Notes de voyages/Carthage

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Louis Conard (Œuvres complètes de Gustave Flaubert, Paris, L. Conard, 1910, tome Vp. 291-347).


VOYAGE À CARTHAGE

DU 12 AVRIL AU 12 JUIN 1858.[1]


Lundi 12 avril 1858.

MÉLANIE a été me chercher un fiacre, Foulogne sonne. — Au chemin de fer, marin ; mes trois compagnons, bêtes de nullité : 1° blond, à pointe ; 2° vieux mastoc, blanc, collet de fourrure à son manteau ; 3° monsieur bien ; étant « du Nord » et s’occupant d’agriculture, il disserte sur les huiles. — La nuit est belle et les étoiles brillent, je fume et refume en retournant en moi toutes mes vieilleries.

À LYON, la place où la statue de Niewerkerke déshonore l’univers. — Un barbier au coin de la rue. — Je lis : Café du Monument.

Je m’empiffre à Valence, avec rapidité et délices. — Ma joie de voir des montagnes et le Midi.

À Avignon, des sorbets à la glace. — Mes trois compagnons se sont changés en trois autres plus supportables. — Grand étang à droite, bastide,

MARSEILLE. — La mer bleue ! — Omnibus : deux vieilles dames. — Chez Parrocel, tout est plein pour le maréchal Castellane ; on me loge tout en haut, dans une petite chambre. — Télégraphe. — Bureau des paquebots. — Je me bourre de bouillabaisse et je vais au café : amateurs marseillais jouant aux dominos.

Le lendemain mercredi, bain. La maîtresse des bains a mal aux yeux comme moi. — Je cherche et je retrouve l’Hôtel de la Darse ; le rez-de-chaussée, ancien salon, est un bazar maintenant ; c’est le même papier au premier !

Visite à bord de l’Hermus, dans le port neuf. — Jardin zoologique délicieux ; des montagnes (de Saint-Loup) brunes et sèches, couvertes d’un glacis bleu ; une cascade tombe et babille pendant qu’un lion rugit doux comme une pompe ; des paons sur des arbres ; un paon blanc. C’est un endroit délicieux. — Soir, café.

Jeudi. — Promenade au musée. — Re-visite à l’Hôtel de la Darse. — Les rues du vieux Marseille. — Un débit de tabac où l’on ne connaît pas les londrès. — Place du Puget. — Un agent de police engueulant un marchand de rubans. — Les murs des maisons s’effritent. — Rues en pentes ! ! — Maison meublée tenue par X. — Les femmes petites, noires, en cheveux, évidemment le type italo-arabe ; pas une ne m’accoste, même de l’œil. Quel bel éloge de la police !…

Un verre de malaga dans le Chalet. — Promenade au Prado pour aller demander une table à Courty, mais je ne retrouve pas Courty ; course qui n’en finit, c’est un quartier triste ; forcé, un fiacre me conduit au bout, où je reconnais la place pour être venu avec le père Cauvière.

Retour à l’hôtel. — M. Touraide ou Touraine, avocat d’Aix, tout blanc, un père Lormier passé à la mélasse, met son bonnet de velours pour dîner ; son épouse le regarde. C’est un avocat d’Aix que les cors aux pieds préoccupent vivement : « Mes bottes… » et la femme idem : « Je ne peux mettre que de vieilles bottines », — Le soir, Gymnase-Dramatique, où l’on chante diverses romances. L’odeur des latrines est tellement forte que je m’enfuis.

Vendredi midi, embarquement : beaucoup de troupiers, des émigrants pêle-mêle sur le pont ; tout cela se calme, le vent fraîchit, on disparaît dans ses cabines. Jamais je n’ai vu de personnel plus insignifiant ni plus taciturne. (Je n’ai pas depuis huit jours échangé dix paroles.) Le navire roule, engourdissement et mal de tête. Le soir, la lune se lève, mince et recourbée comme le patin d’une Chinoise ; il fait froid, je rentre me coucher.

Toute la journée du samedi, malaise et engourdissement, sans maux de cœur ; je dîne dans ma cabine, couché. L’ancien remède indiqué par le père Borelli (du Nil), du pain frotté d’ail, m’a réussi, et, le soir, je prends le thé tout seul. J’entends, la nuit, les dégueulades de mes compagnons.

À 5 heures, dimanche, je monte sur le pont, la terre d’Afrique est devant moi. À droite, montagnes noires, de médiocre hauteur ; la mer foncée, marmora ponti est une expression réaliste. On ne sait pas très bien où est Stora. — Un petit officier de cavalerie ressemble un peu à Pendarès. Une femme de chambre sylphide, avec un œil à demi clos, a été dans l’Inde : chapeau de soie puce, éreinté. Les émigrants sont toujours sous le capot, pêle-mêle ; les troupiers enveloppés dans de grandes couvertures grises, comme des cadavres. Le navire se balance et balance tout cela monstrueusement. Un Russe, grande redingote (M. Suc), très malade, l’air rébarbatif ; son compagnon, grand, blond, un peu sot, répète : « Les hommes forts sont plus malades, tandis que les faibles supportent mieux ; ainsi, moi. » Mais la plus belle balle, c’est un bourgeois hideux, le Ferrand des Mystères de Paris, cravate blanche, habits noirs fripés, chapeau blanc très haut et défoncé ; couturé de petite vérole. Une destinée ignoble est gravée là : il a fait tous les métiers et il doit être ou maître d’école ou pharmacien ; il tire de sa poche un grand portefeuille.

Débarqué dans une barque maltaise qui est de Naples ; l’homme qui la conduit a de gros favoris, nez de vautour, il sourit ; ses cheveux noirs sont par petites mèches, comme des paquets de ficelles goudronnées.

Hôtel des Colonies. — Télégraphe, une mosquée à droite. Pour y aller, « Maison de la porte de fer » avec 2 pots au premier qui contiennent des fleurs, m’a l’air d’un b….. — Des Arabes couverts de grands linges grisâtres ; un, surtout, un vieux, chassant un âne qui porte des fagots.

La rue principale a des arcades genre rue de Rivoli ; des Arabes jouent des couteaux au tourniquet, beaucoup de cafés, café Defoy sur la place, en vue de la mer. — Deux petits rochers à l’entrée du golfe. — L’Hermus est en face de moi, devant Stora ; à gauche, sur les rochers, la route de Stora à Philippeville ; sous ma fenêtre, allant à droite, un chemin. La mer est toute bleue, des cormorans jouent dans l’air. J’ai pris une bouteille de limonade gazeuse sur la terrasse de l’Hôtel des Colonies, au rez-de-chaussée.

Philippeville est bâtie dans une espèce de ravin qui descend vers la mer.

Dimanche, 4 heures et demie du soir.

PHILIPPEVILLE. — En regardant la mer, au fond, un bout de la montagne ; rocher et, à droite, deux casernes. La ville au milieu. En bas, maisons à toits en tuiles, elles sont blanches et toutes modernes. Je suis sous la mosquée qui est bâtie sur le versant droit (tournant le dos à la mer) ; j’ai passé par la rue de Kébir : roses, nopals, petites fleurs bleues.

En regardant la vallée, on a : à gauche, montagne ; à droite, idem qui la rejoint ; très vert, avec des bouquets plus foncés, taches d’or par places. Le mur des fortifications est devant moi.

Rencontré trois religieuses et des enfants qui faisaient s’envoler des écouffles. — Il y a devant la mosquée où je suis beaucoup d’herbes, des oiseaux crient dans les créneaux de la mosquée ; en face de moi, derrière une quatrième caserne, une grande meule de foin ; çà et là un bouquet de genêts. Le ciel bleu pâle.

À mon second séjour à Philippeville, le soir, baraques de saltimbanques ; vue des hauteurs, de la même place. — Deux espèces de nains, parmi les ruines, recueillis dans le théâtre, trapus, têtes énormes, vêtements striés ; — travail évidemment punique.

CONSTANTINE. — Parti le soir, dimanche, sur la banquette. Il y a derrière moi deux Maltais, un spahi et un Provençal ou Italien. La voiture craque et gargouille comme un ventre trop plein. Ces animaux, derrière moi, puent et gueulent ; le Provençal veut blaguer le spahi, qui rit en arabe ; les Maltais hurlent ; tout cela n’a aucun sens qu’un excès de gaieté. Quelles odeurs ! quelle société ! « Macache ! macache ! » À ma droite, un petit monsieur tout en velours, entrepreneur de toute espèce de choses, assurances, terrains, etc. Il a été spahi.

La route est bordée de saules, les montagnes sont basses, cela ressemble au centre de la France ; la poussière obscurcit la lumière des lanternes, il fait très chaud, j’ai mal aux jeux. En montant à pied une côte, mon voisin me montre une place où il a, une nuit, en p…ant ainsi avec d’autres voyageurs, aperçu trois lions, couchés tranquillement ; le pays en est plein.

Au milieu de la nuit, nous nous sommes arrêtés dans un village. Auberge comme en Italie : grande salle nue, au premier au fond d’un corridor ; une longue table, des hommes qui dorment, un comptoir et des tonneaux. On entre dans une écurie ; escalier droit. Les auberges, qui sont pleines, ont l’air d’abord désertes.

Aperçu un incendie sur la droite ; de temps à autre, des files de charrettes dételées et stationnant dans les villages ; les ponts sont plus étroits que le chemin.

La végétation diminue, les montagnes grandissent, nous montons toujours. Elles sont d’un vert épinard à ma gauche ; celles de l’horizon, grises par le sommet.

On commence à descendre. De pauvres Arabes couverts de haillons (pas une femme) chassent des ânes couverts de branches avec leurs feuilles ; des jardins au bord de la route, des roses, un palmier, mais vilain ; une chèvre jaune et sans cornes broute sur une pente à droite ; troupeaux de chèvres.

Les montagnes du fond s’accumulent les unes derrière les autres. On tourne sur la gauche pour gagner Constantine et l’on monte, à pied. Interminable ascension. Un de nos compagnons (un horloger), horriblement pied bot, monte avec sa béquille.

Sous les remparts de Constantine, place grise, en pente, couverte d’Arabes. Leurs cahutes, en forme de loges à chien, ont un toit (ce qui les différencie de celles des fellahs) ; elles sont en pierres et en boue, hautes de trois et quatre pieds. Le terrain est très en pente, les hommes font de longues masses blanc sale flottant ; ce qu’il y a de plus brun, ce sont les visages, les bras et les jambes, cela est d’une pauvreté et d’une malédiction supérieures : ça sent le paria. Ce sont d’anciens habitants rejetés hors la ville.

On entre par la place d’Armes. — Zouaves faisant l’exercice. — En face, la pyramide du général Damrémont. — Des garçons d’hôtel vous, assaillent. — Hôtel du Palais.

M. Vignard, chef du bureau arabe. — Des décombres devant la porte, entrée par des petits couloirs à porte basse, patio, colonnes, murs blanchis à la chaux. Son salon donne sur le marché par où je suis venu et la montée qui mène à Constantine.

Visite chez le pharmacien, le Dr Reboulot, élève de J. Cloquet. — Le secrétaire de M. Vignard, Salah-bey, petit-fils du bey de Constantine, grand jeune homme pâle, à tournure distinguée et un peu molle ; il a pris une seconde femme et s’échigne dessus. Il me mène dans les bazars, lesquels me rappellent ceux de la Haute-Egypte : tous les hommes en blanc, à figure brune ; je sens (je re-sens) cette bonne odeur d’Orient qui m’arrive dans des bouffées de vent chaud.

