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Nos Devanciers en Tunisie

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Anonyme
Nos Devanciers en Tunisie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 146 (p. 131-151).
Nos devanciers en Tunisie


L’Afrique est un immense réservoir d’hommes et de richesses ; mais elle a gardé son secret pendant des milliers d’années. Des dieux jaloux semblaient en défendre les bords et prendre plaisir à perdre les conquérans dans un dédale d’obstacles naturels. La véritable divinité africaine, c’est une Isis voilée.

De nos jours, Isis a parlé ; nous comprenons mieux les causes de ce long silence.

« Tandis que la plupart des grands continens se sont constitués autour d’une arête ou d’une échine centrale… en Afrique l’arête, au lieu de s’élever au centre comme le faîte d’un toit, entoure le continent comme une ceinture, cernant un plateau intérieur, immense et isolé [1]. »

L’Afrique du nord, tout illuminée qu’elle paraît par les reflets de l’Europe" et baignée dans l’azur éclatant de la Méditerranée, a cependant la même physionomie revêche. Depuis l’extrémité du Maroc jusqu’au massif de Kroumirie, l’Atlas forme une muraille presque continue ; et si les rives de l’ancienne Libye sont moins escarpées, elles ne sont guère plus hospitalières.

Toutefois, l’antiquité la plus vénérable avait déchiré le voile en deux endroits, ouvert deux brèches inégalement profondes dans cette massive charpente : on Egypte, d’abord, le long de cette étroite vallée à laquelle les eaux du Nil prêtent, entre des bornes immuables, un éternel rajeunissement ; — puis, dans l’angle formé par la Tunisie actuelle : terre de limites plus incertaines, de nom plus variable et de fortune plus diverse, parce que le dessein de la nature, moins ferme à l’origine, s’est accompli ou effacé suivant que l’homme lui donnait ou lui refusait son concours. Elle a connu des périodes lumineuses suivies de longues éclipses. Mais la civilisation qu’elle a enfantée a été, par momens, tout aussi riche et plus variée, plus vivante, plus européenne que celle de la vieille Egypte.


I

Entrés par l’Algérie, nous n’avons vu d’abord, dans l’ancienne province d’Afrique, qu’un prolongement de l’Algérie. C’était une erreur d’optique. La Tunisie diffère essentiellement des provinces voisines. Elle est la solution de continuité du massif algérien, le défaut de la cuirasse, le point sensible où l’Europe a pu enfoncer son coin dans le bloc africain.

Chose étrange ! depuis des centaines d’années, des millions de Français apprennent par cœur les guerres puniques et dissertent sur le grand duel de Carthage et de Rome ; mais, jusqu’à une époque récente, ils n’avaient pas tiré la leçon des événemens. Ils se contentaient de répéter, d’après les manuels, que Rome et Carthage se sont disputé « l’empire des mers ». Comme si les Romains, ces laboureurs au front têtu, se souciaient d’autre chose que de belle et bonne terre ! Ils se sont battus pour la Sicile d’abord, et puis pour ce morceau d’Afrique dont ils connaissaient tout le prix, sachant assurément que Carthage n’avait pas poussé là par hasard, et qu’il y avait des racines à sa prospérité.

Nous, au contraire, aussi valeureux, mais presque aussi aveugles que les Croisés du moyen âge, nous avons d’abord donné de la tête au plus épais de l’Atlas, prenant l’obstacle de front, laissant aux insurrections le choix du terrain, prodiguant sans compter notre sang et notre or ; et c’est hier seulement que, mettant à profit les enseignemens du De Viris, nous avons fini par où les anciens avaient commencé, c’est-à-dire par un mouvement tournant très simple qui prend à revers l’Atlas et ses populations belliqueuses.

Lorsqu’en 1881 nos colonnes occupèrent pacifiquement la Tunisie, l’intérieur du pays ne différait pas sensiblement de ce qu’il devait être, au temps où les légions de Marius poursuivaient Jugurtha jusque dans les sables de Gafsa. C’était toujours le sol peu peuplé, inégalement arrosé, mais facilement accessible, que Salluste décrit en petites phrases courtes et malveillantes, comme il convient à un bel esprit de Rome qui s’ennuie dans son proconsulat d’Afrique.

L’Atlas, ici, cesse d’être une muraille. Il n’y a plus ni chaîne continue, ni hauts plateaux monotones comme en Algérie. La montagne se disloque, s’humanise, se fond avec la plaine ou forme des hauteurs isolées, qui s’élèvent de distance en distance sur un terrain parfaitement plat. Telles ces collines au noble profil, aux pentes complaisantes, que les peintres de l’école classique mettent dans les fonds de tableaux. Et réellement, ces belles vallées du centre, avec leurs larges perspectives, leur lumière douce, leur ciel tempéré, l’encadrement harmonieux de leurs horizons bleuâtres, semblent des tableaux auxquels il ne manque que la vie. On dirait l’œuvre inachevée d’un Claude Lorrain qui aurait oublié les personnages et les « fabriques ».

Cette disposition du sol produit une extrême variété d’aspects et de climats. Ce qui subsiste des derniers contreforts de l’Atlas forme autant d’écrans successifs qui abritent le pays contre les vents du nord-ouest. Sur le premier écran, au bord de la mer, on a des forêts aussi touffues, aussi belles que la forêt de Fontainebleau, et sur le second ou le troisième, tantôt les bois clairs et résineux de pins d’Alep, tantôt la simple brousse des pays d’Orient, tantôt l’aspect dénudé des montagnes de Grèce ou d’Asie Mineure. Naturellement le régime des vallées change selon que les pluies s’arrêtent ou passent sur les écrans interposés. Lorsque le vent d’hiver souffle du nord-ouest, les vallées voisines de la mer sont aussi bien arrosées que nos vallées de France. Celles de l’intérieur attendent que les premières aient bu et vivent de leurs restes. Mais il arrive aussi, — cette année par exemple, — que les pluies commencent par le sud-est, c’est-à-dire qu’elles prennent les écrans à revers ; alors l’arrosage est bien amorcé ; le pays tout entier boit cette rosée bienfaisante qui disparaît en un clin d’œil comme un verre d’eau dans un gosier desséché. En quelques jours, des plaines naguère arides s’habillent de verdure. Bien avisé le cultivateur qui aura fendu à temps le sol desséché et retenu l’eau fugitive dans des labours profonds !

