Nos grands Chefs - Le Maréchal Joffre

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Nos grands chefs – Le maréchal Joffre
Lieutenant-Colonel Fabry

Revue des Deux Mondes tome 59, 1920


Nos grands chefs – Le maréchal Joffre


La France a rencontré de 1914 à 1918 les chefs qu’elle méritait. L’Histoire reconnaîtra que, ne voulant pas la guerre, elle l’a soutenue avec un courage, un esprit de sacrifice, et une aptitude militaire dignes de son passé. « Nation armée, » elle a trouvé, dans le corps de ses officiers, une élite capable de l’encadrer et de la diriger. Dans le haut commandement, des hommes d’un mérite exceptionnel apparurent et formèrent une phalange que l’on a pu comparer à celle des généraux du règne de Louis XIV et de la Révolution. Enfin, au premier rang, les commandants en chef eurent la foi, la valeur et la capacité qui assurent la victoire.

Tous ceux qui ont réfléchi aux choses de la guerre savent que, tant vaut la nation, tant vaut l’armée, et tant vaut l’armée, tant vaut le commandement. Ce sont les mérites et les aptitudes de la masse qui se traduisent finalement dans les qualités du chef. On l’a dit, le génie du généralissime n’est que l’expression du degré de civilisation d’un peuple. Il faut, en effet, chez ceux qui obéissent, de grandes vertus pour que ces mêmes vertus soient désirées et acceptées chez ceux qui commandent.

La longue discipline morale que la France s’imposa à elle-même pendant les années qui suivirent la guerre de 1870 s’affirma notamment dans la formation des cadres militaires. Durant cette période, l’armée se mit au travail. Dans ses éléments permanents et supérieurs, elle fut sérieuse, modeste, appliquée. Elle refit son éducation et son instruction techniques ; elle remonta aux principes et aux sources, s’instruisit aux grands exemples, apprit à connaître les méthodes des généraux illustres, étudia avec une ardeur passionnée celles du « dieu de la guerre, » Napoléon. Les bonnes habitudes de l’esprit, la réflexion, la gravité, l’exactitude mirent du plomb, si j’ose dire, dans les qualités naturelles de la race, l’entrain, la vivacité, l’imagination, de telle sorte que la capacité militaire, soit intellectuelle, soit morale, s’était développée en même temps que la volonté de soutenir énergiquement la guerre, si elle venait à éclater. Dès le 1er août 1914 il sauta aux yeux que la France ne se laisserait pas faire et qu’elle irait jusqu’au bout.

On pouvait se demander, cependant, si cette nation et cette armée trouveraient l’homme capable de les conduire à la victoire. Il était facile de prévoir qu’on allait être en présence d’un système de guerre entièrement nouveau. Les effectifs s’élèveraient, dès le jour même de la mobilisation, à des chiffres qu’aucune armée n’avait jamais atteints ; le front présenterait une extension inouïe ; la complexité de la lutte, sur terre et sur mer, se compliquerait encore par le nombre des puissances engagées de part et d’autre ; les transformations résultant des inventions nouvelles, chemins de fer, télégraphes, téléphones, automobiles, avions, imposeraient des méthodes que personne n’avait pu déterminer sûrement ; les répercussions de la guerre sur la vie civile des peuples allaient causer une surtension nerveuse et une sensibilité extraordinaire de toutes les fibres du corps social. Ni Frédéric II, ni Napoléon, ni Moltke n’avaient vu se poser devant eux de tels problèmes.

D’avance on savait que, pas une seule fois, le général en chef ne commanderait lui-même une bataille sur le terrain, que pas une fois il n’aurait son armée dans la main ou même dans celle de ses lieutenants immédiats, que, pas une fois, on ne le verrait à cheval, sur une colline, la lorgnette aux yeux, dirigeant on personne une manœuvre ; on savait qu’il n’agirait ni par sa présence, ni par sa voix, ni par son geste, que son armée l’ignorerait, qu’entre lui et elle ne courrait pas ce fluide qu’on était habitué à considérer comme un agent de victoire ; on savait que le chef vivrait loin des champs de bataille, abstraction combinant des abstractions, X travaillant sur des X, et que son quartier général serait le point géométrique vers lequel se concentreraient toutes les données de la prodigieuse équation.

Quel serait donc l’homme qui répondrait à ces nécessités nouvelles, l’homme capable d’assumer un rôle aussi extraordinaire ?

Antérieurement, le chef de guerre était désigné soit par le Roi dans une monarchie, soit par le gouvernement dans une République, d’après des procédures diverses qui n’étaient plus guère applicables. L’Empereur ou le Roi, lui-même chef des armées, choisissait ses lieutenants d’après leur naissance, leur réputation, leurs services ou simplement selon la faveur de la coterie dominante ; la République avait généralement plus d’égard à l’ancienneté et aux services ; mais elle n’était à l’abri ni de la gérontocratie, ni du népotisme, ni surtout des influences résultant de l’alternative des partis. Dans la guerre de 1914, on devait voir l’empire d’Allemagne, parangon tant vanté du système dynastique, confier à des princes, et uniquement en raison de leur naissance, plusieurs des hauts commandements ; on devait voir des démocraties écarter certaines aptitudes reconnues pour ne pas contredire au verdict du corps électoral. Tant le problème est difficile !

Napoléon, quand il eut pris, en qualité de Premier Consul, la haute main sur le choix des généraux, se trouva en présence de la fournée de 1793. Il faut voir comment il la sabre dans ses fameuses « apostilles. » La formule est presque toujours la même pour ceux qu’il écarte : « N’a pas fait la guerre. » Car, à ses yeux, la guerre « est la meilleure école du commandement. » Dans l’apostille du 4 nivôse an VIII (4 janvier 1800), il écrit : « Le ministre de la guerre fera connaître au général N. que mon intention invariable étant de n’employer aucun officier qui n’ait servi activement pendant la guerre de la liberté, je pense, etc.. » Mais, quand il se prononçait ainsi, c’est-à-dire en 1800, la France était en guerre depuis huit ans ; l’armée avait déjà eu le temps d’accomplir, sur elle-même, une formidable sélection. On sait du reste parmi quelles difficultés le haut commandement s’était recruté, une fois les hommes de l’ancien régime disparus. Une incohérente partialité politique avait trop souvent présidé aux choix et il avait fallu chercher dans tous les grades, et jusqu’aux plus bas, pour en tirer les capacités qui finirent par s’imposer.

Bonaparte se connaissait en hommes : ses choix sont marqués à l’empreinte du génie. Mais comment procéder en temps normal, quand la paix dure depuis cinquante ans et que l’on se trouve jeté, sans une minute de répit, dans une étreinte immense et forcenée d’où va dépendre une longue suite d’événements ?

« Ceux qui ont fait la guerre, » disait Bonaparte. Mais, l’on savait aussi, après l’épreuve de 1870, qu’un certain passé militaire ne suffit pas, que des connaissances infiniment complexes sont indispensables pour manier de telles masses d’hommes et pour s’attaquer aux conditions nouvelles des grandes luîtes nationales. Avec l’expérience il faut la science : sans parler des qualités nécessaires dans tous les temps à tous les hommes d’action, le sang-froid, le jugement, la persévérance, l’imagination.

Or, il y avait en France, à la veille de la guerre, deux catégories d’officiers, nous ne disons pas deux écoles, dans les hauts grades : d’abord celle des officiers coloniaux ; ils avaient « fait la guerre, » ne fût-ce que la petite guerre ; ils avaient assumé des responsabilités, ils avaient commandé, ils avaient manié les hommes et vu couler le sang humain. L’autre catégorie était celle des officiers qui, ayant passé par les hautes études militaires, avaient travaillé, réfléchi, étudié, comparé ; ils avaient « entraîné leurs réflexes » aux diverses combinaisons et éventualités de l’art militaire et de la « grande guerre ; » mais les circonstances ne leur avaient pas permis, à proprement parler, de « faire la guerre. »

Souvent, il est vrai, les deux catégories n’en faisaient qu’une. Nombre d’officiers de valeur appartenaient à la fois à l’une et à l’autre ; il restait même quelques officiers déjà âgés dont la jeunesse avait servi en 1870 : une expérience amère leur en était restée.

Comment, dans cet amalgame, serait choisi l’homme qualifié pour exercer le haut commandement ?

Nous n’avons pas à rappeler par quelle loi s’opérait traditionnellement la sélection dans les rangs de l’armée française. Tout le monde connaît le système d’avancement au choix et à l’ancienneté, qui remontait, en somme, à la grande réforme de Gouvion Saint-Cyr. Ce système a été critiqué, et non sans motifs. La manière dont il fut appliqué à certains moments parait peut-être plus blâmable encore que son principe ; il n’a pas échappé à certaines tares, — aussi fréquentes dans les monarchies que dans les démocraties, — l’intrigue de la petite chapelle, l’abus de la faveur et des recommandations. Encore convient-il de reconnaître que, dans ses grandes lignes, il présentait cet avantage de laisser à l’armée le soin de procéder elle-même à un travail de sélection préparatoire par une sorte de cooptation, les chefs d’hier désignant les chefs de demain. L’esprit de corps présente, en somme, de réels avantages : il a le sens de la durée, celui de la responsabilité, du devoir et de l’honneur.

C’était donc par un fonctionnement normal et naturel d’institutions anciennement établies, dans un milieu préparé par la double capacité de la science et de l’expérience, sur des listes où se présentaient un nombre vraiment considérable de qualités, de titres acquis, d’aptitudes diverses, que devait s’opérer ce choix décisif, celui du général en chef. Il fallait, autant que possible, un homme de science, un homme ayant fait la guerre, un homme désigné par ses services antérieurs, et pourtant encore jeune, un homme ayant assumé déjà de hautes responsabilités, qui inspirât confiance au régime, qui fût accepté de ses pairs, un homme tel que la nation et l’armée l’adoptassent d’emblée, et, pour tout dire en un mot, qui fût en quelque sorte l’image de son temps. En plus, le futur général en chef, cet homme de guerre, devait être un homme. Car, que toutes les qualités du monde s’y rencontrent, si l’homme n’y est pas, le chef n’y sera pas.

Le jeu des institutions militaires porta au commandement le chef d’Etat-major général de l’armée, le général Joffre.

Le général Joffre, ancien élève de l’Ecole polytechnique, appartenant à l’arme du génie, ayant vu la guerre de 1870, colonial, administrateur, haut fonctionnaire du ministère de la Guerre, désigné par le système de sélection militaire dont nous avons rappelé le mécanisme, était, sans que cela pût faire le moindre doute, un homme de science, d’expérience et de réflexion : désigné à la fois par ses mérites et par ses fonctions, il était, dès le début, dans une situation telle que nul ne pouvait lui refuser l’obéissance. Rien qu’en saisissant le commandement, il revêtait l’autorité.

Mais trouverait-on, en lui, l’étoffe d’un homme de guerre, digne du commandement ? Serait-il égal aux difficultés de la tâche la plus extraordinaire qu’un être humain eût jamais assumée ? Avait-il les épaules assez fortes pour porter un tel fardeau ? Voilà les questions qui étaient sur toutes les lèvres quand parurent au Journal officiel, les quelques lignes brèves nommant le général Joffre. Cette mesure souveraine n’était que la mise à exécution des décrets sur l’organisation du haut commandement et de l’état-major de l’armée. La loi désignait le chef.
PSYCHOLOGIE DU MARÉCHAL JOFFRE

Clausewitz, énumérant les diverses natures d’hommes capables d’aspirer au commandement, met au premier rang : « les hommes aux passions énergiques, profondes et cachées, qui n’obéissent qu’aux fortes incitations et ne se mettent en mouvement que lentement et progressivement, mais dont les sentiments ont autant de puissance que de durée. » Les qualités viriles nécessaires pour le haut commandement sont, d’après lui, la force d’âme et le caractère ; et il ajoute, en deux mots d’une grande simplicité et profondeur : « Un caractère fort est celui qui, même dans les émotions les plus violentes, ne sort pas de son équilibre. »

N’est-il pas permis de dire que Clausewitz décrit d’avance la catégorie d’esprits à laquelle appartient le maréchal Joffre ?

La France trouvait du premier coup, et par la voie d’une sélection normale, le premier de ses grands chefs de guerre, un homme d’équilibre, un caractère.

Pénétrons dans l’analyse psychologique de l’homme à qui la France confiait ses destinées et qui s’est révélé à l’épreuve. Les qualités dominantes du maréchal Joffre sont justement : l’équilibre, la fermeté du caractère, la maîtrise des sentiments et le goût des responsabilités.

En ce qui concerne l’équilibre tout particulièrement, on peut dire que cette vertu morale, trop méconnue, est chez lui naturelle, instinctive. Par elle, il s’est toujours écarté de prime saut des solutions hâtives, des projets séduisants peut-être pour l’imagination, mais sans contact direct avec les faits. De la vient aussi ce sang-froid, cette force d’âme avec lesquels il accepte la responsabilité ; il ne la veut pas seulement ; il la réclame, il l’exige.

Intéressé uniquement par des solutions réalisables au premier examen, Joffre ne se hâte pas, ne s’exagère rien. Cherchant les solutions par la voie de la raison, il est lent à les mûrir. Mais, quand il les a adoptées, il se montre tenace dans leur exécution.