Visite à trois mosquées : elles sont fraîches, les tapis alternent avec des nattes. Dans l’une, un homme accroupi écrit à un petit pupitre, à côté du tombeau d’un marabout ; dans une autre, des figuiers dans la cour abritent des tombes. À la mosquée de Sid-el-Kitam, Salah-bey me montre celle de son grand-père. Il y en a quelques autres ; dans un compartiment entouré de grilles en bois, tombe d’une femme entourée de voiles verts et jaunes : c’est là que dort une de ses aïeules, une vierge mystique, qui n’a jamais voulu se marier et qui est devenue maraboute ; deux hommes dorment au pied.

Salah-bey me conduit jusqu’aux bords du Rummel, près des débris du pont d’Elcantara.

Retour chez M. Vignard. — Promenade à cheval. Il me montre, en descendant, trois gaillards grêles et étranges : ce sont des mangeurs de haschisch, chasseurs de porcs-épics ; quand ils en ont pris un, ils font un grand dîner. Ces mêmes hommes prennent les hyènes vivantes, les amènent à Constantine et les lâchent à leurs chiens. Pour prendre une hyène, ils vont à sa caverne, bouchent l’ouverture avec des toiles, et y laissent un trou. Ils poussent une sorte de zagarit, l’hyène vient au bord, le chasseur lui parle : « Tu es jolie, on te peindra de henné, on te donnera un mari, des colliers, etc. ». L’hyène s’avance, l’homme passe sa main enduite de bouse de vache : cette graisse, dont il frotte la patte de l’hyène, plaît à cet animal ; on y passe un nœud coulant. Alors les autres chasseurs, placés derrière, tirent à eux et la bâillonnent.

Nous mettons pied à terre, on contourne le rocher sur un petit sentier bordé d’un parapet, et l’on entre dans le Rummel. Cascades, peu d’eau au fond du torrent, énormes, à pic, couleur rouge, des trous d’oiseau ; des gypaètes tournoient dans l’air. — Une arche naturelle, elle a bien de hauteur deux cents pieds (c’est par là que des gens de Constantine, lors de la prise de la ville, sont descendus au bout d’une corde ; quant au bey, le tableau de Court est faux : il était dans l’intérieur), puis une sorte de tunnel ; en continuant, on arrive au pont d’Elkantara.

Le Rummel me rappelle Gavarnie et Saint-Saba, c’est dans le goût. Quelquefois le rocher s’élargit en manière de cirque, c’est un endroit féerique et satanique. Je pense à Jugurtha, ça lui ressemble. Constantine, du reste, est une vraie ville, au sens antique, un acros, ασξυ.

Légende : un nègre et un Romain se trouvaient au passage d’une rivière en même temps qu’une jeune fille ; le Romain avait un cheval. Contestation pour passer la fille afin d’en jouir, elle, se défend. Le Romain lui prête son cheval et elle passe seule ; ils passent ensuite tous les deux, et, là, la bataille commence entre eux à qui l’aura. Le nègre est tué, la jeune fille, au moment d’être… est changée en rocher et les deux hommes en deux rivières, le Rummel et le X… condamnés perpétuellement à tourner autour d’elle et à lui baiser les pieds.

Dîner avec le directeur des postes et trois autres messieurs. — Ils connaissent la Bovary !

Nuit affreuse en diligence.

Arrivée à Philippeville à 6 heures ; au lit jusqu’à 3.

Visité le jardin de M. Nobels, en vue de la mer. Rosiers en fleurs embaument. Une mosaïque, trouvée sur place, représente deux femmes, l’une assise et conduisant un monstre marin à bec d’aigle ; une autre assise et conduisant un cheval, des iris entre les oreilles font des flammes rouges ; une troisième danseuse, avec des anneaux aux chevilles, pieds et jambes remarquables de forme et de mouvement, la droite sur la gauche ; le champ est semé de poissons. Le nègre jardinier qui m’a conduit va m’emplir un arrosoir et asperge la mosaïque pour me la faire voir. Je suis pris de tendresse dans ce jardin ! Le temps est brumeux, les soldats de la terrasse en face jouent des fanfares.

Difficulté pour avoir une voiture ; la mer est mauvaise, toutes les barques parties. — Cabriolet que je mène. Départ de Stora à 6 heures, nous mouillons à 8 heures et demie à l’abri du Cap de Fer.

Écrit le soir à 10 heures,

le navire roule un peu sur ses ancres.

Le vent d’Est nous force à passer la nuit au Cap de Fer. Le lendemain mardi et le mercredi, restés au Fort Génois, à cause du mauvais temps et de l’hélice prise dans une chaîne de bouée.

Jeudi, débarqué à Bône. Plage d’où la mer se retire : les chevaux se baignent à une grande distance du rivage. C’est désert, bête et lamentable ; les montagnes sont vertes. — Hippone, mamelon vert dans une vallée entre deux montagnes, inclinant un peu sur la gauche. — Nous montons à la casbah : prisonniers militaires terrassant une terre blanche en plein soleil ; inscriptions exaspérantes sur les murs, tout en est maculé ; M. de Bovie et M. de Kraff trouvent cela tout simple.

Le gouverneur, grand blond, à barbiche ; l’abbé de la Fontan, charmant, un Fénelon brun.

En redescendant, nous voyons nos plongeurs napolitains qui sortent de l’église Saint-Augustin, où ils avaient été prier pour que le ciel leur accordât une augmentation de paie.

Histoire de l’amulette de M. de Kraff ; il y croît quoi qu’il dise. La faculté d’assimilation des Russes est-elle une puissance ? ne faut-il pas, pour vaincre, un élément nouveau, une originalité quelconque ? Qu’apportera une pareille race d’hommes ?… merveilleux comme des mécaniques.

Je passe la nuit à causer avec le commandant. Il sait par cœur bon nombre de vers de Virgile et d’Hugo, c’est un ancien voltairien devenu catholique, il accomplit toutes ses pratiques ; est-il sincère ? Front élevé, exalté, petite taille, bouche épaisse et très sensuelle.

Anecdote : dans la Polynésie, toutes les femmes, lorsqu’elles sont vieilles, se font… par des chiens ; elles poussent des cris affreux lorsqu’on en tue un.

La nuit est douce, humide, claire, cependant la lune de temps à autre voilée ; les étoiles brillent et la mer est calme.

À notre droite, nous passons près des « Deux-Frères », qui ont l’air de vagues éléphants ou d’hippopotames, de je ne sais quels monstres sortant de la mer ; ces grandes masses noires sont effrayantes sous la lune au milieu du désert des flots. Les falaises, qui se suivent depuis Philippeville, finissent au cap Blanc ; le rivage s’abaisse et continue à plat ; au loin, à gauche, les Cani.

L’entrée par la Goulette me rappelle l’Egypte : terrains bas, murs blancs, du bleu, du bleu ; une silhouette d’homme ou de maison se dessinant là-dessus ; douane, barque, deux grandes voiles. Bon vent, nous penchons. La couleur jaune du lac me rappelle le Nil.

Hôtel de France, dans une ruelle, comme l’Hôtel du Nil ; un tas de femmes qui cousent et repassent dans le patio. Petite chambre.

Promenade dans les bazars, conduit par M. de Kraff. Babouches.

Cimetière qui domine la ville. — En nous en retournant par le quartier maure, un Aïssaoua qui faisait danser des serpents ; vieux, en haillons, maigre ; ses dents canines supérieures très proéminentes, seules dents qui lui restassent, le font ressembler à une bête féroce. Il a tiré d’un sac deux serpents à tête très plate. En face de lui, un joueur de tambourin et un fifre ; un enfant dansait, ou plutôt sautait, et lui, le vieux, criant, gesticulait, tirait la langue et imitait le balancement des serpents qui se traînaient sur le ventre en faisant osciller leur tête. Le cercle des spectateurs, entièrement composé de Maures, était tout blanc gris, et généralement la tête couverte ; figures et bras bruns.

Le lendemain dimanche, promenade au Belvéder, avec M. Dubois, dans les oliviers. Le terrain monte doucement, ça me rappelle certains aspects de la Palestine. De temps à autre, une banquise entre les arbres, traces de l’aqueduc ; la terre est très labourée sous les oliviers. Nous montons sur le sommet d’une colline très haute, d’où l’on voit la mer, le lac derrière Tunis et la plaine de la Medjerdah.

Brume. — Retourné à l’Ariana : charmante, délicieuse, enivrante chose. Les terrasses blanches des maisons à volets verts saillissent au milieu de la verdure, le tout est dominé, en échappées, par des montagnes bleues ; champs d’oliviers, caroubiers énormes ; des haies de nopals où les feuilles, vieillissant, sont devenues des branches.

La terrasse du café : Juifs et Juives avec des jambarts d’or ; une p….., les sourcils peints, complètement joints ; une miss, belle-sœur du consul anglais, sur un cheval blanc. — Retour avec MM. Dubois, de Sainte-Foix, de Kraff. — Soir au cercle.

Lundi 26. — Journée perdue, visite à MM. Wood, Rousseau, de Marcel ; visite dans le quartier maure.

Mardi. — Parti à 8 heures du matin, au pas dans toute la plaine de Tunis. Les oliviers, rares, cessent ; une grande plaine d’herbes, verte maintenant ; sur la droite, à l’embranchement de la route de la Goulette, un café. Le terrain monte, haies de nopals, la Marsa. — La tente du dey sur la place, au fond de deux lignes de canons. — Station chez un maréchal. — Hôtel.

MALQUA. — On entre dans des caves, voûtées çà et là, où habitent de pauvres gens ; elles sont très enfouies et l’on touche le haut de la voûte avec la main.

Monté à Saint-Louis, enclos de murs. — Déjeuner dans une chambre délabrée. — Gardien français, ancien domestique du colonel Pélissier. Je suis venu avec lui de Marseille à Malte. — Deux statues dans le jardin.

Descendu vers le port. — Deux maisons rouges au bout, à droite. — Fait le tour des deux ports ; pas une trace de mur autour des ports. — La colline est pleine de coquelicots, au milieu des blés verts et de petites fleurs jaunes. — Promenade au bord de la mer, mon cheval marche dans les flots. À quoi servaient les murs qui descendent vers la mer comme des cloisons ? Restes d’une cale, d’un mole, juste en face Saint-Louis ; il devait y avoir un chemin en ligne droite pour y monter. — Des coquilles, la pluie, citernes, un vieux drapé comme une statue.

Retour au puits artésien. — La famille du contremaître. — Pluie, temps de galop, halte au cap. — De bons Turcs dans de bons cabriolets.

Le soir, station dans un café chic. Un banc de chaque côté du mur ; au milieu, une longue estrade. Trois musiciens juifs : un aveugle, jouant de la mandoline, long nez, aveugle et balançant sa tête continuellement comme un éléphant ; un pâle, haut front, jouant d’une sorte de violon sans corps ; un gros, bête, jouant du tambour de basque. Enfant de 12 à 13 ans, veste couleur vin d’Espagne, un trou au coude (il jouait de la mandoline avec une plume d’oiseau), front élevé, teint pâle, yeux superbement noirs, l’émail brillant, les narines relevées et fines, la bouche en cœur et les lèvres charnues, les dents un peu longues ; il restait dans la même attitude, le regard levé. Au plafond, quantité de cages d’oiseaux : on entendait le cri des petites bêtes, qui avaient l’air de se réjouir de la musique.

Aux murs, une lithographie coloriée, représentant une femme ; des images de manœuvres militaires (Epinal). Au fond, deux lions gigantesques tirant la langue.

