Notre-Dame de Paris/Livre deuxième

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Notre-Dame de Paris, Texte établi par Paul MeuriceLibrairie Ollendorff[volume 1] [Section A.] Roman, tome II. (p. 43-84).

LIVRE DEUXIÈME.


I

DE CHARYBDE EN SCYLLA

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La nuit arrive de bonne heure en janvier. Les rues étaient déjà sombres quand Gringoire sortit du Palais. Cette nuit tombée lui plut ; il lui tardait d’aborder quelque ruelle obscure et déserte pour y méditer à son aise et pour que le philosophe posât le premier appareil sur la blessure du poëte. La philosophie était du reste son seul refuge, car il ne savait où loger. Après l’éclatant avortement de son coup d’essai théâtral, il n’osait rentrer dans le logis qu’il occupait, rue Grenier-sur-l’Eau, vis-à-vis le Port-au-Foin, ayant compté sur ce que monsieur le prévôt devait lui donner de son épithalame pour payer à maître Guillaume Doulx-Sire, fermier de la coutume du pied-fourché de Paris, les six mois de loyer qu’il lui devait, c’est-à-dire douze sols parisis ; douze fois la valeur de ce qu’il possédait au monde, y compris son haut-de-chausses, sa chemise et son bicoquet. Après avoir un moment réfléchi, provisoirement abrité sous le petit guichet de la prison du trésorier de la Sainte-Chapelle, au gîte qu’il élirait pour la nuit, ayant tous les pavés de Paris à son choix, il se souvint d’avoir avisé, la semaine précédente, rue de la Savaterie, à la porte d’un conseiller au parlement, un marche-pied à monter sur mule, et de s’être dit que cette pierre serait, dans l’occasion, un fort excellent oreiller pour un mendiant ou pour un poëte. Il remercia la providence de lui avoir envoyé cette bonne idée ; mais, comme il se préparait à traverser la place du Palais pour gagner le tortueux labyrinthe de la Cité, où serpentent toutes ces vieilles sœurs, les rues de la Barillerie, de la Vieille-Draperie, de la Savaterie, de la Juiverie, etc., encore debout aujourd’hui avec leurs maisons à neuf étages, il vit la procession du pape des fous qui sortait aussi du Palais et se ruait au travers de la cour, avec grands cris, grande clarté de torches et sa musique, à lui Gringoire. Cette vue raviva les écorchures de son amour-propre ; il s’enfuit. Dans l’amertume de sa mésaventure dramatique, tout ce qui lui rappelait la fête du jour l’aigrissait et faisait saigner sa plaie.

Il voulut prendre le Pont Saint-Michel ; des enfants y couraient çà et là avec des lances à feu et des fusées.

— Peste soit des chandelles d’artifice ! dit Gringoire, et il se rabattit sur le pont au Change. On avait attaché aux maisons de la tête du pont trois drapels représentant le roi, le dauphin et Marguerite de Flandre, et six petits drapelets où étaient pourtraicts le duc d’Autriche, le cardinal de Bourbon, et M. de Beaujeu, et madame Jeanne de France, et M. le bâtard de Bourbon, et je ne sais qui encore ; le tout éclairé de torches. La cohue admirait.

— Heureux peintre Jehan Fourbault ! dit Gringoire avec un gros soupir, et il tourna le dos aux drapels et drapelets. Une rue était devant lui ; il la trouva si noire et si abandonnée qu’il espéra y échapper à tous les retentissements comme à tous les rayonnements de la fête. Il s’y enfonça. Au bout de quelques instants, son pied heurta un obstacle ; il trébucha et tomba. C’était la botte de mai, que les clercs de la basoche avaient déposée le matin à la porte d’un président au parlement, en l’honneur de la solennité du jour. Gringoire supporta héroïquement cette nouvelle rencontre. Il se releva et gagna le bord de l’eau. Après avoir laissé derrière lui la tournelle civile et la tour criminelle, et longé le grand mur des jardins du roi, sur cette grève non pavée où la boue lui venait à la cheville, il arriva à la pointe occidentale de la Cité, et considéra quelque temps l’îlot du Passeur-aux-Vaches, qui a disparu depuis sous le cheval de bronze du pont Neuf. L’îlot lui apparaissait dans l’ombre comme une masse noire au delà de l’étroit cours d’eau blanchâtre qui l’en séparait. On y devinait, au rayonnement d’une petite lumière, l’espèce de hutte en forme de ruche où le passeur aux vaches s’abritait la nuit.