La dislocation des montagnes produit encore des effets inattendus dont la prévoyance humaine peut tirer parti. Tandis qu’ailleurs, en Algérie par exemple, le système change brusquement et l’on passe sans transition de la zone fertile du littoral à la zone aride, ici le relief plus inégal du sol détermine, au cœur même du pays, des points de chute d’eau presque aussi abondans que sur la côte ; de sorte qu’après avoir traversé une vallée du Péloponèse tapissée de lentisques et de lauriers-roses, on se trouve tout à coup transporté dans les Cévennes ou dans la Limagne. C’est le cas du plateau de Maktar, dont le climat pluvieux alimente toutes les sources du centre.

Il est humiliant de penser que cette découverte est, pour nous, plus récente que celle du Fouta-Djallon. Ce qui peut nous consoler, c’est que Salluste ne l’avait pas faite.

Nous étions naturellement beaucoup mieux renseignés sur les avantages maritimes du pays, car ils sautent aux yeux. Ils étaient déjà connus du temps de Charles-Quint. Don Juan d’Autriche, le vainqueur de Lépante, en fut tellement frappé qu’il demanda, pour récompense de ses services, la vice-royauté de Tunis à son frère Philippe II, qui s’empressa de la lui refuser. La rupture du système de l’Atlas se reproduit exactement sur la côte qui, au lieu d’opposer au navigateur un rempart continu et presque sans abri, se découpe en golfes profonds, comme à Bizerte et à Cartilage ; en vastes lagunes, comme à Tunis, puis au-delà du cap Bon s’infléchit brusquement vers le sud, offrant quelques mouillages naturels excellens, tels que celui de Sfax, ou des rades susceptibles d’être aménagées de main d’homme telles que celle de Sousse et même celle de Mehdia, dont plusieurs dynasties arabes firent leur capitale.

Le pays présente ainsi un vaste front de mer très supérieur à l’importance de son territoire, et on peut dire que ce phénomène est absolument unique en Afrique. Il donne à la Régence un avantage marqué sur l’Egypte elle-même, qui n’a qu’un seul débouché sur la mer, et une grande ressemblance avec le rivage d’Europe. Il existe, du reste, une preuve palpable de l’influence bienfaisante des côtes : tandis qu’à l’intérieur du pays, des causes historiques trop connues amenaient la décadence agricole et le dépeuplement, à Sousse et à Sfax, les hommes sont nombreux et la terre est riche.

Voilà donc une contrée vaste, bien ouverte, souffrant parfois de la sécheresse, dotée d’un climat inégal, mais sain et tempéré, fertile en ressources, apte à réparer, en quelques heures, les maux d’une longue attente, grâce aux caprices d’un ciel qui la dédommage de son avarice par de brusques retours de faveur. Que peut-on en faire ? ou plutôt qu’en a-t-on fait ? Car nous ne sommes point ici en Australie ou au Congo. Nous avons eu des devanciers, tantôt obscurs et tantôt illustres.


II

Avant l’apparition des grands fondateurs, le terrain a d’abord été déblayé par une race moins fameuse, mais très résistante, car elle subsiste encore, alors que tous ses vainqueurs ont successivement disparu : ce sont les Berbères, peuple attachant et singulier, mais difficile à caractériser. Est-il nomade ou sédentaire ? sauvage ou civilisé ? Il peut être, à quelques lieues de distance, l’un ou l’autre : Berbères, les Kabyles laborieux de l’Algérie ; Berbères, les Touaregs du désert ; Berbères, les marins des îles Kerkenna, ou les paisibles jardiniers de Sfax et de Djerba. L’histoire nous les montre indisciplinés, pillards, travaillés par de continuelles dissensions. Mais l’histoire nous les montre aussi capables d’application, de méthode, et quelquefois plus intelligens que leurs maîtres. Ils sont partout. Ils forment le fonds et le tréfonds du pays. Sur les côtes, dans les montagnes, au désert, leur langue, encore vivace, les dénonce suffisamment. Mais on supposait du moins que les tribus cavalières de la plaine, par exemple les Fraichich de Tunisie, étaient de sang arabe. Ouvrons une chronique byzantine, antérieure à l’invasion arabe : sous le nom de Fraixa, nous les trouvons à la même place, avec les mêmes mœurs de détrousseurs de grand chemin, et probablement coiffés des mêmes plumes d’autruche qui ornent aujourd’hui la tête de leurs cavaliers d’élite.

Tels ils sont encore, tels étaient les Numides de Massinissa. Incapables de fonder un grand empire, ils s’adaptent à tous les genres de vie, à toutes les croyances. Ils ont passé avec la plus grande facilité du paganisme au christianisme, et du christianisme à l’Islam. Leur faible est de ne savoir ni s’unir ni sacrifier spontanément une partie de leur indépendance pour atteindre un but supérieur, ni organiser cette hiérarchie des forces, sans laquelle l’activité humaine ne dépasse pas l’horizon natal ; en un mot, de n’être pas une race politique. Ces peuples vigoureux, mais atteints et convaincus d’anarchie chronique, ont besoin d’être encadrés. Encore supportent-ils le joug en frémissant, comme au temps de Carthage et de Rome. Quand ils deviennent à leur tour conquérans, comme à l’époque de l’invasion de l’Espagne, c’est sous le couvert d’une civilisation d’emprunt, à laquelle ils infusent les germes de division qu’ils ont dans le sang.

J’ai lu souvent d’ingénieuses déductions sur l’ancienne civilisation des Berbères. Le mieux est d’aller la chercher sur place, là où elle subsiste intacte, à l’abri de tous les changemens. Dans le cirque de montagnes qui entoure le golfe de Gabès, ils ont toujours vécu libres, et personne n’est venu les déranger. De loin, on n’aperçoit que des pentes jaunâtres et des rocs sourcilleux. Regardez bien, ils sont là. Où ? Peut-être sous vos pieds. Un filet de fumée qui sort de terre trahit un gîte souterrain. Ce grand trou carré qui fait reculer notre cheval est un patio, et si vous vous penchez, vous verrez les voiles bleus des femmes, les vêtemens poudreux des hommes, presque toujours un chameau ou un âne accroupi. Vous descendez par une allée en pente douce : ce terrier contient des chambres habitables. Vos yeux accoutumés à l’obscurité discernent des niches creusées dans les parois, quelques ustensiles de ménage, les instrumens d’une toilette sommaire, un miroir minuscule, camelote européenne qui a remplacé le bibelot carthaginois ou romain.

