Notice sur M. le comte de Fleurieu

harles-Pierre Claret De Fleurieu, ancien capitaine de vaisseau, sénateur, grand officier de la légion-d’Honneur, membre de l’Institut et du Bureau des longitudes, était né à Lyon le 2 juillet 1738, d’une famille considérée et d’un père qui avait occupé en cette ville des places distinguées dans l’administration et la magistrature.
Il était le dernier de neuf enfans qui vivaient tous alors, et par cette raison, ses parens le destinaient à l’état ecclésiastique. Le goût qu’il manifestait déja pour l’étude pouvait leur faire espérer qu’il céderait facilement à leurs désirs ; mais le genre de vie et de connaissances auxquelles il se sentait porté plus particulièrement lui donna, malgré la douceur de son caractère, le courage d’opposer une résistance invincible aux idées de sa famille. Ses parens étaient loin de vouloir abuser de leur autorité, puisqu’à l’âge de 13 ans ils lui ouvrirent la carrière où il se sentait l’envie et les moyens de se distinguer. Il entra dans le corps de la marine, et fit la guerre de sept ans.
La paix de 1763 lui permit de se livrer avec plus d’assiduité aux travaux qui ont pour objet le perfectionnement de la navigation.
Le problème des longitudes occupait les savans et les artistes de la France et des pays étrangers. Lacaille, dans un voyage au cap de Bonne-Espérance, avait éprouvé la méthode des distances de la lune au soleil et aux étoiles, et à son retour, il avait proposé la forme d’almanach nautique, adoptée aujourd’hui par toutes les nations qui ont des astronomes et une marine. Lemonnier et Pingré cherchaient à accréditer la méthode des angles horaires ; Maskelyne appuyait de son expérience et de son crédit le plan proposé par Lacaille ; Mayer venait de publier ses premières tables lunaires, et travaillait à celles qui lui valurent un prix de 62 000 fr., c’est-à-dire la moitié de la somme promise par un acte du parlement d’Angleterre ; Euler, Clairault, d’Alembert, travaillaient à perfectionner la théorie des mouvemens de la lune ; Harrison, Berthoud et Le Roi s’appliquaient à trouver par l’horlogerie une solution du problème qui fût plus à la portée du commun des navigateurs, en les dispensant de la partie la plus longue et la plus difficile, c’est-à-dire des observations et sur-tout du calcul.
Dans cette fermentation générale des esprits, M. de Fleurieu ne pouvait rester indifférent sur un objet qui intéressait aussi essentiellement l’art auquel il s’était spécialement consacré. Son goût le portait vers la mécanique plus que vers l’analyse ou le calcul ; il dirigea ses pensées vers les secours que la navigation pouvait espérer de l’horlogerie, et il avait conçu l’idée d’une montre marine.
Ses projets étaient connus de M. le duc de Choiseuil, qui, appréciant son mérite et son zèle, le fit venir à Paris pour qu’il pût y suivre et mûrir ses idées, en acquérant les connaissances pratiques sans lesquelles ses efforts ne pouvaient être qu’infructueux. F. Berthoud l’admit dans son atelier, le forma dans l’exercice de son art, lui fit confidence de ses inventions, et n’eut pour lui aucun secret.
M. de Fleurieu, ne dédaignant aucune partie de l’art, mit tous ses soins à profiter des leçons d’un maître si habile ; il travailla de ses propres mains toutes les pièces d’une pendule à secondes qui pendant quarante ans n’a rien perdu de sa régularité, dont il a suivi la marche jusqu’à ses derniers momens, et qui est encore entre les mains de madame de Fleurieu.
Confident de toutes les pensées et de tous les essais de F. Berthoud, il paya sa confiance en se déclarant hautement le partisan de ses inventions, en leur donnant la préférence sur celle dont lui-même avait conçu l’idée, en proposant au gouvernement d’en ordonner l’épreuve, dans un voyage dont il avait tracé le plan, et dont l’exécution lui fut confiée.