— Heureux passeur aux vaches ! pensa Gringoire ; tu ne songes pas à la gloire et tu ne fais pas d’épithalames ! Que t’importent les rois qui se marient et les duchesses de Bourgogne ! Tu ne connais d’autres marguerites que celles que ta pelouse d’avril donne à brouter à tes vaches ! Et moi, poëte, je suis hué, et je grelotte, et je dois douze sols, et ma semelle est si transparente qu’elle pourrait servir de vitre à ta lanterne. Merci ! passeur aux vaches ! ta cabane repose ma vue, et me fait oublier Paris !

Il fut réveillé de son extase presque lyrique par un gros double pétard de la Saint-Jean, qui partit brusquement de la bienheureuse cabane. C’était le passeur aux vaches qui prenait sa part des réjouissances du jour et se tirait un feu d’artifice.

Ce pétard fit hérisser l’épiderme de Gringoire.

— Maudite fête ! s’écria-t-il, me poursuivras-tu partout ? Oh ! mon Dieu ! jusque chez le passeur aux vaches !

Puis il regarda la Seine à ses pieds, et une horrible tentation le prit :

— Oh ! dit-il, que volontiers je me noierais, si l’eau n’était pas si froide !

Alors il lui vint une résolution désespérée. C’était, puisqu’il ne pouvait échapper au pape des fous, aux drapelets de Jehan Fourbault, aux bottes de mai, aux lances à feu et aux pétards, de s’enfoncer hardiment au cœur même de la fête, et d’aller à la place de Grève.

— Au moins, pensa-t-il, j’y aurai peut-être un tison du feu de joie pour me réchauffer, et j’y pourrai souper avec quelque miette des trois grandes armoiries de sucre royal qu’on a dû y dresser sur le buffet public de la ville.

II

LA PLACE DE GRÈVE.

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Il ne reste aujourd’hui qu’un bien imperceptible vestige de la place de Grève telle qu’elle existait alors. C’est la charmante tourelle qui occupe l’angle nord de la place, et qui, déjà ensevelie sous l’ignoble badigeonnage qui empâte les vives arêtes de ses sculptures, aura bientôt disparu peut-être, submergée par cette crue de maisons neuves qui dévore si rapidement toutes les vieilles façades de Paris.

Les personnes qui, comme nous, ne passent jamais sur la place de Grève sans donner un regard de pitié et de sympathie à cette pauvre tourelle étranglée entre deux masures du temps de Louis XV, peuvent reconstruire aisément dans leur pensée l’ensemble d’édifices auquel elle appartenait, et y retrouver entière la vieille place gothique du quinzième siècle.

C’était, comme aujourd’hui, un trapèze irrégulier bordé d’un côté par le quai, et des trois autres par une série de maisons hautes, étroites et sombres. Le jour, on pouvait admirer la variété de ses édifices, tous sculptés en pierre ou en bois, et présentant déjà de complets échantillons des diverses architectures domestiques du moyen-âge, en remontant du quinzième au onzième siècle, depuis la croisée qui commençait à détrôner l’ogive, jusqu’au plein cintre roman qui avait été supplanté par l’ogive, et qui occupait encore, au-dessous d’elle, le premier étage de cette ancienne maison de la Tour-Roland, angle de la place sur la Seine, du côté de la rue de la Tannerie. La nuit, on ne distinguait de cette masse d’édifices que la dentelure noire des toits déroulant autour de la place leur chaîne d’angles aigus. Car c’est une des différences radicales des villes d’alors et des villes d’à présent, qu’aujourd’hui ce sont les façades qui regardent les places et les rues, et qu’alors c’étaient les pignons. Depuis deux siècles, les maisons se sont retournées.

Au centre du côté oriental de la place, s’élevait une lourde et hybride construction formée de trois logis juxtaposés. On l’appelait de trois noms qui expliquent son histoire, sa destination et son architecture : la Maison-au-Dauphin, parce que Charles V, dauphin, l’avait habitée ; la Marchandise, parce qu’elle servait d’Hôtel de Ville ; la Maison-aux-Piliers (domus ad piloria), à cause d’une suite de gros piliers qui soutenaient ses trois étages. La ville trouvait là tout ce qu’il faut à une bonne ville comme Paris : une chapelle, pour prier Dieu ; un plaidoyer, pour tenir audience et rembarrer au besoin les gens du roi ; et, dans les combles, un arsenac plein d’artillerie. Car les bourgeois de Paris savent qu’il ne suffit pas en toute conjoncture de prier et de plaider pour les franchises de la Cité, et ils ont toujours en réserve dans un grenier de l’Hôtel de Ville quelque bonne arquebuse rouillée.