Où sont-ils encore ? Sortez et levez la tête, regardez où planent les vautours. Quoi ! sur ces aiguilles de calcaire ? dans ces éboulis gigantesques ? Oui, sur cette teinte uniforme, au milieu des blocs tourmentés, vous distinguez peu à peu le travail humain : des entassemens méthodiques, des citadelles paradoxales, des châteaux forts prodigieux, toute une floraison de villages à l’extrémité des cimes. En approchant, vous voyez se mouvoir, parmi les pierres grises, d’autres formes grises qui marchent. Ce sont eux. Comme les animaux primitifs, ils ont pris la couleur du sol. Approchez encore : l’apparition d’un Européen a remué la fourmilière. Ils se rassemblent sur leurs terrasses ou sur le seuil des ruelles escarpées. Drapés à l’antique dans leur toge de grosse laine, ils semblent des statues animées. C’est de l’archéologie vivante. De près, la forteresse est grossière et le gîte misérable, mais l’ensemble a grand air. Eux-mêmes, sous le hâle et sous la crasse, sont, à leur manière, des gentilshommes, n’ayant jusqu’ici subi d’autre loi que la leur. Leurs traits taillés à grands coups, leur physionomie intelligente et ouverte, leur geste vif, leurs yeux mobiles ; le sourire de leurs dents blanches n’ont rien de commun avec le calme olympien de l’Arabe. Faites-vous traduire leurs discours : vous serez surpris de leur éloquence naturelle. Ils vous prendront même par l’amour-propre, en citant vos inventions modernes. « Jadis, dit un orateur improvisé, la tribu des Touazines marchait à la tête des autres tribus, comme la locomotive sur les chemins de fer, traînant tout le reste après elle. Aujourd’hui, la montagne nous rejette à la mer et la mer nous rejette à la montagne… » Ainsi devaient-ils parler aux Carthaginois de galères et aux Romains de légions.

Si maintenant vous poussez votre pointe, vous découvrirez, sous cette sauvagerie, tout un réseau de fédérations locales, aux relations compliquées. On vous montrera avec orgueil les greniers en forme d’alvéoles où les nomades entassent la récolte hâtive, à l’abri d’un coup de main. Eux-mêmes préfèrent vivre sous la tente. Mais toute une population vassale et sédentaire, groupée autour du grenier fortifié, monte la garde et fait la corvée. Ainsi, derrière ces remparts de boue, une féodalité en haillons perpétue l’existence fière et libre, sans passé comme sans lendemain, qui s’étendait à toute la Berbérie, avant l’entrée en scène des nations policées.


III

Avec Carthage commence l’exploitation méthodique du pays. Ce qui distingue ces marchands célèbres de tous ceux qui ont écume la Méditerranée, c’est qu’à l’exemple de Venise ou de l’Angleterre, ils trafiquaient l’épée au côté. Ils avaient une politique, une armée, une grande marine de commerce et de guerre. Le choix de leur capitale les montre aussi hardis marins que méfians et circonspects envers les populations de l’intérieur. Quel enseignement que la comparaison de Carthage avec Tunis ! Carthage, au fond d’une rade foraine, brave l’insulte qui vient du large, et, au lieu de masquer son port, le taille en pleine mer. Mais, campée sur le sol d’Afrique, elle se protège contre les habitans du pays par une triple ceinture de collines, de marais et d’eau salée. Tunis domine les routes de terre ; mais, du côté de la mer, elle est timide, irrésolue. Elle se blottit derrière un lac sans profondeur, inaccessible aux vaisseaux de haut bord. C’est un repaire de pirates qui n’osent affronter l’ennemi en face. Certainement, tout ce que peuvent faire la politique et le commerce pour susciter, grouper et exploiter les forces vives d’une contrée, les Carthaginois le firent. Mais la politique et le commerce sont des puissances d’organisation qui tirent le meilleur parti possible de ce qui existe : ce ne sont pas des puissances créatrices, du moins par elles-mêmes. S’il est difficile de reconstituer une civilisation aussi complètement abolie, l’exemple tout récent de Venise nous montre comment un peuple supérieur peut remplir ses palais de richesses et le monde du bruit de ses armes sans repétrir le sol qu’il épuise en le dominant. Encore Venise a-l-elle été créatrice dans le domaine de l’art, tandis que les Carthaginois n’ont rien inventé. Les monumens puniques, ou les objets que l’on trouve dans les tombes, ne sont le plus souvent que la reproduction grossière de motifs égyptiens, grecs ou assyriens. En fait de colonisation, on rencontre leurs traces assez loin dans l’intérieur ; mais le plus souvent des inscriptions bilingues montrent que les Carthaginois se sont avancés derrière les légions romaines et que, vaincus, ils étendirent leur trafic à l’abri des aigles.

Ce fut le génie romain qui, s’emparant de ce coin du globe, le marqua d’une empreinte ineffaçable : génie non seulement politique et guerrier, mais administrateur, restaurateur, et, dans le domaine économique, inventeur. Il est vrai que les Romains eurent le temps pour auxiliaire : en Afrique, leur domination ne dura pas moins de sept cents ans, si l’on excepte l’intermède vandale qui ne changea rien au fond des choses et fut plus funeste à l’Italie qu’à l’Afrique, où ces grands pillards revenaient digérer leur proie. La domination byzantine qui suivit ne fut que la continuation de Rome. Dans son œuvre plus hâtive, Byzance se servit des mêmes matériaux ; et de même qu’elle bâtissait ses citadelles improvisées avec les débris des temples et des arcs de triomphe, de même elle ne faisait qu’adapter aux nécessités du moment la tactique, l’administration, l’agronomie des Romains.