Pour l’exercice de cette attention profonde et en quelque porte recueillie, la solitude lui plait. Il y trouve cette satisfaction de plein équilibre qui est chez lui un besoin. Il ne se livre qu’en tête à tête. Un entourage nombreux gêne le procédé habituel de son travail, de sa pensée. Les improvisations brillantes, les développements abondants, les plaisanteries faciles le déconcertent. Un auditoire l’intimide ; plusieurs contradicteurs le réduisent au silence. Ce n’est pas sa manière, et il a l’impression de perdre son temps.

Ce qu’il préfère, c’est travailler en confidence avec les hommes sur lesquels il a jeté son choix. Alors il s’abandonne, et on découvre, sous une simplicité affable, ses dons naturels et, avant tout, une sûreté de jugement parfaite et une finesse très éveillée. Il parle peu, détestant se payer de mots, et embarrassé lui-même par les longues phrases ; mais s’il veut témoigner sa satisfaction ou sa sympathie, les mots les plus charmants viennent sur ses lèvres ; car il est sensible et bon. Dans cet homme solide et fort, qui ne prend véritablement sa physionomie naturelle que quand il est en face du devoir et de la responsabilité, tout respire la stabilité morale et la robuste sérénité de l’âme. Il n’est pas étonnant que de telles qualités lui aient attiré non seulement l’estime, mais l’affection de tous ceux qui l’ont connu. On lui a toujours obéi sans réticence, non seulement parce qu’il sait exprimer fortement sa volonté, mais surtout parce qu’il donne l’impression qu’elle est bien sa volonté, et que ses décisions ne lui sont soufflées par personne.

Quand l’intérêt général est en jeu, ses subordonnés et ses amis les plus immédiats lui ont toujours vu prendre, sans s’inquiéter des intérêts particuliers, les résolutions les plus fermes ; et jamais par la suite il n’a récriminé contre leurs conséquences, quelles qu’elles aient pu être.

Cette grande force de caractère que tempèrent une bonté et une simplicité évidentes, a fait que toujours grands et petits l’ont abordé avec respect, mais sans embarras. Populations soldats, enfants aiment en lui l’homme en qui apparaissent de prime abord le sérieux, la bonne foi et l’autorité du commandement.

La part de travail propre du maréchal Joffre consiste à réfléchir et à décider. Il écrit peu ; mais il sait écouter. Il écoute lire inlassablement, avec une attention déconcertante. Si un travail lui est présenté, il le demande écrit, ou il se le fait lire ou il le lit lui-même ; après quoi, il le rumine, le digère. Toujours avant de se décider, il suspend son jugement. Retiré dans un coin, il ferme les yeux, s’absorbe, paraît dormir et mûrit sa décision. Parfois, il prie qu’on retouche, qu’on recommence, et surtout qu’on élague, qu’on s’en tienne aux données essentielles, aux conclusions pratiques. Il veut du raisonnable, du facilement compréhensible, exposé dans des phrases courtes et en termes clairs. Il exige une ponctuation bien ordonnée. Ainsi s’affirme, dans tous les actes de sa vie, cette qualité de pondération qui est le trait caractéristique de sa nature, par-là véritablement supérieure et rare.

Cette qualité, il la communique à son entourage ; il sait admirablement faire travailler. Il ne parait exercer sur la recherche et le développement de l’idée, sur l’agencement de la forme aucune action directe, n’intervenant, semble-t-il, que lorsqu’il est sollicité de le faire. Cependant, il imprime fortement à tous et à tout sa marque : le sens pratique.

Confiant dans son bon sens naturel, il aime à s’entourer de jeunes esprits, audacieux et volontaires, et c’est sans doute le secret le plus précieux de sa méthode de travail. Il écoute moins patiemment les gens âgés. Il emprunte à tous, mais plus volontiers aux jeunes. Une fois la décision prise, d’où qu’elle vienne, comme nous l’avons dit, il la fait sienne. Dès lors, elle lui appartient, il la garde, jalousement, égoïste me nt ; le fruit de la collaboration de plusieurs est devenu son œuvre a lui : c’est lui qui va la traduire en acte.

Ainsi jugeant admirablement les hommes, sachant les intéresser à leur travail, les écoutant attentivement, les tenant sous une discipline calme et sans à-coups, il a su, chef véritable, créer autour de lui ces États-majors et, en particulier, ce grand quartier général dont l’histoire dira qu’il fut un des plus merveilleux instruments qu’un général ait jamais eu à sa disposition.

Quand il fut question d’appeler le maréchal Joffre à l’Académie française, il s’excusa trop modestement que les titres lui manquassent. Pourtant, il fit observer avec sa bonne foi ordinaire qu’il en avait un : c’était d’avoir contribué à former cette élite intellectuelle de nos États-majors d’armées, qui a sauvé la France.
LA PRÉPARATION DE LA GUERRE

Ces rares qualités naturelles, développées par une vie de conscience et de travail à tous les degrés d’une belle carrière, préparaient Joffre au rôle du général en chef. Dans l’ordre politique, tel ou tel bon ministre n’est pas apte à devenir un président du Conseil, parce qu’il n’est pas, à proprement parler, un homme d’État : de même, dans l’ordre des choses militaires, tout général n’a pas l’aptitude du haut commandement.

Le général en chef digne de ce nom doit être, d’abord, un grand citoyen : car il est le juge suprême qui met sans cesse en balance les intérêts nationaux les plus nombreux et les plus variés, et dont le jugement assure l’équilibre de l’ensemble.

Le généralissime fait, sans cesse, œuvre de gouvernement ; il doit connaître toutes les ressources du pays, distinguer et rechercher les diverses manifestations de l’énergie nationale, les orienter et les concentrer de façon à porter au maximum la force physique et morale qui, à l’heure du danger, est l’expression suprême de la valeur d’un peuple.

Jomini a écrit un chapitre admirable sur ce qu’il appelle « la politique de la guerre. » Ce point de vue résume tout. Le général en chef d’un peuple sous les armes doit le représenter pleinement. Dans une coalition, il devient l’organe de ce peuple, le rouage indispensable, la personnalité dont l’avis doit entraîner la conviction. Encore une fois, aux périodes critiques, il résume en lui la nation à laquelle il appartient.


Avant la guerre, Joffre savait que, si la charge du commandement en chef lui incombait, son autorité s’exercerait sur un front qui s’étendrait des Vosges à la Belgique ; que, sur ce front, s’échelonneraient cinq armées et, en arrière, des troupes de réserve ; que l’effectif total dépasserait 4 millions d’hommes et s’accroîtrait sans cesse. C’est sur ces données générales qu’il fallait travailler, sans qu’aucun essai ou manœuvre préparatoire pût seconder l’étude et la réflexion.

C’est comme chef d’Etat-major général que Joffre s’est préparé au commandement. Remplissant ses fonctions avec scrupule, il étudiait l’armée et en scrutait tous les rouages. Il s’efforçait de donner plus de cohésion et plus de force à cet instrument déjà si puissant, en faisant voter la loi de trois ans qui lui assurait, pour le premier choc, le concours de troupes actives plus nombreuses et mieux entraînées ; et, parallèlement, il poursuivait le perfectionnement et l’utilisation la plus complète possible des unités de réserve. On a dit et on répète encore que le rôle des unités de réserve n’avait pas été envisagé dans la préparation militaire française. Légende absurde. Il existe, à l’Etat-major de l’armée, de nombreux mémoires établis pour la préparation du plan 17. Dans les diverses hypothèses envisagées, il était admis comme une donnée positive que l’Allemagne nous opposerait, dès le début de la guerre, au moins 14 ou 15 corps de réserve. En fait, c’est 15-corps et demi de réserve qui furent mis en ligne par l’Allemagne à la bataille des Frontières. Or, les efforts poursuivis pendant les dernières années qui précédèrent la guerre nous ont permis de mettre en ligne, à ce même moment, plus de 20 divisions de réserve indépendantes, et une vingtaine de brigades de réserve rattachées aux corps d’armée actifs.

Donc, et contrairement à ce que l’on pense généralement, l’effort d’utilisation des réserves reste à peu près comparable des deux côtés. Numériquement, et proportionnellement au chiffre de la population, celui de la France fut certainement plus grand.

Ce qui différa, c’est l’emploi qui fut fait au début, de part et d’autre, des forces en question. Les corps de réserve allemands furent employés comme corps actifs, tandis que chez nous, un certain nombre de brigades seulement furent incorporées dans les corps actifs ; les autres divisions de réserve, considérées comme indépendantes, étaient primitivement destinées à demeurer en seconde ligne ou à recevoir des missions défensives.

II est facile de discerner la raison de ces différences dans l’utilisation des réserves. En Allemagne, l’abondance des ressources du recrutement permettait d’affecter aux corps de réserve envoyés sur le front des hommes des classes les plus jeunes pour lesquels un encadrement extrêmement solide avait été prévu ; tandis, qu’une fois nos réservistes des jeunes classes affectés aux corps actifs pour les compléter, nous devions former ensuite nos divisions de réserve avec des hommes sensiblement plus âgés, moins bien entraînés, ayant perdu depuis plus longtemps le contact avec le régiment. D’où la différence dans l’utilisation en Allemagne et en France des unités de réserve de traitement. Pour préciser, la France mit en ligne, dès les premiers jours de la guerre, des hommes de trente-deux ans, tandis que l’Allemagne n’envoyait sur le front, au même moment, que des réservistes ne dépassant pas l’âge de vingt-huit ans. De toutes façons, on ne peut nier que le général en chef ne se soit appliqué à former avec ses troupes de réserve des unités bien commandées, et qui ne tardèrent pas, dès qu’elles eurent acquis de la cohésion, à montrer les mêmes solides qualités que les troupes de l’armée active.

Le général Joffre chercha encore à augmenter la solidité de l’ensemble en donnant aux troupes l’armement le meilleur. Ses efforts personnels pour faire adopter et réaliser un programme d’artillerie lourde sont consignés dans les registres des délibérations du conseil supérieur de la guerre.


* * *

On pourrait s’étendre sur les profondes modifications apportées sous l’impulsion et le contrôle du général Joffre au plan de concentration. Les progrès accomplis dans les temps qui précédèrent immédiatement la guerre furent tels qu’ils surprirent complètement l’ennemi et nous donnèrent l’avantage de l’initiative. Les Allemands se sont beaucoup vantés du bon fonctionnement de leurs transports par voies ferrées : or, nous les avons dépassés comme rapidité et comme ponctualité. Si nous avons pu, au début, couvrir à la fois le front des Vosges, le front de Lorraine et le front de Belgique, c’est à cette excellente préparation des transports que nous le devons. On devait s’apercevoir, au cours de la guerre, à quel point il importait que le généralissime eût des connaissances et une expérience personnelle et technique de tout ce qui concernait les chemins de fer.

L’Etat-major de l’armée, sous l’impulsion de l’ancien directeur des services de l’arrière, réussit à gagner un jour et demi sur les plans de concentration précédemment établis ; et c’était un résultat considérable, étant donné l’esprit d’offensive qui animait les deux adversaires.

Avec une couverture plus solidement établie à la suite de la loi de trois ans, et un plan de concentration rapidement exécuté, le généralissime du temps de guerre devait avoir en mains les moyens de prendre l’initiative contre les armées allemandes, dont les projets grandioses n’étaient ignorés de personne. Hanté déjà de cette idée (qui ne devait plus l’abandonner) de l’absolue nécessité de maintenir en équilibre des armées occupant nécessairement un si vaste front, le général Joffre pressentait l’utilité capitale d’une organisation complète de leurs nerfs moteurs, c’est-à-dire le commandement et les États-majors. Pendant les dernières années qui ont précédé la guerre, il ne s’est pas passé de mois, et presque de jours, sans que son attention personnelle se soit portée sur le fonctionnement de ces rouages exigeant une préparation si minutieuse et si délicate.

Il savait bien qu’il lui serait impossible d’intervenir dans les détails, que si la guerre éclatait, l’instrument, aussi parfait qu’on le supposât, échapperait à son contrôle, et que l’action personnelle du général en chef ne pourrait s’exercer que s’il avait en mains des organes de transmission et de direction excellents.

Et c’est pourquoi il s’employa, dès avant la guerre, à grouper autour de lui des officiers remarquables tant par leurs connaissances professionnelles que par la sûreté de leur jugement et la fermeté de leur caractère. Ce personnel, il voulait le connaître individuellement. Des voyages d’année, des travaux sur la carte le mirent en contact fréquent et presque permanent avec les généraux et les officiers de mérite, et quand la mobilisation porta, aux frontières de la France, toutes les forces militaires du pays, le général Joffre avait acquis la connaissance particulière des hommes qui devaient être partout ses auxiliaires immédiats, et qu’il avait en quelque sorte imprégnés de ses méthodes. Il leur faisait confiance comme ils lui faisaient confiance.

C’est dans cette collaboration intime que résidait (l’événement l’a bien prouvé) la force même de l’armée en temps de guerre. Joffre l’a dit dans son discours de réception à l’Académie, quand il célébrait ces États-majors qui demeurèrent dans la tempête « fermes comme des rocs, » qui ranimèrent les courages, soutinrent les volontés et qui surent garder, avec une parfaite lucidité d’esprit, un entrain, un optimisme, une fermeté et une continuité de vues dignes de la cause qu’ils servaient.

Si le général Joffre avait eu plus de temps, il eût sans doute procédé, dans le haut commandement, à certaines éliminations et sélections qui s’imposèrent dès les premiers jours de la guerre. On n’a pas perdu le souvenir de la tranquille fermeté et du courage « civique » (il en fallait beaucoup à ce moment) avec lequel le général Joffre, à la suite des manœuvres du Midi, en 1913, prit la responsabilité de remplacer, dans le commandement des corps d’année et des divisions, certains généraux particulièrement bien en cour. L’opinion fut surprise, mais conquise par l’esprit de décision de ce général, dont la sincérité républicaine ne faisait aucun doute, et qui n’hésitait pas, dans l’intérêt supérieur de la France, à frapper des généraux en faveur.

