Notes sur la grammaire basque, Julien Vinson

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NOTES SUR LA GRAMMAIRE BASQUE

I. Le verbe causatif

Dans mon article sur l’Ibère et le basque (t. XL, p. 209-239), j’ai montré comment l’étude des irrégularités de la conjugaison basque m’a conduit à supposer que le verbe euscarien avait primitivement deux formes, l’une, indéterminée, où le régime direct n’est pas exprimé ; l’autre, déterminée, où ce régime est incorporé. C’est le cas de beaucoup de langues, et notamment du magyar où, par exemple, on a látom « je le vois » et látok « je vois » ; ces deux formes, considérées, non plus au point de vue de leur objet immédiat, mais au point de vue de leur extériorisation générale, si j’ose m’exprimer ainsi, forment les voix intransitive et transitive. Au point de vue morphologique, la voix intransitive ou indéterminée est caractérisée en basque par la préfixation de l’élément personnel sujet, et la transitive ou déterminée par la suffixation de cet élément que remplace, au commencement du mot, l’élément régime direct. Je rappelais, en même temps, que le basque a seulement deux formes temporelles, le présent aoristique et le passé, celui-ci indiqué par la nasalisation initiale du radical. On a donc : noa « je vais », ninoa « j’allai » ; nakus « je vois », nankus « je voyais », *zakusaz « vous le voyez », *zanankusaz « vous le voyiez ».

J’ai ouvert dernièrement, par hasard, les Denkmaeler de Mahn, et j’y ai vu d’abord qu’il avait remarqué le nom du mois basque, hilabethe « pleine lune » ; il en conclut, comme moi, que les Basques commençaient leur mois à la pleine lune, « tandis », ajoute-t-il, « que d’autres nations le commençaient à la nouvelle lune, par exemple les Hébreux, comme le montre leur expression pour « mois », chôdäsh (de châdasch « être neuf ». Ce fait entraînerait la nécessité de la semaine de huit jours, une ou deux fois par mois, à l’aide d’un jour intercalaire, supplémentaire, sans doute entre le vendredi et le samedi, qui était le dernier jour de la semaine. Faut-il rappeler le passage de Strabon sur les montagnards pyrénéens fêtant la lune devant leurs portes ?

Mais, plus loin, Mahn parle du verbe basque et il dit que ce verbe forme des causatifs au moyen de l’infixé ra : icasi « apprendre », iracasi « enseigner, faire apprendre ». L’existence des causatifs en era, ira, initial est indiscutable et, à première vue, j’en trouve plus de quatre-vingts dans l’excellent Dictionnaire d’Azkue, lequel d’ailleurs ne les reconnaît pas toujours : il traduit, entre autres, erahatzi « oublier » au lieu de « faire oublier »[1] . A priori, ce nombre de causatifs paraît peu de chose, si on le rapproche de la masse des verbes basques ; mais, jetons les yeux, dans un vocabulaire quelconque, sur une liste des verbes basques. Nous constaterons tout d’abord qu’un grand nombre de ces verbes sont de formation récente, et qu’ils ont été dérivés de substantifs ou d’adjectifs par la terminaison tu (te, tze) : maitatu « aimer » de maite « cher », chutitu « se dresser » de chuti « debout », comme dans le français vulgaire moderne on forme, trop facilement, hélas ! des verbes en er : « documenter, solutionner, concurrencer, etc. ». Après avoir retranché ces verbes dérivés, on remarque que les autres forment deux séries, dont la première comprend les radicaux commençant par une voyelle (le plus souvent e) et par y (ou j) : c’est à cette série que se rapportent les causatifs en era, et il convient de remarquer que le y initial disparaît dans la conjugaison (yoan « aller », noa « je vais »), ainsi que les finales n, i, ki : ikusi « voir », dakus « il le voit » ; eman « donner », demagu « nous le donnons » ; garraiki « suivre », arreit (pour harreit) « suis-moi (moi au datif) » : Mahn a donc tort de considérer ici le n comme organique ; c’est le même cas que dans certains substantifs : egun, yaun, etc. Mais je croirais volontiers, avec Mahn, que la voyelle initiale est adventice, de sorte que les causatifs seraient formés, non par infixation, mais par préfixation, ou plutôt par substitution de era à e, qui aurait aussi une signification de formation secondaire ; y de yan, yo, etc., ne serait qu’une mutation de ce a devant une voyelle radicale.