Pour mettre dans tout son jour l’importance de la découverte qu’il était chargé de soumettre aux épreuves les plus rigoureuses, et pour forcer dans ses derniers retranchemens l’incrédulité que devait rencontrer une tentative aussi nouvelle, M. de Fleurieu sentit le besoin de s’associer un astronome dont le mérite et la candeur fussent universellement reconnus. Il obtint de M. Pingré qu’il voulût bien se charger de faire concurremment avec lui toutes les opérations astronomiques. Ces doubles observations se faisaient toujours en présence des officiers du vaisseau, qui en dressaient procès-verbal ; les deux horloges étaient enfermées sous trois clefs, pour qu’il fût bien constaté que jamais on n’y avait touché qu’une fois par jour, et seulement pour les remonter.
Tous les procès-verbaux ont été publiés sans aucune suppression, et si l’on y aperçoit entre les résultats des deux astronomes quelques différences un peu fortes dans des opérations usuelles et fondamentales, auxquelles l’opinion générale accorde un degré plus haut de précision, ces différences sont au moins trop légères pour avoir pu affecter les conclusions qu’on a dû en tirer, et elles n’ont eu d’autre effet que d’attester la véracité et la bonne foi qui ont présidé à cette publication, ainsi qu’à tout le reste de l’entreprise.
Nous ne suivrons pas M. de Fleurieu dans tous les détails de cette longue navigation. Il nous suffira de dire que jamais épreuve n’avait été mieux entendue, plus diversifiée, plus prolongée, plus authentique, ni enfin plus satisfaisante.
Tant d’observations, suivies de tant de calculs, ne font pourtant qu’une partie du travail que s’était imposé M. de Fleurieu. Il ne lui suffisait pas de constater de la manière la plus certaine le mérite et l’utilité de l’invention, s’il n’en tirait par la même occasion toutes les sortes d’avantages qu’elle promet.
Ainsi, non content de démontrer, par les observations faites dans toutes les relâches dont la position géographique était bien connue d’avance, que les horloges avaient conservé dans les différentes traversées toute la régularité qu’on en attendait, et beaucoup plus encore, après avoir montré dans quelles limites et avec quelle précision il avait toujours connu la longitude de son vaisseau, il se sert de cette connaissance pour rectifier, chemin faisant, les longitudes de tous les points peu ou mal connus qu’il a pu voir et relever dans sa route.
Sans cesse il compare le résultat de ses observations aux résultats incertains de l’épreuve des pilotes, dont il fait sentir tous les dangers, quand on s’y livre uniquement et avec trop de confiance. Il recherche les causes qui ont pu occasionner les erreurs de ces pratiques trop simples et trop faciles en elles-mêmes pour donner lieu à des mécomptes si étranges, si quelque circonstance inconnue ou négligée n’y introduisait des altérations continuelles ; il détermine ainsi l’effet des courans ; il rectifie les cartes marines, signale tous les dangers, et n’omet rien de ce qui peut être utile aux navigateurs qui auront à suivre les mêmes routes. Le simple passager n’a pour but que de changer de lieu ; il ne voit que deux événemens dans une longue traversée quand elle est heureuse, l’embarquement et l’entrée au port. Tout l’intervalle est pour lui presque nul ; rien ne rompt l’uniformité des jours ; il se trouverait souvent heureux de rencontrer le danger pour échapper à l’ennui, tandis que le marin, qui aime son métier et qui en connaît les ressources, n’a pas un moment dont il ne puisse faire un emploi utile et amusant.
C’est ainsi que M. de Fleurieu sut remplir les deux années que demanda cette expédition. Mais, quoiqu’il n’eût à se reprocher la perte d’aucun des instans qu’il avait passés en mer, on ne peut être étonné de ce que le travail de la rédaction, le soin de mettre en ordre tant de matériaux divers, ceux de la gravure et de l’impression, l’aient encore occupé à Paris pendant trois ans, et qu’il n’ait pu faire paraître qu’en 1773 son ouvrage accompagné de toutes les cartes qu’il avait ou dressées ou rectifiées d’après ses propres observations.
Si M. de Fleurieu, rentré dans ses foyers, n’en sortit presque plus, en accuserons-nous son inconstance ou l’incurie du gouvernement ? Croyons plutôt, et la suite va nous le prouver, que son zèle avait pris une nouvelle direction.