La Grève avait dès lors cet aspect sinistre que lui conservent encore aujourd’hui l’idée exécrable qu’elle réveille et le sombre Hôtel de Ville de Dominique Bocador, qui a remplacé la Maison-aux-Piliers. Il faut dire qu’un gibet et un pilori permanents, une justice et une échelle, comme on disait alors, dressés côte à côte au milieu du pavé, ne contribuaient pas peu à faire détourner les yeux de cette place fatale, où tant d’êtres pleins de santé et de vie ont agonisé ; où devait naître cinquante ans plus tard cette fièvre de Saint-Vallier, cette maladie de la terreur de l’échafaud, la plus monstrueuse de toutes les maladies, parce qu’elle ne vient pas de Dieu, mais de l’homme.

C’est une idée consolante, disons-le en passant, de songer que la peine de mort, qui, il y a trois cents ans, encombrait encore de ses roues de fer, de ses gibets de pierre, de tout son attirail de supplices permanent et scellé dans le pavé, la Grève, les Halles, la place Dauphine, la Croix-du-Trahoir, le Marché-aux-Pourceaux, ce hideux Montfaucon, la barrière des Sergents, la Place-aux-Chats, la porte Saint-Denis, Champeaux, la porte Baudets, la Porte Saint-Jacques, sans compter les innombrables échelles des prévôts, de l’évêque, des chapitres, des abbés, des prieurs ayant justice ; sans compter les noyades juridiques en rivière de Seine ; il est consolant qu’aujourd’hui, après avoir perdu successivement toutes les pièces de son armure, son luxe de supplices, sa pénalité d’imagination et de fantaisie, sa torture à laquelle elle refaisait tous les cinq ans un lit de cuir au Grand-Châtelet, cette vieille suzeraine de la société féodale, presque mise hors de nos lois et de nos villes, traquée de code en code, chassée de place en place, n’ait plus dans notre immense Paris qu’un coin déshonoré de la Grève, qu’une misérable guillotine, furtive, inquiète, honteuse, qui semble toujours craindre d’être prise en flagrant délit, tant elle disparaît vite après avoir fait son coup !

III

BESOS PARA GOLPES.

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Lorsque Pierre Gringoire arriva sur la place de Grève, il était transi. Il avait pris par le Pont-aux-Meuniers pour éviter la cohue du Pont-au-Change et les drapelets de Jehan Fourbault ; mais les roues de tous les moulins de l’évêque l’avaient éclaboussé au passage, et sa souquenille était trempée. Il lui semblait en outre que la chute de sa pièce le rendait plus frileux encore. Aussi se hâta-t-il de s’approcher du feu de joie qui brûlait magnifiquement au milieu de la place. Mais une foule considérable faisait cercle à l’entour.

— Damnés parisiens ! se dit-il à lui-même, car Gringoire en vrai poëte dramatique était sujet aux monologues, les voilà qui m’obstruent le feu ! Pourtant j’ai bon besoin d’un coin de cheminée. Mes souliers boivent, et tous ces maudits moulins qui ont pleuré sur moi ! Diable d’évêque de Paris avec ses moulins ! Je voudrais bien savoir ce qu’un évêque peut faire d’un moulin ! est-ce qu’il s’attend à devenir d’évêque meunier ? S’il ne lui faut que ma malédiction pour cela, je la lui donne, et à sa cathédrale, et à ses moulins ! Voyez un peu s’ils se dérangeront, ces badauds ! Je vous demande ce qu’ils font là ! Ils se chauffent ; beau plaisir ! Ils regardent brûler un cent de bourrées ; beau spectacle !

En examinant de plus près, il s’aperçut que le cercle était beaucoup plus grand qu’il ne fallait pour se chauffer au feu du roi, et que cette affluence de spectateurs n’était pas uniquement attirée par la beauté du cent de bourrées qui brûlait.

Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait.