Tous les verbes de forme causative n’ont pas le sens exact de causalité. Quelques-uns ont une signification d’intensité, de fréquence, d’activité spéciale, par exemple : eraman « porter » de eman « donner, mettre, se placer », érayo « écraser » de eo, eho « moudre », eroan « tirer » de yoan « aller » ; erago « occuper » de ego, egon « demeurer » ; erantzun « répondre » de entzun « entendre » ; igaran, igare, igaren, igaro « passer », avec metathèse, pour irago, etc., de igan, igo « monter » ; et ceci nous permettra de découvrir des verbes perdus ou d’en expliquer d’autres. Ainsi erausi, erasi, edasi « causer, bavarder » vient évidemment de eus, aus « aboyer », dont le sens primitif était sans doute « crier » ; ero, erho « tuer », erio, herio « mourir », doivent venir de yo « battre » ; etc. Il y a longtemps que j’ai rattaché ezarri « mettre » à yarri « s’asseoir, se placer ». D’autres fois, ce sont les primitifs que nous ne connaissons pas, et dont le sens nous échappe : irakur « lire », irabaz « gagner », eraki « bouillir », etc., indiqueraient des primitifs ekur, ebaz, eki (?).

Après cet examen, on peut se demander si ces formations doivent être considérées comme de simples dérivés, ou s’il convient d’en faire une voix secondaire, dans le sens grammatical du mot. Ce qui viendrait à l’appui de cette opinion, c’est le rôle que paraît jouer le verbe causatif dans les conjugaisons périphrastiques. Le biscayen emploie couramment eroan, mais d’autres dialectes, par exemple le labourdin et le souletin, ont, comme je l’ai dit précédemment, dans les formes auxiliaires avec régime indirect, des expressions en r qui sont probablement des causatifs. Ainsi, le labourdin a dìot « je l’ai à lui », là où le souletin dit deyot, contracté de l’archaïque deriot ; et « il l’a à moi » y varie en daut, darot, derat, deraut, draut. N’y a-t-il là qu’une seule et même forme, ou y en a-t-il deux, la transitive et la causative ? Ematen daut ne serait-il pas « il l’a à moi en donner », et emaiten deraut « il le fait avoir à moi en donner » ? Je croirais volontiers que les formes sans r sont déduites de celles en s qui seraient primitives. Le causatif s’explique fort bien dans ce cas, et son emploi paraît même plus justifié que celui du simple transitif.

Mahn voyait dans le préfixe (ou infixé) causatif ra, era, le suffixe déclinatif ra « vers » : Bayonara « vers Bayonne ». Cette opinion est fort plausible et, de même, je serais disposé à voir dans le n de l’imparfait le suffixe n du locatif : Bayonan « dans Bayonne ». Dans le langage primitif, le nom et le verbe ne sont pas distingués et peuvent être affectés, l’un et l’autre, de relations de temps et d’espace, relations d’ailleurs réductibles à deux, dans chaque ordre d’idées : temps accompli, temps non accompli, — arrêt, mouvement. Or qui ne voit que l’arrêt et le mouvement sont de même nature et peuvent être interprétés comme mouvement horizontal et mouvement vertical, mouvement objectif et mouvement subjectif ? Le passage du présent au passé est un mouvement subjectif ; celui de l’action personnelle à l’action transmise, causée, est un mouvement objectif. C’est pourquoi le causatif se marque par la dérivative ra et l’imparfait par la dérivative n, en basque.

Ce même n se retrouve dans le suffixe conjonctif et participial : demagu-n « que nous le donnions », liren « qu’ils fussent » ; dakusa-n begia « l’œil qui voit », nik duda-n-a « ce que j’ai ».

Quoi qu’il en soit, il est établi que la dérivation en basque s’opère par préfixation aussi bien que par suffixation et, comme on remarque que certains mêmes éléments sont tantôt préfixes et tantôt suffixes, on peut se demander la raison de ce changement de position. Si nous remarquons que le pronom initial est le sujet du verbe intransitif ou le complément direct du verbe transitif et que, final, il est le sujet du transitif ou le complément indirect ; — que le n préfixé au radical indique le temps passé, et suffixé le conjonctif, le subjonctif, le relatif, la subordination, la dépendance ; — que ra au commencement forme des causatifs et à la fin prend le sens de « à, vers » ; — que e (ou ke) initial du radical verbal exprime l’affirmation ou l’intensité et que, suffixe final, il indique l’aoriste, la contingence, l’incertitude ; — nous pouvons conclure que les deux positions des suffixes correspondent aux idées que j’ai appelées « mouvement objectif » et « mouvement subjectif » : le préfixe indique que le radical est actif, le suffixe qu’il est passif ; dans *nenkus « je le voyais » l’action s’est faite au temps passé, dans dakusadan « que je le voie » elle est relative ou subordonnée ; dans eraman « emporter, faire se déplacer », le radical fait preuve d’initiative et d’autorité ; dans etchera « à la maison », la maison est le but passif du mouvement. Cette considération explique pourquoi le génitif et l’adjectif, ces deux déterminants, sont traités diversement, le génitif se plaçant devant le nom possédé et l’adjectif après le nom qualifié. Quand je dis aitaren etchea « la maison du père », ma pensée va surtout au père, au possesseur ; quand je dis etche churia « la maison blanche », je pense surtout à la maison, à l’objet déterminé.