Il connaissait les marins français ; il savait qu’on trouverait toujours parmi eux nombre d’officiers assez instruits, assez amis de leur profession pour tenir dans leurs voyages des journaux instructifs de toutes les opérations qu’auraient commandées le soin de leur sûreté, le désir d’abréger une traversée, et sur-tout de remplir avec éclat et célérité leurs missions importantes ; mais il savait aussi qu’accoutumés à une vie active et entourée de périls, le repos du cabinet les effraie, qu’ils ont sur-tout pour les froids et longs calculs une répugnance presque invincible, et qu’ainsi leurs journaux à leur retour courent le risque d’être ensevelis dans la poussière des dépôts, où ils ne trouveront pas toujours des mains assez habiles et assez laborieuses pour en tirer tout le parti possible. Il voulut donc se consacrer à ce genre de travail que trop peu de marins sauraient ou voudraient s’imposer. Au lieu d’entreprendre lui-même de nouveaux voyages, il se voua au soin de tirer des grands voyages exécutés toutes les conséquences qu’on avait négligé d’en déduire. Dans cette vue, et pour remplir sans distraction un plan si vaste que la vie la plus longue pouvait à peine y suffire, il demanda avec instance sa démission du grade d’officier de la marine. Mais le gouvernement, trop éclairé pour ne pas sentir de quelle utilité pouvait être un homme dans la force de l’âge, et à qui aucune des parties de la marine n’était étrangère, créa pour le retenir une place de directeur-général des ports et de leurs arsenaux. Ses nouvelles fonctions ne devaient pas exiger de longs déplacemens ; il pouvait dans les intervalles se livrer à son goût pour l’histoire raisonnée de la navigation, et à la discussion des problèmes nombreux et difficiles qu’elle offrait à résoudre. Dans cette vue, il cherchait à s’entourer de tous les moyens qui lui devenaient si nécessaires. Un de nos géographes les plus habiles lui forma une riche collection de toutes les cartes et de tous les ouvrages qui ont pour objet plus ou moins direct la géographie et la navigation.
Cette collection était unique en son genre : pour la composer, il n’avait rien épargné. Il eut dans la suite la douleur de se voir, par des circonstances impérieuses, contraint d’en faire le sacrifice ; mais avant même ces temps de malheur et de proscription, il avait pu bien rarement en faire l’usage auquel il l’avait destinée.
Honoré constamment de la confiance des ministres qui se succédèrent dans le département de la marine, sans cesse il se voyait détourné de ses occupations chéries. Continuellement occupé des détails d’une administration dont il était l’ame toujours invisible, malgré la modestie avec laquelle il se résignait à être obscurément utile, la voix publique lui faisait honneur des efforts heureux par lesquels notre marine se relevait de la décadence où l’avait d’abord fait tomber une longue insouciance, et bientôt après replongée une guerre malheureuse.
Cette considération, que les hommes ne sont jamais assez injustes pour refuser à celui qui sans montrer aucune ambition se borne à être utile, était pour M. de Fleurieu la plus douce récompense, et le dédommageait du sacrifice continuel qu’il faisait de ses goûts et de son temps. S’il ne pouvait tenter de nouvelles découvertes, ou porter la lumière dans le cahos des découvertes anciennes, il pouvait diriger ceux que leur zèle et la confiance du souverain appelaient à d’honorables missions. Personne n’ignore aujourd’hui que M. de Fleurieu eut la plus grande part aux instructions données à l’infortuné La Peyrouse et au navigateur non moins malheureux qui fut chargé d’aller à sa recherche et de compléter les découvertes et les reconnaissances qu’il n’avait pu terminer.
La confiance publique, qu’il avait si bien méritée, l’appela au ministère dans ces temps de fermentation où l’inquiétude générale faisait souhaiter de voir en première ligne ceux que l’ancien ordre avait retenus dans des places secondaires. Mais ces mêmes troubles, qui les tiraient de leur paisible obscurité, rendaient bien dangereuse pour eux la justice tardive qui leur était rendue. Il fallait un dévouement bien généreux pour accepter des places où l’insubordination des agens réduisait à l’impuissance d’opérer aucun bien, en exposant au hasard de compromettre sa réputation ou de décréditer des plans et des mesures qui dans des temps plus calmes eussent été suivis des plus importans succès. Nommé au ministère de la marine, M. de Fleurieu n’osa se refuser à cette marque d’estime ; mais animé d’une probité trop scrupuleuse pour consentir à se charger de fonctions qu’il n’aurait pas eu quelque espoir de remplir selon ses vœux, il insista pour que les colonies formassent un ministère à part. On n’écouta pas d’abord ses réclamations ; mais il les réitéra avec tant de constance, qu’on se vit forcé de confier à un autre un ministère qu’une loi toute récente défendait de diviser. Tous ceux qui travaillaient sous lui, et les officiers de la marine, M. d’Estaing à leur tête, vinrent en corps lui témoigner les regrets que leur causait sa retraite.