Les spectateurs sont impassibles. Odeur de tabac, de café, de musc et surtout de benjoin. — Un gentleman qui nous fait brûler de l’encens sous le nez ; ses haillons de toutes couleurs lui donnent l’air d’être revêtu d’écaillés bigarrées.

J’ai rencontré à la Marsa un santon, couronné d’herbes comme un dieu marin.

Mercredi 28. — Achat de parfums, d’une ceinture, de petites bouteilles. — Pluie, boue atroce. — Le musée de l’abbé Bourgade. — Écoles religieuses. — Dîner chez M. Rousseau. — Promenade, le soir, dans les rues pleines de boue ; il est trop tard pour voir Carragheuss !…

Quand on sort par Bah-Kaddrah, plaine, à droite ; le lac et Hammam-lif en face. Si l’on se tourne vers Hammam-lif, on a d’abord la plaine, puis le lac, et, ayant le flanc droit tourné à la porte de la chapelle Saint-Louis, en face : le port double et un espace de gazon, la mer ; Hammam-lif un peu à gauche, le Zaghouan dans le fond.

Jeudi 29, jour de courrier, écrit à ma mère. — Le soir, promenade sur la place de la Casbah, avec MM. Sainte-Foix, d’Haubersaërt, etc. Lune magnifique et les minarets illuminés quand nous arrivons sur la place. À gauche, cafés pleins de monde et de bruit, de la musique qui grince et bourdonne, avec des voix glapissantes par-dessus ; en face, un énorme caroubier à côté du grand mur blanc de la casbah, un mur coupé violemment par une large draperie d’ombre, qui a l’air de faire la suite du sol, la terre (dans l’ombre) étant comme un tapis.

Le ciel était d’un bleu extrêmement pur et profond, avec des étoiles couleur de diamant ; çà et là, au-dessus des terrasses blanches, un minaret carré entouré de lumières jaunes (lampes à huile qui brûlaient). — Odeur de tabac et de benjoin.

En face de la casbah, un peu à gauche quand on lui tourne le dos, des monticules de terre, immondices ou décombres devenus collines, étaient perdus dans l’ombre ; les places de terre éclairées par la lune étaient grises, et les murs d’une étonnante blancheur. En face de la casbah, un peu à droite des monticules, un palmier se découpait sur le ciel bleu ; des tambourins résonnaient, des voix chantaient ; tout cela était très joyeux et d’une extrême douceur.

Nous avions, en venant là, vu un Carragheuss ; il avait une bosse et une espèce de costume espagnol, les Arabes se ruent pour le voir : « Barra ! barra ! ».

Avec M. de Kraff, j’en vois un autre : celui-ci est mieux. Dans une salle étroite et longue, et si pleine de monde qu’on y étouffait, les Arabes tassés sur deux bancs, en haut du théâtre, un homme qui faisait des paniers, et Achmet, le domestique de M. de Kraff, qui y était monté à l’aide d’un perchoir. Il ne paraissait encore rien derrière le transparent. Un homme, entre les deux bancs, dans l’étroit passage qu’ils laissent, marchait en cadence en relevant très haut les genoux, ou bien dansait sans les remuer, agitant le bassin à la mode égyptienne (mais avec quelle infériorité ! ). Ce qu’il y avait de beau, c’était les trois musiciens qui, de temps à autre et à intervalles réguliers, reprenaient ce qu’il disait, ou mieux réfléchissaient tout haut à la façon du chœur ; cela était très dramatique et il me sembla que j’avais compris. Quant au Carragheuss, son pénis ressemblait plutôt à une poutre ; ça finissait par n’être plus indécent. Il y en a plusieurs, Carragheuss ; je crois le type en décadence. Il s’agit seulement de montrer le plus possible de phallus. Le plus grand avait un grelot qui, à chaque mouvement de reins, sonnait ; cela faisait beaucoup rire ! Quel triste spectacle pour un homme de goût ! et pour un monsieur à principes ! ! !

Vu des ombres chinoises déplorables dans le bouge d’un Maltais, même quartier.

Vendredi. — Visite au palais du bey. Rien n’est ravissant comme le patio, incrusté de bandes noires ! sur le fond blanc du marbre. Au-dessus, des ornements en plâtre !!! Les murs des appartements, en petits carreaux de faïence ; puis, au-dessus de la faïence, la bande de plâtre. Pas un des carrés pleins d’ornements ne ressemble à l’autre, quelquefois les vis-à-vis se ressemblent. — Merveilleux plafonds, profonds, creusés, peints en vert, en bleu et en or.

Le mobilier (Empire et Restauration : pendules dorées à sujets, canapés et fauteuils en acajou), avec les lithographies coloriées (vieux Devéria, Amour, François 1er et sa sœur), déshonore cette merveille de l’architecture arabe.

Il en est de même pour le palais de la Manouba, où nous avons été l’après-midi. — Rencontré des Bédouins armés de coutelas énormes. — Aqueduc espagnol. — Le Bardo. — Jardin de la Manouba : on embaume ; quantité de petites colonnes sur lesquelles sont des vases pleins de plantes en fleurs. — Un plafond à poutrelles bleues ; le tranchant est doré, ça fait comme de grandes lames d’épées bleuâtres, dont le fil serait d’or. — Jardinier français passablement idiot, camus.

Retour par le lac derrière Tunis, une immense bande de flamants est au milieu. — Monticule. — Quartier maure. — Fait le tour de la ville, rentré par la place. — Le soir, au cercle.

Samedi, 1er mai. — Porté mes lettres au consulat. — Sellier. — Juive : on est enfermé sous les rideaux qui pendent carrément.

EN ALLANT À UTIQUE. — Plaine ; à gauche, des montagnes basses à grandes ondulations bleuâtres ; à droite, un bout de terrain vous cache la vue.

Au bout de cette première plaine, une seconde ; la végétation cesse tout à coup après les oliviers (la première s’appelle Rastabiah et la seconde Menihelah ; arrêté à Sabel-Settabah, fontaine à trois colonnes) et on entre dans une plaine aride. Les montagnes disparaissent ; à droite, un santon abandonné. Des Bédouins passent près de nous, armés jusqu’aux dents. C’est dans les oliviers que l’on a tué le père de Bogo.

La vallée finit. Petite montagne, et tout à coup se déploie une autre plaine qui est immense, elle se présente plate comme la main, toute unie ; on arrive de suite au fondouk du Pont.

La Medjerdah est large comme la rivière de Bapaume et de couleur jaune ; les montagnes reparaissent sur la gauche. — Un grand troupeau de moutons blancs à tête noire. — Une heure après, arrivés à Mézel-Goull (Halte du Diable).

Le douar est au fond ou plutôt à l’entrée d’une gorge, nous descendons de voiture et allons à la chasse des scorpions, la montagne est nue et couverte de petites épines. — Un enfant du douar, avec un double bâton crochu. — Le ravin est sur notre gauche ; nous redescendons et nous installons dans un gourbi, sur des planches, très gaiement ; ce sont les planches de son lit que Amorr-Ben-Smidah a défaites pour nous les donner.

Nous fumons des pipes dehors, dans l’enceinte faite en bouse de vache desséchée ; de petites vaches, dans la cour, sont couchées par terre, nous manquons de tomber dessus ; les chiens du douar aboient. Ils ont cette habitude d’aboyer sans cesse, pendant toute la nuit, afin d’écarter les chacals ; s’il se présente un homme (ou un danger quelconque), ils aboient d’une autre façon, pour donner l’éveil. Notre cahute est en terre, plus longue que large ; trois arbres fourchus soutiennent le toit, qui est en roseaux, et une lampe suspendue nous éclaire et vacille. Les chiens aboient, nous sommes couchés sur les planches.

Minuit, puces nombreuses.

Nuit gaie, Bogo seul dort, Sainte-Foix ne rêve que képi et revolver ; de temps à autre, un de nous se relève et alimente la lampe avec l’huile de notre boîte à sardines.

Le lendemain, dimanche 2 mai, partis de bonne heure, à pied, pour les ruines d’Utique.

Le pont de Dzana, vieux pont qui conduit à Bizerte ; le Dzana est une petite rivière, sur la droite, à un quart de lieue du douar.

Petites fleurs bleues, d’autres violet foncé, d’autres jaunes. Le ciel est couvert, mes compagnons chassent des cailles, les coups de feu pètent au milieu des petits cris des alouettes, dans les blés verts tout pleins de coquelicots en fleurs. Quand nous nous sommes levés pour partir, il y avait une grande bande bleue sur le ciel, du côté de l’Est.

Nous rencontrons à notre gauche, à mi-côte, deux douars de Bédouins. — Chameaux.

La route monte un peu, en inclinant sur la gauche, et arrive en angle droit sur un vallon ; premier, deuxième, puis troisième palmier à gauche. Plaines plates ; au milieu, à une lieue de distance, des ruines comme des palmiers et çà et là, des blocs de maçonnerie : nous marchons sur les restes d’une chaussée romaine.

À gauche, des entrées de caves, de souterrains ; elles sont surmontées de petites collines qui ont l’air artificiel et sont à pans droits.

Adroite, le bourrelet des collines, extrêmement bas, se relève, finit brusquement et laisse la plaine à découvert, indéfiniment, du côté de l’Est ; à droite, c’est comme un grand demi-cirque : montagnes à base très large, mamelonnées, couvertes de bois et de broussailles ; elles ont des lambeaux de verdure çà et là.

Un vallon de cent pas de long sur vingt-cinq de large, chemin au milieu, de l’eau, de longues herbes ; un palmier se découpe, à gauche ; un troupeau qui pâture, au loin, fait comme des bornes noires dans la campagne.

Nous tournons à gauche : ruines informes, grands blocs de maçonnerie comme si un tremblement de terre les eût renversés ; à notre gauche, le vallon se ferme en courbe.

Monté sur le sommet du cirque, près des aqueducs. Tournant le dos au soleil levant, on a devant soi, visible, une partie de la plaine d’où la mer s’est retirée. L’eau de l’aqueduc venait de la montagne à gauche (en se tournant vers l’Ouest).

Les citernes sont de même construction qu’à Carthage, à demi enfoncées ; mais, bien que Bogo prétende qu’elles se communiquaient, elles ne s’entrecroisent pas.

La face Est des grandes ruines regarde un espace semi-circulaire, qui devait être le théâtre. Le Forum, plus douteux, était placé au-devant de l’entrée Ouest du cirque, qui a complètement disparu sous l’herbe.

Fontaine sous un palmier jauni, les feuilles du bas dans un négligé charmant ; un enfant et un homme battent le linge avec leurs pieds, coutume arabe ; cela fait un rythme. — Un vieux qui a une figue au nez.

Nous retournons au douar sur des bourriques. En face, la montagne Quel-Nah est comme un mur ; la montagne Metzel-Goull fait une avancée entre la vallée de Metzel-Goull et la plaine d’Utique et les sépare.

Pont de la Medjerdah.

Etant adossé à la montagne, on a devant soi, à vingt-cinq pas après le fondouk une butte de terrains très rapprochés. — Mur antique parallèle à la rivière. — Bac. — Rives argileuses, éboulées à pic. — Un troupeau de bœufs qui se battent.

Du phare de Sidi-bou-Saïd, tourné vers l’Est : au premier plan, la mer, que l’on surplombe ; elle se continue, filant à gauche ; en face le mont Cobus, le rivage s’abaisse et la plaine, un peu bosselée, continue jusqu’au Hammam-lif. J’ai sous mes pieds le cap de Kamart ; la mer est en retrait à droite et à gauche.

