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Notice sur M. Lévêque

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NOTICE


SUR LA VIE ET LES OUVRAGES


DE M. L’ÉVÊQUE.


Par M. le Cher DELAMBRE, Secrétaire Perpétuel.


Lue dans la Séance publique de la Classe des Sciences, le 8 janvier 1816.




Pierre Lévêque, ingénieur hydrographe de la marine, professeur royal d’hydrographie et de navigation, examinateur de l’École Polytechnique et de la marine, membre de l’Académie royale de marine, de l’Institut royal de France et de la légion d’honneur, etc., naquit à Nantes le 4 septembre 1746. Il y fit ses études avec cette distinction qui annonce ordinairement, sans les garantir toujours, les succès qu’on obtiendra dans les lettres ou les sciences, et qui prouve au moins l’aptitude à se faire remarquer dans la carrière où l’on sera porté par les circonstances ou par son propre choix. Celui de M. Lévêque ne fut pas douteux ; il le décida pour les sciences exactes et pour la navigation qui les suppose toutes.

Né dans une ville commerçante, les objets relatifs à la marine furent les premiers qui frappèrent ses yeux. Pour les connaître mieux, il voulut en faire une étude approfondie ; il voulut pratiquer lui-même, et à l’âge de dix-huit ans il s’embarqua sur un vaisseau de l’état. Le titre qui l’y fit admettre, les fonctions auxquelles il se dévouait, n’étaient pas de celles qui peuvent flatter l’amour-propre ou entretenir les rêves de l’ambition ; il ne voulait que s’instruire ; il en prit la voie la plus directe et la plus sûre. Pendant les deux années que dura son voyage, il acquit une connaissance intime et raisonnée de toutes les parties qui composent le vaisseau, et de toutes les opérations qui constituent la science de la manœuvre. À ces connaissances pratiques, il voulut joindre à son retour toutes les théories qui pouvaient les éclairer, et dont il n’avait emporté que les premiers élémens.

Seul, avec le secours des livres, il se forma lui-même, se fit connaître avantageusement, et il obtint la place de professeur royal dans ce port où il avait déjà fait de nombreux et bons élèves. À son titre de professeur, il ajouta bientôt ceux d’ingénieur et de correspondant de l’Académie royale de marine et de l’Académie des Sciences.

Parmi les connaissances nécessaires aux marins, l’astronomie ne fut pas la dernière à fixer ses regards. La science des longitudes venait d’être créée ; il fallait la naturaliser et vaincre la répugnance que ne manquent jamais d’inspirer les innovations même les plus utiles. C’est à triompher de cette disposition trop commune que M. Lévêque appliqua tous ses soins ; il chercha tous les moyens d’abréger des calculs indispensables. Ses recherches astronomiques l’avaient mis en correspondance avec l’astronome célèbre qui remplissait alors avec tant d’éclat la chaire du collége royal de France ; il le consultait sur ce qu’il pourrait faire de plus utile à la science et à ceux qui la cultivent.

Lalande employait alors tous ses moyens et toute son influence à propager la méthode de longitude qui se fonde sur les éclipses de soleil ou d’étoiles. Cette méthode se déduit aisément des règles données par Ptolémée dans sa Syntaxe mathématique ; elle fut depuis complètement expliquée par Képler, et cependant jamais elle n’avait pu prendre la moindre faveur. Les astronomes d’alors redoutaient la longueur des calculs. Des savans distingués, parmi lesquels on compte Dominique Cassini, avaient imaginé des moyens très-ingénieux pour remplacer la trigonométrie par les opérations graphiques de la projection. Leur méthode, utile pour annoncer les circonstances principales d’une éclipse, et tous les pays où elle pourra s’observer, a le double inconvénient d’être beaucoup plus longue et beaucoup moins sûre, quand il s’agit de déterminer la position des lieux où l’éclipse a été observée, et sur-tout si l’on veut qu’elle serve à perfectionner les tables astronomiques.

