous avez une singulière façon de prouver aux gens le cas que vous faites de leurs qualités !

— Monsieur… Oh ! monsieur… Vous ne me pardonnerez jamais ce… déjeuner ?

— La digestion fut un peu lourde.

— Monsieur Brochard, vous qui êtes si galant : vous n’absolvez point la faute en faveur de la pécheresse ?

J’ose me pencher à portée de ses lèvres, et lui offrir un irrésistible visage… Il se recule. Il examine complaisamment ma figure, mes formes, mon attitude abandonnée. Il a un sourire admiratif et ironique pour répliquer finement :

— Votre beauté nuit à votre cause, chère Nicole : plus la tentation est séduisante, plus le mécompte fut cruel.

— Monsieur Brochard !

Ma voix devient suppliante. Je pose ma main brûlante sur son genou. Léon me considère avec des yeux moins froids, mais reste… passif. L’admirable maîtrise de soi ! Cet homme m’étonne : je ne l’aurais pas cru si fort. Où est la sénilité libidineuse du vieux viveur concupiscent et grotesque ? Malgré le pyjama bleu et or, malgré les babouches améthyste et les blancs cheveux en désordre, l’ancien ministre recommence à m’imposer un certain respect, grâce à sa louable résistance : je ne puis l’attribuer qu’à sa force de caractère.

Un peu rouge, j’essaie d’aborder un autre terrain :

— Ne parlons plus de moi, ni de mes torts. Landry Colin… Monsieur Brochard… Landry Colin est votre ami…

— Permettez !

— Oh ! Vous pouvez bien le confesser, allez ! Puisque personne ne nous écoute. N’est-ce point lui qui nous a présentés l’un à l’autre ? Vous paraissiez enchanté de son amitié, ce soir-là… monsieur Brochard, au nom de cette amitié, je vous adjure de prendre la défense de Landry Colin !

— Mon Dieu, chère Nicole, écoutez l’aveu cynique d’un vieil homme qui connaît les hommes : si Colin fut mon ami, j’ai double raison de le lâcher ; le défendre serait me compromettre. Et soyez sûre qu’à ma place, il en ferait de même. Notre protection est une fille d’auberge : elle offre son gîte au passant qui a les poches pleines, mais ferme la porte lorsque le vagabond lui tend sa besace. Et la pitié du puissant à l’égard de son prochain, c’est une espèce d’assurance à intérêts composés… Ecce homo !

— Ah !… Colin vous avait bien jugé !

— Tiens ! Tiens ! Tiens !

Je m’arrête, saisie par l’accent moqueur dont Léon Brochard souligne ma maladresse.

Alors, excédée du rôle que je m’étais tracé, jetant le masque inutile, je me lève, hautaine, l’œil arrogant ; dominant l’ex-Premier de toute ma taille longue, souple, svelte, aux rondeurs aguichantes, aux courbes harmonieuses, et je m’écrie d’une voix sèche et mordante — de ma voix sincère :

— Franchise pour franchise, tant mieux, après tout ! Vous soupçonnez bien le mobile — le vrai — qui m’amène ici, hein, monsieur Brochard ?… Si je vous avais prêté l’intention d’assister Landry Colin, me serais-je imposé le devoir de plaider sa cause ? Pour une raison qui m’échappe, vous semblez vous être désintéressé soudain de votre ancien ami… Or, je viens vous demander, en grâce, de me porter secours à moi… De faire rendre justice à Landry, pour moi… Vous avez le pouvoir de tout obtenir. Et si j’ose tenter cette démarche, c’est que mon geste n’est point aussi vilain qu’il en a l’air… Personnellement, les éclaboussures de l’Affaire Colin ne sauraient m’atteindre… Ma sollicitude envers Landry n’a pas de motif égoïste…

— Vous parlez par énigmes.

— Bref, je ne mendie pas, moi. Et… et… quand je sollicite, quand je brigue une faveur d’importance, c’est à la façon de quelqu’un qui propose un… troc. Si vous l’acceptez, je suis prête à… à vous payer.

— En monnaie de sphinge ?

— Monsieur Brochard !…

Anxieuse, honteuse, j’attends mon arrêt. Mon sang se précipite avec un afflux violent qui picote mes joues empourprées. Je glisse un regard timide sur Léon Brochard : il sourit, impitoyable, ses yeux pétillent d’une joie mauvaise, ses mains pianotent gaiement sur le canapé. Aucune émotion : je suis perdue. Ah ! çà, fut-il changé en glacier, cet homme de braise, depuis le jour où je l’ai quitté ?