Si cette jeune fille était un être humain, ou une fée, ou un ange, c’est ce que Gringoire, tout philosophe sceptique, tout poëte ironique qu’il était, ne put décider dans le premier moment, tant il fut fasciné par cette éblouissante vision.

Elle n’était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine taille s’élançait hardiment. Elle était brune, mais on devinait que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet doré des andalouses et des romaines. Son petit pied aussi était andalou, car il était tout ensemble à l’étroit et à l’aise dans sa gracieuse chaussure. Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds ; et chaque fois qu’en tournoyant sa rayonnante figure passait devant vous, ses grands yeux noirs vous jetaient un éclair.

Autour d’elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes ; et en effet, tandis qu’elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds et purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son corsage d’or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait, avec ses épaules nues, ses jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses cheveux noirs, ses yeux de flamme, c’était une surnaturelle créature.

— En vérité, pensa Gringoire, c’est une salamandre, c’est une nymphe, c’est une déesse, c’est une bacchante du mont Ménaléen !

En ce moment une des nattes de la chevelure de la « salamandre » se détacha, et une pièce de cuivre jaune qui y était attachée roula à terre.

— Hé non ! dit-il, c’est une bohémienne.

Toute illusion avait disparu.

Elle se remit à danser. Elle prit à terre deux épées dont elle appuya la pointe sur son front et qu’elle fit tourner dans un sens tandis qu’elle tournait dans l’autre. C’était en effet tout bonnement une bohémienne. Mais quelque désenchanté que fût Gringoire, l’ensemble de ce tableau n’était pas sans prestige et sans magie ; le feu de joie l’éclairait d’une lumière crue et rouge qui tremblait toute vive sur le cercle des visages de la foule, sur le front brun de la jeune fille, et au fond de la place jetait un blême reflet mêlé aux vacillations de leurs ombres, d’un côté sur la vieille façade noire et ridée de la Maison-aux-Piliers, de l’autre sur les bras de pierre du gibet.

Parmi les mille visages que cette lueur teignait d’écarlate, il y en avait un qui semblait plus encore que tous les autres absorbé dans la contemplation de la danseuse. C’était une figure d’homme, austère, calme et sombre. Cet homme, dont le costume était caché par la foule qui l’entourait, ne paraissait pas avoir plus de trente-cinq ans ; cependant il était chauve ; à peine avait-il aux tempes quelques touffes de cheveux rares et déjà gris ; son front large et haut commençait à se creuser de rides ; mais dans ses yeux enfoncés éclatait une jeunesse extraordinaire, une vie ardente, une passion profonde. Il les tenait sans cesse attachés sur la bohémienne, et tandis que la folle jeune fille de seize ans dansait et voltigeait au plaisir de tous, sa rêverie, à lui, semblait devenir de plus en plus sombre. De temps en temps un sourire et un soupir se rencontraient sur ses lèvres, mais le sourire était plus douloureux que le soupir.

La jeune fille, essoufflée, s’arrêta enfin, et le peuple l’applaudit avec amour.

— Djali, dit la bohémienne.

Alors Gringoire vit arriver une jolie petite chèvre blanche, alerte, éveillée, lustrée, avec des cornes dorées, avec des pieds dorés, avec un collier doré, qu’il n’avait pas encore aperçue, et qui était restée jusque-là accroupie sur un coin du tapis et regardant danser sa maîtresse.

— Djali, dit la danseuse, à votre tour.

Et s’asseyant, elle présenta gracieusement à la chèvre son tambour de basque.

— Djali, continua-t-elle, à quel mois sommes-nous de l’année ?

La chèvre leva son pied de devant et frappa un coup sur le tambour. On était en effet au premier mois. La foule applaudit.

— Djali, reprit la jeune fille en tournant son tambour de basque d’un autre côté, à quel jour du mois sommes-nous ?

Djali leva son petit pied d’or et frappa six coups sur le tambour.

— Djali, poursuivit l’égyptienne toujours avec un nouveau manège du tambour, à quelle heure du jour sommes-nous ?

Djali frappa sept coups. Au même moment l’horloge de la Maison-aux-Piliers sonna sept heures.

Le peuple était émerveillé.

— Il y a de la sorcellerie là-dessous, dit une voix sinistre dans la foule. C’était celle de l’homme chauve qui ne quittait pas la bohémienne des yeux.

Elle tressaillit, se détourna ; mais les applaudissements éclatèrent et couvrirent la morose exclamation.