Dans l’armée, où l’on aime les hommes qui ont le goût des responsabilités, cet acte de vigueur rendit le général Joffre très populaire. On comprit qu’il s’inspirait uniquement du bien supérieur du pays : et l’on ne fut pas étonné quand, après l’entrée en campagne, et après nos premiers revers, le gémirai en chef mit, avec une vigueur étonnante, la main à une refonte complète du commandement.


JOFFRE GÉNÉRAL EN CHEF

Ainsi, dans ces actes préliminaires, le général Joffre présentait, aux regards attentifs, un ensemble de qualités remarquables. On devinait en lui le bon citoyen et l’homme de haute volonté et de solide jugement. Ces aptitudes et ces dons, ce travail assidu révélaient, à n’en pas douter, pour ceux qui l’approchaient, certaines qualités essentielles du général en chef.

Ayant assumé d’avance les responsabilités d’une si lourde charge, il en avait envisagé tous les devoirs et il se préparait à les remplir avec cette conscience appliquée et, surtout, avec ce haut sentiment de dévouement au pays qu’il avait puisé dans le spectacle de nos revers de 1870. Ce qu’il voulait, c’était remettre la France à l’honneur. Il faut entendre cet homme qui parle peu parler de la France. Il le fait avec un tel accent qu’il est impossible de ne pas être ému de son émotion.

La faculté éminente de Joffre, c’est-à-dire le sens de l’équilibre, il va donc la mettre en œuvre dès qu’il sera appelé au commandement en chef des armées françaises sur le front occidental. Sa pensée dominante est de ne pas permettre que, par la faute d’une partie, la stabilité de la masse soit compromise. Résolu, dès le début, à employer toutes ses ressources simultanément, de façon à ne négliger aucune 4© ses chances, il se refusera constamment à livrer bataille, s’il n’a pas le sentiment que l’ensemble est en état de donner en même temps et à plein collier, s’il n’est pas persuadé que, sur tout le front, chaque commandant d’armée est à sa place, en bonne disposition matérielle et morale.

Qu’on relise ses instructions, on y reconnaîtra la préoccupation constante de faire régner, d’un bout à l’autre du front, une seule et même volonté, de faire comprendre à chacun quels sont ses devoirs envers ses voisins, et de maintenir chaque effort particulier en étroite solidarité avec l’action générale.

Il l’a dit lui-même dans le mémoire qu’il a adressé à la commission d’enquête sur les événements de guerre relativement au territoire de Briey :


Pour juger des causes qui ont amené le commandement à prendre telle ou telle décision, il importe essentiellement de considérer l’ensemble des opérations, de voir la place que prend, dans ce cadre général, le fait que l’on veut étudier et de se rendre compte des répercussions qu’ont eu ou qu’auront sur lui les événements qui se sont passés ou se passent ailleurs. C’est une erreur commune à bien des exécutants, quelle que soit l’importance de l’unité qu’ils commandent, que de surestimer en toute bonne foi l’importance des événements dont ils sont les acteurs responsables et qui se passent sur la portion du territoire où ils se trouvent eux-mêmes. Cette erreur est du reste de leur part profondément excusable et compréhensible, car les exécutants ne possèdent pas les éléments nécessaires pour apprécier une situation générale qu’ils ne connaissent qu’imparfaitement, ils ne peuvent placer au rang qui leur revient, dans l’ensemble des faits, les événements qui les intéressant le plus directement ni voir sur eux-mêmes la réaction de cet ensemble. Telles étaient les préoccupations constantes du général en chef.


* * *

Si l’on veut porter un jugement sur les premières rencontres de la guerre et d’ailleurs de toute la guerre, il convient de ne pas considérer un fait isolé. La grande difficulté est de s’élever à la largeur de vues nécessaire pour embrasser toutes les opérations militaires dans leur ensemble. Chaque témoin ou chaque écrivain particulier est enclin à restreindre son effort de compréhension, à le limiter à une seule partie du front. L’action parait ainsi plus claire parce qu’elle est plus bornée. Mais la vérité ne s’empare pas de l’esprit si aisément. Le succès n’est ni sur un seul point, ni en un seul moment ; il se développe en des phases diverses et en des combinaisons extrêmement complexes. Le véritable historien de la guerre sera celui qui pourra faire percevoir ce tout en mouvement et en « devenir » et qui, finalement, par une infinité de fils rassemblés en une trame unique, saura rétablir le dessin complet de la victoire

Pour être clair, prenons un exemple. Gallieni et Maunoury attaquent sur l’Ourcq, Foch est attaqué sur les marais de Saint-Gond. Ainsi Joffre cherche le flanc de l’ennemi au moment où l’ennemi veut rompre le front de Joffre. Contre Maunoury, von Kluck a ramené toute son année au Nord : de la Marne, la bataille paraît indécise le 8 septembre au soir ; contre Foch, Bülow et von Hausen ont jeté leurs deux armées, Foch tient tête héroïquement ; mais de ce côté aussi, la bataille paraît indécise le 8 au soir. Cependant, par suite de ces deux offensives contraires, l’une française, l’autre allemande, le front allemand a dû se distendre jusqu’à laisser l’armée du centre, celle de Bülow, sans liaison et sans protection sur son flanc droit. Une fissure se crée dans la ligne allemande. L’armée anglaise et l’armée Franchet d’Esperey entrent dans cette fissure et déterminent la retraite de l’armée von Kluck et de l’armée Bülow, ce qui entraîne la retraite générale. N’est-il pas évident qu’il ne faut pas chercher les raisons de la victoire exclusivement sur tel ou tel point, mais partout à la fois ? Et encore, nous n’avons pas fait entrer en ligne de compte les succès simultanés et non moins décisifs de Castelnau, de Dubail, de Sarrail et de Langle-de Cary.

Généraux, commandants d’armées et de divisions, obéissant tous à une volonté unique, leurs efforts particuliers ne peuvent être liés que par cette volonté supérieure qui forme le faisceau : sans elle ils ne sont que des traits séparés. Cette faculté de concevoir et de dominer les ensembles. Combien de généraux la possèdent ? Or, il est impossible de nier que, dès le début des opérations, elle appartenait au général Joffre.

Certes, au moment où il donnait ses premiers ordres, il n’avait pas fait ses preuves, il n’avait pas reçu « le baptême du haut commandement. » Mais il fut tout de suite consacré. L’officier et le soldat eurent confiance. « Si vous leur dites, écrit un officier de la Marne, que le général Joffre n’a pas attiré les Allemands dans un piège, ils vous traitent d’imbécile. » Ce fut une bonne fortune pour la France d’avoir, dès ce moment, à la tête de ses armées, un homme dont les qualités naturelles s’adaptèrent si exactement aux nécessités de l’heure. Ennemi des expériences dangereuses, cherchant les solutions pratiques, ne s’étonnant de rien, persévérant, optimiste, résolu, tranquille dans la tempête, ce type de général était précisément celui qu’il fallait à la France. Joffre était un chef ; il apparut le chef.

Dans la suite de la campagne, alors que les généraux et les combattants, à quelque échelon que ce soit, eurent fait leur instruction sur le champ de bataille, il devint relativement plus facile d’imaginer des plans d’opérations et d’en poursuivre l’exécution. Mais c’était une tout autre affaire en 1914. Si, dans les deux cas, la bravoure des soldats était la même, l’expérience des chefs ne fut formée que progressivement à la rude école de la guerre. Il est bien permis de dire que la responsabilité pesa d’un poids plus lourd sur les épaules de celui qui eut à ouvrir les voies.


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Ce n’est pas l’objet de ce court exposé de discuter les mérites du plan 17. Le reproche qu’on lui a surtout adressé est d’avoir été résolument offensif. On peut se demander pourtant, si la défensive convenait mieux, de prime-abord, à une masse pareille où l’expérience faisait défaut à tous les échelons, et si ce n’eût pas été nous priver de notre meilleure chance que de renoncer volontairement à recourir aux qualités notoirement offensives de notre race.

Dans nos armées comme dans les armées allemandes, en vue d’un choc dont personne ne pouvait prétendre apercevoir les immenses répercussions, tous les hommes de réflexion, d’un côté comme de l’autre, ont pensé que le mieux était de prendre l’initiative et d’attaquer. Pour maintenir l’ordre dans les unités et le moral chez tous, le mouvement en avant apparaissait comme une nécessité militaire de premier ordre. On prétend que la défensive aurait compensé notre infériorité numérique et certaines lacunes d’une préparation que l’on assure avoir été inférieure à celle des Allemands. Peut-être au contraire, ces infériorités, — très exagérées d’ailleurs, — se fussent-elles accusées. Peut-être l’armée française, assaillie de pied ferme par une armée ennemie lancée à pleine vitesse, eût-elle subi des revers autrement douloureux et autrement graves ! Il n’est pas défendu de penser que si le plan français avait été exécuté avec une fermeté résolue, en particulier par notre armée de gauche, la plus importante, nous aurions gravement compromis le développement si risqué de la manœuvre enveloppante de l’aile droite allemande, comme nous l’avons brisée définitivement en Lorraine et dans les Vosges. La 5e armée à l’échec de laquelle est lié l’échec définitif du plan 17, a été la seule qui ne se soit pas entièrement conformée à l’esprit de ce plan puisqu’il y avait comme un doute dans l’esprit de son commandement et qu’au lieu de se porter offensivement au Nord de la Sambre, elle a attendu passivement et à distance de la rivière le choc des armées allemandes ; et elle a reculé ensuite, alors que deux de ses corps seulement avaient été sérieusement engagés.

Il a, d’ailleurs, été surabondamment démontré que cette première période offensive n’a pas été sans obtenir certains résultats. Ceux qui ont vu nos cinq armées reculer après la bataille des Frontières se sont rendu compte que, malgré les circonstances si douloureuses, elles devaient, précisément à leur première attaque, d’avoir acquis suffisamment de cohésion et de sang-froid pour accomplir d’abord une retraite vigoureuse et pour réaliser ensuite le « redressement. »


Une autre critique portée contre le plan 17 a été d’avoir accumulé trop de forces à droite et de n’avoir pas suffisamment étendu la gauche française en vue de parer au mouvement tournant des 1re et 2e armées allemandes à travers la Belgique. Si ce plan avait été aussi vigoureusement exécuté qu’il était, stratégiquement, solidement conçu, si les deux armées du centre (3e et 4e armées) avaient pu réaliser en temps utile, c’est-à-dire dès le 13 ou le 14 août, leur manœuvre offensive, elles auraient probablement progressé sans difficultés à travers les massifs forestiers des Ardennes, et auraient placé le gros des armées allemandes et l’aile droite allemande dans une situation qui pouvait devenir des plus périlleuses.

Quoi qu’il en soit, le reproche, en tant qu’il vise les dispositions stratégiques, n’a pu s’accréditer que par une méconnaissance profonde des réalités. Les publications officielles allemandes établissent désormais que, conformément aux idées de Schlieffen, lu manœuvre de l’aile droite allemande se doublait à l’aile gauche, d’une manœuvre tout aussi puissante. Il est avéré que cette « tenaille » de gauche se composait de deux armées au grand complet : la 6° et la 7e armée comptant le 14e corps badois, le 15e corps de Strasbourg, le 21e corps de Metz, les trois corps d’armée bavarois et les corps de réserve correspondants, le 13e corps d’armée wurtembergeois. Tous ces corps d’armée, sans parler des réserves commandées par von Deimling, formaient une masse de la même valeur militaire que les armées de Bülow et de von Kluck. Que fût-il arrivé, si une telle force eût attaqué Nancy et pris de flanc notre droite, sans trouver d’adversaires devant elle ? Les 1re et 2e armées françaises ont eu à faire face à 10 corps d’armée, au moins, et ont livré, sur la Mortagne et sur la Meurthe, une série de batailles qui ont encadré celle de Charleroi, et qui, pour avoir eu moins de retentissement, n’en ont pas moins été décisives. Les défaites éprouvées à la trouée de Charmes, sur la Mortagne, au Grand Couronné, par le prince héritier de Bavière et par le général von Heeringen ont été une des causes principales de la perte finale de la guerre pour les Allemands. Elles ont, dès la première heure, anéanti les combinaisons escomptées par leur plan initial. C’est notre « force de l’Est » qui d’abord a sauvé le pays.

Par le fait que les armées de droite tenaient bon, le centre put, ainsi que le voulut si énergiquement le général Sarrail, rester accroché à Verdun. Nancy, Verdun échappant à l’ennemi pour toute la durée de la guerre et permettant la manœuvre de la Marne, tel fut un des avantages incontestables du plan 17.

En raison de cette heureuse solidité de notre droite, la manœuvre de la droite allemande, orientée tout d’abord dans la direction du Sud-Ouest, jusque sur la basse Seine, dut s’infléchir subitement dans la direction du Sud, puis du Sud-Est. Le grand Etat-major allemand a expliqué ainsi la nécessité où se trouva von Kluck de raccourcir sa manœuvre ; et von Kluck a dit lui-même que, s’il avait su ce qui se passait dans l’Est, il n’aurait jamais tenté de franchir la Marne. Les armées allemandes n’étaient plus ni assez nombreuses ni assez fortes pour mener à bonne fin le vaste encerclement des forces françaises qui avait été le projet initial.