Je n’ai pas d’étonnement à l’entendre répondre, sarcastique :

— Trop tard, chère madame. Il eût fallu vous y prendre autrement. Léon Brochard n’est pas de ceux que l’on berne impunément lorsqu’on n’a pas besoin d’eux, quitte à les rappeler au moment propice : « Psitt ! viens ici, mon ami, à présent, tu peux m’être utile. » Vous vous êtes comportée d’une manière joliment malhabile, chère amie… Malgré votre esprit, petite Nicole, vous n’étiez pas assez forte pour vous mesurer avec un vieux routier du pouvoir, et la ruse de Landry Colin a échoué… Croyez-vous que je n’ai pas senti, dès le premier jour, où Colin voulait me mener ? Je le connais, mon camarade… Il vous avait choisie comme atout de son jeu — la dame de cœur — ; mais, dès l’apparition de votre museau rose, j’ai feint de me livrer, d’être l’heureuse victime de ce charmant guet-apens… Car, je vous ai passionnément désirée, madame. Un moment, vous m’aviez pris, subjugué… Il ne tenait qu’à vous de me posséder entièrement, de me forger une chaîne solide, avec ces jolis doigts fuselés… J’étais presque amoureux de vous… Mais, le jour du fameux déjeuner : quelle douche ! Ah ! vous vous entendez à soigner les gens, vous ! J’ai été guéri du coup. Vous rappelez-vous ? J’ai crié : « Oh ! la petite rosse… Je m’en souviendrai !… » Je me suis souvenu.

Léon Brochard s’anime peu à peu, plus verbeux, moins prudent ; il parle, il parle, légèrement fébrile :

— Alors, vous vous imaginez que je me suis jeté dans la bagarre, par simple plaisir de recevoir des horions certains et de guigner des bénéfices improbables ?… Voyons, regardez-moi, mon enfant : je suis vieux, fini ; je n’ai plus d’ambition, saturé d’honneurs, gorgé de jouissance, gavé d’argent… Quel eût été mon intérêt, si je me fusse occupé de l’affaire Colin, sans autre pensée ?… Je n’éprouve ni désir, ni cupidité. Savez-vous ce qui m’attend, demain ?… Quelque imbécile ira divulguer dans une rédaction ma soi-disant participation à l’arrestation du banquier Colin… Votre ami Bernard commanditera probablement une feuille de chou afin qu’elle répande ces bruits flatteurs, ainsi qu’une foule d’insinuations du même genre… Les journaux socialistes suivront avec ensemble… Je vois d’ici leurs « manchettes » : Le scandale Bouvreuil-Renaudel-Brochard… Le Gouvernement trempe dans toutes les canailleries »… Des polémistes me traiteront de crapule au cours d’un article à trois sous la ligne… Un député radical et millionnaire — l’un de ceux qui arrivent à la Chambre, dans leur auto de cinquante mille francs, pour réclamer l’impôt sur le revenu et pleurer la complainte du pauvre prolétaire, en suant à grosses gouttes sous leur pelisse fourrée de zibeline — interpellera, au sujet de ces « faits qui déshonorent la troisième République »… Et vous croyez, qu’à mon âge, je me fusse donné tous ces tracas pour avoir le bonheur de me faire engueuler à la tribune par le citoyen Jacasse ?… Non, madame. Le monde dira : « Léon Brochard a usé de son influence afin d’aider Jules Bouvreuil à se débarrasser de Landry Colin. » Les journaux publieront : « Brochard et Bouvreuil ont machiné l’arrestation d’un banquier incriminé, avec l’intention de spéculer sur la baisse »… Eh bien ! le monde et la presse se tromperont, madame, Léon Brochard se soucie autant de Bouvreuil que de sa première bavette. Léon Brochard est assez riche pour dédaigner les coups de Bourse. S’il avait suivi son impulsion, il n’eût pas levé un doigt, dans le but de faire arrêter ou non le banquier Landry Colin… Et si Léon Brochard se mêle aujourd’hui de cette affaire, si Léon Brochard abandonne son ami, affronte les campagnes de presse et les menées de ses adversaires politiques : c’est simplement pour avoir la joie de voir une petite femme capricieuse s’humilier devant lui ce matin, madame. Oui. Ne souriez pas d’un air incrédule, ne criez pas à l’invraisemblance… Au palais blasé, il faut la saveur d’un piment nouveau : j’ai ouï dire qu’un prince chinois anoblit son cuisinier parce qu’il avait le secret de servir chaque jour un mets inconnu… Moi, je vendrais mon âme pour réveiller mon goût, perdu à force d’être rassasié. Et qu’était-ce qu’un banquier de plus ou de moins sur le marché, qu’une affaire à ajouter aux Panamas et autres isthmes, qu’un peu d’énergie à dépenser, d’intelligence à montrer, d’honneur à risquer — dites, chère amie, qu’était-ce tout cela, en regard du plaisir délicieux de vous tenir là, frémissante, tremblante, implorante, et de vous déclarer bien tranquillement : « Non, madame, trop tard. Vous êtes exquisement jolie, mais je ne veux pas de vous. À chacun son tour : c’est ma revanche. » … Hein ! Quelle petite vengeance délectable… un peu mufle, je l’avoue, bah ! qu’importe… Et vous doutiez-vous — l’après-midi où vous m’avez si gentiment bafoué — que vous signiez, sans y prendre garde, le mandat d’amener Landry Colin, belle Nicole ?