C’est ce que Lalande s’efforçait de persuader aux astronomes, en leur recommandant la méthode de Képler et de Ptolémée. C’est celle qui se fonde sur le nonagésime, c’est-à-dire sur la position relative et sans cesse variable de l’écliptique et de l’horizon. On peut en construire des tables qui donnent à vue les préliminaires des calculs. Ptolémée avait donné le premier modèle de ces tables ; Képler les avait refaites avec plus d’exactitude, mais elles n’étaient pas encore assez étendues pour être d’un usage général. Les observatoires se sont multipliés, nos navigateurs ont parcouru tout le globe, c’est au globe tout entier que M. Lévêque a voulu étendre ces tables que Ptolémée n’avait calculées que pour sept climats différens. Mais en leur donnant cette généralité, il voulut y joindre toute la précision qui est nécessaire aux opérations les plus délicates de l’astronomie moderne.

Dans le temps où M. Lévêque travaillait à faciliter le calcul des éclipses, notre grand géomètre Lagrange s’occupait du même problème ; mais le traitant d’une manière toute analytique, il éliminait le nonagésime qui en est le premier fondement. En admirant le travail et le génie de Lagrange, les astronomes sont demeurés fidèles à leur méthode qui leur paraît toujours tout au moins aussi exacte et beaucoup plus facile. On a voulu tout nouvellement reproduire les formules de Lagrange, mais pour les débarrasser des longueurs qui y sont comme inhérentes, le premier soin a été de rétablir le nonagésime et les parallaxes, puis on a introduit de nouveaux arcs subsidiaires, c’est-à-dire qu’on a fait disparaître tout ce qu’il y avait d’analytique, pour en revenir aux formes purement astronomiques ; ce qui est confesser tacitement que, pour ce problême élémentaire, la trigonométrie sphérique, qui est aussi une espèce d’analyse, a l’avantage sur la méthode des trois coordonnées rectangulaires, qui n’est au fond que la trigonométrie plane.

Les Tables de M. Lévêque parurent en 1776 à Avignon, en deux volumes in-8o. Le gouvernement, pour faciliter cette utile entreprise, fit en partie les frais de l’édition.

Flatté d’avoir pu rendre ce service aux astronomes, plus encore qu’aux navigateurs, M. Lévêque conçut pour ces derniers le projet de grandes tables qui leur abrégeraient le calcul de l’angle horaire, qui est pour eux une opération de tous les momens. Il avait essayé toutes les combinaisons qui pouvaient diminuer la peine du calculateur sans trop grossir le volume. Plusieurs feuilles de ces tables ont été imprimées, mais malgré tous les efforts de l’auteur, on trouva qu’elles seraient trop considérables, et ce projet fut abandonné.

Occupé par état de l’instruction de la jeunesse dans la théorie et la pratique de la navigation, il rassembla dans un ouvrage élémentaire tout ce qui faisait la matière de ses leçons, et publia son Guide du Navigateur, où l’on trouve l’histoire de toutes les tentatives faites en différens temps pour le problême des longitudes, la pratique de tous les instrumens qu’emploie l’astronomie nautique, les règles de calculs les plus simples pour tous les problêmes usuels, le tout accompagné des tables nécessaires. Ces divers avantages ont assuré le succès de ce livre, dont on attendait une édition nouvelle à laquelle l’auteur a long-temps travaillé. Sa mauvaise santé et ses diverses occupations l’ont empêché péché d’y mettre la dernière main, et l’un de ses amis est à la recherche de ce qui peut y manquer encore pour en procurer une prompte publication.

Dans cet ouvrage, il ne cherchait qu’à guider les commençans à qui même il n’avait pas osé donner une instruction aussi solide qu’il l’eût désiré ; mais il ne s’était pas moins occupé de la partie transcendante de la navigation ; il avait médité profondément les traités des Bouguer, des Bernoulli et des Euler. Il lui fut aisé d’apercevoir que la pratique était trop étrangère à ces grands géomètres, et que des considérations d’une grande importance avaient dû leur échapper dans les questions si compliquées qu’ils avaient tenté de résoudre. Il crut voir le plan dont il avait conçu l’idée, heureusement exécuté dans l’ouvrage d’un Espagnol, qui, aux connaissances mathématiques, avait su joindre celles d’un grand navigateur. En homme qui ne cherchait véritablement qu’à se rendre utile, et qui, dans son Guide du Navigateur, avait supprimé une partie de son propre travail, et l’avait remplacé par celui d’un étranger qui avait traité le même sujet plus à fond, M. Lévêque résolut d’adopter en entier l’ouvrage de D. G. Juan, et de se borner au rôle de traducteur. Mais ne voulant rien admettre de confiance, il s’imposa la loi de refaire les calculs immenses qui ne sont qu’indiqués dans l’Examen maritime, d’en vérifier les résultats, de les réformer quand il s’y était glissé quelque faute, enfin d’en combattre les principes, quand il les jugeait erronés. Mais respectant l’œuvre qu’il traduisait, il mit modestement ses observations en note, en sorte qu’il a conservé le texte dans toute son intégrité, en même temps qu’il en aplanissait les difficultés aux commençans, et qu’il proposait les améliorations dont il le jugeait susceptible.