Que nous ayons été victorieux dans l’Est dès les premiers jours de la guerre, cela a eu des conséquences incalculables et on ne peut plus heureuses. Si nous avions été battus devant Epinal et devant Nancy, c’en était fait de notre défense de Verdun. Au lieu d’opposer à l’envahisseur un front orienté suivant la ligne Paris-Verdun, couvrant le centre de la France et toute la France, nous aurions dû livrer bataille suivant une ligne Lille-Paris dans des conditions autrement difficiles, autrement graves, autrement précaires.


LA BATAILLE DE LA MARNE

Ainsi le général Joffre, ayant conçu, pour prendre l’initiative dès le début de la guerre, un plan d’ensemble dont nous venons d’indiquer les raisons générales, tendit tous les ressorts de sa volonté pour la mise à exécution de ce plan.

Mais l’instrument se révéla plus lourd à manier qu’on ne l’avait pensé ; et cela apparut même avant la bataille de Charleroi. L’esprit pratique du général Joffre, peu satisfait des renseignements incomplets qui lui parvenaient sur l’orientation de la manœuvre allemande, sentit de bonne heure que le défaut d’équilibre s’accusait à son aile gauche, soit par le manque de confiance chez le commandant de la 5e armée, soit par une insuffisante coordination de toute cette aile gauche résultant de l’imperfection du commandement interallié, c’est-à-dire français, belge et anglais, soit, enfin, par suite des lenteurs de la mobilisation anglaise.

S’efforçant, malgré tout, de mettre en mouvement ce pesant outil, il le souleva dans les journées du 18-23 août. Par les ordres les plus nets et les plus clairs qu’il ait donnés peut-être, il en vint à l’exécution du plan conçu dès le temps de paix. Mais les causes de déséquilibre l’emportèrent. Recul des armées d’aile droite, échec des armées du centre, stagnation des armées d’aile gauche. D’instinct, dès que cet état de choses lui fut révélé, Joffre se refusa à s’attarder dans une situation qui correspondait si peu à la conception qu’il se faisait de la grande guerre.

C’est de ce sursaut intellectuel et moral qu’est résultée l’étonnante Instruction du 25 août 1914 vouée à l’admiration de l’histoire. Elle tranchait dans le vif et reportait l’ensemble du dispositif en arrière, jusqu’à ce que l’équilibre entre toutes les armées fût rétabli.

La bataille de la Marne est, comme on l’a dit, la fille de l’Instruction du 25 août. L’équilibre matériel est rétabli par la création d’une nouvelle armée au centre, la 9e (Foch), qui s’intercalera entre la 4e armée (Langle de Cary) et la 5e (Lanrezac) et par la création, sur la Somme, de la 6e armée (général Maunoury) destinée à contrebalancer le poids des armées allemandes d’aile droite, à étayer l’armée anglaise et à chercher le débordement des armées allemandes par la gauche.

La manœuvre étant ainsi dessinée, une nouvelle rencontre doit avoir lieu approximativement sur une ligne Verdun-Saint-Quentin. Sur ce thème, le général en chef et l’État-major vont travailler avec cette pensée dominante que le recul ne s’arrêtera et que la bataille ne sera livrée qu’à l’heure où la soudure sera faite partout, où chacun sera en place, où l’unité morale sera rétablie et où l’ensemble sera parfaitement lié et mis au point [1].

Ici apparaît chez le général Joffre un certain genre d’initiative qui le montre véritablement créateur, et qui tient à cette tendance naturelle à l’équilibre qui le caractérise : il s’agit de l’art avec lequel il s’ingénie à transporter d’un point à un autre, selon les besoins de la manœuvre, des troupes répandues et parfois même engagées sur l’immensité du front. Seul un général maître de son échiquier et apte à se servir du réseau des voies ferrées pouvait recourir sans hésitation ni tâtonnements à cette méthode originale et hardie. En pleine retraite, alors que sa pensée semble devoir être retenue par d’autres préoccupations, le général joue avec ses corps d’armée, même avec ses armées ; il les pousse, selon les besoins apparus, dans tel ou tel secteur du front : en un mot, il tire ses réserves de ses corps combattants.

Ainsi, il peut sans inconvénient engager à la fois toutes ses troupes puisqu’il ne se subordonne pas à leur action, mais qu’il les subordonne à sa conception. Aussitôt qu’elles ont produit leur effet sur un point, il les enlève, les arrache au combat, les transporte rapidement où il l’a décidé ; et l’ennemi les retrouve devant lui sur un point très éloigné du lieu où elles combattaient la veille.

Nous connaissons, par les documents et les carnets de route, la surprise des officiers allemands quand, par exemple, ils voient apparaître à Proyart, dans la région de la Somme, des éléments actifs, tandis qu’ils croyaient n’avoir affaire qu’à des divisions de territoriaux ou de réserve. C’était, dès le 25 août, la première application de la méthode nouvelle. Le 7e corps qui, la veille, combattait en Alsace, était transporté dans la région de Paris et Maunoury lui-même, vainqueur à Etain, dans la Meuse, venait prendre le commandement de cette nouvelle armée, constituée ainsi, en grande partie. De même la 9e armée, confiée au général Foch, fut créée avec des éléments empruntés à d’autres armées. Au cours de la bataille de la Marne, le 21e corps, le 15e corps, etc. furent enlevés à Dubail et à Castelnau et intervinrent comme renforts à la trouée de Mailly, à la trouée de Revigny, etc. La manœuvre des lignes intérieures par les « réserves combattantes » fut l’élément « surprise » à la victoire de la Marne. Les Allemands l’imitèrent bientôt, mais avec infiniment moins d’opportunité et de savoir-faire technique. Von Heeringen, enlevé aux Vosges, arriva sur l’Aisne trop tard. Par sa conception initiale, Joffre resta le maître de l’instrument qu’il avait créé et qu’il transmit à ses successeurs [2].

Ainsi, dans la bataille de la Marne, deux éléments apparaissent qui arrachent la victoire à l’ennemi : d’abord une conception militaire nouvelle, à la fois savante et souple, élastique et forte, réalisée précisément par ce grand État-major, dont le général Joffre a soigné si particulièrement pendant la paix la préparation ; et l’autre, disons-le franchement, le caractère du général en chef, les qualités propres et les vertus d’un homme qui accepte la responsabilité, la porte résolument sur ses fortes épaules, décidé qu’il est à ne s’engager que quand il aura acquis la conviction qu’il tient le succès. Dans ces jours dramatiques, la figure du général se détache calme et résolue, attentive et inspirée. En communication constante avec ses commandants d’armée, Joffre les tient en haleine, les encourage de la voix et du geste ; il est partout, approuve les initiatives, les suscite au besoin, saisit les occasions de rendre l’espoir et la confiance aux officiers, le mordant à la troupe.

Faut-il donner des preuves de cette action constante s’exerçant dans le sens de l’équilibre d’un bout à l’autre du front ?

Pendant la retraite qui prépara le retour offensif, le général Joffre applaudit à la victoire de la 4e armée sur la Meuse ; il provoque celle de la 5e armée à Guise ; il en discerne aussitôt les heureux résultats et sent que, dès lors, si von Kluck est obligé de renoncer à sa marche sur la Basse-Seine, c’est que l’équilibre se rétablit. Mais, ceci dit, jamais il ne se laisse entraîner par ses subordonnés hors du dessein qu’il a conçu. Après la Meuse, après Guise, il ordonne de rompre le combat, fidèle en cela à sa conception de la manœuvre générale et à sa volonté de tout sacrifier à l’ensemble.

Au général Maunoury qui propose, le 1er septembre, d’attaquer, si la situation l’exige, il répond que « l’équilibre et la soudure ne sont pas encore complets et qu’il faudra reculer jusqu’au Sud de Paris. » Il ramène dans l’Est de Paris le maréchal French qui orientait sa marche vers l’Ouest, menaçant ainsi de créer un trou dans le front des armées [3]. Tandis que l’ensemble recule, il apparaît mieux commandé, mieux organisé ; la confiance et la volonté qui animent le cœur et l’esprit du général en chef, passent dans le cœur et l’esprit de tous.

Ceux qui voient le général à ces heures décisives sont impressionnés par sa sérénité. Il n’hésite pas à se charger de Paris. C’est lui-même qui en réclame la charge. Le gouvernement est à Bordeaux, le général Joffre porte seul la responsabilité du salut de la France. Le général Gallieni, placé sous ses ordres, lui fait part de ses intentions. Entre ces deux grandes volontés un contact moral s’établit, chacun influençant l’autre. — Pourquoi tenter de les séparer quand leur union fait tant d’honneur à la France ? — Au général Gallieni, qui ne voit d’abord que son rôle de gouverneur de Paris, et qui porte toutes ses préoccupations sur la défense même de la capitale, le général Joffre fait adopter une conception plus large, à savoir que le sort de Paris se réglera en rase campagne et que les troupes de la garnison de Paris doivent participer à la bataille.

Comme on reprochait, plus tard, à von Kluck d’avoir négligé Paris, il a fait observer qu’il n’avait pu prévoir que, contrairement aux règles ordinaires de la stratégie, l’armée de Paris sortirait du camp retranché et se battrait au dehors- En fait, c’est le général Joffre qui a rompu avec les traditions de la stratégie ; c’est lui qui a détaché loin de la place les troupes de la garnison et qui les a fait participer à la bataille de la Marne. Il a dicté ses intentions à ce sujet dès le 2 septembre au matin.

Quand le général von Kluck s’infléchit vers l’Est, le général Gallieni, averti de ce mouvement, comprend, avec une perspicacité admirable, que l’occasion s’offre de ressaisir la victoire ; il la signale au général en chef, en lui faisant connaître son intention d’attaquer l’armée de von Kluck. Ce faisant, il remplit avec une haute intelligence son rôle de commandant d’armée.

Pour le général Gallieni, le devoir est d’être victorieux devant Paris ; pour le général Joffre, le devoir est d’être victorieux partout. Chacun ainsi est dans son rôle.

Le général Joffre, après avoir réfléchi et s’être renseigné pendant près d’une journée, se convainc que de Verdun à Paris, l’équilibre qu’il souhaitait est réalisé. Une seule chose peut-être demeure douteuse ; ce que va faire l’armée anglaise. Joffre passe la moitié de la journée auprès du général French ; il lui démontre la nécessité de participer à l’action, et quand, enfin, il a obtenu la quasi certitude qu’il en sera ainsi, il n’hésite plus ; la manœuvre dessinée depuis si longtemps sur le terrain, est mûre dans les volontés et dans les cœurs. La résolution est prise… Moment unique dans l’histoire du monde. Le général Joffre, dans l’admirable lettre écrite au Gouvernement, découvre son intelligence parfaite de la situation qui lui permet, maintenant, d’arrêter la retraite et de livrer bataille :

La situation stratégique est donc excellente, et nous ne pouvons compter sur des conditions meilleures pour notre offensive, c’est pourquoi j’ai décidé de passer à l’attaque. Le maréchal French m’a assuré que je pouvais compter sur une coopération énergique. Un point d’interrogation néanmoins se pose au sujet de l’action de l’armée anglaise. Son chef d’État-major a eu à Melun une entrevue avec le gouverneur de Paris, cependant que le sous-chef d’État-major voyait, à Bray, le commandant de la 5e armée. Les conclusions de ces entrevues me paraissent quelque peu divergentes, mais j’ai adopté des dispositions capables de s’accommoder de l’une ou l’autre des solutions prises.

Quoi qu’il en soit, la lutte qui va s’engager peut avoir des résultats décisifs, mais peut avoir aussi pour le pays, en cas d’échec, les conséquences les plus graves. Je suis décidé à engager toutes nos troupes à fond et sans réserve pour concourir à la victoire. Il est essentiel que l’armée anglaise fasse de même, et je compte que vous voudrez bien attirer, par la voie diplomatique, l’attention du maréchal sur l’importance d’une offensive sans arrière-pensée…

Ainsi Joffre s’engageait ; ainsi sa volonté entraînait tout. S’il eût perdu la bataille, un tel document eût servi à l’accabler. Or, il n’a pas hésité à l’écrire. N’est-ce pas un titre unique à la reconnaissance du pays et à l’admiration de la postérité ?

Quelle que soit la partie du front que l’on envisage, on voit Joffre agir de même. Partout il suscite les courages, mais eu même temps, il les contient. Car il entend que toutes les armées marchent ensemble au combat décisif à l’heure que lui-même aura déterminée.

Il écrit au général Foch, le 27 août, 14 heures :

Découvrir complètement la gauche du général Lanrezac au moment où il va contre-attaquer, le mettrait dans une situation critique. D’autre part, nous avons deux divisions de réserve à Berthenicourt et à Bapaume et tout le corps de cavalerie en attente sur la gauche même de l’armée anglaise, enfin des forces nouvelles débarquées dans la région de Chaulnes. La situation n’est donc nullement critique pour elle. A la 4e armée, dans l’après-midi du 28, vers 17 heures, il écrit :

Je ne vois pas d’inconvénients à ce que vous restiez sur la Meuse, mais il y aura lieu, dès demain matin, de reconstituer vos forces sur les hauteurs au Sud-Ouest de la Meuse. Le 31 août, toujours à la 4e armée :

Je ne comprends pas cette accumulation de forces à votre droite, qui est contraire aux instructions que je vous ai constamment données et qui rend toute manœuvre impossible. En conséquence, je vous prie d’élargir votre dispositif vers l’Ouest en poussant le corps colonial vers Séchain et le 12e corps vers Sommepie. Constituez-vous des réserves pour appuyer le détachement Foch.