La fermeté avec laquelle il avait sollicité son remplacement n’empêcha pas que bientôt après il ne se vît honoré d’une nouvelle marque de confiance qui attestait bien l’estime qu’on faisait de son caractère et de ses principes.
Choisi pour gouverneur du prince royal, il eut à peine le temps de s’essayer à ces nouvelles fonctions, si différentes de celles auxquelles il avait jusque-là consacré tout son temps. Le renversement de la constitution à peine achevée lui ravit ce nouveau poste qui ne fit guère que lui donner un titre de plus pour grossir la liste de ces suspects si tranquilles qu’on entassait de toutes parts dans les prisons qui couvraient le sol de la France.
Là, pendant une détention de quatorze mois, il eut le loisir de méditer sur la fragilité des honneurs qu’il n’avait jamais recherchés, et de se fortifier dans l’opinion où il avait toujours été sur les dangers de tout grand mouvement politique. Madame de Fleurieu, dont il ne fut point séparé, lui prodiguait des consolations bien douces, si elles n’eussent été empoisonnées par les inquiétudes les plus vives sur le sort de ce qu’il avait de plus cher. Moins malheureux cependant que tant d’autres, les deux époux recouvrèrent la liberté, mais pour trouver, en rentrant dans leurs foyers, leur patrimoine dissipé, leur mobilier dispersé, et leurs ressources anéanties.
La première consolation de M. de Fleurieu fut d’être nommé à l’Institut ; mais c’était dans sa position une ressource bien faible. Il n’avait pu être compris dans la première formation du bureau des longitudes : un ami généreux (M. Buache) voulut lui en ouvrir l’entrée, en se démettant en sa faveur de la place de géographe à laquelle la nouvelle loi venait de le nommer.
Cette compagnie, formée de savans qui tous estimaient et désiraient M. de Fleurieu pour eux et pour lui-même, hésitait pourtant à l’acquérir à ce prix. Un des membres, nommé par la loi, navigateur célèbre, que la Classe vient de perdre récemment, se trouvait alors dans l’impossibilité de satisfaire au règlement qui exige la résidence. Les membres du bureau des longitudes, obligés d’accepter la démission de M. Bougainville, eurent du moins la consolation de le voir remplacé par celui qu’ils avaient regretté de ne pouvoir se donner pour confrère.
M. de Fleurieu dès ce moment fut libre de reprendre ses travaux suspendus. Il n’en fut presque pas distrait par sa nomination au conseil des anciens, où il ne siégea que peu de temps. Il avait entrepris la rédaction du voyage de Marchand ; et déja il en avait lu des fragmens à la Classe des sciences morales et politiques de l’Institut.
Ce voyage, dont peu de personnes avaient connaissance, n’était point une de ces expéditions brillantes telles que celles des Anson et des Bougainville, dont le but était de tenter de nouvelles découvertes ; mais, comme ces navigateurs distingués, Marchand avait heureusement fait le tour du globe ; il avait découvert des îles inconnues ; il avait contribué aux progrès de la géographie. L’objet de ce voyage n’était d’abord que de tenter la traite des pelleteries ; mais ceux qui en avaient fait les frais (la maison Baux de Marseille), en donnant un exemple qui pouvait devenir utile au commerce français, étaient en même temps en état d’apprécier les connaissances que pouvait procurer une expédition si nouvelle. Ils avaient eu le bonheur de rencontrer deux capitaines d’un mérite réel, MM. Marchand et Chanal ; ils s’en étaient rapportés à eux pour la construction du navire et tous les détails de l’armement. Le vaisseau construit tout exprès avait reçu le nom du Solide, parce qu’on n’y avait rien épargné pour le mettre en état de résister aux fatigues de l’expédition mixte que Marchand projetait dès-lors de faire tourner à l’avantage de la géographie.