Cet ouvrage, malgré son importance, ne convenait pas à un assez grand nombre de lecteurs pour qu’on pût en espérer la publication, et le gouvernement vint encore cette fois au secours de l’auteur, qui, en reconnaissance, dédia son ouvrage au ministre qui en avait favorisé l’impression.

La belle invention de Montgolfier, le nouvel appareil et les brillantes expériences de M. Charles, occupaient en France tous les esprits ; partout on s’efforçait de les imiter pour donner aux provinces le spectacle dont Paris et Versailles avaient seuls joui. M. Guiton de Morveau, qui vient d’être enlevé aux sciences, l’avait montré à Dijon ; Nantes dut la même satisfaction à M. Lévêque, qui, pour la lui procurer, inventa un appareil pneumato-chimique dont la description se trouve dans les Mémoires de l’Académie pour 1784. Nantes lui doit de même une pompe à feu, l’une des premières qui aient été exécutées en France, et qui fut destinée à la mouture du grain et à la fabrication du biscuit.

Tout ce qui pouvait être utile devenait aussitôt l’objet de ses méditations et lui procurait l’espèce de jouissance qu’il ambitionnait par-dessus toutes. Les orages politiques vinrent changer la direction de ses pensées et de ses efforts qu’il variait suivant les circonstances, mais toujours dans les mêmes vues, l’amour du bien public et la prospérité de l’état. Ami de la modération, opposé par caractère à toute violence, à toute injustice, par l’ascendant que lui avaient acquis ses vertus et ses services, il sut pendant un temps calmer les esprits, il eut le bonheur d’en retenir quelques-uns et d’en éclairer quelques autres. Mais qui pouvait toujours résister à ce torrent ? Bientôt des persécutions de toute espèce furent la récompense de ses soins et de sa bienveillance. Pleurant la perte de ses amis, tremblant pour les jours d’une épouse chérie, qui partageait tous ses sentimens et avait déployé le même caractère, il se vit contraint de fuir le théâtre de scènes trop déplorables, et d’errer pendant plus d’une année.