Le 28, à 9 heures du matin, au général Lanrezac :

La 5e armée attaquera le plus tôt possible les forces qui se sont avancées hier contre les Anglais ; elle se couvrira à droite avec minimum de forces et se reliera de ce côté à grande distance.

Et, dans la nuit du 28 au 29, toujours à la 5e armée :

Hier 28, l’ennemi a refoulé vers l’Ouest les divisions de réserve qui se dirigeaient vers Péronne et Brie, il menace directement la zone de débarquement des éléments de la 6e armée ; il est essentiel que l’action de la 5e armée soit aussi énergique que possible.

On saisit sur le vif le procédé de Joffre : subordonnant l’action de chaque armée à sa conception générale, il se sert de Langle de Cary pour aider à la naissance de l’armée Foch, de l’armée Foch pour appuyer l’armée Lanrezac, de l’armée Lanrezac pour aider à la naissance de l’armée Maunoury.

Comme il l’avait prévu, le 29 entre 12 et 13 heures, la 6e armée rend compte que le combat, qui était très violent sur son front, a cessé brusquement vers midi, et que l’ennemi a marqué un mouvement de recul. C’est l’ensemble de ces dispositions et l’offensive de Guise qui produisaient, leur effet.

Le 30 août, dès que la bataille de Guise est livrée, ordre est donné au général Lanrezac de profiter de son succès pour reporter ses forces derrière la Serre.

Et, le 1er septembre, au général Maunoury, qui se montre prêt à attaquer :

8 h. 20. Vous appréciez très nettement la situation, mais en raison de la distance qui vous sépare de la 5e armée, votre intervention risquerait d’être inefficace. Il n’y a pas lieu de compter sur l’offensive anglaise. Votre rôle consiste à couvrir Paris. En conséquence, repliez-vous sur la capitale, et mettez-vous dès maintenant en relations avec le Gouverneur militaire. Le flanc de la 5e armée se trouve complètement découvert. Dans ces conditions, le moindre échec courrait le plus grand risque de se transformer en une déroute immédiate au cours de laquelle les restes de nos armées seraient rejetés loin du camp retranché de Paris, et complètement séparés des forces anglaises.

Dans cette même journée du 1er septembre, est rédigée l’Instruction n° 4 qui, reprenant l’Instruction du 25 août, met au point l’ensemble des décisions du général en chef.

Malgré les succès tactiques, obtenus par les 3e, 4e et 5e armées dans la région de la Meuse et à Guise, le mouvement débordant effectué par l’ennemi sur l’aile gauche de la 5e armée, insuffisamment arrêté par les troupes anglaises et la 6e armée, oblige l’ensemble de notre dispositif à pivoter autour de sa droite. Le mouvement de repli peut conduire les armées à se retirer pendant un certain temps dans la direction générale Nord-Sud.

Enfin, dans l’Ordre général n° 1, du 2 septembre du soir, le général Joffre découvre toute sa pensée à ses commandants d’armée. Cet ordre nous apporte l’expression même de la volonté et du caractère de l’homme qui l’a écrit à la veille de la plus grande bataille de tous les temps :

Une partie de nos armées se replie pour resserrer leur dispositif, recompléter leurs effectifs et se préparer avec toutes chances de succès à l’offensive que je donnerai l’ordre de reprendre dans quelques jours. Le salut du pays dépend du succès de cette offensive, qui doit, en concordance avec la poussée de nos alliés russes, rompre les armées allemandes que nous avons déjà sérieusement entamées sur différents points. Chacun doit être prévenu de cette situation et tendre toute son énergie pour la victoire finale. Les précautions les plus minutieuses comme les mesures les plus draconiennes seront crises pour que le mouvement de repli s’effectue avec un ordre complet, afin d’éviter les fatigues inutiles. Les fuyards, s’il s’en trouve, seront pourchassés et passés par les armes. Les commandants d’armée feront donner les ordres aux dépôts pour que, d’urgence, ceux-ci envoient aux corps le nombre très largement calculé des hommes nécessaires pour compenser les pertes faites et celles à prévoir dans les prochaines journées. Il faut que les effectifs soient aussi complets que possible, les cadres reconstituées par des promotions et le moral de tous à la hauteur des nouvelles tâches pour la prochaine reprise du mouvement en avant qui nous donnera le succès définitif.

En même temps qu’il organisait sa ligne, le général Joffre transformait le commandement. Parlant de la bataille des Frontières, il a écrit :

L’offensive prévue ne réussit pas ; ce n’est cependant pas la supériorité du nombre qui nous écrasa. Les diverses mesures qui avaient été prises et qui ont été résumées plus haut nous avaient en effet permis d’engager la bataille, non seulement avec une sensible égalité numérique dans l’ensemble avec les forces allemandes (83 divisions d’infanterie et 18 divisions de cavalerie du côté allemand, 83 divisions d’infanterie et 18 divisions de cavalerie du côté allié), mais avec la même répartition des forces du côté allié et du côté allemand, savoir un tiers entre le Rhin et la ligne Verdun-Metz, deux tiers au nord de la ligne Verdun-Metz…

… Un des principaux motifs de l’échec de l’offensive fut que notre instrument de combat n’eut pas le rendement qu’on était en droit d’en attendre. Dans ces conditions, le commandant en chef a considéré comme un devoir absolu de relever de leur commandement les chefs à qui incombait la responsabilité de cette défaillance. Ce devoir était tout particulièrement dur à remplir, car plusieurs de ceux qui furent l’objet d’une telle mesure s’étaient fait remarquer en temps de paix par des qualités souvent brillantes. Mais, à la guerre, l’intelligence et l’esprit d’organisation ne suffisent pas ; il faut en outre au chef un moral particulièrement élevé et une maitrise absolue de soi-même qui lui permettent n’imposer, par ses qualités mêmes, son calme à ses subordonnés au milieu de la bataille.

Le salut du pays était en jeu. Ce qui importait, c’était non pas la vaine satisfaction d’infliger des sanctions, mais bien la nécessité urgente de prévenir le retour de défaillances si préjudiciable es au bien public. Les événements ultérieurs ont prouvé que le but cherché avait été atteint ; en face d’un tel résultat, l’amertume et le ressentiment ne comptent guère…

En définitive, la bataille de la Marne avait été engagée d’après la même formule, d’après la même conception et presque d’après le même dessin que la bataille des Frontières. Pourquoi la seconde a-t-elle été gagnée et la première perdue ? Parce que, en raison des dispositions prises par le général en chef et par l’action de sa volonté personnelle à la Marne, en aucun point l’équilibre matériel ou moral ne s’est trouvé rompu. Dans la conception comme dans l’exécution, cette bataille est véritablement l’œuvre de Joffre ; elle lui appartient en propre, comme la bataille de 1918 appartient en propre au maréchal Foch et révèle les qualités non moins éminentes de cet illustre homme de guerre.

Si heureuse qu’ait pu être l’initiative d’un des commandants d’armée (cl pour avoir été la plus marquante, celle du général Gallieni ne fut pas la seule), elle aurait été vaine si, sur tout le front on n’avait retrouvé la même autorité dans le haut commandement, la même science dans les Etats-majors et la même admirable endurance, le même courage parmi les troupes. Que ce « miracle » se soit produit partout à la même heure et avec le même succès, voilà le mérite propre du général en chef. Il a voulu et créé avec une volonté soutenue ce qu’il y a de plus admirable dans les œuvres humaines, l’unité.

Après cette magnifique victoire, un élan irrésistible d’affection et de gratitude porta la France vers le général Joffre, élan qui ne s’est jamais démenti, sentiment qui rappelle l’affection instinctive des enfants pour leur mère. Ceux-ci savent qu’ils doivent quelque chose de sacré avant même de connaître le secret de leur naissance. De même, avant d’avoir compris la grandeur et la portée de la victoire de la Marne, le peuple de France sentit qu’il était redevable de la vie à celui qui l’avait résolue, préparée et gagnée.


VERDUN, LA SOMME

C’est dans ces conditions que s’ouvrit pour le général Joffre la deuxième période de son commandement actif ; elle devait le conduire jusqu’au mois de décembre 1916. Pendant cette période, la pensée constante du général fut de chercher l’unité de direction dans le commandement des armées alliées. Il avait vu de près les inconvénients, les dangers de l’état de choses contraire. Cet équilibre, qu’il avait obtenu sur le front de France, il eût voulu le réaliser sur les divers théâtres d’opérations.

La grande autorité qu’il avait acquise lui permit d’y atteindre au profit de la France avant même d’avoir été investi des pouvoirs nécessaires.

Le rôle de Joffre mieux connu sera plus équitablement apprécié, même pour cette deuxième période plus discutée parce qu’elle est plus ignorée. Son honnête bon sens et la haute portée de sa direction et de son action peuvent attendre avec confiance le jugement de l’histoire. Pendant cette difficile période, il inaugurait, par la manœuvre sur l’Yser, la « longue bataille des communications » qui devint, de plus en plus, l’objet suprême de la guerre et qui devait la finir un jour.

Persuadé, — comme tous les grands généraux, — que le succès est la récompense de l’initiative, il agit sans cesse et c’est par cette raison profonde que s’expliquent certaines de ses opérations hardies qui devaient en somme avoir raison un jour de la résistance ennemie.

Mais la guerre a pris une nouvelle forme, elle est devenue « la guerre des tranchées, » et cette initiative, Joffre est obligé de la chercher selon des conceptions qui, depuis des siècles, n’ont plus été mises à l’épreuve.

Là encore, il fallait tout apprendre, tout inventer. Il fallait donner à la France le temps de créer le matériel et, comme moyen d’action finale, de cimenter des alliances. Et, en attendant, il fallait maintenir l’équilibre au physique et au moral. Or, sur les divers fronts, les Alliés attaquaient, le plus souvent, en ordre dispersé. La France avait pour devoir de maintenir seule, dans ces circonstances si nouvelles et si déprimantes, l’unité de vues et la foi dans la victoire.

Jamais peut-être la personnalité du général Joffre ne se montra plus agissante et plus ferme qu’au cours de ces années 1915-1916. On venait vers lui ; on sollicitait ses conseils, ses ordres ; il apaisait et il tenait en haleine. Les gouvernements alliés l’écoutaient ; les chefs se plaçaient, pour ainsi dire, d’eux-mêmes dans le cadre de ses décisions.

Pendant l’année 1915, avec le double objectif que nous venons d’indiquer, la procédure de guerre du général Joffre fut également à double effet : 1° il résolut d’agir constamment pour soulager le front russe et lui assurer la force de tenir jusqu’au bout ; 2° il conçut un système de manœuvres sur le front occidental tel qu’il devait ouvrir les voies au succès définitif. En deux mots, il eut à la fois un plan d’ensemble et un plan particulier.

Pour obtenir l’unité sur tous les fronts, un effort persévérant était nécessaire. A la lettre, on ne se comprenait pas. La distance, l’insuffisance de la préparation et des armements offraient des obstacles qui paraissaient invincibles. Les questions de personnes compliquaient tout.

Le 29 juin 1915, le général Joffre proposait de centraliser la conduite supérieure de la guerre au Grand Quartier Général français, d’y élaborer les plans d’ensemble et les directives avec le concours des missions militaires alliées dûment accréditées, « afin, disait-il lui-même, de coordonner toutes nos forces et de les faire converger sur des adversaires chez qui la conduite de la guerre est aux mains d’une seule des puissances belligérantes. »

Le 29 juin, il proposait la réunion, au Grand Quartier Général français, d’une conférence des représentants autorisés des armées anglaise, italienne, serbe et belge, en vue d’examiner le meilleur moyen de porter secours à la Russie et d’interrompre le cours des victoires allemandes sur notre alliée orientale.

Résolument opposé à l’expédition des Dardanelles, il en signalait l’organisation vicieuse ; il y trouvait, condensées en quelque sorte, à peu près toutes les erreurs qui ont frappé de stérilité les premiers efforts de la coalition : défaut de vues d’ensemble, décisions non mûries et non concertées, absence de plans, insuffisance de travaux préliminaires, médiocrité de la préparation, collaboration boiteuse entre alliés.

D’autre part, et bien avant l’époque où l’agression germano-bulgare contre la Serbie détermina l’intervention de nos forces dans la péninsule balkanique, le général Joffre avait porté son attention de ce côté ; il avait déclaré nettement que l’inaction de l’armée serbe était susceptible de lui faire courir les dangers les plus sérieux. Quand l’expédition de Salonique se trouva engagée, une fois encore, sans préparation préalable, sans entente suffisante avec les alliés, il fit tous ses efforts pour la mettre sérieusement sur pied : dans une lettre qu’il adressait le 27 octobre au Ministre de la Guerre, il s’exprimait en ces termes : « Mon avis est de poursuivre l’exécution du programme de Salonique, tant par nous que par nos alliés. Seule une démarche directe et pressante auprès du gouvernement anglais peut faire fixer la question de principe et empêcher qu’elle ne soit constamment remise en discussion. »

Par la suite, ses interventions auprès du gouvernement anglais furent constantes et heureuses.

Ainsi, d’intervention en intervention, de conférence en conférence, le général en chef français acquérait tous les jours une nouvelle autorité. Le gouvernement comprit quel parti il pouvait tirer de cette situation exceptionnelle due aux mérites et aux titres du général Joffre : par décret du 2 décembre 1915, celui-ci fut nommé commandant en chef des armées françaises et qualifié pour traiter au nom de la France, avec les commandants en chef des armées alliées, toutes les questions relatives à la direction de la guerre et à l’emploi général des forces de la coalition. C’est dans ces conditions que le plan de bataille de 1916 fut élaboré.