Au Sud : le village de Sidi-bou-Saïd, la mer, Hammam-lif avec ses deux cornes ; derrière, comme un grand bloc d’indigo, le Solejman. Une autre montagne, la Mammediah, s’étend, et, à droite, le Zaghouan apparaît par derrière. Le Zaghouan est bleu ; Hammam-lif, verte, brumeuse, des lignes rousses. La Mammediah est une longue banquise presque droite.

En face : la pointe de la Goulette ; tout Carthage est beaucoup plus bas que moi, maisons blanches, places vertes : des blés.

À l’Ouest, j’ai la plaine qui s’étend vers Tunis ; à gauche, la pointe de Kamart, un golfe, des montagnes basses, au fond.

Au Nord, la pleine mer.

Un dromadaire sur une terrasse, tournant un puits : cela devait avoir lieu à Carthage.

Chameau dans les airs, ses oreilles énormes le font ressembler à une grenouille.

Mardi. — Partis de Tunis à 8 heures et demie.

DOUAR EL-SCHAR. — Ouvriers. — Docteur Heap, mosaïques dans sa cour, lunch.

SIDI-BOU-SAÏD. — Rue en pente. — Phare. — Revenu aux ouvriers.

LA MARSA. — Longé le bord de la mer. — Pavillon de plaisance du bey. — Arrêtés par les rochers, nous rebroussons chemin ; montée raide.

Vue du haut de Kamart : sables à droite et Sebkha ; à gauche, verdure et conacs entourés de palmiers ; en face, les montagnes de Porto-Farina, gris perle.

Nous prenons sur la gauche. Maison du docteur Davis : galerie découverte à pleins ceintres en maçonnerie pour entrer, cour, escalier, vasque carrée, portique moresque. — Mme Davis, maigre, gracieuse, petits jeux, os saillants ; prête, je crois, à accepter l’invitation à la valse ; Mlle Nelly Rosemberg, pur type zingaro, longs cils, lèvres charnues, courtes et découpées ; un peu de moustache, des cils comme des éventails, des yeux plus que noirs et extrêmement brillants, quoique langoureux ; pommettes colorées, peau jaune, prunelles splendides et noyées. — Visite gaie.

Course au bord de la Sebkha-el-Rhouan. Elle communique à la mer par trois ouvertures entre de grandes banquises plates ; la terre, quand il y en a, est couverte de touffes jaunes, en fleurs, pareilles à la fleur du genêt. L’eau s’est retirée ; il reste de grandes flaques sèches, couvertes de sel, cela a l’air de neige. Entre les bancs de sable de Kamart, la mer apparaît avec une brutalité inouïe, comme une plaque d’indigo, le ciel bleu en paraît pâle, le sable est blond, des mouettes volent magistralement : ça a l’air de l’écume des vagues qui s’envole, de grands flocons blancs emportés par le vent, dans les airs.

Nous revenons de la Sebkha en longeant la face Ouest de Kamart : bois d’oliviers à notre gauche, troupeaux de moutons à tête noire et à queue carrée. Les bœufs et les vaches ne sont pas plus grands que des veaux.

J’ai rencontré le bey dans une sorte de mylord.

Dîné seul dans une chambre, à l’hôtel italien de la Marsa.

Mardi 9 heures et demie du soir.

Quand on vient de la Marsa par le bord de la mer pour aller à Saint-Louis, on a à droite la montagne de Sidi-bou-Saïd ; à gauche, la mer ; une fontaine d’eau douce en sortant de la Marsa, à droite. Partout où l’on creuse sur ce rivage, on trouve de l’eau douce.

Dans la mer, rochers carrés, rouges ; les falaises en terre, généralement ; les ravins qui les coupent régulièrement les font ressembler à des colonnes informes obliquement posées.

Quatre golfes : Kamart, Meria, Sidi-bou-Saïd et Saint-Louis ; — Saint-Louis ayant le sien à sa gauche.

Les terrains, à mesure que l’on se rapproche de Saint-Louis, s’abaissent, inattaquables du côté de Sidi-bou-Saïd à cause des rochers. Dans le golfe de Sidi-bou-Saïd, on ne voit pas même Hammam-lif ; un promontoire bas, puis tout à coup on aperçoit l’anse à l’extrémité de laquelle, en haut, est Saint-Louis. De cette pointe, j’ai à droite l’anse, Saint-Louis, les deux maisons rouges ; en face, le Zaghouan ; un peu à gauche, Hammam-lif.

Du sommet du promontoire, regardant le soleil (10 heures du matin) : en face, le Cobus, brun, vaporeux ; la mer en face, à droite et à gauche, bleue, le soleil y fait rouler des étoiles ; à droite, au fond, le Zagnouan. Des nuages sur le sommet de Hammam-lif, qui a l’air en bronze, rouge par la base, brun doré en dessus. À droite, trois anses dans une.

Tournant le dos au soleil : au premier plan, la montagne du cap même qui, avançant, empêche de voir les golfes de Sidi-bou-Saïd, de la Marsa et de Kamart.

Les galets, en une espèce de grès, sont blancs et lie de vin ; quelques-uns ont comme des bandes de fer plus foncées. De petits rochers à fleur d’eau, pleins de trous comme de grosses éponges ; quelques-uns sont divisés naturellement comme des blocs de grands dallages.

De Djebel Sidi-bou-Saïd, le dos tourné à la maison du Kasnadar, à l’endroit où l’on prend de la terre rouge de dessus une butte : en face, la Marsa, plaine, isthme, verdures, maisons blanches, puis la montagne de Kamart et, à droite, le promontoire de Kamart, avec la crête promontoire fermant le golfe de la Marsa ; par derrière, montagne de Porto-Farina, gris, brumeux, avec des plaques blanches, la pente du promontoire de Kamart est gris rose ; près de moi, à droite, la pente et le village de Sidi-bou-Saïd ; à gauche, au fond, montagne brumeuse, bleue, presque gris noir ; Sebkha, sables à peine perceptibles, plaine.

En regardant Saint-Louis : en face, plaine, Saint-Louis au delà, et, à droite, le golfe de Tunis ; à gauche, Kasnadar, mer bleu vert, Hammam-lif.

Pour venir là nous avons pris un ravin très large, d’argile rouge ; ça a l’air de vagues de sang pétrifiées. On y trouve des restes de fouilles, le dessus d’une voûte. Il se bifurque et, au bas de sa branche droite, en regardant la mer, quatre grandes ruines et un mur.

Ces restes sont énormes, l’épaisseur des murs a environ deux longueurs de cheval ; le mur isolé à droite (sous la maison du Kasnadar) est en pierres de taille.

La mer rentre et, deux cents pas plus loin, deux entrées de voûtes, un mur à ras du sable ; cent pas plus loin, une masse énorme qui fait cap ; on y entre : c’est une grande voûte, plus de deux fois haute comme moi à cheval.

En dehors, du côté de Saint-Louis, c’est comme une montagne qui a plus de soixante pas de largeur ; c’est bâti avec des galets de la mer. Immédiatement après, les rochers qui descendent font une défense naturelle ; ruines mêlées aux rochers, puis, pendant soixante pas (sous le fort), je longe les restes d’un mur énorme qui devait être un quai.

De dessus une butte, ayant le fort à gauche et les citernes à droite, en face, dans la mer, des ruines. Est-ce un môle ou les restes d’une tour carrée ? ça a bien, sur chaque face, deux cents pieds.

Sous les citernes, les ruines recommencent : au bord de la mer et dans la mer, colonnes blanches et brunes dans le sable ; autre carré de ruines dans l’eau ; cinq cents pas plus loin, un blocage carré, juste en face la façade de Saint-Louis.

Il devait y avoir un chemin, c’est le bout de la chaussée ou de la rue, comme la base d’une tour.

J’aperçois, à droite, Sidi-bou-Saïd et, au bas, les citernes ; plus à droite, les ruines s’avançant dans la mer à fleur d’eau ; à ma gauche, les deux maisons rouges.

J’ai remarqué (sous les citernes) au bord de la mer, des pierres de taille, comme base de blocage, quarante-quatre murs descendant parallèlement vers la mer. Etaient-ce des murs ? car, à certaines places, entre le seizième et le dix-septième, l’entredeux est plein.

Partant de la Marsa, nous allons sur la crête de la Marsa et nous arrivons au sommet des terrains rouges de ce matin.

Après le Kasnadar, au bas du fort, à sa gauche, ruines descendant vers la falaise peu élevée, un mur, une masse de blocage, le haut d’une voûte et des restes informes.

Le dos tourné à la mer et regardant le fort : murs qui descendent comme ceux au bord de la mer, ce devait être un palais en terrasse.

Derrière le fort, dont on nous refuse l’entrée, deux quadrilatères, restes de deux terrasses ; celle de gauche (ayant le dos tourné au fort) est plus basse que celle de droite. Murs de quatre pieds d’épaisseur environ. La terrasse supérieure a une surface de 150 pieds de long sur 50 de large ; la seconde terrasse, plus large et plus longue, supporte celle-ci.

Derrière cette seconde, commencent les citernes, dont on voit le dessus, ça fait comme un hippodrome ; on a creusé les terres, évidemment. On ne connaît pas toutes les citernes, elles doivent aller souterrainement jusqu’au fond de l’excavation. À l’angle Ouest des citernes et le terminant, il y a un dôme de même travail que les citernes ; le dessus, le sommet est tronqué ; se terminait-il en pointe ? L’intérieur fait une rotonde, briques et blocage alternés.

Dans l’intérieur des citernes, partout, à chaque bassin, sous le stuc, deux rangs de briques à plat, supportant le blocage. Deux bas côtés, une nef, et les bassins sont transversaux, ils ne devaient communiquer que par les côtés. Les trous à la voûte laissent entrer le soleil ; des mouches bourdonnent, des herbes pendent par les trous, comme des lustres ; Khalifa, avec nos deux chevaux, est couché à l’entrée en pleine lumière ; un oiseau s’envole avec un bruit d’aile, un autre chante ; poussière très fine, silence, parois vertes sur les murs, de l’eau livide et épaisse dans quelques bassins.

Au-dessus des citernes, pente douce, éminence qui a une forme presque régulière.

Fouilles : mosaïques romaines communes, murs en stuc blanc, avec de larges bandes de chocolat en réchampi.

Au bas des citernes, sous le fort et à sa droite en regardant la mer, grand amas de ruines dans toutes les positions possibles ; quand on arrive vers elles, ça a l’air de vagues dolmens : morceaux de voûtes, grands blocs à demi couchés qui se tiennent d’eux-mêmes.

Course à la Goulette. — Langue de terre qui va se resserrant de plus en plus, lignes de murs propres, place européenne, cafés.

Passé de l’autre côté du canal. — Hammam-lif a l’air divisée, par vagues obliques, tons bleus et gris superbes.

Dans un café, j’examine à loisir l’illustre Karoubi, le premier ruffian de la Tunisie et qui a posé devant S. A. R. M. le prince de Joinville, dans une fonction extra virile. Il a l’air très vénérable : chapeau de paille et paletot de matelot, son chic participe du marin et du modèle d’atelier ; barbe longue, bagues nombreuses, calvitie sur le devant de la tête : peut poser pour un saint Jean.

Revenu à la Marsa au grand galop ; le soleil, comme un bouclier rougi, se couchait à gauche.