Ils l’effacèrent même si complètement dans son esprit qu’elle continua d’interpeller sa chèvre.

— Djali, comment fait maître Guichard Grand-Remy, capitaine des pistoliers de la ville, à la procession de la Chandeleur ?

Djali se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à bêler, en marchant avec une si gentille gravité que le cercle entier des spectateurs éclata de rire à cette parodie de la dévotion intéressée du capitaine des pistoliers.

— Djali, reprit la jeune fille enhardie par le succès croissant, comment prêche maître Jacques Charmolue, procureur du roi en cour d’église ?

La chèvre prit séance sur son derrière, et se mit à bêler, en agitant ses pattes de devant d’une si étrange façon que, hormis le mauvais français et le mauvais latin, geste, accent, attitude, tout Jacques Charmolue y était.

Et la foule d’applaudir de plus belle.

— Sacrilège ! profanation ! reprit la voix de l’homme chauve.

La bohémienne se retourna encore une fois.

— Ah ! dit-elle, c’est ce vilain homme ! puis, allongeant sa lèvre inférieure au delà de la lèvre supérieure, elle fit une petite moue qui paraissait lui être familière, pirouetta sur le talon, et se mit à recueillir dans un tambour de basque les dons de la multitude.

Les grands-blancs, les petits-blancs, les targes, les liards-à-l’aigle pleuvaient. Tout à coup elle passa devant Gringoire. Gringoire mit si étourdiment la main à sa poche qu’elle s’arrêta. — Diable ! dit le poëte en trouvant au fond de sa poche la réalité, c’est-à-dire le vide. Cependant la jolie fille était là, le regardant avec ses grands yeux, lui tendant son tambour, et attendant. Gringoire suait à grosses gouttes.

S’il avait eu le Pérou dans sa poche, certainement il l’eût donné à la danseuse ; mais Gringoire n’avait pas le Pérou, et d’ailleurs l’Amérique n’était pas encore découverte.

Heureusement un incident inattendu vint à son secours.

— T’en iras-tu, sauterelle d’Égypte ? cria une voix aigre qui partait du coin le plus sombre de la place.

La jeune fille se retourna effrayée. Ce n’était plus la voix de l’homme chauve ; c’était une voix de femme, une voix dévote et méchante.

Du reste, ce cri, qui fit peur à la bohémienne, mit en joie une troupe d’enfants qui rôdait par là.

— C’est la recluse de la Tour-Roland s’écrièrent-ils avec des rires désordonnés, c’est la sachette qui gronde ! Est-ce qu’elle n’a pas soupé ? portons-lui quelque reste du buffet de ville !

Tous se précipitèrent vers la Maison-aux-Piliers.

Cependant Gringoire avait profité du trouble de la danseuse pour s’éclipser. La clameur des enfants lui rappela que lui aussi n’avait pas soupé. Il courut donc au buffet. Mais les petits drôles avaient de meilleures jambes que lui ; quand il arriva, ils avaient fait table rase. Il ne restait même pas un misérable camichon à cinq sols la livre. Il n’y avait plus sur le mur que les sveltes fleurs de lys, entremêlées de rosiers, peintes en 1434 par Mathieu Biterne. C’était un maigre souper.

C’est une chose importune de se coucher sans souper ; c’est une chose moins riante encore de ne pas souper et de ne savoir où coucher, Gringoire en était là. Pas de pain, pas de gîte ; il se voyait pressé de toutes parts par la nécessité, et il trouvait la nécessité fort bourrue. Il avait depuis longtemps découvert cette vérité, que Jupiter a créé les hommes dans un accès de misanthropie, et que, pendant toute la vie du sage, sa destinée tient en état de siège sa philosophie. Quant à lui, il n’avait jamais vu le blocus si complet ; il entendait son estomac battre la chamade, et il trouvait très déplacé que le mauvais destin prît sa philosophie par la famine.

Cette mélancolique rêverie l’absorbait de plus en plus, lorsqu’un chant bizarre, quoique plein de douceur, vint brusquement l’en arracher. C’était la jeune égyptienne qui chantait.