* * *

L’année 1915 s’achevait dans des conditions peu satisfaisantes. Sur tous les fronts éloignés, les armées de la coalition avaient été tenues en échec ou battues ; à l’entrée de la mauvaise saison, si les armées françaises et britanniques avaient remporté des succès tactiques, elles avaient le plus grand besoin de se refaire ; l’armée russe, éprouvée par une longue série de défaites, demandait à être réorganisée à fond et notamment au point de vue matériel ; l’armée italienne se trouvait immobilisée et l’armée serbe en pleine déroute. L’ennemi réussissait dans toutes ses entreprises. Au début de décembre, il avait ramené sur le front français des effectifs élevés ; il neutralisait les armées russes sur son front oriental, tenait en respect les Italiens, et était sur le point de récupérer, pour d’autres desseins, la masse austro-allemande employée à l’expédition de Serbie.

C’est à la conférence de Chantilly des 5, 6 et 8 décembre 1915 que fut élaboré, sous la direction personnelle du général Joffre, le plan de la coalition pour 1916. Pour la première fois, une direction unique se manifestait : « Arrêter des offensives concertées sur les fronts franco-britannique, russe et italien ; rechercher la décision par des offensives concordantes et donner à ces offensives leur maximum de puissance comme effectifs et comme moyens matériels, » tel était le dessein exposé par le général Joffre.

Il espérait atteindre un certain équilibre par l’effort organisé de la coalition. Si cet effort était soutenu, il comptait aboutir vers la fin de 1916 ou dans le premier semestre de 1917 à la destruction et à la mise hors de cause des armées allemandes. Les résolutions suivantes avaient été adoptées de concert : « Chacune des puissances alliées doit se tenir prête à enrayer sur son front avec ses propres moyens toute offensive ennemie ; dans le cas d’une attaque ennemie dirigée contre une des puissances de l’Entente, toutes les autres lui apporteront leur concours dans la limite du possible. »

L’offensive principale pour le général Joffre était toujours l’offensive franco-britannique. C’est sur le front occidental qu’avait été amenée la masse des armées allemandes ; c’est là que les troupes de la coalition étaient les plus vigoureuses et le mieux armées ; c’est là que résidait le général en chef. Donc, en France, devait se décider le sort de la guerre.

L’attaque franco-anglaise prévue pour 1916 prenait ainsi une importance considérable. Dans des conférences tenues entre le général Joffre et le général Douglas Haig le 14 février, la date de cette offensive conjuguée fut reculée jusqu’au 30 juin 1916. Mais déjà les zones d’action des deux armées furent déterminées ; l’armée française se battrait à cheval sur la Somme, se reliant aux armées anglaises qui combattraient au Nord de la Somme jusqu’à Arras.

C’est ici qu’il convient de mettre en lumière la pensée qui inspirait la manœuvre du général Joffre et qui déterminait subsidiairement le choix du terrain.

Si l’on considère le front de France avec les positions qu’y occupaient respectivement les deux armons depuis que la guerre s’était stabilisée, on remarque que les armées allemandes s’étant installées et fortifiées sur toute la région Nord-Est du pays, ne pourraient y être attaquées utilement que sur l’un ou sur l’autre des deux points où elles étaient le plus faibles, soit en Champagne, soit en Picardie. Chacun de ces deux terrains d’attaque offrait l’avantage de viser aux communications de l’ennemi : l’offensive combinée simultanément sur ces deux régions eût présenté les caractères de la « tenaille ». Mais, pour réussir, une opération d’une telle envergure eût exigé des effectifs immenses.

Il fallait donc choisir ou, du moins, alterner pour hisser le doute planer sur nos intentions et diviser, par conséquent, les forces de l’ennemi. L’attaque par la Champagne, si elle pouvait déboucher sur Rethel, eût présenté l’avantage de tourner le massif de Saint-Gobain-Laon et d’utiliser sur sa droite le point d’appui de Verdun. Mais, outre la distance à franchir, cette offensive présentait le grand inconvénient de déboucher sur le détestable terrain des Ardennes, en laissant à l’Est les camps retranchés de Thionville et Metz.

L’offensive par la Picardie était, en somme, la véritable « bataille des communications. » Prenant l’ennemi de flanc elle débouchait sur un terrain relativement facile ; elle ne se heurtait ni à une région fortifiée, ni même à un camp retranché. L’ennemi, battu de ce côté, était ramené par où il était venu, il n’avait plus qu’à déguerpir jusqu’à la Meuse. Ce fut, d’ailleurs, ce qui se réalisa à la fin de la guerre. On peut dire, en deux mots, que la guerre de France, après la bataille d’arrêt de la Marne, n’a été qu’une longue manœuvre sur les communications. Remarquons aussi, qu’à la dernière minute, les deux objectifs furent envisagés à la fois ; les effectifs américains s’étant multipliés, on était sur le point d’engager la bataille de Flandres et Lorraine au moment où s’achevait victorieusement la longue bataille de Picardie. La « tenaille » eût sans doute réussi et l’ennemi eût été réduit à capituler en rase campagne.

Mais, en 1916, quand il s’agissait de préparer l’offensive décisive, les effectifs manquaient. Il fallait donc choisir. Or, un autre élément intervenait pour déterminer le choix : la puissance accrue de l’armée britannique. Eclairé par les expériences précédentes, le général en chef estimait que toute action nouvelle qui n’assurerait pas le contact constant et immédiat entre les deux armées française et anglaise perdrait la plus grande partie de sa valeur. Ce qu’il craignait le plus, c’étaient les efforts désordonnés et l’ordre dispersé. Combattre coude à coude avec l’armée anglaise, telle était pour lui la loi inéluctable de la fin de la guerre. L’armée française ne pouvait achever seule la tâche qu’elle avait si vaillamment assumée depuis près de trois ans.

Donc, pour toutes les raisons qui viennent d’être indiquées : — parce qu’il était urgent de soulager le front russe pour lui permettre de tenir jusqu’à la fin, — parce que l’on ne disposait que d’effectifs limités, — parce que l’on sentait fléchir les autres fronts, les Alliés prirent la résolution de livrer une bataille décisive vers le milieu de 1916 et décidèrent de porter cette offensive au point où les communications de l’ennemi prêtaient le flanc, c’est-à-dire sur la Somme et en Artois. On se mit à préparer cette opération de « grand style » par l’effort simultané des deux armées principales, et on espérait pouvoir la combiner avec une opération simultanée sur tous les fronts.

Malheureusement, les conditions défectueuses dans lesquelles avaient eu lieu les transports de matériel à destination de la Russie, au cours de l’hiver 1915-1916, occasionnaient un retard considérable dans la réorganisation des armées russes. Dès le mois de janvier on put prévoir qu’elles ne seraient pas en état d’attaquer au printemps comme on avait pu l’espérer aux conférences de Chantilly le 6 décembre 1915.

D’autre part, au cours des conversations du 22 janvier et du 14 février 1916 avec les généraux Haig et Robertson, on avait constaté qu’une action britannique ne serait pas possible non plus au début du printemps. Finalement, on avait fixé la date de l’offensive occidentale au 30 juin, étant entendu que l’offensive de l’armée russe se déclencherait le 15 juin.

C’est dans ces conditions que la volonté allemande se jeta au travers de la nôtre en attaquant à Verdun.

Du 21 janvier au 30 juin, la France et le monde n’eurent d’yeux que pour Verdun. On ne s’est pas douté qu’un drame parallèle se jouait entre les deux grands quartiers généraux français et allemand : celui-ci s’efforçant de briser la volonté offensive de la coalition qu’il avait pressentie, celui-là se refusant à abandonner le plan qu’il avait élaboré.

En effet, le haut commandement français se rendait parfaitement compte que si l’on parvenait, malgré la ruée des Allemands sur Verdun, à déclencher dans les conditions prévues, la bataille des Alliés à la fois sur la Somme et en Russie, une telle initiative serait d’une portée immense, puisqu’elle eût bloqué l’offensive ennemie non seulement par une défensive heureuse, mais par une offensive qu’on espérait victorieuse.

On peut penser quelle devait être l’anxiété du général Joffre, déjà retardé dans son premier projet, ayant en mains maintenant l’engagement écrit de tous les Alliés d’intervenir quand il l’ordonnerait, mesurant heure par heure la force de résistance de nos armées, calculant le degré de préparation des armées alliées, et s’apercevant toujours que ce dernier calcul n’était jamais tout à fait juste et que les Russes et les Britanniques tardaient, tardaient encore, les premiers reportant maintenant leur entrée en ligne à la fin du mois de juin.

Et Verdun ?

Joffre recevait, de l’armée de Verdun, les demandes de secours les plus pressantes. Il y répondait par l’envoi incessant de renforts, de munitions. Cependant il entendait conserver, malgré tout, assez de forces pour livrer, à un jour prochain, la bataille de la Somme. Ainsi l’anxiété s’accroissait de jour en jour.

L’armée de Verdun faisait un effort surhumain pour rester sur cette rive droite que Joffre lui-même, dès le 24 février, lui avait prescrit de ne pas abandonner. Quand Pétain, ferme comme un roc, signalait les difficultés de sa tâche, Joffre lui répondait de tenir jusqu’au dernier homme, de risquer même la perte de son matériel, mais de ne pas franchir le fleuve. Sans cesse en déplacement, tantôt à Verdun, tantôt au quartier général anglais où il avait à maintenir la foi dans l’offensive projetée. Joffre demeurait inébranlable dans son dessein et continuait à préparer l’opération sur la Somme. Cet effort moral, cette volonté soutenue pendant des mois, sans détente et sans rémission, font plus d’honneur peut-être au général Joffre, même que l’effort de quelques jours de la Marne. Ils achèvent le dessin de son caractère, de sa ténacité, de son courage.

En imposant à tous par son calme, triomphant, par son obstination, de la lassitude de tous, Joffre allait droit devant lui, décidé à ne pas se laisser détourner de ses voies.

Le 13 mars, il réunit une conférence à laquelle il lit le mémorandum suivant :

L’armée allemande a prononcé sur Verdun un effort auquel elle semble vouloir donner un caractère décisif dans le but manifeste d’user les disponibilités de l’armée française et de l’empêcher ainsi de prendre part aux offensives générales, tout en cherchant à abattre le moral de la nation par la conquête d’objectifs retentissants. Si l’ennemi parvenait à atteindre ce but, les armées britanniques et russes ne pouvant, à elles seules, obtenir un succès décisif sur l’armée allemande, les offensives des Alliés seraient frappées de stérilité et le plan même de la coalition se trouverait compromis. Il est donc du devoir de la coalition de s’opposer par tous les moyens en son pouvoir à cet affaiblissement des armées françaises recherché par l’ennemi. Dans ce but, les attaques des armées alliées doivent être déclenchées le plus tôt possible. Toutefois, la résistance énergique de l’armée française permet de ne les prononcer que lorsqu’elles seront suffisamment préparées.

Le 3 avril, le général Joffre, sentant comme une hésitation dans le commandement britannique, demande une intervention personnelle de M. Briand auprès du premier ministre anglais.

Le 6 mai, malgré l’usure subie par l’armée française, le général Joffre admet, sur une demande du général Alexeieff, que les armées russes n’attaquent que le 15 juin, ce qui, par voie de conséquence, reportait l’offensive franco-britannique à la date du 1er juillet. Il intervient auprès du gouvernement anglais pour obtenir l’envoi en France de divisions supplémentaires d’Egypte.

Entre temps, le 15 mai, l’armée italienne était attaquée violemment par l’armée autrichienne. Aux soucis de Verdun d’autres viennent s’ajouter. A partir de ce moment, l’action du commandement français s’exerce simultanément sur les opérations russes et italiennes en vue de concilier deux données en quelque sorte contradictoires : d’une part, hâter l’offensive russe pour soulager l’Italie et, d’autre part, ne pas précipiter l’armée russe dans une offensive prématurée ; car, insuffisamment préparée, elle serait inefficace et, prononcée trop tôt, elle ne serait plus en concordance avec les attaques sur le front occidental remises au 1er juillet.

Tant d’événements qui se multiplient viennent se mettre en travers de la volonté du général en chef ; elle demeure inébranlable.

Alors que nous subissions devant Verdun des pertes dont le total s’élèvera à 280.000 tués, blessés ou disparus, tandis que 74 divisions françaises passent sur le champ de bataille, que 10 d’entre elles y paraissent deux fois, le général Joffre n’hésite pas à écrire au président du Conseil dans la lettre où il demandait à celui-ci d’agir avec insistance à Londres :

La période d’opérations qui va s’ouvrir constituera une période critique de la guerre. Militairement, la quadruple entente ne peut plus être battue, pour peu qu’elle sache coordonner ses efforts. Mais il ne suffit pas de vaincre à long terme, il faut terminer la guerre vite. Si nos prochaines offensives générales ne réussissent pas, la coalition ne pourra, de longtemps, renouveler un effort militaire de puissance égale ; la guerre traînera en longueur, guerre de blocus et d’épuisement économique. Or, la France, qui s’est dépensée jusqu’ici sans compter, arrive au terme de son effort. On doit prévoir qu’elle sortirait d’une guerre de ce genre à peu près ruinée. La Grande-Bretagne a tout intérêt à éviter cette éventualité qui désarmerait pour de longues années son principal allié sur le continent. Elle a un intérêt égal à ne pas risquer de nous voir acculés, par lassitude de notre opinion, à une paix boiteuse. En définitive, il est d’un intérêt capital pour chacune des puissances de l’Entente que le prochain effort militaire qu’elles réaliseront en commun soit intensifié le plus possible.