Pendant cet intervalle de sept siècles, l’histoire est pleine, il est vrai, du récit des insurrections, de révolutions de prétoire ou de palais, de batailles sanglantes, de villes prises d’assaut. C’est ainsi, du moins, que nous l’avons apprise, car on a longtemps considéré l’histoire comme une tragédie continue où les massacres mémorables et les grands conflits étaient seuls dignes d’être racontés. Ni Salluste, ni Tacite, ni Procope n’auraient abaissé leur plume à noter la construction d’un aqueduc ou la plantation des oliviers. Heureusement les monumens sont là. Ils témoignent hautement qu’au milieu de ces orages, dont plusieurs ne dépassaient pas les limites d’une insurrection algérienne, la province d’Afrique, Proconsulaire ou Byzacène, semait, plantait et récoltait assez paisiblement. C’est en plein empire, à l’époque des Antonins et des Sévères, que la province atteint son apogée. Les frontons des temples rendent encore hommage au très pieux empereur Marc-Aurèle. Les gradins des théâtres s’élèvent en demi-cercle sur le flanc des collines, en face d’un horizon plus beau que tous les décors artificiels, et la scène, ornée de son portique, pourrait entendre demain la voix des acteurs tragiques. L’arête vive et la courbe des arcs mettent une image de force, d’ordre et de régularité à côté des pauvres gourbis arabes. Les inscriptions votives, les dédicaces, gravées profondément dans le marbre, perpétuent le souvenir d’un homme ou d’une cité, sur ce sol mouvant où depuis douze cents ans les générations insouciantes n’écrivent plus que sur le sable. Le profil géométrique et les arches régulières des aqueducs rachètent encore des pentes où les eaux coulent maintenant au hasard, et leurs assises ébranlées, leur blocage béant, affirment, jusque dans la ruine, la persistance de la volonté tenace du peuple-roi. Au milieu d’un pays désert, se dresse un amphithéâtre géant, sorte de colisée abandonné, paradoxe de la solitude. Sa couronne altière s’aperçoit à d’énormes distances. C’est un témoin qui marque de toute sa hauteur, au-dessus de quelques cabanes rampantes, le niveau des civilisations disparues. Il a fallu jadis y entrer par la brèche, comme dans une citadelle. Cette coupe immense, débordant autrefois de mouvement et de bruit, est aujourd’hui silencieuse, et les chèvres broutent l’herbe qui recouvre ses gradins.

Dans des vallées qui semblent rasées par une destruction systématique, et où l’on n’aperçoit que la silhouette chétive et lointaine d’une troupe de chameaux, on rencontre, à chaque étape, les restes de villes populeuses, avec leurs thermes, leurs basiliques, leur voie triomphale, les rues encore visibles, les chambranles des portes encore debout, réponse éloquente à la paresse humaine qui allègue la stérilité du sol ; et, dans la campagne nue, les anciens pressoirs, pareils aux pierres levées d’un cimetière druidique, perpétuent la mémoire de la prospérité morte. Et ce qu’on voit à la surface n’est rien à côté de ce que la terre recèle : à chaque instant, la pioche sonne le creux, et des villes souterraines se révèlent avec le même cachet de grandeur et de durée. Ce sont d’immenses citernes, hautes comme des cathédrales : parfois tout un village grouille dans les entrailles du monstre ; ou bien, sous la culture sommaire, semée de cailloux et de ronces, la pelle du fellah met au jour le pavé en mosaïque d’une ancienne villa. Une peu d’eau jetée sur cette poussière fait revivre soudain la fraîche corolle des fleurs, le plumage étincelant des oiseaux, le corps glorieux d’un héros,

Toujours prêt à surgir, comme un dieu qui commande,

et ce sourire qui vient du séjour des ombres, cette grâce délicate enfouie sous cette barbarie, font un contraste encore plus poignant que la ruine dressée qui défie le ciel. On pense au vers de Virgile, de ce Virgile dont on vient de retrouver à Sousse la figure authentique, non point affadie par une fausse tradition, mais mâle et toute romaine :

Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris.

L’originalité des Romains n’est pas d’avoir profité des dons de la nature là où ils s’offraient d’eux-mêmes : ce qu’ils ont fait dans le nord, sous un ciel assez semblable à celui d’Europe, ne diffère pas sensiblement de la Gaule romaine ou de l’Illyrie ; et d’ailleurs, ils étaient guidés par les traces des Phéniciens, que leur civilisation a recouvertes. C’est au centre et au sud, dans ce qu’on appelait la Byzacène, qu’ils ont été réellement créateurs : là, dit très justement M. Gauckler, « rien n’existait avant eux. Ils ont trouvé un pays désert, ils l’ont transformé en une vaste ferme ; après eux, le désert a reparu. Tout ce pays est à eux, rien qu’à eux ; c’est leur domaine propre » [2].

Et cette colonisation d’un sol réputé stérile repose sur la formule la plus simple : c’est que l’olivier prospère là où le blé meurt, parce que ses racines profondes vont chercher dans le sable la fraîcheur latente. Or l’huile était à peu près le beurre de l’antiquité. Ces immenses espaces vides se sont donc couverts peu à peu d’une forêt continue d’oliviers qui allait sans interruption de Sfax à Tebessa. M. Paul Bourde a démontré le fait dans un opuscule d’une force probante invincible ; et, du même coup, les villes mortes, les moulins abandonnés, les colisées silencieux, tout ce passé presque inexplicable a été éclairé d’une lumière subite.

L’autre chef-d’œuvre des Romains, c’est l’aménagement des eaux. « Ciel et terre pauvres en eau », dit Salluste. « Pendant cinq mois de l’année, il ne pleut nulle part, même dans le nord, trop arrosé en hiver. En toute saison, dans le sud, il ne pleut pas assez. Partout l’eau fait défaut pendant une partie de l’année, et le résultat de cette disette, c’est la stérilité, la mort [3]. »