Les navigateurs n’avaient pas de montres marines qui auraient pu faciliter leurs opérations, mais qui malheureusement étaient encore trop rares dans nos ports ; mais ils étaient l’un et l’autre exercés à toutes les opérations de l’astronomie nautique ; ils étaient munis de sextans de réflexion bien rectifiés. Toutes les fois que le ciel était serein, ils mesuraient les distances de la lune au soleil et aux étoiles ; ils les calculaient séparément, et se communiquaient ensuite leurs résultats pour la longitude du vaisseau ; le capitaine Chanal les inscrivait sur son journal, sur lequel a travaillé M. de Fleurieu, car le capitaine Marchand était mort depuis en pays étranger, sans qu’on ait pu jusqu’ici découvrir ce que sont devenus ses papiers.
Dans le temps où il s’était consacré tout entier à l’épreuve des horloges de Berthoud, en se passionnant pour cette belle découverte mécanique, M. de Fleurieu n’avait pas manqué d’employer aussi les méthodes purement astronomiques, ne fût-ce que pour obtenir des vérifications plus nombreuses, et pour être en droit d’avoir son avis sur la bonté relative des diverses méthodes ; mais il n’en avait parlé que pour déclarer qu’il ne manifesterait pas son opinion, s’il en avait une. Il est aisé pourtant de voir dans ce silence même que cette opinion était toute en faveur des horloges. On le voit encore par la manière sévère dont il traite un astronome distingué qu’il accuse de partialité contre Harrison. Il s’était pour ainsi dire identifié avec Berthoud, dont, sans le savoir, il partageait un peu les préventions. L’astronome respectable qui lui avait été adjoint pouvait bien lui-même n’être pas tout-à-fait libre de préjugés contre la méthode des distances, qui commençait à triompher de la méthode des angles horaires pour laquelle il avait tant travaillé. Il est si difficile, même aux meilleurs esprits, de garder une impartialité bien parfaite entre deux procédés entièrement opposés, sur-tout quand les deux méthodes, étant encore dans leur enfance, laissent voir trop à découvert les imperfections qu’on peut leur reprocher, et dont rien ne démontrait encore que l’on dût un jour les corriger.
On peut donc supposer, sans commettre une injustice, que M. de Fleurieu n’avait pas senti tout le parti qu’on pouvait tirer des observations astronomiques. Il eut tout le loisir d’en voir les bons effets, en rédigeant un voyage où elles avaient été si constamment utiles. Il dut se féliciter alors de n’avoir pas émis une opinion qu’il eût été obligé de rétracter, ou qu’il n’aurait pu soutenir sans une injustice dont il était incapable. Il put, cette fois, manifester son opinion toute entière ; il donne franchement à la méthode des distances tous les éloges qu’elle mérite, et distingue avec beaucoup de justesse les occasions où elle a incontestablement l’avantage de la sûreté et de la généralité, d’avec celles, au contraire, où les montres joignent au mérite de la facilité celui d’une plus grande exactitude ; ce qui est incontestable, quand les différences de longitudes qu’il s’agit de déterminer n’excèdent guère les erreurs dont on ne peut répondre dans la méthode lunaire.
Le travail de M. de Fleurieu ne se borne pas à mettre en ordre les observations des capitaines Marchand et Chanal, à placer sur des cartes les îles qu’ils avaient découvertes et les lieux dont ils avaient mieux déterminé les positions. L’introduction qu’il mit en tête de l’ouvrage est une histoire intéressante des voyages entrepris par tous les navigateurs qui ont successivement visité la côte nord-ouest de l’Amérique, depuis Cortez jusqu’à Marchand ; elle est encore une discussion profonde, un rapprochement de leurs diverses relations, qui les éclaircit, les confirme ou les corrige les unes par les autres.