Jeudi 7 mai. — Notes prises au clair de lune. — Lever du soleil, vu de Saint-Louis : d’abord, deux taches, celle du jour levant, à droite ; la lune sur la mer, à droite ; le ciel, un peu après, devient vert très pâle et la mer blanchit sous le reflet de cette grande bande vague, tandis que la tache que fait la lune sur la mer se salit. La bande vert d’eau fagne dans le Nord, la mer s’étend orange pâle ; n’y a plus que très peu d’étoiles, fort espacées ; toute la partie Sud et Ouest de Carthage est dans une blancheur brumeuse, la prairie de Ta Goulette se distingue ; les deux ports, les montagnes violet noir très pâle, estompées de gris, le Cobus est plus distinct ; quelques petits nuages dans la partie blanche du ciel, au-dessus de la bande orange.

Un navire (barque de pêche ? ) comme une grosse mouette noire. Du côté de Tunis, le ciel qui perle et les montagnes violet brun. Le ciel est d’un bleu extrêmement doré ; au pied de Hammam-lif, la mer est verdâtre. Il y a encore une étoile, à la droite de la lune, du côté de Tunis. Les maisons blanches de la Goulette sont très distinctes, le cap Bon s’aperçoit très bien ; les maisons de Sidi-bou-Saïd ; le mont Cobus est estompé d’une brume violette, et tout en général.

La partie Est du ciel est maintenant rosée ; ce qui domine immédiatement la ligne de l’horizon, blanchâtre et comme poudreux. Derrière le Cobus, d’autres montagnes très indécises ; idem derrière Hammam-lif.

De la butte des terrains rouges, au pied de Sidibou-Saïd, en regardant Carthage, les inégalités de terrain qui existent d’ici à Byrsa disparaissent. Byrsa me cache en partie le lac, que je revois à droite avec Tunis.

Montagnes, puis la Sebkha-el-Rouan, à gauche de Byrsa ; la Goulette, les ports, la mer, la Hammam-lif. La mer est verte, le soleil se lève juste derrière les terrains rouges, au pied de Sidi-bou-Saïd ; du cap Carthage, le cap Kamart fait comme, un croissant.

Du plateau (où sont encore des mosaïques), à droite des citernes, même vue, mais plus belle et plus rapprochée.

C’était sans doute là Mégara, les Mappales étaient aux terrains rouges. Byrsa se détache complètement ; toute la plaine de Tunis, l’extrémité du lac et Tunis en rose ; tout ce qui est à gauche de Saint-Louis, les ports, la Gouîette, la mer, Hammam-lif, très visible. En se tournant à droite, la Sebkha bleue, bordée d’une ligne blonde ; terrains très bas pour y arriver, le coteau de Kamart, couvert d’arbres brun vert.

De là, en descendant vers Saint-Louis, la forme d’un hippodrome. Le cul-de-four est très visible, puis ça s’élargit jusqu’au vallon transversal qui descend de la Marsa vers la mer ; ce vallon est très étroit à son entrée (venant de la Marsa).

Il y a au pied Est de Saint-Louis un autre vallon et une petite colline.

Parmi les fragments conservés à Saint-Louis, un bras droit avec une manche lacée.

Du plateau de Kamart, dans les oliviers, regardant l’Est, Sidi-bou-Saïd fait une bosse, puis tout dévale vers la droite ; le cap Carthage s’avance, la mer des deux côtés ; à droite, en face, Hammam-lif.

Les terrains rouges, au pied de Sidi-bou-Saïd, sont juste en face le plateau de Kamart, où il y a des catacombes.

La Sebkha-el-Rouan, contrairement à ce que j’avais cru, est entièrement fermée ; mais, dans l’hiver, quand il y a plus d’eau, elle doit communiquer.

Après le plateau de Kamart, un vallon transversal ; venant des sables au bord de la mer et allant à la mer ; puis une re-colline, qui est à proprement parler le cap Kamart ; mais, vu de la mer, il ne s’aperçoit pas.

Vendredi 8. — Dormi toute la journée. Rhume.

Samedi 9. — Ecrit des lettres.

Dimanche 10, parti pour Bizerte, — Jusqu’à Utique, route connue. — Déjeuner sous le pont. — Pierres. — Revolver. — Fusil. — Ils filent. — Hallouf ! hallouf !

Laissé notre douar à gauche, monté la route blanche que l’on aperçoit du pont ; en haut, la plaine d’Utique. Nous longeons le fond de la baie. — Re-côte, broussailles, verdure, fontaine à gauche, un cirque naturel. On redescend en prenant sur la gauche, à travers des broussailles ; on aperçoit un grand lac, à gauche. Au fond de l’horizon, un peu à droite, grand village blanc dans la verdure et les palmiers. — Traversé le village. — En haut, on aperçoit la mer à droite ; on laisse les dunes à droite ; oliviers, et on arrive à la ville.

BIZERTE. —De l’angle Ouest des fortifications, sur une petite éminence, au premier plan, les murs de la ville ; à gauche, la courbe de la baie, grève à sables blonds, et les sables en monticules, au fond, font de grandes vagues ; par derrière, lignes de montagnes basses.

En face : la ville, l’isthme par où l’on arrive, blond à gauche, vert à droite, deux lacs : le plus petit, le plus éloigné ; le deuxième, plus près, se continue en canal pour aller communiquer au grand lac à droite. Par derrière, montagne verte qui va diminuant vers la droite ; derrière celle-ci, lignes de montagnes bleues qui vont s’abaissant pour se relever tout à fait sur la droite, derrière le grand lac. Au milieu, une grande montagne en forme de pyramide ; il J a dedans des buffles sauvages.

Bizerte était plus à l’Ouest que maintenant.

Sur l’éminence, au bord de la mer, deux disques d’eau comme à Carthage ; deux petits villages blancs au bord de l’eau, en dehors des murs. Il y a en avant comme un tumulus sur lequel est un fort ; les constructions espagnoles sont bâties (à la partie Ouest) sur des restes romains.

Du bas de Laliah, en face, à gauche, le village sur la montagne se détachant en blanc sur le ciel bleu cru (on contourne cette montagne) ; au pied, ligne de nopals. Quand on se retourne, vallée verte, avec des plaques noires ; au fond, le grand lac de Bizerte, comme une plaque d’acier : le soleil tape dessus, le ciel est tout blanc.

Formes étranges des peupliers dans les rues de Bizerte : on dirait des sycomores ou des pommiers.

Broussailles épineuses, à droite et à gauche ; de l’eau, des tortues, puis, entre deux coteaux à pente et évasés et couverts de bouquets (comme en Bretagne), vue de la plaine d’Utique, immense, toute plate, d’un vert blond, la mer au fond et les montagnes de Hammam-lif.

Quand on arrive : porte, un pont à gauche, que l’on passe, et l’on a un lac entouré de murs à droite, c’est le port. En face, quai avec boutique et quelques peupliers qui ont la forme de pommiers.

La maison de M. Monge, consul de France : à gauche, patio sans colonnes ; chien de chasse qui aboie ; drogmans : un maigre et brun, attaqué de la poitrine ; un Turc, ressemble à Joseph.

Visite à M. Suchinaïs, juif, bégayant, à tics dans la figure, ressemble en laid à Fiorentino. — Mme Costa, anciennement belle, jeux noirs, parle très vite. — Nous revenons pour dîner. — Ereintés sur nos divans. — Arrivée du Père Jérémie et de M. Costa. — Sommeil sans puces.

Le lendemain, bain maure.

La ville est charmante, c’est une Venise orientale à demi abandonnée ; l’eau du canal a trois ou quatre pieds de profondeur, très bleue ; les voûtes sous lesquelles on passe se comblent par le bas. Maisons en ruines ; des chameaux goudronnés sont étendus par terre.

Le Père Jérémie, jovial, ressemble un peu à Bourlet : chéchia sur le derrière de la terre, cheveux ébouriffés, spirituel et très comique, fait cas des « bons vivants » : c’est son mot. Ancien curé de Boufarik, il a mangé, par expérience, du lion, du chacal, de la panthère, de l’hyène : il prétend que le lion est une excellente nourriture. Il élève un sanglier « n’ayant que quatre paroissiens », s’occupe beaucoup de vers à soie.

M. Costa, court, brun, excellent homme, abondance de képis, pantalon verdâtre, bordé de soie sur les coutures ; — Mademoiselle leur fille, grosse brune rougeaude du pays de Caux, en robe rose. Aux murs, gravures, images : Passage du Saint-Bernard, et des sujets vertuoso-polissons : le Mari, l’Enfant, l’Accouchée. On nous montre une belle lettre du fils, qui est en pension à Tunis, et il casco.

Après le déjeuner, nous pionçons sur nos divans. — Promenade dans le grand canal : pêcheries, clôtures en roseaux ; deux Napolitains nous conduisent.

Débarqué, fait le tour des murs du côté du grand lac ; une montagne au milieu, il y a dedans des buffles sauvages. Des animaux se promènent le long des murs. — Coup de fusil. — Halte, nous regardons la mer. — Après le dîner, nous avons été à un café au bout du port. — Mme et Mlle Costa avec leurs châles sur la tête.

Mardi matin 11. — Retourné à la halte de la veille. Les deux villages blancs qui sont au pied de la ville étaient des repaires d’assassins et de pirates ; la ville romaine était plus à l’Ouest, sur l’éminence ; la moitié de la ville moderne est dans une île. Le port-canal a une espèce de rialto ; de dessus, on voit une grille qui ferme le lac à cause des poissons.

Visité les vers à soie du Père Jérémie. Le ver à soie dort la tête levée.

Adieux. Encore des gens et des lieux que je ne reverrai plus !…

Nous repassons sous les oliviers et le charmant village de dimanche ; nous laissons la route d’Utique à droite et nous contournons les montagnes. — Nymphéis, roseaux, tortues (Laliah), oliviers, la mer à droite, les montagnes à gauche : elles ont l’air de grandes vagues vertes retirées et qui vont s’abaisser et reprendre leur mouvement. Après les oliviers, plaine ; puis on arrive sur le bord de la mer, ou plutôt du golfe de Porto-Farina. Haies de nopals mêlés d’autres verdures (à gauche), beaucoup d’amandiers, des cassiers. Quelle est cette fleur violette qui est toujours dans les haies de nopals ? — Beau jardin à grille européenne sur la gauche, abandonné. — Un fort, officier qui reste coi à nous regarder. — Eglise et capucins. — M. Mosco, Italien, nu-pieds dans des pantoufles fort sales. — Un Français à haute chéchia, que je prends pour un employé du bey, fils d’un instructeur français.

Dîner. — Appartement en pente. — Le capucin chauve, humble et empressé. — Nous logeons dans les appartements de Monseigneur ; on nous dit que nous ne pouvons monter sur les terrasses à cause de la jalousie des Maures. Dans l’Eglise, ce sont des tasses à café au lait enfoncées dans la muraille qui servent de bénitier.

PORTO-FARINA est tout à fait adossé à la montagne, en pente. — Un beau café, où nous avons été le soir.

Mercredi 12. — Le matin, promenade au pied de la montagne pour voir la ville. Partis à 8 heures nous tournons le lac. Plaine, soleil. Ces messieurs nous quittent au passage de la Medjerdah. Toute la journée, nous marchons dans la plaine qui n’en finit ; les montagnes de Porto-Farina, vers 3 heures du soir, paraissent grises avec un glacis rose ; au sommet, des taches blanches comme de la neige. Sur l’immensité de la plaine, à l’horizon, points noirs carrés ; ce sont des huttes de Bédouins, en terre.

Des blés verts, des places où l’eau a séjourné ; la terre se fend si régulièrement, en forme de dalles, comme dans la Haute-Egypte.

Nous passons la Rivière sans eau, ancien lit de la Medjerdah. Du côté de la Goulette, en face, des fumées filent à ras de terre, cela se représente plusieurs fois. Mirage ? les objets supérieurs, estompés à la base par ces fumées, ont l’air suspendu. À gauche, la montagne de Kamart ; à l’horizon, les bois de l’Ariana. La Sebkha est à droite.