Nommé représentant de la Loire-Inférieure en 1797, compris presque aussitôt dans la proscription de fructidor, il fut réduit à se cacher de nouveau, jusqu’à ce que son mérite bien connu lui eût fait obtenir la place d’examinateur de l’École Polytechnique, place qu’il quitta cinq ans après pour s’en tenir à celle d’examinateur de la marine, à laquelle il avait été nommé en 1786. C’est alors qu’ayant fixé son domicile à Paris, il put prétendre à devenir membre de l’Institut. Présenté en 1799 pour la place de géométrie, vacante par la mort de Borda, il ne s’en fallut que de bien peu qu’il ne partageât les voix avec un géomètre célèbre. Présenté une autre fois pour une place d’astronome, il ne céda qu’à un ancien membre de l’Académie des Sciences. Enfin, ne trouvant plus de concurrent qui eût à lui opposer des titres plus anciennement reconnus, il se vit, en 1801, nommé pour remplacer le géomètre Cousin dans la section de physique générale. Il eût pu de même prétendre à une place de navigation, si elles n’eussent alors été remplies d’une manière si brillante par les Bougainville et les Fleurieu. Nommé commissaire avec eux, toutes les fois que la Classe avait à prononcer sur quelque objet relatif à la marine, c’est dans ces sujets sur-tout qu’il sut se rendre utile à l’Institut par des rapports lumineux, toujours adoptés par la Classe, qui les a fait imprimer dans le recueil de ses Mémoires. Le ministre de la marine lui témoigna la même confiance, et le chargea d’extraire et de traduire la description nautique des côtes orientales de la Grande-Bretagne, des côtes de Hollande, de Jutland et de Norwège, publiée en 1803 par le dépôt général de la marine. Cet ouvrage, qui ne doit être qu’une énumération des caps, des baies, des rades, des écueils et des phares, du brassiage et de la qualité des fonds, est du nombre de ceux dans la composition desquels on ne peut être soutenu que par le désir d’être utile. Moins faits pour être lus que consultés au besoin, le principal mérite qu’ils puissent avoir est la clarté et l’exactitude. Ils doivent être rédigés dans le langage nautique ; tout ornement leur serait étranger et même nuisible. Les matériaux étaient épars dans divers ouvrages ; on doit savoir gré au traducteur de la peine qu’il a prise à les recueillir, à les disposer dans l’ordre le plus avantageux, enfin à les faire passer dans une autre langue, ce qui offre des difficultés qu’on ne peut bien sentir qu’en s’essayant soi-même en ce genre. L’embarras est moins d’entendre le vrai sens de l’expression que de lui trouver l’équivalent qui n’existe pas toujours. On le voit par les notes de M. Lévêque sur l’Examen maritime de D. G. Juan. Pour lever ces difficultés toujours renaissantes, il avait conçu le plan d’un dictionnaire polyglotte de tous les termes de marine. Cet ouvrage devait être volumineux ; l’auteur en avait presque tous les matériaux, et déjà quelques parties en sont fort avancées. Il préparait en même temps un traité pratique de la manœuvre, auquel il avait joint ce qu’il y a de plus intéressant dans la tactique de Mazzaredo, de Clarke et de quelques auteurs peu connus en France ; un traité théorique et pratique de la construction et des usages de tous les instrumens employés dans la navigation, soit à la mesure des angles, soit à la direction du vaisseau. Cet ouvrage, qui devait avoir deux volumes, est presque achevé, ainsi qu’un abrégé historique de l’origine et des progrès de la navigation en un volume. Il laisse en outre beaucoup d’observations et de recherches sur les marées, pour servir à la composition d’un ouvrage particulier sur ce sujet intéressant ; enfin un grand travail sur le jaugeage des vaisseaux, demandé en 1786 par le ministre de la marine.

Nous n’avons pas encore parlé de ses recherches sur les moyens de corriger des effets de la réfraction et de la parallaxe les distances de la lune dans le problême des longitudes. Ce Mémoire a paru dans la connaissance des temps, et l’auteur y paraît avoir épuisé toutes les ressources que peuvent offrir l’une et l’autre trigonométrie.

L’énumération de tant d’ouvrages entrepris et presque terminés fait regretter que l’auteur ait été distrait si souvent de ces travaux utiles par ses fonctions d’examinateur, dans lesquelles il aurait pu si facilement être suppléé, qui chaque année consumaient en voyages une partie considérable et si précieuse de son temps, et qui peut-être ont abrégé sa carrière.

« Comme il connaissait tout le prix du savoir, il veilla particulièrement à l’éducation de ses enfans. Il avait un fils qui avait répondu dignement à ses soins, et qui était devenu l’un de nos officiers du génie les plus distingués. Il eut le malheur de le perdre à vingt-sept ans dans l’une de nos guerres les plus désastreuses. Il en fut inconsolable, et sa santé déja chancelante en fut profondément affectée ; elle reçut encore de vives atteintes des émotions d’un genre tout contraire que lui causèrent les grands événemens de 1814. Enfin il succomba subitement, le 16 octobre de la même année, à une attaque d’apoplexie foudroyante, au moment où il achevait au Hâvre un examen des élèves de la marine. C’est avec une bonté toute paternelle qu’il exerçait ces fonctions, dont l’effet naturel est d’inspirer une certaine terreur aux jeunes élèves. Mais depuis long-temps ils se présentaient à lui avec plus d’assurance ; ils connaissaient l’affection qu’il leur portait à tous, et sa réputation l’avait précédé. »

« Bon fils, bon père, bon époux et bon frère, il laisse une sœur dont il ne se sépara jamais, une fille chérie, tendre objet de tous ses soins, une veuve, modèle de toutes les vertus (Claude-Victoire Mornet, qu’il avait épousée en 1782), qui chaque jour donne des larmes à la mémoire d’un époux et d’un fils dignes tous deux de toute sa tendresse. »

M. Lévêque a été remplacé à l’Institut, le 12 juin 1815, par M. Girard.