J’avais cru qu’un autre cas de double position d’un élément dérivatif se présentait dans les i du datif ou ki « avec » (aita-r-i « à mon père », aita-re-ki-n « avec le père ») et le ki précédant le pronom régime indirect des verbes (datorkizu « il vient à vous ») ; mais peut-être vaut-il mieux, dans ce ki verbal, voir la formative que nous trouvons dans les radicaux yaiki « se lever », yarraiki « suivre », eduki « tenir », etc., qui est, sans doute, identique au ki adverbial : ederki « bellement ». Le préfixe, là encore, indique le mouvement objectif, le rapport extérieur, et le suffixe la relation intime, le mouvement subjectif.

II. Les racines EK et EM

On a vu plus haut qu’un nombre important de radicaux verbaux basques, la plupart disyllabiques, ont une voyelle initiale qui ne paraît pas organique, e le plus souvent. Cette hypothèse résulte de comparaisons de mots comme les suivants : igan, igo « monter », ago ou go « plus », ga ou gar ou goi « sur, en haut ». Il m’est venu l’idée d’étudier quelques-uns de ces radicaux, de voir s’ils correspondent bien à d’autres radicaux sans voyelles prosthétiques, de rechercher quelle peut être la signification de la racine commune, et le rôle de la voyelle adventive. Je choisis les radicaux en ek, eg, ik, etc., d’une part et ceux en am, em, etc., de l’autre. Je ne donne que les radicaux principaux, sans tenir compte des dérivés secondaires.

A. En ek et eg, je signalerais : egal, hegal « aile », ega-n « voler », egar-ri « soif », egi, hegi « crête, bord, coin », egia « vrai », egi-n « faire », egoa, hegoa « le vent du sud », ego-n « demeurer », egor ou igor « envoyer », egu-n « jour », egos « cuire », ego-tz « jeter », egur « bois de chauffage » ;

Ekai « travail », ekar, ekhar « porter », ekor « balayer », ekus ou ikus, ikhus « voir » ; ekuz ou ikuz ou ikhuz « laver ».

En ik et en ig, on signalerait : iga, higa « se flétrir », iga-n « mouler », igara ou ihara ou eihara « moulin », igarei, igara-i, iger-i, igir-i « nager », igarla « devin », igas, iges, ihes, ies « fuir », igaz, ihaz, yaz « l’an passé, antan », ige « rampe, montée », ihi, higi « se mouvoir », igo, igo-n, igo-ro « monter », iguin, higuin « dégoût » ;

Ika, hika « escarpement », ika-ra « trembler », ikas, ikhas « apprendre », ikalz, ikahtz « charbon ».

J’ajoute les suivants en ag, og, ug, ak, ok, uk : ager-i, agir-i « manifester », agin, hagin « dent », agor « sec », agun, hagun « écume », agur « salut » ; aker, akher « bouc », aketz « verrat », aki, akhi « fatigue », akilo, akhilo, akulu « aiguillon » ; ogen, hogen « faute, tromperie », ogi « froment », ogei, hogei, hogoi, ogoi « vingt » ; oka, okha « vomir, dégoûter » ; okher, oker « infirme, borgne », uki, ukhi, hunki « toucher », uko, ukho « nier », ukha (?) « poing », ukan, ukhan, uken « avoir » ; ugal « sournois », ugari « abondant ».

Voici ceux en k et g : gai « propre à », gaitz « mal », gal « perdre », gar, kar, khar « flamme », garai, garhai « vaincre, surpasser », garano « étalon », garbi « propre », gari « froment », gau « nuit », gei, gehi « quantité », geldi « tranquille », gero « après », gibel « postérieur », gizon « homme », gogo « idée », gogor « dur, sourd », goi « haut », goiz « malin », gorde « caché », gori « ardent », gorri « rouge », gose « faim », gune « fait, acte », gur « salut », gura « volonté », guti « peu », guzi, guzti « tout » ; — kalte « dommage », kausi « trouver », ke, khe « fumée » keinu, kheinu « signe », kide « égal », kume « petit ».

Il ne faut pas oublier les suffixes et les dérivatifs : aga « abondance », ak et ek « pluralité » et « activité », ki « avec », egi « excès », ago ou go « plus » comparatif, kari « porté à », korde (provenance) ; gin, gile, etc., « faire » (de egin) ; ga « sur, dessus » et ses nombreux dérivés : gaz « avec », gan « dans », ganik « de », galik « pour », gain « sur », gabe « sans », gana (pour gara) « vers », etc.