Nous passons sous un marabout huche sur une montagne, les roches transversales ont l’air de ruines. Bois d’oliviers, troupeaux çà et là ; nous les avons vus, à la Medjerdah et dans les grandes flaques, rester dans l’eau.

Accoutrement de Fregy, mon nègre. — Sa réponse à tout est « Arabe ». Notre ânier dort un peu : il a fumé du haschich toute la nuit ; de temps à autre, il chante.

Retour de Larsana à Tunis en cabriolet, conduit par un Maltais. — Rencontré en route MM. Dubois, Freeman, etc. — Dîner avec MM. de Kraff et Cavalier.

Jeudi l3. — Je me suis purgé. — Reçu des lettres de ma mère et de Bouilhet. — Visite, après déjeuner, de MM. Dubois, Cavalier et Kraff : conversations libres. — Fregy nettoie mes habits et cire mes bottes.

3 heures et quart de l’après-midi.

Vendredi 14. — Cérémonie du baise-main. — Parti en cabriolet jaune, avec Fregy dans sa houppelande brune et en vieux tarbouch. — Bardo à gauche ; mulets, chevaux et guimbardes stationnant. — Entrée : pont-couloir avec boutiques, on tourne à gauche, voûte, cour carrée entourée de bâtiments ; autre voûte, cour, escalier, palier, patio.

Un gros homme, habillé de rouge, portant un bâton à trois chaînettes, hurle d’une voix formidable ; le bey paraît et s’assoit sur sa chaise en os de poisson ; un sabre et des pistolets sont derrière lui, avec sa tabatière et son mouchoir. Figure fatiguée, bête, grisonnant, grosses paupières, œil enivré, Il disparaît sous les dorures et les croix. Chacun, à la file l’un de l’autre, vient baiser l’intérieur de sa main, dont il appuie le coude sur un coussin. Presque tous donnent deux baisers : un, puis ils touchent le haut de la main avec leur front, et un second baiser pour finir.

D’abord les ministres, puis les hommes à turban vert et à turban potiron. Les militaires, en costume, sont pitoyables : gros c… dans des pantalons informes, souliers éculés, épaulettes attachées avec des ficelles, immense quantité de croix et de dorures ; les prêtres, blancs, maigres, sinistres ou stupides : l’air bigot est le même partout, l’intolérance du Ramadan m’a rappelé celle du carême des catholiques. Les lignes de troupiers finissent, re-prêtres. Le bey rentre dans ses appartements, le hurleur recommence.

La voiture de parade est attelée de neuf mules. —Un chariot arabe : le conducteur est monté sur une selle qui est au milieu du joug ; quatre ou six mules, deux roues, une capote en roseaux, la caisse portée sur l’essieu qui est en bois et serré avec de la sparterie.

Samedi. —Répétition de la veille : corps consulaires ! binettes administratives, les bons habits exhibés. — M. Rousseau nous introduit. — Prière des ulémas et notaires, la paume des mains ouverte, tandis que le baise-main continue. — Déjeuner chez M. de Laverne, l’après-midi, place de la Casbah. — Frise michelangesque.

Dimanche — Visite à M, Davis. Dîner à 3 heures, avec le médecin et le capitaine du navire qui doit le mener au cap Bon, lady Franklin et sa dame de compagnie, Mlle Rosemberg (Nelly). Elle est grande, taille flexible, sans corset, profil un peu allongé, nez fort, peau brune, dorée, lèvres minces et retournées, rouges comme du corail et très dessinées, large bouche et dents admirables. Les yeux sont archi-noirs, sourcils démesurés, en arcs ; elle a l’air de toujours sourire. Quelque chose de langoureux et de bon enfant dans tout cela.

Revenu à Tunis à 7 heures, sur un cheval atroce.

Lundi. — Retour du camp : poussière et vent, les blés mûrs remuent dessous, ça leur verse un glacis par-dessus leur ton rose. — Chameaux. — Réguliers. — Les irréguliers. — Fantasia des cavaliers dans la poussière. — Promenade avec M. Dubois sur les hauteurs. — Forteresse, vieux cimetière turc. Du haut, on voit les deux lacs et Carthage en face. — Carrières de pierres, un peu jaunâtres.

Mardi. — Course à Hammam-lif. — Sorti par le vieux cimetière, oliviers ; tourné à droite, monté sur le premier mamelon ; ravin. — Tout en haut, Fregy a perdu son burnous, il le retrouve. — Descendu à la bride, douar, chiens ; remonté. Les nuages font des taches sur la plaine et sur la mer.

Descendu. — Bains, café, au bord des flots ! bleus, petites coquilles. Pour aller à la Goulette, jardins, figuiers, petit pont en bois, les navires à droite. — Le village de Rhadès, blanc et propre, lieu saint ; un prêtre, à la porte d’une mosquée, hurle Vaseur, car il n’y a pas de minaret. C’est un rendez-vous de parties fines pour les musulmans, une espèce de Fontainebleau ; on y vient passer la belle saison avec sa maîtresse. — Rencontré sur un mulet un officier du général Khereddine.

Mercredi. — Oudenah.

Au bord du lac, vase, Mohammediah abandonné, un seul palmier sur la droite. Grand fondouk avec des chameaux couchés, champ d’orge. On descend légèrement, Oudenah est à gauche, a l’air d’être au pied de Zaghouan. Les ruines, méconnaissables, sont largement disséminées ; l’aqueduc comme la colonnade de Palmjre ; à droite, citernes. — Etable, grande quantité de bœufs et des vaches. — Les arcs sont plein ceintre pur et le stuc assez bien conservé. — Tout le village m’accompagne ; tentes noires, soleil, chiens, clôtures en pierres et en broussailles sèches.

Marché à pied dans les herbes raides, longues et jaunes. — Paquets d’épines (comme dans la plaine d’Athènes). — On me fait glisser dans un trou. — Autres citernes, qui ressemblent aux thermes de Titus à Rome, c’en est peut-être. Si ce sont des citernes, elles ne ressemblent pas à celles de Carthage ni d’Utique, la construction même en est toute différente, c’est plus régulier et plus propre. — Longé l’aqueduc. — Retour par la Mohammediah. — Ravin large et à sec. — Accès de joie : je chante Malborough et je fais claquer mon fouet. — Revenu à Tunis à 6 heures.

Jeudi 20. — Dîner chez M. Wood. — Le soir, Moynier, M. et Mme Rousseau. — Soirée chez M. de Kraff, musiciens juifs que j’ai déjà vus dans un café. Avant d’aller chez M. Wood, visite chez M. Cavalier. — Intérieur d’un célibataire, pots de fleurs à la fenêtre, un petit chat, deux ou trois pauvres curiosités.

Vendredi, 4 heures et demie. — Dîner chez M. de Taverne avec M. de Bovy, conversation religieuse.

Je me suis, la nuit du jeudi, et celle du vendredi, couché fort tard à cause de mes paquets et je suis parti de Tunis pour le Riff, éreinté.

Samedi. —Parti à 8 heures moins le quart, par la porte qui est au Sud.

Première plaine (du Bardo). Nous passons entre la route du Bardo et le lac à gauche ; à droite, ondulations très larges et douces des montagnes ; à gauche, le lac, puis de petites collines grises, montagnes bleues derrière. Au bout d’une heure, on monte ; la route, sur un rocher, est resserrée, puis s’ouvre la deuxième plaine, très large et en forme de grand hippodrome. À l’entrée de cette plaine, à gauche, massif de cyprès, palais du bey. Des montagnes, on ne voit plus que le Zaghouan à gauche ; au fond, montagne bleue ; à droite, c’est plus resserré et plus bas, vert pâle.

Arrêté au beau fondouk de Bordj-el-Amri. Je fais la sieste en haut. Fenêtre : trou carré ; sous ma main, sous le matelas, une flûte. Grands appartements silencieux ; dans la cour, niches ogivales tout autour.

La plaine se resserre en montant insensiblement, et on va dans une gorge élargie qui s’appelle Djarkoub-el-Djedavi ; elle est couverte de jujubiers sauvages, parmi lesquels des bouquets d’une verdure plus verte et luisante, feuilles ovoïdes ; puis on descend, l’horizon se termine vite à gauche. — Place large et déserte. — Les puits. — Sebabil : réservoir.

Vieille femme qui se dispute contre un de nos cavaliers. — Tentes installées par le bey pour la sûreté de la route. — Ça ressemble aux puits de Kosséir.

On remonte. À droite : grande ligne de montagnes basses, la première banque toujours noir vert et la seconde grise, estompée de bleu. La nuit vient, la lune me suit, à gauche.

Second paysage de jujubiers, mais plus disséminés. La plaine de Mez-el-Bab a au fond un entassement de montagnes basses, escalopées, bleuâtres, les unes derrière les autres. Quand on la découvre, elles semblent devoir vous boucher la route, puis elles se placent à gauche comme si elles glissaient invisiblement. Les montagnes sont tantôt à droite, tantôt à gauche : on dirait qu’elles se déplacent.

Pont EI-Koerichiah, village à droite, en haut ; c’est le lieu de jonction de la rivière d’Elsorieh et de la Medjerdah. Une grande ogive, deux petites latérales et deux fenêtres romanes : ça ressemble au pont de l’Eurotas avant d’arriver à Sparte. Traces de murs évidemment antiques ; les ruines marquées sur la carte ressemblent à celles de Carthage, comme matériaux. N’est-ce pas ici le pont d’Hamilcar ? Trois mamelons avant d’y arriver, puis la plaine est large, toute plate. Orges mûrs : c’est blond uni par terre et bleu rose à l’horizon.

À partir du pont, on entre dans la vallée de la Medjerdah.

MEZ-EL-BAB. — Sous la mosquée, hommes au café. — Un homme qui passe, au clair de la lune, portant de la braise sur sa tête dans un pot.

Ecrit au rez-de-chaussée du fondouk. — Enorme jarre pour me laver, qui a du mal à entrer par la porte.

Dans le premier endroit des jujubiers, on marche sur du sable ; au pont, rochers à fleur de terre. La Medjerdah est petite et enfoncée dans la terre.

Nuit terrible par les puces, couché dans la cour. — Chameaux qui entrent au milieu de la nuit et encombrent la cour.

Dimanche. — Partis à 5 heures juste. — Froid. — Nous passons un pont en sortant de la ville, la route suit le côté gauche de la vallée. — Morceau de ruines, carré, en briques, ressemblant à une tour. — Autre plaine, l’horizon est bouché. On passe la Medjerdah à gué. En face, Es-Selougya, village, sparterie, lauriers-roses ; le bord d’en face en est si tapissé que l’on dirait un espalier.

La Medjerdah coule au pied des montagnes ; à droite, elles sont grises, avec des taches, et deviennent de plus en plus chenues ; à gauche, c’est borné et très bas, on ne marche plus dans un ravin plus ou moins élargi, mais dans une véritable vallée, avec un fond plat et deux murs. — Oliviers : voilà les premiers depuis Tunis.

TESTOUR à gauche, blanc et propre. — Deux minarets, cimetière à gauche : porte basse en ruines. — Barbier. — Souks tout le long de la rue principale. — Nous avons rencontré un homme de Constantine qui s’y rend à pied. — Usage des Arabes de brûler leurs enfants avec des charbons pour les rendre forts (Hérodote) : on dirait des marques d’anciens vésicatoires. — Les jambes de nos chevaux font des ombres minces sur le sable, cela les grandit, on dirait des girafes. — Après Testour, on repasse encore la Medjerdah sur un pont, puis on s’engage au milieu de bouquets épineux dans les montagnes ; celles de gauche restent brumeuses, mais celles de droite deviennent de plus en plus grises et même rouges. Un grand rocher saillant, très nu, semblable à une crête de coq.