Recueillir, conserver, diriger, purifier l’eau bienfaisante, s’en montrer avide et avare, et l’empêcher, s’il se peut, d’aller se perdre dans la mer, « combattre les excès d’un régime essentiellement torrentiel », tel est le problème que les Romains ont poursuivi et résolu pendant sept siècles. L’eau qui tombe des toits, l’eau qui glisse à la surface de la terre, l’eau qui bouillonne pendant quelques heures dans les oueds, l’eau qui filtre doucement sous les herbes, ils ont tout gardé, capté, décanté dans leurs citernes à compartimens, contenu dans leurs barrages, recueilli en cascades le long des gradins cultivés, conduit par l’irrigation, évacué par le drainage, porté au loin sur leurs aqueducs. Ils ont employé tantôt la douceur et tantôt la violence ; ici des canaux sinueux et subtils, là de massifs barrages, avec de telles ressources, que, si l’on en excepte l’usage plus étendu du siphon, l’art de nos ingénieurs ne saurait aller plus loin, et que sur certains points, pour l’aménagement des citernes, par exemple, il est certainement dépassé. Ils aimaient l’eau comme un peuple méridional sait l’aimer. Quand par hasard, dans ce pays sec, elle jaillissait spontanément du sol, ils étaient saisis d’un sentiment d’adoration que nous avons de la peine à comprendre, nous autres gens du nord, gorgés d’humidité. Leur industrie éclatait alors en hymne de joie, florissait en statues élégantes, se jouait dans les bassins de marbre, et là où nos ingénieurs se contentent de poser un robinet, ils traçaient comme à Zaghouan l’ellipse gracieuse d’un temple des eaux : culte aimable, bien supérieur aux formules géométriques dans lesquelles nous emprisonnons la nature, car il enseignait, par un symbole transparent, le respect de la divinité mobile qui tient entre ses mains la prospérité de l’Afrique, et le prix de ses faveurs capricieuses.
IV

Douze siècles nous séparent, en Tunisie, de la civilisation romaine, et tandis que, sur le sol d’Europe, les changemens ont été insensibles, de sorte que l’on peut lire l’âge des nations sur les monumens accumulés, comme on déchiffre l’âge du globe sur une formation géologique, ici, entre le passé et le présent, la rupture est complète. La conquête musulmane a fait le vide dans cette partie de l’Afrique à peu près comme en Asie Mineure et pour les mêmes raisons : dans un climat variable et sur un sol inégalement fertile, la civilisation ne se maintient qu’à force d’art, de culture et de soin. Ce ne sont point ici les pampas de l’Amérique ou la prairie indienne : c’est un jardin qui demande un entretien continuel. Or, la grande fédération musulmane est indulgente aux nomades, et les nomades sont de médiocres jardiniers.

En même temps, l’orientation de la Tunisie a été changée. Jusque-là, tous ses vainqueurs arrivaient par mer, et chacun d’eux apportait avec lui un peu de cette civilisation ingénieuse qui pousse sur les bords de la Méditerranée. L’Islam venait du fond de l’Arabie, en contournant le golfe de Gabès. Le couloir peu étendu qui s’ouvre entre le golfe et les montagnes voisines, cette contrée pauvre et sèche, jusque-là dédaignée, devient tout à coup un des grands chemins du monde : c’est le lit du torrent qui, pendant quatre ou cinq siècles, se déverse du sud au nord et de l’orient à l’occident. Dans cet entonnoir s’engouffre la première poussée du flot : puis le flot, par ondes successives, déborde jusqu’en Espagne et jusqu’à Poitiers. Tant qu’il a pu couler vers l’ouest, la Tunisie n’a pas trop souffert. Elle a même connu des périodes de prospérité, par exemple au Xe siècle sous les Fatémides. Mais quand l’Islam s’arrête devant l’effort contraire des nations chrétiennes, quand les Maures, renonçant à conquérir l’Europe, se fixent décidément en Espagne, alors la route est barrée pour les nouveaux venus ; le reflux commence et la Tunisie en ressent cruellement les effets : c’est ce qui explique le caractère destructeur de l’invasion des Beni-Hilal et des Beni-Soleïm au XIe siècle. Ces tribus nomades, dont l’Egypte cherchait à se débarrasser, s’abattirent sur la Tunisie comme une nuée de sauterelles, et, au lieu de continuer leur route vers l’ouest, elles se répandirent du sud au nord. En un instant tout fut dévoré.

Rien, en effet, ne pouvait être plus funeste au pays qu’un barbare venant du sud. Au lieu de lui opposer son front de mer et de le retenir dans cette contrée florissante qui avait si vite amolli les Vandales, l’ancienne province romaine était attaquée par son sol le moins fertile, par ses cultures les plus fragiles. L’invasion des nomades opère comme un retour offensif des sables du Sahara qui recouvrent et ensevelissent peu à peu l’oasis laborieusement conquise. Qui veut se faire une image exacte du fléau n’a qu’à visiter les oasis mutilées du Nefzaoua. Sur cette limite du Sahara, ce ne sont que sources aveuglées, canaux comblés, palmiers épars, restes lamentables de cultures abandonnées : il fallait lutter à la fois contre la nature et les Touaregs, c’était trop à la fois. De même, dans la Tunisie tout entière, la barbarie des peuples pasteurs a coupé les arbres, comblé les citernes, remplacé la haute prévoyance par la vie au jour le jour : véritable revanche de l’Afrique indomptée sur la culture ; européenne. Cette œuvre de dévastation fut secondée peut-être par les instincts d’anarchie qui sommeillaient dans le sein de la race berbère. Du moins cette race, qui supportait mal la paix romaine, se laissa-t-elle rapidement envelopper dans les liens peu gênans de l’Islam, après un essai de résistance aussi destructif que la conquête elle-même. Depuis lors, elle s’est si bien pliée aux mœurs des vainqueurs qu’elle a perdu peu à peu son histoire propre, puis son nom, puis sa langue, qui ne subsiste que dans les montagnes, les îles ou les déserts.

Il y a eu sans doute, pendant cette longue et confuse période, de glorieux épisodes, des conflits dramatiques, et même quelques tentatives pour implanter sur le sol de la Tunisie la civilisation qui brillait à Bagdad et à Cordoue. Il faut renoncer à rendre l’Islam sommairement responsable des désordres qu’il n’a pas pu prévenir. Les historiens arabes ont été les premiers à déplorer les ravages de l’invasion hilalienne ; et si le tableau qu’ils tracent de la période précédente est probablement flatté, si, plus tard, ils s’étendent avec trop de complaisance sur le règne du khalife El-Mostancer, l’adversaire de saint Louis, il serait cependant puéril de nier l’éclat intermittent des dynasties musulmanes. Une forme de civilisation ne dure pas plus de mille ans sans justifier sa durée par des bienfaits. A Kairouan, le bassin des Aglabites et la Grande Mosquée, à Melidia, les vestiges de l’ancien port, un peu partout, les traditions encore vivaces des « Andalous » montrent les traces de cette prospérité relative. D’ailleurs, il s’établit à la longue, entre le sol appauvri et l’habitant plus rare, un nouvel équilibre auquel correspond une certaine somme de bien-être. Dans l’intérieur des villes, à l’ombre des remparts qui les défendaient coutre les tribus pillardes, une vie un peu somnolente, mais douce, s’est épanouie en arabesques délicates, en faïences multicolores, en légers portiques ; et cet art, image fidèle du caractère tunisien, mêle un peu de mollesse italienne à la sobre élégance arabe.