L’histoire du voyage même est par-tout entremêlée de discussions pareilles où l’auteur éclaircit les points douteux et assure à chacun ce qui lui appartient. Mais l’article le plus utile et le plus curieux est celui où il met fin aux doutes des navigateurs sur la préférence à accorder à l’une des deux passes du détroit entre Banca et Billiton. Quoique plusieurs marins eussent déja pratiqué ces deux routes, connues sous les noms de Gaspard et de Clément, leurs cartes étaient peu répandues. Marchand n’avait avec lui que celle de Gaspard, contre laquelle ce qu’en avait dit d’Après devait même lui inspirer les plus fortes préventions. Marchand n’hésita pourtant point sur le choix ; il s’engagea dans le détroit de Gaspard, qui lui était peint comme si dangereux ; mais sa navigation est un modèle de prudence et des attentions que doit avoir tout marin qui est forcé de suivre une route inconnue et périlleuse. Tandis qu’il s’occupait de la conservation du vaisseau, Chanal faisait des observations continuelles pour déterminer d’après deux points principaux toutes les îles, les caps, les montagnes qu’il pouvait relever.
C’est d’après ces renseignemens dont il démontre l’exactitude, que M. de Fleurieu construit sa carte du détroit de Gaspard, et qu’il y trace la route du Solide, comme celle dont les navigateurs ne doivent plus s’écarter. Mais Chanal n’avait pu voir l’autre détroit, dont il était séparé par l’île qu’on a nommée du Milieu ; le travail rédigé sur son journal ne pouvait être qu’incomplet. M. de Fleurieu y joint les routes de tous ceux qui ont passé l’un et l’autre détroit ; il examine scrupuleusement leurs relations, et les corrigeant les unes par les autres, il forme du tout une description du double détroit qu’il ne donne pas encore comme parfaite, mais qui a reçu depuis la sanction des navigateurs qui ont tenu l’une et l’autre route, et qui ont témoigné leur étonnement de ce que, sans sortir de son cabinet, un savant avait pu tracer une description plus exacte et plus sûre qu’aucune de celles qu’on devait aux marins qui avaient vu par eux-mêmes.
Après ce chapitre, digne d’être proposé pour modèle dans les recherches du même genre, on lit avec un intérêt d’une autre espèce, et fait pour être senti par un plus grand nombre de lecteurs, le chapitre qui termine l’ouvrage. L’auteur y donne ses réflexions sur la durée des voyages autour du monde, sur les moyens de les abréger, sur les méthodes les plus utiles à la navigation.
Ici, il était permis à M. de Fleurieu de regarder sa tâche comme finie : le désir d’être plus utile à tous les marins lui fit ajouter un volume.
Le capitaine Chanal avait soigneusement consigné dans son journal les points de la navigation où il avait commencé à voir divers oiseaux ou poissons. Ces remarques indiquent au navigateur le voisinage d’une terre en général ; mais, pour tirer de ces observations un parti plus avantageux et plus précis, il faut des connaissances d’histoire naturelle, que M. de Fleurieu voulut rassembler pour l’usage du marin. Peut-être y cherchait-il pour lui-même un délassement ; peut-être a-t-il un peu trop cédé à l’attrait qu’il trouvait à des descriptions qui pouvaient donner à son style plus de mouvement, de couleur et de variété. Il ne nous appartient pas de juger le fonds du travail, mais n’est-il pas à craindre que des détails trop étendus deviennent par-là même inutiles au marin, à qui il n’est guère permis de s’entourer d’un grand nombre de volumes.
Mais si M. de Fleurieu est sorti de son sujet, il ne tarde pas à y rentrer d’une manière fort heureuse, par ses recherches sur les terres de Drake et l’examen critique du voyage de Roggeween autour du monde. C’est là qu’il annonce en termes positifs le projet de reprendre successivement tous les voyages des temps antérieurs, afin d’y porter la lumière que nous pouvons emprunter des navigations modernes ; d’appliquer ensuite le résultat de chaque discussion particulière à la carte générale des découvertes modernes, pour connaître quelle place les anciennes y doivent occuper ; de manière qu’en distinguant les vraies découvertes de ce qui n’est qu’une reconnaissance nouvelle de lieux antérieurement visités, nous puissions avoir une description du grand Océan entre l’Amérique et l’Asie, aussi exacte que le comportent les progrès de la navigation et la réunion des matériaux épars qui doivent en présenter l’ensemble. Dans toutes les recherches auxquelles il se livre ensuite, on voit briller la même critique, la même impartialité, qu’on avait applaudies dans un écrit qu’il avait publié, sans nom d’auteur, pendant son ministère, et qui porte pour titre Découvertes des Français en 1768 et 1769. Son but était alors de réclamer contre une espèce d’usurpation trop fréquente qui porte les navigateurs à imposer leurs propres noms ou ceux de leur pays à des terres déja découvertes et nommées par d’autres voyageurs, ce qui ne peut que jeter le trouble et l’incertitude dans l’histoire et la pratique de la navigation. Mais dans ce même ouvrage, entrepris pour assurer les droits de MM. de Bougainville et de Surville contre les prétentions ou les méprises de plusieurs Anglais, on voit avec plaisir l’impartialité avec laquelle il parle de Dalrymple, qui n’avait pas partagé l’injustice ou l’erreur de ses compatriotes, et les hommages qu’il rend au célèbre Cook, à qui il eût pu reprendre beaucoup plus encore sans l’appauvrir.