Je reste pétrifiée, figée sur place, sentant à peine les banderilles dont il me fouaille. Le terrible politique… Ainsi, il avait tout soupçonné, tout pénétré : et les desseins de Landry Colin, et ma démarche, ce matin !

Est-ce drôle !… Bien que mes projets s’écroulent par sa faute, quoiqu’il me cingle de railleries cuisantes, je ne ressens nulle haine à l’égard de cet homme : je l’admire trop. M’a-t-il habilement roulée, ce fin Brochard ! Je l’estime surtout de m’avoir si superbement résisté. Et la faillite de mes charmes m’inspire presque de la vénération pour l’impertinent Léon : je me croyais invincible… et il triomphe de moi — de lui !

Je le contemple — froid, calme, persifleur — sans parvenir à comprendre ma défaite…

Soudain, un remue-ménage se fait, dans la pièce voisine. Je n’y prêterais aucune attention, si Brochard n’avait tourné la tête avec inquiétude. J’ai comme la perception d’un petit mystère… L’ex-ministre rougit ; le bruit s’accentue… Tiens, tiens, tiens !…

Brusquement, la porte s’ouvre. Et une voix rauque, voilée, aux inflexions canailles, s’écrie :

— Eh bien, voyons, chéri ! On ne briffe donc pas, aujourd’hui ?… Sais-tu qu’il est une heure moins le quart ?

Une amusante petite femme surgit de la chambre à coucher. Dix-huit ans, pas de corset, à peine de chemise ; des bras potelés, des jambes effilées, une poitrine charmante ; et la plus drôlette frimousse de jeune ribaude de Montmartre : des yeux de chatte, une rousse crinière de lionne, un nez retroussé et une bouche en cerise… Pas mal, l’aventure de Léon Brochard ! M’apercevant, elle pousse un cri :

— Oh ! pardon…

Et la gamine se sauve, verrouillant à double tour sa peur et sa nudité.

Je me retourne vers Léon Brochard, souriante, ironique ; reconquérant mon audace et ma présence d’esprit. J’ai compris. L’héroïsme de l’astucieux politique est moins inexplicable. Je me rappelle, à présent, les hésitations du valet de chambre… Léon, sortant de son lit… Je puis savourer sans restriction la vanité d’avoir déchaîné, à moi seule, ces luttes compliquées d’intérêts contraires, suscitées par Brochard rien que par dépit de m’avoir vue lui échapper… Une bouffée d’orgueil m’en cache momentanément les conséquences désastreuses… Car, enfin, la résistance de Brochard, maintenant, n’a plus de cause humiliante pour moi… Lui-même l’explique de bonne grâce :

— Dame ! Vous comprenez, chère amie : malgré mes belles et fermes résolutions, malgré mon âge… Devant vos attraits, votre séduction, j’aurais pu faiblir… Alors, j’avais pris mes précautions.

Je suis rentrée chez moi dans un état indescriptible de dépit, d’énervement, de colère… et d’hilarité !

Tout de suite, j’ai demandé :

— Où est monsieur ?

— Monsieur est parti peu après madame, a répondu la femme de chambre.

Paul a quitté l’hôtel sans attendre mon retour ? Pourquoi ? Une vague inquiétude est venue m’assaillir.

J’ai voulu revoir Paul immédiatement, savoir le motif de son départ précipité : il devait, logiquement, rester ; anxieux de connaître au plus tôt le résultat de mon entrevue avec Brochard.

Et je vais par exception le relancer à son domicile particulier, rue Spontini. Après diverses cérémonies, un domestique inconnu m’introduit enfin auprès de Paul : c’est bien ici qu’il s’était rendu, en sortant de ma maison.

Paul Bernard arpente son cabinet, silencieux et préoccupé, les sourcils froncés, la bouche nerveuse. Il dit :

— C’est toi ? d’une voix morne, inexpressive, et continue à marcher de long en large, sans un mot.

Je reste interdite. Je suis presque intimidée par ce mutisme sévère. Il me regarde aussi froidement que si nous n’étions pas seuls. Et cette absence de questions !… Comment lui narrer mon équipée ? Je combine une histoire fantaisiste où les détails vrais se mêlent aux circonstances qui auraient pu être, et je résume brièvement mon invention :

— Paul… Je suis allée chez qui tu sais… Je l’ai prié, supplié d’intervenir en faveur de Landry Colin…

(Paul mâchonne sa moustache, sombre, l’air fâché.) J’ajoute, avec un peu de malice et de confusion :

— Mais, je n’ai pas eu le courage d’accomplir mon sacrifice… jusqu’au bout. Je m’étais imposé une tâche au-dessus de mes forces… Et j’ai dû revenir bredouille.

— Vrai ?…

Paul m’interroge, joyeux soudain, la physionomie éclairée d’un bon sourire. Il s’exclame :

— Ah que je suis heureux !… Vois-tu, j’étais dégoûté… Je me reprochais de t’avoir laissée agir… Je te détestais presque.

— Mais Paul… Songe que tout est à recommencer ! Mon échec brouille encore les cartes… Nous sommes vaincus, perdus…

— Quelle veine !