Il serait intéressant de savoir quelles âmes ont vécu et quels événemens se sont déroulés derrière ces vieux murs qui semblent opposer au temps une sorte de résistance passive [4]. On peut dire sans exagération que l’esprit de l’Islam sacrifie la patrie locale à la grande patrie religieuse, abolit les frontières et déracine les hommes. Il est édifiant, sans doute, de voir au XIIIe siècle un simple marabout, comme Ibn-Toumert, séduire par sa piété des populations entières, fonder la dynastie des Almohades, et léguer à son successeur un immense empire, où la Tunisie figure bon gré mal gré. Mais ces dominations s’écroulent aussi rapidement qu’elles s’élèvent. Tout ambitieux, se croyant inspiré, se proclamera mahdi. Nous aussi, nous avons vu surgir et tomber des mahdis. Nous avons pu mesurer la croissance soudaine et la faiblesse de ces agglomérations politiques pareilles aux oueds d’Afrique qui se gonflent en quelques heures et tarissent de même. Il en reste une légende, à moins que nos armes de précision ne la crèvent avant qu’elle ait le temps de se former. Tels furent la plupart de ces empires éphémères entre lesquels oscilla la Tunisie, toujours à la recherche d’un maître, le trouvant quelquefois dans une bourgade algérienne, comme Bougie ou Tlemcen, d’autres fois forcée de prendre les ordres du Caire, de Bagdad ou de Cordoue, puis les recevant, de Madrid ou de Constantinople.

Toutefois, ce qui préoccupe aujourd’hui le politique ou le colon, ce n’est pas le mouvement du drame historique, c’est le résidu que le passé laisse derrière lui. Or, le bilan de ces douze siècles est facile à établir. C’est la population réduite au cinquième de ce qu’elle était du temps des Romains. Ce sont les campagnes abandonnées ou mal cultivées. C’est la brousse épaisse et piquante, le lentisque ou le jujubier aux longues racines, recouvrant les trois quarts du territoire comme la rouille cache les ciselures d’une arme de prix. C’est la population active rejetée sur les côtes par la pression des nomades.

Cependant, de tout ce passé, deux faits surnagent en Tunisie, deux faits d’une extrême importance pour l’avenir de la colonisation.

D’une part, à travers toutes les agitations du pays, la notion d’une autorité centrale a pu être obscurcie, elle n’a jamais été complètement effacée. Tantôt à Kairouan sous les Aglabites, tantôt à Medhia avec les Fatémides, et plus tard à Tunis même à partir des Hafsides, il y a eu un pouvoir qui s’est fait reconnaître sur une grande partie du territoire ; et s’il se servait d’instrumens rudimentaires, si la perception des impôts à l’intérieur se faisait comme au Maroc, les armes à la main, du moins l’ancienne province romaine d’Afrique n’a-t-elle pas subi cette dislocation complète qui devait nous rendre l’Algérie si difficile à conquérir et à gouverner. Sur la côte, des populations paisibles et façonnées à l’obéissance ont accepté de temps immémorial le joug que le hasard leur imposait. Etait-ce un legs de l’antiquité ? Toujours est-il qu’on trouve à toute époque, dans la population sédentaire de la Tunisie, l’idée qu’il peut y avoir un ordre établi et que cet ordre est respectable. Cette tradition, si vague, si déformée qu’elle fût en passant de main en main, subsistait encore à la fin du XVIIe siècle. Elle permit à la dynastie husseinite, actuellement régnante, d’asseoir sur ce terrain mouvant un pouvoir régulier, et d’ébaucher une administration qui, à plusieurs reprises, n’a manqué ni de lumières ni surtout de bonne volonté. Nous avons profité à notre tour de ces heureuses dispositions.

L’autre fait, bien différent, c’est l’adhésion entière, complète et définitive de la population indigène à l’Islam. Toutes ces races si mêlées, produits d’alluvions successives, berbères, arabes, maures, coulouglis, descendans de spahis turcs ou d’esclaves chrétiens, postérité des « vrais croyans » ou des renégats que, pendant deux ou trois siècles, l’Europe a jetés sur cette côte, tous, à l’exception de quelques milliers de juifs, sortis du même tronc biblique, mais entêtés dans leur croyance, tous se sont rangés sous l’étendard du Prophète ; et tandis que l’ancienne population, de foi vacillante, acceptait sans trop de difficulté la religion du vainqueur, les Tunisiens d’aujourd’hui ne connaissent qu’un livre, le Coran, et qu’une véritable patrie, l’Islam. Insensé qui voudrait les en déloger ! Aveugle qui fermerait les yeux aux conséquences ! Pour la manière de penser, de sentir et de croire, ce simple fait met, entre nos protégés et nous, cinq ou six cents ans d’intervalle en bien et en mal ; car, si leur croyance les rend plus réfractaires à nos procédés scientifiques, il faut convenir qu’elle est une merveilleuse école de résignation, de foi simple, d’égalité, de fraternité. Même chez le nomade inculte, cette religion a de la grandeur ; de sorte qu’après avoir maudit les ruines qu’elle a semées autour d’elle, on admire involontairement la philosophie tranquille du pâtre campé sur ces ruines. A cet immuable témoin de tant de révolutions, les disciples de Voltaire ne comprendront jamais rien. Mais il suffit de remonter le cours des âges pour rencontrer dans notre propre histoire, avec plus de rudesse et de virilité, le même mélange d’ignorance et de foi, de ruse et de naïveté. Il n’est pas impossible de trouver le chemin de ces cœurs, et de dégager, des enseignemens élevés du Coran, un idéal de justice commun à toutes les nations. Le succès de notre œuvre dépend en grande partie de notre perspicacité à découvrir et à remuer ces mobiles éternels de l’âme humaine.