De tout ceci se dégage évidemment un ancien EK, peut-être KEK, puisqu’il y a des radicaux en k, qui aurait le sens de « montée, accroissement, augmentation », c’est-à-dire qui correspondrait à ce que j’appelle l’idée du « mouvement objectif », racine secondaire formée du préfixe E ou KE et d’une racine primitive en K suivie d’une voyelle.

B. Pour les radicaux en am ou em, on aurait :

En am et em : ama « mère », amai « tin, bout », amar, hamar « dix », amets, ames, amens « songe, sommeil », amelz « chêne taurin », ema, eme « femelle », eman, emon « donner, mettre, se placer », emen, hemen, heben, gemen, kemen, omen « ici ».

En im, om et um : imin-i, ipin-i, ifin-i « placer, mettre », omen « réputation, on-dit », ume, hume, kume « petit », ime « poupon », kama « timon » (?).

En m initial : mando « mulet », men « docile, doux », mende « siècle », min « mal, aigu », mendi « montagne » (?).

Ce qui donnerait une racine EM ou AM (ou KEM, KAM) au sens manifeste de « station, arrêt, pose, pression », ce qui correspond à l’idée de « mouvement subjectif », formée de KA ou KE et d’une racine primitive en M suivie d’une voyelle.

Chavée ramenait toutes les racines indo-européennes, en dehors des onomatopées, à deux catégories ayant la signification de presser et de tendre, c’est-à-dire aux deux genres des mouvement que je retrouve dans les racines basques. J’ai constaté la même chose en dravidien. Ce serait donc un fait normal, la résultante d’un état normal de l’esprit humain à une période spéciale de son développement.

Mais en admettant la formation, par le préfixe E ou plutôt KE, de racines secondaires, quels seraient le rôle et la signification de ce KE ? Il est vraisemblable qu’il s’identifierait avec le suffixe KE qui, dans la dérivation verbale, marque le potentiel, le conditionnel, le futur aoristique : duke « il l’aura, il peut l’avoir, il l’aurait ». Ce ke correspondrait donc à une idée de contingence, d’incertitude, d’affaiblissement ; mais, préfixé, le sens peut être tout contraire et marquerait peut-être une affirmation, une confirmation de l’idée verbale, puisque le changement de position des éléments personnels sujets correspond aux variations de transitif à intransitif. Ce KE n’est peut-être, d’ailleurs, qu’une forme, qu’une variante du démonstratif éloigné dont, à mon avis, la forme originale est KAR, comme KUR est celle de démonstratif prochain et KOR celle de l’intermédiaire « cet autre ».

Il est d’ailleurs remarquable que « vingt » hogoi, et « dix » hamar, se rapportent aux deux racines que nous venons d’examiner. Dix exprimerait l’arrêt, la halte, la pression, et vingt, au contraire, l’expansion, l’allongement, l’accroissement.

Les lignes qui précèdent n’ont d’autre but que de présenter des problèmes aux linguistes, surtout à ceux qui s’occupent de la langue basque. Mais les solutions que je propose peuvent être bonnes, inadmissibles ou même absurdes et indignes de discussion. Je suis le premier à solliciter les critiques et les objections, pourvu qu’elles soient de bonne foi. Le travailleur le plus expérimenté, le spécialiste le plus habile, n’est pas moins exposé qu’un autre à l’erreur. Qui peut se flatter de connaître jamais la vérité, surtout quand il s’agit du langage, si variable et si divers ? Verborum vetus interit œtas.

Julien Vinson.

P.-S. — À propos de mon dernier article, on me fait observer que emazte « femme » paraît être contracté de ema-gazte « jeune femelle » ; ce serait donc le pendant exact de emakume « petit femelle, enfant femelle ». En tamoul vulgaire, femme se dit penpillei « enfant femelle », mais pillei n’est pas seulement « enfant », il sert encore à désigner l’écureuil, le perroquet, la mangouste, le petit du singe, et même le petit cocotier et le petit aréquier.

On me rappelle aussi le mot atso « vieille femme » ; il n’y a pas de mot spécial pour « vieillard, vieil homme ».


  1. Ce n’est là qu’une étourderie ; d’autres erreurs sont moins excusables. Ainsi Azkue donne (t. I, p. 456, col. 1) le mot kable qu’il traduit « camelo, chameau », avec deux points d’interrogation, il est vrai, en donnant, comme référence, le passage si connu de Liçarrague (Math., xix, 24), mais le texte des versions réformées porte chable et en marge : ou chameau ; Liçarrague a simplement transcrit cable.