Le succès de cet ouvrage ne pouvait pas être douteux en France ; il ne fut pas moindre en Angleterre, où M. de Fleurieu trouva un traducteur non moins impartial que lui-même, qui se chargea de répandre cet écrit parmi ses compatriotes, pour faire, comme il le déclare, un sacrifice volontaire à la vérité, et qui, dans ses notes comme dans sa préface, rend par-tout justice aux recherches fines et profondes des géographes français, et notamment à celles du savant et ingénieux auteur qu’il traduit.
Le voyage de Marchand valut à M. de Fleurieu un témoignage non moins flatteur, parce qu’il était aussi désintéressé, de la part d’un Espagnol qui se plaignait pourtant de voir sa nation traitée par M. de Fleurieu avec une sévérité qu’elle cessait alors de mériter. Le savant espagnol n’hésitait pas à adopter la nouvelle nomenclature des terres et des mers proposée dans l’appendice au voyage de Marchand.
Pour donner à une science une nomenclature exacte, il faudrait au moins que les limites de cette science fussent bien posées, et ses grandes divisions parfaitement établies ; et toutes les nomenclatures se sont introduites graduellement à mesure que les sciences se formaient, quand les idées étaient encore incomplètes, si même elles n’étaient entièrement inexactes. Peu de sciences ont à cet égard le droit de se faire l’une à l’autre un reproche qu’elles méritent presque toutes. L’astronomie, la plus ancienne et peut-être la plus avancée des connaissances humaines, offre des exemples continuels de dénominations qui ont plusieurs fois changé leurs acceptions, sans parvenir à en rencontrer de justes.
La chimie, presque seule jusqu’aujourd’hui, a cédé au besoin de se faire une nomenclature toute nouvelle.
M. de Fleurieu voulut rendre un service pareil à l’hydrographie. La réforme était plus facile. Le globe est aujourd’hui suffisamment connu, sinon dans tous ses détails, au moins dans son ensemble. On connaît à-peu-près les limites et les contours des pays ou des mers où l’on n’a pu pénétrer. Il était temps de faire disparaître ces dénominations imposées vaguement et au hasard à des mers dont on n’avait visité que la moindre partie. En démontrant l’inexactitude des dénominations qu’il veut bannir et les motifs de celles qu’il veut y substituer, en se fondant par-tout sur la nature même ou sur la justice, il a proposé une nomenclature qui doit plaire également à toutes les nations dont elle assure les droits, puisqu’elle tend à rendre à toutes les îles et à toutes les terres les noms imposés par les navigateurs qui les premiers les ont découvertes.
Cette nomenclature a déjà été adoptée par plusieurs savans de différentes nations ; elle a été généralement approuvée : cependant l’espèce de révolution qu’elle commence ne peut s’accomplir que par le renouvellement entier des cartes nautiques ; mais le succès, pour être plus lent, n’en sera probablement pas moins sûr.
Cet ouvrage est le dernier qu’ait publié M. de Fleurieu. Si les changemens divers qui ont long-temps agité la France avaient été si funestes à sa fortune, à ses travaux et à sa tranquillité, un nouveau changement fut pour lui l’époque d’une considération nouvelle. Nommé successivement conseiller-d’état et président de la section de la marine, quand l’âge et les infirmités vinrent diminuer en lui l’activité si nécessaire à ces diverses fonctions, de nouveaux honneurs, une place au sénat, celle de gouverneur des Tuileries attestèrent hautement le prix qu’on attachait à ses services.