La présence de l’Islam à nos côtés, l’inscription du croissant et de l’étoile dans un angle des trois couleurs françaises contient encore un enseignement politique. Puisqu’en effet la population dont nous avons pris la charge est un membre de la grande famille islamique, puisque les membres de cette famille, dont le centre est à La Mecque, restent profondément unis, notre position diffère essentiellement de celle des maîtres antiques qui n’avaient devant eux qu’une poussière de peuples et de croyances. Dès que nous mettons le pied sur le domaine musulman, le bruit de nos pas se répercute à des distances extraordinaires avec une rapidité fabuleuse. De Fez à Constantinople et de Tunis à Tombouctou, des millions d’yeux nous guettent, des millions d’oreilles reçoivent l’écho de notre parole, dans le silence des continens muets.

L’ancienne politique aux horizons courts, la politique d’assimilation et de conquête aurait voulu fermer ces yeux et boucher ces oreilles. Elle considérait l’Islam en bloc et redoutait par-dessus tout la conspiration du silence. Mais aujourd’hui, l’horizon de la politique s’est singulièrement élargi. Au fond du continent noir et tout autour de la Babel asiatique, elle est aux prises avec des problèmes auprès desquels les entreprises brutales des croisés ou les combinaisons savantes de l’ancienne diplomatie n’étaient que des jeux d’enfans. Libre de préjugés, cette politique a renoncé depuis longtemps à l’esprit de croisade ; mieux informée, elle commence à comprendre que l’Islam est une force et que cette force peut servir ou nuire, suivant qu’on l’a pour ou contre soi. Il ne lui déplaît donc pas que ses actes soient observés et commentés, surtout en Tunisie, sur un terrain de prédilection où les consciences ni les intérêts n’ont été violentés ni froissés ; terrain d’entente pacifique, de collaboration féconde entre deux formes de civilisation, qui se sont heurtées longtemps faute de se bien connaître. Ce ne sera pas un médiocre honneur pour la France si elle peut sceller, dans cet angle d’Afrique, l’alliance de l’Islam avec l’esprit moderne.


V

Telle est la première des conquêtes de la troisième République, celle qui décidera peut-être de l’avenir colonial de la France. Partout ailleurs nous avons trouvé, dans la nature ou dans les hommes, des obstacles qui laissent la question indécise. L’expérience algérienne elle-même n’est pas concluante. Elle coûte trop cher, elle pèse d’un poids trop lourd sur la métropole, elle est trop artificielle. C’est de la colonisation à tour de bras. D’ailleurs, en Algérie, la terre à prendre est limitée. La Tunisie ouvre ses portes toutes grandes, et ses belles vallées, si peu peuplées, si mollement ondulées, seront les cheminées d’appel par lesquelles un courant d’air vivifiant passera dans la population française. En sollicitant une émigration modérée, bien loin d’appauvrir le sang français, comme on l’a prétendu, elles le stimuleront au contraire ; car, dans le domaine de l’activité pacifique, les races donnent d’autant plus qu’on leur demande davantage.

Abordant à son tour une terre où tant de peuples se sont montrés créateurs, la France, cette petite-fille de Rome, sera-l-elle inférieure à son illustre aïeule ? Comparons les difficultés et les ressources à deux mille ans d’intervalle.

La France moderne a, sur ses devanciers, la supériorité de l’éducation scientifique. Elle a, sur terre et sur mer, la vapeur et l’électricité. Elle agit, dans l’ordre matériel, avec des vues d’ensemble et des engins puissans. Elle a déployé une activité merveilleuse, porté son effort sur les points essentiels, et réalisé, en quinze ans, plus de grands travaux publics que les anciens ne faisaient en un siècle. Elle calcule mieux ses forces. Elle est plus économe des deniers de l’état. Elle sait dresser un budget et s’y tenir. Elle connaît la puissance du crédit, et, bâtissant pour l’avenir, elle fait contribuer l’avenir aux charges du présent. Ce sont là les leviers du monde moderne.

En revanche, les anciens avaient d’autres avantages : ils avaient le travail des esclaves qui ne coulait presque rien ; celui des populations vaincues, dont ils usaient sans ménagement. Ils ne connaissaient pas la terrible tyrannie du prix de revient, règle de prudence forcée, principe de moindre action, qui, mesurant trop nettement le coût d’une entreprise, aboutit quelquefois à l’immobilité ou se contente d’installations fragiles et provisoires. Les anciens travaillaient à fonds perdu : bon moyen pour accomplir des miracles, dans un pays où les miracles coûtent fort cher. Ces aqueducs énormes, ces barrages ventrus comme des citadelles font sourire un ingénieur de l’Ecole polytechnique. Il les abandonne à l’admiration des badauds. Tranquillement assis au pied des ruines, tirant son carnet de sa poche, il fait sa petite équation : étant donné X la valeur de l’eau à recevoir et Z le prix du travail accompli, X n’est pas égal à Z. Conclusion : effort disproportionné. C’est vrai, mais, en attendant, le barrage ne se fait pas et l’eau s’en va à la mer. De l’effort disproportionné, il restait quelque chose ; et de votre calcul, il ne reste qu’un chiffon de papier.

Le parallèle est encore plus frappant si l’on passe de l’état aux particuliers.

Le colon romain n’avait pas les immenses débouchés modernes, la connaissance des marchés lointains, les communications rapides et faciles, les opérations financières à grande envergure. Son horizon commercial ne s’étendait pas beaucoup plus loin que le port d’Ostie. Un retour à la mère patrie lui semblait un voyage au long cours. En revanche, il était plus sédentaire, et, ne pouvant aller chercher Rome chez elle, il la transportait chez lui. Il ornait sa villa, et s’y plaisait. Ses mosaïques un peu grossières témoignent d’un effort touchant pour implanter ses pénates sur le sol d’Afrique. Là, se disait-il, est mon champ et ma vigne ; là je vivrai, je tâcherai d’être heureux. Moins renseigné sur la valeur des capitaux, il employait les siens en dépenses qui nous paraissent improductives, mais qui sont la sagesse même, s’il est vrai qu’il est bon de tremper son pain quotidien dans un peu d’illusion. Ce sage aurait dit à nos colons pressés, fiévreux, déjà américanisés : faut-il, pour vivre, perdre la joie de vivre,

Propter vitam vivendi perdere causas ?