Cette lettre prouve que la pensée du général Joffre demeure obstinément fixée sur cette fin de la guerre qu’il veut et qu’il sent prochaine. Il pense que, s’il arrive à déclencher une offensive générale suffisamment puissante, il aura raison de la résistance allemande, après la désillusion de Verdun. L’événement devait prouver combien il avait raison.

Le mois de juin est un mois tragique. Devant Verdun, les Allemands mènent leur attaque avec un acharnement désespéré. C’est le mois de Souville et de Fleury. Le général Pétain s’émeut : «…Pour ces raisons, écrit-il, j’ai l’honneur de vous demander de fixer une date rapprochée à l’offensive des Anglais. La diminution des effectifs qui pourrait résulter d’une opération prématurée n’est pas à mettre en balance avec le risque devoir Verdun tomber aux mains de l’ennemi. »

A cette préoccupation, si légitime chez le commandant de l’armée de Verdun, le commandant en chef répond, le 12 juin :

J’estime avec vous que les Allemands escomptent les plus sérieux résultats de la bataille engagée contre Verdun et que nous devons à tout prix nous maintenir sur la rive droite de la Meuse, au risque même d’y abandonner une partie du matériel qui est déposé. Sans méconnaître les difficultés grandissantes de votre tâche, j’ai la ferme confiance que vous parviendrez encore à contenir vigoureusement l’ennemi comme vous l’avez si heureusement fait jusqu’à ce jour. Les organisations défensives que vous avez prévues, se développent sur les deux rives de la Meuse, et je sais que vous mettez et que vous mettrez de plus en plus votre soin à hâter leur pleine exécution.

Le renouvellement des grandes unités engagées dans la bataille a, dès à présent, assuré les relèves ; les renforcements d’artillerie lourde que vous avez prévus ou déjà organisés ont accru ou accroîtront encore la puissance de vos moyens.

L’heure est particulièrement grave ; la défense prolongée de Verdun, qui a déjà permis les heureuses offensives de nos alliés en Russie, constitue le geste indispensable et la condition inéluctable du succès de la coalition. Au cours de la campagne actuelle, rien n’a été et ne doit être négligé pour atteindre ce résultat. Je compte sur votre énergie pour faire passer dans l’armée et chez tous vos subordonnés, chefs et soldats, la flamme d’abnégation, la passion de résistance à outrance, et la confiance qui vous animent.

Toutes dispositions sont prises pour que l’offensive sur le front occidental soit déclenchée à une date aussi rapprochée que possible et étroitement calculée sur les nécessités d’une préparation sans laquelle l’attaque serait vouée à l’échec.

Qu’on relise cette lettre on y trouvera marquée, en traits dignes des circonstances, la hauteur d’esprit et la grandeur d’âme du général en chef. Plein de confiance dans le général Pétain, il l’attire en quelque sorte jusqu’à lui et fait, de l’union de ces deux volontés, un faisceau lumineux qui éclaire l’ensemble et jusqu’au moindre détail de l’immense entreprise.

En même temps, le général Joffre s’adresse aux soldats ; car il s’agit de gagner encore quinze jours et c’est le soldat qui porte le plus lourd du fardeau :

Je fais appel à votre courage, à votre esprit de sacrifice, à votre ardeur, à votre amour de la Patrie pour tenir jusqu’au bout et pour braver les dernières offensives d’un adversaire qui est maintenant aux abois.

Soldats de Verdun, le plan mûri par les conseils de la coalition est maintenant en pleine exécution. Soldats de Verdun, c’est à votre héroïque résistance qu’on le doit…

Dès le 19 juin, le commandant en chef informe le général Pétain qu’il va retirer progressivement de Verdun toutes les disponibilités possibles, pour alimenter les opérations prochaines de la Somme.

« Bien entendu, — dit-il, — vous devez prendre, sur le front de la 2e armée, toutes mesures pour tromper l’ennemi et prendre une attitude agressive. »

Se lève alors cette terrible journée du 23 où les Allemands dépassent Fleury.

De son quartier général, le général Pétain téléphone : « La situation est grave ; je vais à Souilly ; je téléphonerai à nouveau vers dix-neuf heures. Si l’ennemi atteint la ligne de contre-pente, il faudra songer à passer sur la rive gauche, la décision sera à prendre trois ou quatre jours avant l’exécution du mouvement. »

Mais, déjà, vers seize heures, Verdun téléphone : « L’état moral à Souilly est calme. La situation est sérieuse ; mais on tiendra sur la rive gauche. » Cette attaque du 23 juin alarme le Ministre de la Guerre qui, le 24, à douze heures, téléphone : « Le Ministre fait dire au général Joffre que, de l’avis unanime, il ne faut à aucun prix, pour aucune considération, assumer la responsabilité d’un retard dans l’attaque franco-anglaise. »

On arrive à la période de tension extrême.

Le 27 juin, le général Joffre donne à Verdun la suprême consigne :

Je tiens à vous spécifier que vous devez continuer une résistance opiniâtre sur la rive droite de la Meuse sans vous laisser influencer par le risque de perdre éventuellement du matériel. Aucune appréhension de cette nature ne doit affaiblir la résistance ni enrayer l’exécution des actions contre-offensives prévues.

Joffre sait à qui il adresse cette objurgation. Tandis que les appels retentissent autour de lui, son principal souci et son principal réconfort sont dans l’action qu’il a préparée de longue main et qu’il déclenchera dès qu’il aura réuni autour d’elle toutes les chances. Comme Turenne il veut soustraire à la fortune tout ce que l’on peut lui enlever.

Le général Foch qu’il a amené sur la Somme, prépare l’offensive franco-britannique avec la collaboration inlassable du Grand Quartier Général. 44 divisions d’infanterie participeront à cette offensive de la Somme, 20 y participeront deux fois, 6 y participeront trois fois. Ce formidable effort de l’armée française sera le résultat direct de la persévérance et de la ténacité du général en chef.

Le 26 juin, comme à la veille de la Marne, le général en chef écrit au gouvernement une lettre pour lui exposer la situation militaire et l’action du commandement pendant l’année 1916. Elle est à citer tout entière :

Au moment où commence l’offensive franco-anglaise, sur la Somme, je crois devoir vous exposer la situation militaire générale, telle qu’elle résulte des opérations qui se sont développées depuis le début de l’année 1916, tant sur le front occidental que sur le front des armées russes en Europe.

Ainsi que vous le savez, le plan d’opérations des Alliés pour 1916 comportait essentiellement une offensive générale qui devait être entreprise à l’époque de l’année où les armées russes et anglaises auraient reçu les compléments indispensables en hommes, en matériel et en munitions. Soit qu’il ait pressenti le danger qu’il courait en laissant à ses adversaires leur complète liberté d’action, soit qu’il ait voulu tenter de finir rapidement la guerre par la mise hors de cause définitive d’une des nations Alliées, l’ennemi a profité de l’attitude défensive observée par les armées alliées dans la majeure partie de leurs secteurs respectifs pour reprendre l’initiative des opérations.

C’est ainsi que, dès le 21 février, il entreprenait contre l’armée française la puissante offensive de Verdun et qu’il déclenchait au début de mai ses attaques contre les Italiens.

Cependant, en dépit des efforts des armées allemandes et autrichiennes, le plan de développement général des Alliés, arrêté dans ses grandes lignes aux conférences du 6 décembre 1915 et du 12 mars 1916, se poursuit logiquement.

Tandis que les armées françaises retenaient sur la Meuse toutes les disponibilités allemandes et que 15 divisions autrichiennes tentaient d’obtenir, contre l’Italie, un succès définitif, les armées russes et anglaises se mettaient en mesure de passer à leur tour à l’offensive dans les meilleures conditions.

Conformément au programme établi, les Russes entreprenaient au début de juin, leurs premières attaques contre les armées autrichiennes. Vous savez le succès considérable de ces opérations préliminaires.

La deuxième phase de leur offensive va commencer, sur le front de leur groupe d’armées du Centre, avant la fin du présent mois.

Dans le même temps, à la date du 29 juin, les armées britanniques attaqueront sur le front Nord de la Somme. Leur offensive, qui doit comporter la mise en œuvre d’environ la moitié des grandes unités qui sont actuellement en France (c’est-à-dire 26 divisions), se déclenchera sur un front de quelque 25 kilomètres, entre Gommecourt et Maricourt.

Afin de coopérer dans la plus large mesure possible à l’action des forces anglaises et d’être à même d’exploiter avec elles un succès étendu, j’ai groupé sous les ordres du général Foch, toutes les disponibilités en grandes unités et en artillerie lourde dont notre situation à Verdun n’a pas exigé l’emploi sur la Meuse.

Bien que, depuis le début de cette bataille, j’aie dû donner au général Pétain un total de 65 divisions, l’appoint des forces françaises à l’offensive de la Somme sera important. L’attaque du général Foch s’étendra, en effet, de Maricourt à Faucaucourt, sur un front de 12 kilomètres environ. Elle comportera la mise en œuvre initiale de 14 divisions ; elle sera entreprise à la même date que celle des années britanniques et en liaison étroite avec elles.

L’offensive des armées franco-anglaises se déclenchera donc sur un front de 37 kilomètres avec un total de 40 divisions. Ce dernier chiffre est d’ailleurs susceptible d’une notable augmentation si, comme j’en ai l’espoir, les résultats des premières attaques permettent d’escompter des succès importants.

Il n’y a rien à ajouter à une telle lettre.

La bataille de la Somme, engagée dans ces conditions, produisit sur l’armée allemande un effet terrible et qui, malheureusement, n’a pas été suffisamment connu en France. Pantelante de l’effort de Verdun, la masse chez nous hésitait à réagir.

Depuis la guerre, la connaissance de ce qui s’est passé chez nos ennemis nous a révélé que l’Allemagne, alors, se sentit battue et qu’elle était décidée à demander la paix. Ludendorff a écrit que « s’il avait pu penser que les armées allemandes étaient aussi affaiblies qu’elles l’étaient en réalité, il aurait désespéré de tout. »

Il est vrai encore que la bataille de la Somme, pour des raisons diverses, ne fut pas exploitée à fond ; tout en permettant au général Fayolle et à son chef d’état-major, le général Duval, de mettre au point une nouvelle et décisive méthode de combat, elle n’aboutit pas immédiatement à un désastre militaire tout à fait palpable. Ce fut seulement un peu plus tard que l’on vit ses conséquences se dévoiler.

A la fin de l’année 1916, l’armée allemande craignant, pour 1917, la reprise de la bataille de la Somme, préparait son repli par échelons successifs sur des lignes de retranchement préparées à l’avance. C’est alors que l’on commença à comprendre : l’Allemagne acceptait comme un fait inévitable ce recul qui préludait à la défaite définitive. Joffre était persuadé qu’il tenait l’ennemi. Il prépara, pour le début de l’année 1917, la bataille que l’hiver était venu interrompre dans les boues de la Somme.

Le plan pour 1917 fut arrêté à la conférence interalliée du 16 novembre 1916. Le général Joffre intervenait personnellement pour faire adopter les décisions suivantes :

a) Pendant l’hiver 1916-1917, les opérations offensives actuellement engagées seront poursuivies dans toute la mesure compatible avec les conditions climatériques de chaque front ;

b) Pour être, autant que possible, en mesure de faire face à toute situation nouvelle et notamment pour interdire à l’ennemi toute reprise de l’initiative des opérations, les années de la coalition seront prêtes à entreprendre des offensives d’ensemble dès la première quinzaine de février 1917, avec tous les moyens dont elles disposent.

Le premier paragraphe marque nettement la volonté de ne pas considérer la bataille de la Somme comme terminée, et le second la volonté d’imposer sans tarder aux Allemands la continuation d’un effort que tout révélait épuisant pour eux. Les documents aujourd’hui connus prouvent que leur résistance touchait à la limite.

Pour exécuter la deuxième décision, en ce qui concernait l’armée française, le général Joffre faisait préparer la reprise des opérations actives pour la première quinzaine de février sur le front de la bataille de la Somme, étendu d’Arras à l’Oise. L’armée anglaise devait s’associer à cette grande opération en liaison intime avec la gauche de l’armée française.

Joffre était absorbé par cette nouvelle entreprise ; il avait les yeux fixés sur elle lorsqu’une décision du gouvernement lui retira le commandement des armées.

Or, le recul allemand étant sur le point de s’effectuer, puisqu’il se produisit en mars 1917, précisément sur ce front Arras-Soissons, on est en droit de penser que, si la grande opération préparée eût été déclenchée en février, — comme il avait été décidé, — elle eût pris l’ennemi en flagrant délit de manœuvre en retraite, et qu’elle lui eût porté des coups décisifs à l’heure précise où il se découvrait.

Ce dernier acte de la bataille de la Somme, les Allemands l’ont joué tout seuls, et sans être inquiétés.

Donc, à l’heure précise où le général Joffre aboutissait au résultat qu’il poursuivait depuis trois ans, au moment où il réalisait l’unité de commandement et la plénitude de préparation et d’armement de l’armée française et des armées alliées, quand, il avait enfin en mains l’instrument monté au prix de quels sacrifices ! à l’heure où l’ennemi se résigne à la paix et où ses armées se replient, Joffre doit quitter ce haut commandement qui inscrit, parmi ses titres à la reconnaissance du pays et de l’univers, la Marne, l’Yser, Verdun, la Somme.