TUGGA. — Dormi sous un gros peuplier, cela me rappelle mes haltes de Syrie ; et les puces aussi me rappellent la Syrie !

Trois ruines importantes :

1° Un cul-de-four en maçonnerie, de 80 pas de diamètre ;

2° Restes d’un monument carré, en pierres de taille sans ciment ; il en subsiste cinq pans ;

3° Idem mais plus grand (en bas) : c’est là que sont les pierres salomoniques.

En dehors, une colonne par terre, de 9 1/2 de long, d’autres entièrement lisses, des morceaux de frises avec des astragales. Ce qui reste debout du monument est net comme du grec. — Une pierre avec des trous à crampons, feuilles d’acanthe.

Quant au grand monument, il ne reste que les angles et une partie du mur Ouest ; le reste est des clôtures postérieures, faites avec des pierres rapportées.

Les petites ruines sont nombreuses.

La ville avait devant elle un amphithéâtre naturel ; à droite, la montagne est gris rouge ; le rocher Schreras, qui est à droite en sortant de Testeur, est ici (sous l’olivier) en face de nous, à gauche. Deux femmes viennent de passer, sur des ânes.

À la hauteur de Glah, la vallée finit et on entre dans une large gorge, boisée de buissons. Ravin au fond, il tourne sur la gauche. — En se retournant, rocher comme le piédestal d’un colosse disparu. — Un quart de lieue après, on descend, plateau, et le lit du torrent desséché que nous avions à droite tombe dans le chemin que nous allons suivre. Nous entrons dans Kellad, il y a des lions. Le plateau n’est pas plat, il en a l’air de loin. — Oliviers sauvages, puis une lande ; nous tournons à droite pour aller à Dougga. Montagne en forme de tombeau, un peu sur la gauche ; on monte rapidement, champs d’oliviers à gauche. Nous arrivons dans le village, chiens qui gueulent. — Inscription sur un mur d’habitation. — Scheik. —Temple : quatre colonnes à chapiteaux corinthiens et cannelés ; dans le tympan, un fragment de statue (une aile et un bras) ; l’attique supportée par des modillons ; au-dessous, astragales, œufs et ruban, cela me semble dans le goût de Baalbek. Deux colonnes latérales seulement ; au fond, l’opisthodome est encore très visible. Sur le côté Ouest de la vallée, trois masses de ruines ou de rochers ; une autre dans la vallée, qui est très verte à cause des orges, blanche par places. Les montagnes, des deux côtés, sont moins chenues, nous sommes très haut.

En face et regardant la façade du temple (un peu à gauche), deux mamelons, puis le fond.

Dîner au couscoussou. Gassen me demande, de la part des Arabes, si je connais des femmes « d’une autre jambe » (empuse ! ) ; il y en a une dans le pays. Je suis ici dans la patrie d’Apulée.

Nuit sur la terrasse, clair de lune, chiens ; le fronton du temple, les maisons blanches, la plaine bleue et perdue dans la brume.

Lundi. — Départ à 6 heures. On descend et on suit la pente de droite, tournant vers la droite Petite rivière : Ouad-el-Rummel, laurier-rose, trois crapauds qui s’entre-dévorent ; ruines sur la droite : leur destination est méconnaissable, mais je distingue des pierres salomoniques. Il est difficile de loin de distinguer des rochers des ruines ; ces dernières sont presque toujours sur une petite éminence.

Les deux montagnes qui sont au fond de la vallée et qui ressemblent à des tumulus sont, à ce que prétend Gassen, les tombeaux d’un frère et d’une sœur. — El-Khouarte.

Longeant toujours la plaine d’El-Koreb, Bédouins. — Je bois du lait à cheval. — Plus loin, à droite, à mi-côte, rocher avec un grand trou. — Sidiabdrobbou, restes d’un arc de triomphe (ou d’une porte ? ) ; deux piédestaux de chaque côté, en larges pierres de taille ; une petite corniche à 12 pieds du sol environ. Il y en a une autre de même construction, douze pas plus loin. — Le santon du saint à côté, sur la droite.

Pierres dispersées dans les environs. Sur l’une, qui a encore des trous à crampons, une tête de Christ, dans une entaille ; rayons et longues boucles. Sont-ce des boucles ou le cordon de la coiffure ? Plus loin, restes d’une autre porte (ou arc de triomphe ? ) ; à côté, une voie ; on quitte la plaine El-Garca (celle qui pince à cause du froid). Autre très longue, en couloir, propre aux évolutions militaires ; collines basses, vertes à gauche, grises et vertes à droite ; au fond, deux montagnes grises, avec des taches blanches, teinte bleue. Rieff est derrière celle de gauche.

Nous sommes dans la plaine de Bednadjat. Quand on se retourne, le côté gauche des collines a disparu ; au fond, à droite, un mamelon comme une tortue. La plaine se soulève, on monte, tourne à gauche. — Manière dont les moutons marchent pour se garer du soleil, par lignes d’un à la file, chacun mettant sa tête, inclinée, contre la cuisse de derrière de son devancier.

Fondouk de Bordj-el-Massaoud. — Dispute avec un Algérien à cause de nos chevaux ; Si-Massaoudy entre à la fin de la bagarre. — Fusil de chasse. — Un de ses hommes portant un plat de petits oiseaux, blanc, propre, doux, yeux bleus, chéchia très en arrière, élégant. C’est un chasseur de fions : il en a tué 32. S’amuse très fort, amène des douzaines de femmes et ripaille, boit son café très lentement, accepte de l’eau-de-vie et me demande la bouteille.

On continue à droite, c’est élargi. — Makis, bouquets épineux. Nous arrivons à un cul-de-four, plus développé à gauche ; en face, montagnes assez basses. — Une petite rivière, Ouad-el-Louy, « rivière de l’amandier ». — Quelque temps après, on s’engage dans les gorges de Khangget-el-Kedim, charmant : lauriers-roses, oliviers sauvages énormes, puis sur un plateau un peu s’inclinant vers la droite de la montagne de Keff, comme des corniches successives.

Au fond, à l’extrême horizon, comme le haut d’un énorme pain de sucre un peu arrondi, tout noir. Keff est derrière la première montagne, qui est bronze avec une tache blanche.

Sur ma route, à droite, je rencontre une petite Bédouine, le coude dans la main et la joue dans les trois doigts ! Qui lui a appris cette pose-là ?

Des ruines toutes pareilles et très fréquentes sur des éminences carrées, formées (sans doute) par les décombres et qui permettent de supposer les contours du monument. Cela est très fréquent : de demi-lieue à demi-lieue environ ; elles sont généralement à gauche de la route. Ça devait être de petits temples, des stations pour aller au Keff ? Au fond, par derrière, un mouvement de terrain bas.

La forme de Hammam-lif, la demi-lune, n’est pas rare.

Rencontré des hommes assis par terre : c’est un marié. — Jeune garçon qui joue d’une flûte longue, jaune, à taches noires, tout seul, pour eux quatre, dans la campagne.

Cette plaine, B’Hiret-el-Khelenkaz, n’en finit ! c’est désespérant d’uniformité. — À droite, c’est comme une succession de terrasses vues de flanc, ou bien un mur à divers étages. Puis on tourne à droite.

Keff sur un sommet, tout à droite, mais on a du mal à y arriver à cause des mamelons transversaux, obliques, qui présentent de profil leur ventre ; il faut monter sur chacun et le redescendre. D’en bas, à gauche, l’horizon qu’on a de la plaine est plein de montagnes, plusieurs ont la forme de demi-lunes ou de seins (une ressemble à Hammam-lif) ; mais, d’en haut, cet effet diminue.

DAREL-BEY. — Bains. — Nuit excellente. — Fontaine en grosses pierres de taille, eau claire, négresses battant le linge avec leurs pieds, éclaboussures d’argiles blanches partout ; une très maigre, dans l’eau jusqu’aux chevilles et retroussée jusqu’au haut des cuisses.

Citernes du Rieff. — Dix couloirs, avec une porte romaine mieux conservés qu’à Oudenah ; dix réservoirs parallèles, chacun a 30 pas de long sur 10 de large ; il y en a encore deux autres, en tout 12.

Du haut du rocher, vers l’Ouest, à droite, une ligne de montagnes rouges et noires, mamelonnées, Ouad-Mesmedah ; puis une longue table, avec une pointe à droite, Djebel-Ourran-Zo ; une comme Hammam-lif, Fegel (Djebel ?), Arroubah. En continuant vers la gauche, une ligne très basse, droite et longue, puis deux autres Hammam-lif qui s’appellent Djebel-Araba. Autre table, une montagne pointue, Garn’Alferd, et la ligne droite reprend ; tout cela, depuis les deux Hammam-lif, est plus loin.

Vers le Sud-Ouest, une autre chaîne, plus près, Ouaglet-el-Chevur ; une pointe écrasée, une alpe, puis, vers le Sud, une grande ligne et, par derrière, une autre en se tournant vers l’Est. Cette seconde grandit et je finis par en voir trois. L’Est et le Nord me sont bouchés par le rocher même sur lequel je suis.

Sortant de Keff, mosquée à droite, immense plaine, noire. Quand on est au bas, Ouad-el-Rummel. — Tourné à droite, rivière, arbres, lauriers-roses, porte (rocher), gourbis à droite. On tourne à gauche très vivement et on laisse à gauche une montagne très boisée, Djebel-Soddim (Khangget-el-Terrabja) ; on passe le Meglagh, pays plus plat, assez boisé, puis on monte. — Banques de granit, chênes, aubépines ; plateau dénudé sur lequel est un petit ruisseau dit Sakiet-sidi-lonsen. — Couché.

Le lendemain, bois sur un plateau, puis bas-fond. On côtoie les contreforts d’une montagne à ma gauche. — Ravin, grandes vagues d’herbes à n’en plus finir, toutes à gauche ; défilé, Medjerdah, forêt ; on aperçoit Souk-Aras sur la gauche ; fignes rouges.

NOTES PRISES À CROISSET LE SAMEDI 12 JUIN I 858.

Lundi 24 mai. — Arrivé au Rieff, le soir.

RIEFF. — Un tombeau romain, sur la droite ; je lis en passant : « Livius ». La ville se recule, à cause des vallons transversaux qui vous en séparent, il faut monter puis redescendre. — La maison du caïd, tout en haut à gauche : banc de maçonnerie à gauche, devant la porte, cour intérieure, énorme escalier droit, grande pièce. — Bain turc excellent ; raïs Ibrahim, ne craignant pas la chaleur, vient me voir dans la dernière étuve. C’est encore lui qui me donne l’éternel caouïeh. — Dîner arabe luxueux. — Bonne nuit. — Le caïd, petit homme maigre, grêlé.

Le lendemain, visité la ville. — Parti à midi ; départ solennel : cinq cavaliers, puis sept ; une vingtaine d’hommes à pied me suivent. C’est maintenant comme un bal masqué dans ma tête, et je ne me souviens plus de rien. Le caractère féroce du paysage finit au fond de la vallée. On tourne à gauche. Dans certains moments, il y a des banques de gazon, des vaches : c’est une place de parc anglais, et puis la montagne reprend.

Couché chez les Bédouins : tente blanche, ouverte ; la lune se lève en face, vent terrible. L’ombre des animaux du douar passe comme des ombres chinoises. J’attends très longtemps, politesses arabes, couscoussous en commun.