En retrouvant plus de loisir, M. de Fleurieu revint à ses occupations chéries, à celles qui fonderont principalement sa gloire et le nom qu’il laissera. Ce qu’il avait fait pour quelques voyages particuliers, la lucidité avec laquelle il avait traité les points obscurs dont il s’était occupé, faisaient attendre de lui une histoire générale de la navigation ; et l’on avait des preuves qu’il y songeait ; on pensait même que l’introduction était à-peu-près rédigée. Le premier livre devait traiter des voyages des anciens. Un bon juge à qui il en avait lu des fragmens avait été principalement frappé d’un morceau très-curieux sur l’espèce de voyages qu’avaient pu tenter les anciens peuples avec la forme et la grandeur qu’ils savaient donner à leurs vaisseaux.
Un autre ouvrage passait pour être presque entièrement terminé, et l’on en croyait la publication très-prochaine : c’est le Neptune des mers du Nord ou l’Atlas du Cattegat et de la Baltique. Ce grand et magnifique atlas était commencé depuis plus de vingt ans. De soixante-onze planches qui devaient le composer, soixante-dix étaient presque achevées ; il n’y manquait que certaines indications que l’auteur y voulait ajouter lui-même. M. de Fleurieu n’avait épargné ni soins ni dépenses ; il dirigeait l’exécution dans tous ses détails ; il avait reconnu par une longue expérience que le papier était peu propre à recevoir ou conserver fidèlement les figures qu’on veut y déposer. C’est sur le cuivre même qu’il traçait les échelles et les divisions de ses cartes ; il y plaçait de même les points principaux. Tant d’attentions scrupuleuses exigeaient un temps si long, qu’il a dû craindre souvent de se voir prévenu par les navigateurs du Nord, qui, visitant journellement ces côtes, pouvaient être tentés de suivre les beaux exemples qu’il leur donnait de si loin. Il est certain qu’ils avaient toutes facilités pour composer en moins de temps une description qui, quoique moins importante à plusieurs égards, pourrait mériter d’être préférée des marins par une foule de détails qu’il était dans l’impossibilité de procurer à la sienne. Il était difficile que cette réflexion échappât à M. de Fleurieu, et nous ne devons attribuer qu’aux événemens extraordinaires qui se sont succédé en France pendant vingt ans la lenteur qu’il mit à ce travail. Au reste, ce qui dut souvent lui causer des inquiétudes fondées est notre seul espoir, aujourd’hui que nous avons entièrement perdu celui de voir jamais paraître le Neptune des mers du Nord. Si nous devons renoncer à jouir de ce grand travail, rappelons-nous qu’il en a fait son occupation et son amusement pendant les dernières années de sa vie. Quoique sa santé considérablement affaiblie nous privât habituellement de la satisfaction de le voir à nos séances de l’Institut ou du bureau des longitudes, nous espérions qu’il compterait encore des jours nombreux ; et sans doute, il s’en flattait lui-même, si nous en jugeons par la vaste entreprise dont il avait formé le projet, lorsqu’un matin qu’il venait de recevoir les embrassemens de ses deux jeunes filles et de partager avec sa bonté ordinaire leurs jeux enfantins, il se sentit subitement frappé du coup qui lui ôta presque instantanément les forces, la connaissance et la vie.
Marié en 1792 à mademoiselle Deslacs d’Arcambal, il a goûté constamment le bonheur de l’union la mieux assortie sous tous les rapports de la raison, de l’esprit, du caractère et des vertus. Après les orages qui avaient englouti son modeste patrimoine, la fortune ne lui a pas souri assez de temps pour qu’il réparât ses pertes, et il n’a pu laisser à ses enfants d’autre héritage que son nom, l’exemple de toutes les vertus, et la juste considération qui en est la récompense.
M. de Fleurieu est mort le 18 août 1810 ; il a été remplacé à l’Institut par M. Beautems-Beaupré, et au bureau des longitudes par M. de Rossel, connus tous deux par leurs travaux dans le voyage à la recherche de la Peyrouse.