Malheureusement, il faut être de son temps. Nous ne connaissons plus d’autres sirènes que celle du paquebot, et cette voix désagréable, mais persuasive, nous rappelle trois ou quatre fois par semaine que la métropole est à trente heures de mer. Le télégraphe nous transmet brutalement la mercuriale de Marseille et déprécie sans ménagement le prix de nos sueurs. Le bon Mercure, messager des dieux et du commerce, y mettait jadis plus de façons, malgré ses ailes aux pieds. La prévoyance implacable, cette vertu de vieillard, est enseignée aux jeunes gens dans nos écoles de commerce. Elle suit partout le colon comme un ver rongeur qui lui gâte son fruit. Il vit sous les lois d’airain de l’économie politique, sous l’aiguillon continuel du doit et avoir. Quatre murs et un toit pour son logement, le moins de jardin possible, parce que cela coûte cher : voilà ses débuts. Il est vrai que cette prévoyance le servira plus tard, en ménageant ses capitaux. Ce qu’il a fait en quinze ans est déjà merveilleux. Cinquante ans après la prise de Carthage, Rome, certainement, n’avait rien de pareil à montrer. Souhaitons seulement que cet homme actif s’attache à son coin de terre et qu’il apprenne de ses devanciers l’art d’être bien chez soi. Puissent ses descendans, enrichis par ses veilles, prendre des bains dans des bassins de marbre, et se promener pieds nus, l’été, sur des pavés de mosaïque !

Ainsi, dans l’ordre matériel, les avantages des deux civilisations se balancent à peu près, et l’on peut dire que, si l’une était plus stable, l’autre est infiniment plus exacte, plus sûre d’elle-même et plus rapide.

Dans Tordre moral, les Romains avaient le bonheur d’être peu encombrés de préjugés religieux, au moment où ils tirent cette conquête ; ou plutôt ils avaient une religion complaisante qu’on pouvait tailler et retailler à volonté. On fabriquait des dieux sur mesure et selon le goût des vaincus. Nous n’avons pas cet avantage : si nous sommes en général des gens de peu de foi, nous avons gardé, à l’égard des religions différentes, tous les préjugés des croyances que nous n’avons plus ; et c’est un spectacle assez curieux de voir certains radicaux, qui ne craignent ni Dieu ni diable, se montrer plus intolérans à l’égard des indigènes que le tribunal de l’inquisition. La tradition chrétienne bien comprise nous servirait mieux que la philosophie d’estaminet, car nous avons devant nous des croyans pour lesquels un peuple sans Dieu est une énigme incompréhensible. Du reste, la religion chrétienne a ses racines comme l’Islam dans le sein d’Abraham, et cette communauté d’origine devrait être une cause de rapprochement.

D’autre part, nous apportons dans nos relations quotidiennes avec les vaincus plus de justice et d’humanité, nous soulevons certainement moins de haine que les durs triomphateurs romains. Notre administration est plus probe, plus consciente de sa responsabilité, moins exposée à de coûteux tâtonnemens. Enfin, si l’Islam présente un obstacle invincible à toute tentative d’assimilation, il se prête à des alliances dont la portée dépasse de beaucoup les frontières de la Tunisie ; en sorte que l’œuvre est plus difficile, mais plus intéressante et d’un dessein plus relevé. Là encore on peut dire qu’entre les anciens et nous, les avantages et les inconvéniens se compensent à peu près. La rapidité et la précision font pencher la balance en notre faveur : le temps seul montrera si nous y joignons la persévérance.

Mais, quelque différente que soit la tâche, nous n’en sommes pas moins les héritiers directs des Romains ; et, neuf fois sur dix, nous n’avons qu’à les suivre à la trace, trop heureux si nous faisons seulement aussi bien qu’eux, seulement un peu plus vite : sept siècles, ce serait vraiment long, dans l’âge de la vapeur ; et puis il faut bien que l’expérience acquise serve à quelque chose.

Nous avons déjà emprunté aux anciens la pratique du protectorat. Pour l’organisation des forces militaires, pour la vie municipale, pour le choix des sites et des emplacemens, pour les plantations, surtout pour le régime des eaux, ils ont encore beaucoup à nous apprendre.

Ils trouveront à qui parler. Les « Roumis » d’aujourd’hui continuent les Romains d’autrefois ; et l’instinct des tribus ne se trompe pas en nous désignant ici par le nom des chefs de la grande famille latine. Nous-mêmes, en suivant ces routes foulées jadis par les légions romaines, nous sommes tentés de nous découvrir devant les monumens de leurs travaux et de leur gloire ; et la nation française qui a fondu tant de races diverses dans le moule du génie latin prend une conscience plus claire de ses destinées à l’aspect de ces ruines robustes qui satisfont son éternel besoin d’ordre, de force et de clarté.

Par une singulière fortune, sur le sol d’Afrique, rien ne s’interpose entre nous et ce passé qui semble d’hier, que l’on touche du doigt. Voici, par exemple, les restes de Suffetula, ses trois temples accolés, son arc de triomphe, son aqueduc, ses rues encore visibles ; amas de pierres augustes dorées par le soleil, dernier tombeau de la civilisation romaine. Ce fut là qu’en 647, fut vaincu et tué le patrice Grégoire, et ce jour mémorable marque la fin du règne de l’esprit latin sur la terre d’Afrique. Telles la tourmente arabe a laissé ces ruines, telles elles sont encore, à peine désagrégées par l’action lente des pluies et par les dégâts de quelques tribus voisines. Le silence s’est fait autour d’elles comme il s’est fait dans l’histoire. Mais lorsque, tout récemment, le résident général de France est venu camper sur ce débris, on peut dire que la chaîne des temps a été renouée. Pour la première fois depuis Grégoire, l’arc de triomphe découronné a vu passer un fonctionnaire dont la langue rappelait l’inscription brisée de son attique ; et quand un feu de joie allumé par les indigènes fit tout à coup resplendir dans une lueur d’incendie le fronton des temples, l’ombre du patrice dut tressaillir : ces nomades, fils dégénérés des grands démolisseurs d’autrefois, venaient, sans le savoir, de célébrer la revanche de Rome.


  1. G. Hanotaux, le Partage de l’Afrique.
  2. Paul Gauckler, Notice archéologique sur la Tunisie, histoire et description, t. Ier ; Berger-Levrault, 1896.
  3. P. Gauckler, Notice archéologique, ibid.
  4. On trouvera un excellent résumé de ces événemens dans le précis de M. Loth, "professeur au lycée de Tunis, sur l’Histoire de la Tunisie ; A. Colin, éditeur.