Parti au petit jour, nous attendons que le vent soit un peu calmé. Toute la nuit, j’ai pensé à ma première nuit aux Pyramides. Bientôt le paysage devient monotone ; sur les hauteurs, grandes vagues d’herbes qui n’en finissent. Gassen est toujours en retard. Pluie fine, continue.

Surprise du douar, femmes au bord des tentes, sans voiles. Je galopais, ma pelisse sur mes genoux, mon takieh sous mon chapeau ; zagarit, coup de fusil, fantasia, le fils du caïd en ceinture rouge, Souk-Aras ! Souk-Aras ! tout cela envolé dans le mouvement. J’ai ralenti devant les tentes, ils vont venir me baiser les mains, me prendre les pieds. De quelle nature était l’étrange frisson de joie qui m’a pris ? j’en ai rarement eu (jamais peut-être ? ) une pareille.

Le fils du caïd et son père galopent longtemps à côté et devant moi, le père s’en va le premier, le fils me demande, deux heures après, la permission. — La pluie n’en finit. —Descente, forêt, un cabaret vide où je demande ma route, les lignes rouges des bâtiments militaires de Souk-Aras.

SOUK-ARAS. — Ville neuve, atroce, froide, boueuse ; M. de Serval, sécot, inhospitalier ; Andrieux, l’hôtelier, sa microscopique épouse. — Couché, relevé, dîner. — Table d’hôte : MM. les officiers ; ignoble et bête, collet crasseux du directeur des postes ; le lendemain, M. Gosse, aliéné : il croit qu’on l’insulte. Ressemblances : le vétérinaire de mon régiment, Carpentier, M. Constant, brave et gros hussard, déjeune avec nous : « Un bon déjeuner, s… n.. de D… un bon déjeuner ! ! ! »

Le jeudi 27, partis à 3 heures. — Deux muletiers excellents. On monte, forêt charmante, le camp, à droite. — Rencontré deux officiers qui n’y comprennent rien. — Nous redescendons ; de temps à autre, une grande voiture de charbonnier dans la forêt. Les ordonnances du commandant sont au diable. Nous apercevons un bordj, deux Arabes dedans, deux troupiers de sa colonne, éreintés ; l’un a un coup d’air sur l’œil et un coup de soleil sur le nez. Désolés de l’état de leur commandant : « Vous êtes Carpentier ! », et il me prend au collet. Je découvre le moulin de Mezelfah, en bas, au bord de l’eau, la Seybouse. — M. Auberger, gros mastoc, assez cordial ; sa femme, brune, distinguée. Le commandant n’y tient pas pendant le dîner, se lève, se promène. — Couché dans le moulin. — Cartille, domestique.

Le lendemain, M. Auberger nous accompagne ; fourrure courte, bottes. — Lauriers-roses et saules pleureurs. Passage de l’hyène, passage du lion. Nous passons plusieurs fois une rivière, larges quais ; on remonte après. C’est exquis, délicieux, plein de fraîcheur et de liberté. Puis le paysage devient plus sec, les montagnes pelées reparaissent ; tout au fond, dune immense ; à gauche, les maisons blanches et un minaret : c’est Guelma. Nous allons longtemps dans la plaine.

MILESIMO. — Village atroce, tout droit ; ligne d’acacias devant les maisons basses, petites clôtures : c’est la civilisation par son plus ignoble côté. — Enseignes de marchands de vin, et les maisons sont vides, les fenêtres sans carreaux ; des femmes, dans les champs, labourent ou sarclent en vestes et en chapeaux d’hommes, portières de Paris transportées au pays des Moresques, la crasse de la banlieue dans le soleil d’Afrique. Et les misères qu’il doit y avoir là dedans, les rages, les souvenirs, et la fièvre, la fièvre pâle et famélique !

GUELMA. — Café de M. Aubril. — Les monuments pour la troupe tiennent une grande place : logement charmant et entouré de verdure du commandant supérieur, M. de Vanory ; ressemble en beau à E. Delamare. — Déjeuner avec mon commandant ; M. Borrel, du bureau arabe, m’en débarrasse.

Parti à 3 heures ; mon spahi, sorte de nègre blond, idiot, me précède. Verdure et eau, un grand quai, voitures et carrioles de maître. L’ancien pénitencier, grande bâtisse où je bois du lait ; le moulin d’Osman Mustapha, petits bâtiments, peupliers ; une montagne assez basse en face.

Je couche dans le pavillon supérieur (bruit de chiens et de chevaux), sur un tapis ; nuit atroce de puces. On m’avait fait du feu ; nous sommes sur les hauteurs, il fait froid.

Le cawas, maigre, turban vert, yatagan, connaît tout l’Orient ; gueulard, officieux ; aime l’alcool.

La route du moulin à Constantine est assommante d’ennui : petites montagnes toutes se ressemblant, puis une plaine, les fils du télégraphe tantôt sur ta droite, tantôt sur la gauche ; cela est pauvre sans grandeur et monotone sans majesté. Je fouette à tour de bras le mulet de bagages. — Ferme Faucheux : le fermier, monsieur dégradé, borgne, le bras luxé ; bouteille de mon bordeaux de bouk-Aras bue avec délices.

Reparti à 3 heures. On descend presque continuellement, l’admirable Constantine s’aperçoit de loin. — Descente de la rampe du Rummel ; aloès sur le bord ; mon mulet glisse.

CONSTANTINE. — Entrée triomphante à Constantine, avec mon plumet. — Hôtel. — Payé mon jeune Arabe et mon idiot de spahi, qui s’endormait dans les blés où il laissait brouter son cheval. — MM. Vignard, Viel, Niepce, Vignot. — Bain turc exquis ; un nègre admirable pour masseur ; celui du Rieff me massait les genoux avec sa tête. — Grand lit de M. Vignard.

Partie de campagne à la Hamma, chez M. Paolo de Palma. — Le petit village nouveau sous un grand caroubier. — Baignade dans la rivière d’eau chaude, déjeuner. Je m’empiffre et je résiste au sommeil. — Danse, Cagnot conduisant la polka. Le notaire (Vignot), en chapeau de meunier, joue aux cartes avec M. Dominique, le fils de la maison. — Un joueur de harpe.

Rentré, le soir, au clair de la lune, qui finit par se lever ; j’ai peur de me f….. bas à cause de mon cheval.

Arembourg, procureur impérial, léger, petit, gai, chapeau de paille de matelot, bordé de noir, guêtres.

Lundi. — Reposé. — Parti le soir. — Adieux. — Le spahi saoul : « Je vais consulter mon père, Père Éder ! allons, Père Eder ». — L’employé du bureau monté sur l’impériale pour prendre l’air. — On s’arrête pour prendre des « champoreaux », mon spahi se calme.

Journée du mardi passée à mes caisses et à dormir. — Le soir, M. le conseiller de préfecture, homme bien et complètement nul. — Restes du théâtre : école municipale ; citernes romaines modernisées. — Adieu aux couchers de soleil roses.

Mercredi. — À bord de la chaloupe avec M. Ricordeau, propriétaire de Bône, tout en coutil gris, ressemble à Dainez. — Chaleur, beaucoup de femmes. — Passagers : le capitaine Robert, un avocat de Paris, un vieux en alpaga et à tabatière, conduisant deux jeunes femmes ; la petite g des quatrièmes et le vieux gendarme galant ; un chasseur d’Afrique ; le bureaucrate militaire à pantalon bleu, en lunettes, en casquette et en canne rotin ; un Alsacien ; le comte Polonais, tueur de Hons, grand blond à cheveux et à barbe, déplaisant : « Valareck ! valareck ! ». Un monsieur bien, officier de la Légion d’honneur, grisonnant, parent de M. F. Barrot. — Mes deux nuits sur le pont, les jambes de mon pantalon nouées avec des mouchoirs dans ma pelisse.

Les Profils et grimaces de Vacquerie et un volume de critiques de Texier, et Promenades hors de mon jardin de Karr.

Arrivé à Marseille à 2 heures. — Intolérable douane. — Odeurs. — Omnibus. — La vieille actrice de Bône, rôle de Mme Laurent, et une demoiselle de Philippeville, fille d’un pharmacien, grosse dondon enceinte.

Hôtel Parrocel. — Bain. — Embarras d’argent. — Fusil, armurier. — Je vais à l’Hôtel des Colonies. — Le père Ricordeau, dans le jardin. — Dîner : il ne vient pas ! Je vais chez le père Cauvière : colique. L’idée de M. de Body me vient enfin, je le retrouve sur le devant de sa porte. — Galop au sieur Parrocel.

Bureau du chemin de fer sur la Canebière ; sentiment de débarras, de retour, de bien-être. — Je pars ! (M. de lès-Campenne fils) seul dans une calèche ; mes affaires se débouclent dans la gare.

Deux employés de chemin de fer atroces ! Enfin ils s’en vont, on s’endort. — À Lyon, Saulcy. — Pour compagnons, un chirurgien de marine et son chien, mon bureaucrate militaire qui va à Saint-Quentin, au delà ; l’Alsacien est descendu en route pour aller à Strasbourg. — Déjeuner solide à Dijon. — Ennui de l’après-midi, chaleur. Quel sot pays que la France ! — Fontainebleau, Melun, la gare !

Le boulevard en été. — Ma maison vide. — Bousculade pour aller chez Feydeau : on me sert à dîner. — Visite chez Mme Pradier, Masquillier, Person, de Tourbey : tout le monde absent. — Crique : « Flaubert ! c’est toi, Flaubert ! » ; elle pleurait : maladie de son neveu. — Souper au Café Anglais. — Je dors sur mon divan. — Déjeuner au Café Turc. — Visite à la Tourbey, Sabatier, Mme Maynier ; Mlle a une loupe dans la gueule. — Auteuil, le Parc des Princes, Thérèse, dîner. — Le soir, de Tourbey.

Lundi. — Armurier, fourreur, Duplan, etc., etc. — Café de Foy, Boyer. — Auteuil. — Pradier, Janin, de Pêne, de Tourbey. — Dîner chez Feydeau, pas fort. — Guimont, Plessy, A. Dumas fils, Uchard, Scholl, Saint-Victor, Pasquier, re-Boyer et son épouse ; Person en matelot, perruque rouge. Comme le vrai est peu compris !!!

Mardi. — Courses encore ! Sabatier, Sainte Beuve, Sandeau, Plessy, Maury. — Dîner chez la Tourbey : Cabarrus, Marchai, Gozian, Gatayes, Théo, Ernesta, Saint-Victor !…

Le lendemain, chemin de fer à 8 heures 30, matin. — Deux bourgeois. — Rouen ! Hôtel-Dieu !

Voilà trois jours passés à peu près exclusivement à dormir. Mon voyage est considérablement reculé, oublié ; tout est confus dans ma tête, je suis comme si je sortais d’un bal masqué de deux mois. Vais-je travailler ? vais-je m’ennuyer ?

Que toutes les énergies de la nature que j’ai aspirées me pénètrent et qu’elles s’exhalent dans mon livre. À moi, puissances de l’émotion plastique ! résurrection du passé, à moi ! à moi ! Il faut faire, à travers le Beau, vivant et vrai quand même. Pitié pour ma volonté, Dieu des âmes ! donne-moi la Force — et l’Espoir !…


Nuit du samedi 12 au dimanche 13 juin, minuit.


Gustave Flaubert.


  1. Ces notes sont celles que Flaubert a tracées au jour le jour sur son carnet de route, au cours du voyage qu'il fit en Afrique à l'intention de Salammbô. (Voir Correspondance, III, p163.)