Après avoir connu les plus éclatantes victoires que l’histoire ait enregistrées, alors qu’il jouissait de la confiance absolue des puissances alliées, alors qu’il exerçait effectivement le commandement unique sur tous les fronts, le général Joffre est écarté, et la France voit s’ouvrir la crise du commandement.

Aussitôt l’ennemi se reprend. Le 15 décembre, dès qu’on sait à Berlin que le général Joffre a quitté son quartier général, on retire les offres de paix, et on prend la résolution de tenter encore la chance des armes.


Le général Gallieni, au moment où Joffre quittait Madagascar, avait écrit, en le citant à l’ordre du corps d’occupation : « Il laisse une œuvre d’une importance capitale aux points de vue militaire et maritime, qu’il a organisée à ses débuts, dont il a assuré le développement dans tous ses détails, avec une constante énergie et une méthode invariable, et qu’il vient de conduire enfin à son achèvement définitif. »

Ces lignes peuvent s’appliquer à la carrière de Joffre pendant la grande guerre, sauf pourtant les derniers mots. Il n’a pas été donné au général Joffre de conduire à son achèvement définitif cette œuvre de la victoire qu’il avait préparée et commencée. A l’heure où il tendait la main pour la saisir, on l’éloigna. D’une âme tranquille il descendit du sommet où ses services l’avaient porté.


LE MARÉCHAL JOFFRE ET LA FIN DE LA GUERRE.
L’INTERVENTION AMÉRICAINE

Le général Joffre ne ressentit nulle amertume : il a l’âme philosophique. Mais il fut cruellement déchiré en voyant le succès des opérations compromis et la fin de la guerre encore une fois reculée.

S’il a désiré un moment conserver la direction suprême, c’est qu’il espérait sauver, du moins dans ses grandes lignes, le plan qu’il avait conçu, et dont il attendait de si heureux résultats.

Le général Nivelle, qui avait appliqué, à Verdun, les méthodes de combat mises au point sur la Somme, était, aux yeux du maréchal Joffre, un chef militaire capable de diriger les vastes opérations prévues d’Arras à Soissons.

Il était entendu, d’abord, que, de Neuilly, où son quartier général allait s’installer, le maréchal Joffre continuerait à exercer son autorité supérieure sur tous les théâtres d’opération.

Mais ce système, qui avait été préconisé par le président du conseil, ne rencontra pas, dans les milieux gouvernementaux et parlementaires, un accueil favorable, et le maréchal Joffre, privé de son état-major, cessa d’exercer le commandement sous quelque forme que ce fût. Il ne se refusait pas à donner des avis que, d’ailleurs, on ne lui demanda pas.

Enfermé chez lui rue Michel-Ange ou à l’École Militaire dans les bureaux que le Gouvernement avait mis à sa disposition, il n’en sortit pas pendant des mois, échappant aux indiscrétions des journalistes, évitant toute manifestation ou toute parole qui eût pu prêter à de fausses interprétations. Une fois seulement il se rendit au Grand Quartier Général, à Beauvais, pour apporter à son successeur, le général Nivelle, le concours patent de son autorité.

La veille de son départ pour l’Amérique, questionné officieusement sur la valeur du plan offensif conçu par son successeur, il déclarait que seul le chef responsable avait à sa disposition l’ensemble des appréciations nécessaires pour en décider : le mieux était de lui faire confiance. En tout état de cause, des opérations aussi vastes ne devaient être entreprises qu’avec la ferme volonté de les mener jusqu’au bout. A la guerre, répétait-il souvent, il est très difficile de savoir si l’on est loin ou près du but. Les Allemands, à Verdun, ont été, à plusieurs reprises, sur le point d’obtenir des résultats peut-être décisifs, s’ils avaient su ou pu les exploiter. Nous-mêmes, à la Somme, nous n’avons probablement pas deviné à temps l’importance de la victoire que nous avions remportée.

Le maréchal Joffre n’eut d’ailleurs qu’à s’en tenir à ces recommandations générales. Pas une fois le Ministre de la Guerre ne le consulta.


* * *

Pendant que les événements démontraient trop éloquemment l’erreur que l’on avait commise en renonçant aux projets du maréchal Joffre, il était en route pour l’Amérique, avec M. Viviani, vice-président du conseil des ministres, chef de la mission que le gouvernement de la République envoyait aux États-Unis. Les États-Unis venaient d’entrer dans la guerre. Il s’agissait, pour les gouvernements alliés, d’obtenir, de la grande puissance d’outre-Atlantique, un effort militaire prompt et considérable L’Amérique n’était nullement préparée ; mais ses ressources étaient formidables et l’on pouvait tout attendre d’un peuple dont la générosité et la hardiesse étaient légendaires.

Cependant, il fallait guider et orienter l’opinion américaine. Il fallait apporter au gouvernement américain des garanties morales et des directions précises.

De la ferveur religieuse avec laquelle le maréchal Joffre fut accueilli par tout un peuple, ce n’est pas le lieu de dire les touchantes manifestations. Les enfants étaient amenés sur son passage. Les hommes et les femmes se groupaient autour de lui et lui faisaient cortège. Le nom de la France était sur toutes les lèvres et quand M. Viviani parlait avec cette éloquence ardente qui est la sienne, les acclamations s’élevaient vers les deux représentants de notre pays.

Ce peuple, qui sentait sa force immense, ignorait le moyen de l’utiliser, il n’avait aucune expérience militaire : aussi, il accepta le vainqueur de la Marne non seulement comme un ami, mais comme un éducateur ; il eût volontiers demandé et même sollicité des ordres. Le maréchal s’en tint sagement aux conseils. Parti de France sans aucune directive, il avait longuement étudié, au cours de la traversée, le plan qu’il voulait proposer au département de la guerre à Washington. Comme tous les travaux qu’il a mis au point, celui-ci présentait un caractère d’unité et de réalisation pratique fait pour impressionner les Américains.

Dans les conférences familières poursuivies au ministère de la guerre et au War-College, le maréchal Joffre se prêtant avec bonne grâce à toutes les demandes d’explication, convainquit rapidement ses auditeurs de la justesse de ses vues. Alors que les Américains se demandaient d’abord s’ils enverraient 10 ou 20 000 hommes en France, le maréchal leur présenta les cadres d’une vaste organisation pouvant recevoir au besoin plusieurs millions d’hommes. Il ne s’agit plus seulement de l’envoi d’un corps expéditionnaire, mais bien de la constitution de cette grande armée américaine que nous avons connue en France, et ce résultat fut obtenu dès la deuxième entrevue. Le Parlement, conquis à l’idée, vota en quelques jours la loi de conscription à une très forte majorité ; l’opinion américaine, vivement impressionnée, reporta tout le mérite de ces fortes décisions sur l’autorité personnelle et directe du maréchal.

Quand, après le voyage triomphal accompli dans les États du Centre et de l’Est, et au Canada, le maréchal Joffre retrouva, le 14 mai, à Washington, le ministre de la guerre M. Baker, l’accord était définitivement établi. La note que le maréchal Joffre avait préparée fut solennellement acceptée par le ministre. Encore que cet échange de vues n’ait pas été l’objet d’un protocole officiel, il a véritablement constitué la charte de l’union militaire entre l’Amérique et les puissances engagées dans la guerre. M. Viviani pouvait, dès le 20 mai, en télégraphier la teneur au gouvernement de la République. Depuis, tous ses articles ont été scrupuleusement observés par l’Amérique. Le maréchal apportait à la France le concours d’une armée magnifique et qui devait faire pencher définitivement la balance.

Le maréchal avait foi dans le succès de l’intervention américaine. Il disait et répétait sans cesse au gouvernement français et à l’opinion : « Ayez confiance. »

Sans doute il eût été, sur le théâtre de la guerre, le guide le plus autorisé de l’armée américaine ; on recourut à lui, mais en l’écartant toujours de l’action officielle et publique. Il fut le parrain de l’armée américaine, avec tout ce que ce mot comporte de bonne volonté platonique. Ne disposant, en réalité, près des chefs de l’armée française et de l’armée américaine, que de son autorité personnelle, il l’exerça avec tact et dans le souci de l’intérêt général, s’effaçant le plus souvent, apparaissant seulement lorsqu’on le lui demandait et pour aplanir quelque difficulté, encourageant ses amis du monde militaire, conservant avec Washington des relations personnelles dont l’avenir montrera sans doute combien elles furent avisées et prévoyantes.

Ainsi, sans situation définie, le maréchal Joffre a vu venir la fin de la guerre, s’efforçant, au cours des années 1917 et 1918, de faire prévaloir les trois grandes idées qui, à son avis, devaient rapprocher la date de la victoire : l’unité de commandement ; la restauration de l’esprit offensif dans l’armée française ; la création d’une grande armée américaine autonome conforme au désir des Etats-Unis eux-mêmes.

Au cours de l’hiver 1917-1918, alors qu’on paraissait abandonner toute idée d’offensive pour l’année 1918, il déclara à diverses reprises que la défensive sans contre-offensive prévue serait la plus désastreuse des stratégies. Il évoquait l’exemple de Verdun, rappelant, qu’en 1916, on avait obtenu de grands résultats parce que la coalition, même au cours de la bataille défensive la plus redoutable qu’une armée ait jamais soutenue, avait gardé la volonté offensive qui, finalement, avait triomphé sur la Somme.

En 1918, son cœur de grand patriote souffrit cruellement au cours des premières journées de la dernière attaque allemande sur Paris.

Il intervint alors pour qu’on créât immédiatement le commandement unique et qu’il fût confié au maréchal Foch. Il affirmait que cet homme de guerre était le seul capable d’assumer une telle charge en de telles circonstances. Instruit de tous les détails de la situation, il possédait la science et l’expérience nécessaires pour réparer les fautes commises et pour conduire la coalition au succès final.

La gratitude de la France devait unir dans une même apothéose les deux chefs de la Grande Guerre. Le 14 juillet 1919, le maréchal Joffre et le maréchal Foch passaient côte à côte sous l’Arc de Triomphe.

La vie du maréchal Joffre, au cours de ces dernières années, se confond avec l’histoire même de la France. Sur la grandeur et l’étendue des services qu’il a rendus à son pays, le peuple français ne s’est pas trompé une minute ; d’instinct, son affection, son admiration et son respect sont ailes au vainqueur de la Marne et lui restent fidèles. On a essayé de contester les titres du soldat ; personne n’a mis en doute la loyauté, l’honnêteté, l’autorité de l’homme et du commandant en chef.

Nous affirmons ici hautement, pour avoir vu les choses de près, que sa gloire apparaîtra à l’avenir pure et sans tache. Qui serait assez insensé pour dire qu’aucune faute n’a été commise ? Mais qui nierait que ce grand Français et cet incomparable chef, par la valeur des services rendus, s’est placé au premier rang ? Voilà ce qu’on ne lui enlèvera pas. Le maréchal Joffre restera, pour l’histoire, le sauveur de son pays, et l’un des grands serviteurs de l’humanité.


GABRIEL HANOTAUX.


Lt-Colonel FABRY.


  1. Voyez la Revue du 15 mars 1919.
  2. Que les Allemands aient essayé d’emprunter cette méthode au général Joffre dès que les faits la leur eurent révélée, c’est ce qui résulte, en particulier, d’un passage du Mémoire du général von Hausen qui commandait la IIIe armée à la bataille de la Marne : « Il manquait, dit-il, au front allemand (pour gagner la bataille de la Marne) les quatre corps d’armée que l’on avait retirés de l’aile gauche allemande pour les placer à l’aile droite en vue d’empêcher que l’adversaire ne put tourner celle-ci. Ces corps (enlevés à l’armée von Heeringen dans les Vosges) n’entrèrent pas en action. Dès que le Grand Commandement eut compris que les Français, renforçaient continuellement leur aile gauche pour nous tourner, nous essayâmes de faire de même et, COMME LES FRANÇAIS, nous tirâmes nos troupes d’Alsace-Lorraine. Mais cette mesure fut décidée trop tard et elle tourna mal pour nous : on n’eût pas dû oublier que nous nous buttions sur les lignes extérieures et que les chemins de fer, dans nos lignes d’étape, ne fonctionnaient pas comme chez l’ennemi. Si bien que nos corps arrivèrent trop tard et que finalement, sur aucun point, ils ne participèrent pas à la bataille. » (Introduction au Mémoire de von Hausen, par Kircheisen.)
  3. L’intervention de lord Kitchener aurait été nécessaire pour maintenir le maréchal French sur le front de défense de Paris. Voir, à ce sujet les documents publiés par sir Georges Arthur dans son étude biographique sur lord Kitchener qui vient de paraître à Londres (3 vol.). — Comparer le récit du maréchal French, 1914 trad. franc. p. 79 et suiv. Il dit, se référant à la date du 28 août : « Pour ma part, je ne pouvais faire aucune promesse avant de savoir exactement sur quoi je pouvais compter. » Et, à la date du 30, il écrit encore à Kitchener : « Je sens très sérieusement l’absolue nécessité qu’il y a pour moi à garder ma complète liberté d’action et à pouvoir, si les circonstances l’exigent, me retirer sur mes bases ; » p. 86. — C’est seulement à la suite d’un long entretien avec Joffre que French adresse à celui-ci, le 3 septembre, la lettre qui permet enfin d’ordonner l’offensive : « Je suis maintenant complètement et clairement renseigné sur vos projets et sur la part que vous désirez que j’y prenne. Vous pouvez compter sur ma plus cordiale coopération en toutes choses… » p. 90.