Notes d’un musicien en voyage/Chapitre 13

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Calmann Lévy (p. 131-136).
LES COURSES

Je suis allé aux courses à Jérôme-Park. Le champ sur lequel ont lieu les steeple-chase est la continuation du Central-Park que j’ai décrit plus haut. Il appartient à un riche banquier, M. de Belmont.

Il ne faut pas s’attendre à ce que je parle du sport avec l’esprit et le savoir-faire de mon ami Milton du Figaro. Je ne connais pas la langue spéciale du turf ; c’est à peine si je sais ce que c’est qu’un starter.

Tout ce que je puis dire c’est que j’ai vu à Jérôme-Park, autour d’une piste assez boueuse, ce que l’on voit à toutes les courses. Beaucoup de chevaux, beaucoup de jockeys, beaucoup de dames, beaucoup de messieurs. Si les chevaux m’ont paru un peu trop gros, en revanche les jockeys m’ont fait l’effet d’être un peu trop maigres. Mais je n’affirme rien. Il n’y a qu’une chose que je puisse assurer, c’est que là, comme partout ailleurs, il y a toujours un cheval et un jockey qui arrivent premiers, des messieurs très-joyeux de gagner et d’autres très-tristes de perdre — il y a des paris là comme partout ailleurs.

Il m’a semblé aussi que les assistants manquaient d’enthousiasme. Le dénouement d’une course, l’approche du poteau des sept ou huit coureurs engagés excite toujours en France et en Angleterre des cris, des acclamations, des hurrahs. On sent que pendant quelques secondes tout le monde est en quelque sorte saisi par le vertige de la vitesse, entraîné par l’attrait du spectacle ou les émotions du jeu. Nos sportsmen les plus corrects ne peuvent voir arriver ce moment décisif sans manifester d’une manière quelconque, d’une manière bruyante le plus souvent, l’intérêt qu’ils prennent au résultat de la lutte.

Ici, rien, au départ et à l’arrivée à peine un petit frémissement, aussitôt comprimé, auquel succède un silence glacial.

Le bruit, les bravos, les vivats qui font la gaîté et la vie de Lonchamps et de Chantilly, manquent complètement à Jérôme-Park.

Ne portant qu’un intérêt médiocre à ce spectacle, j’ai eu le loisir de regarder autour de moi et d’observer, et j’ai assisté à une petite scène curieuse et caractéristique.

Entre deux courses, un monsieur se promenait tranquillement sur la piste. Voilà que, tout à coup, l’on voit sortir de son vêtement d’abord un petit filet de fumée, une vapeur bleue imperceptible, qui s’épaissit bientôt et qui devient un véritable tourbillon. Ce monsieur avait un incendie dans sa poche, un incendie qui ne tarde pas à s’affirmer par un jet de flammes.

— Vous brûlez, lui criait-on de tous côtés.

Il devait bien le sentir puisque les flammes lui léchaient le bas des reins ; mais avec le sang-froid d’un vrai Yankee, l’incendié cherchait avant tout à sauver son portefeuille. Heureusement qu’au moment où il le tirait des profondeurs de sa jaquette, plusieurs policemen étaient déjà sur lui et lui arrachaient son habit enflammé. C’est en manches de chemise qu’il s’en alla, toujours tranquille, en remerciant du regard le public et les policemen.

J’ai déjà dit avec quelle distinction les charmantes Américaines savent s’habiller ; j’eus l’occasion, ce jour-là, de le constater de nouveau. Elles avaient sorti pour les courses leurs plus fraîches, leurs plus éclatantes toilettes, et je ne saurais dire combien le coup d’œil de l’hippodrome, embelli par la présence de toutes ces élégantes, était ravissant. En constatant avec plaisir le bon goût des jolies Américaines, j’ai le regret de ne pouvoir adresser les mêmes éloges à messieurs les Américains. Ils affectent tous ou presque tous une mise, je ne dirai pas simple, mais très-négligée. Ainsi, au théâtre, au concert, vous les voyez toujours portant des costumes — d’affreux complets — comme nous n’en risquons qu’à la campagne ou aux eaux. Le chapeau rond est de tradition. C’est tellement vrai que même les hommes les plus distingués ne craignent pas d’aller en soirée, ou de se rendre à un dîner, avec des femmes très-élégantes à leur bras, couverts d’un chapeau mou du plus grotesque effet.

Par exemple, beaucoup d’entre eux portent, à toutes les heures du jour ou de la nuit, la cravate blanche. Dès six heures du matin, le Yankee se met au cou le fin morceau de batiste et il ne le quitte pas ; la cérémonieuse cravate blanche et le costume négligé qui l’accompagne font un étrange contraste.

Une chose très-étonnante pour les étrangers, c’est de voir que tous les Américains ont, sous les pans de la redingote, près de la ceinture, une proéminence assez marquée. C’est à cet endroit que ces messieurs portent généralement leur revolver, ou quelquefois des papiers sans importance.