Il en était de sa voix comme de sa danse, comme de sa beauté. C’était indéfinissable et charmant ; quelque chose de pur, de sonore, d’aérien, d’ailé, pour ainsi dire. C’étaient de continuels épanouissements, des mélodies, des cadences inattendues, puis des phrases simples semées de notes acérées et sifflantes, puis des sauts de gammes qui eussent dérouté un rossignol, mais où l’harmonie se retrouvait toujours, puis de molles ondulations d’octaves qui s’élevaient et s’abaissaient comme le sein de la jeune chanteuse. Son beau visage suivait avec une mobilité singulière tous les caprices de sa chanson, depuis l’inspiration la plus échevelée jusqu’à la plus chaste dignité. On eût dit tantôt une folle, tantôt une reine.

Les paroles qu’elle chantait étaient d’une langue inconnue à Gringoire, et qui paraissait lui être inconnue à elle-même, tant l’expression qu’elle donnait au chant se rapportait peu au sens des paroles. Ainsi ces quatre vers dans sa bouche étaient d’une gaieté folle :

Un cofre de gran riqueza
Hallaron dentro un pilar,
Dentro del, nuevas banderas
Con figuras de espantar.

Et un instant après, à l’accent qu’elle donnait à cette stance :

Alarabes de cavallo
Sin poderse menear,
Con espadas, y los cuellos,
Ballestas de buen echar.


Gringoire se sentait venir les larmes aux yeux. Cependant son chant respirait surtout la joie, et elle semblait chanter, comme l’oiseau, par sérénité et par insouciance.

La chanson de la bohémienne avait troublé là rêverie de Gringoire, mais comme le cygne trouble l’eau. Il l’écoutait avec une sorte de ravissement et d’oubli de toute chose. C’était, depuis plusieurs heures, le premier moment où il ne se sentît pas souffrir.

Ce moment fut court.

La même voix de femme qui avait interrompu la danse de la bohémienne vint interrompre son chant.

— Te tairas-tu, cigale d’enfer ? cria-t-elle, toujours du même coin obscur de la place.

La pauvre cigale s’arrêta court. Gringoire se boucha les oreilles.

— Oh ! s’écria-t-il, maudite scie ébréchée, qui vient briser la lyre !

Cependant les autres spectateurs murmuraient comme lui : — Au diable la sachette ! disait plus d’un. Et la vieille trouble-fête invisible eût pu avoir à se repentir de ses agressions contre la bohémienne, s’ils n’eussent été distraits en ce moment même par la procession du pape des fous, qui, après avoir parcouru force rues et carrefours, débouchait dans la place de Grève, avec toutes ses torches et toute sa rumeur.

Cette procession, que nos lecteurs ont vue partir du Palais, s’était organisée chemin faisant, et recrutée de tout ce qu’il y avait à Paris de marauds, de voleurs oisifs, et de vagabonds disponibles ; aussi présentait-elle un aspect respectable lorsqu’elle arriva en Grève.

D’abord marchait l’Égypte. Le duc d’Égypte, en tête, à cheval, avec ses comtes à pied, lui tenant la bride et l’étrier ; derrière eux, les égyptiens et les égyptiennes pêle-mêle avec leurs petits enfants criant sur leurs épaules ; tous, duc, comtes, menu peuple, en haillons et en oripeaux. Puis c’était le royaume d’argot : c’est-à-dire tous les voleurs de France, échelonnés par ordre de dignité ; les moindres passant les premiers. Ainsi défilaient quatre par quatre, avec les divers insignes de leurs grades dans cette étrange faculté, la plupart éclopés, ceux-ci boiteux, ceux-là manchots, les courtauds de boutanche, les coquillarts, les hubins, les sabouleux, les calots, les francs-mitoux, les polissons, les piètres, les capons, les malingreux, les rifodés, les marcandiers, les narquois, les orphelins, les archisuppôts, les cagoux ; dénombrement à fatiguer Homère. Au centre du conclave des cagoux et des archisuppôts, on avait peine à distinguer le roi de l’argot, le grand coësre, accroupi dans une petite charrette traînée par deux grands chiens. Après le royaume des argotiers, venait l’empire de Galilée. Guillaume Rousseau, empereur de l’empire de Galilée, marchait majestueusement dans sa robe de pourpre tachée de vin, précédé de baladins s’entre-battant et dansant des pyrrhiques, entouré de ses massiers, de ses suppôts, et des clercs de la chambre des comptes. Enfin venait la basoche, avec ses mais couronnés de fleurs, ses robes noires, sa musique digne du sabbat, et ses grosses chandelles de cire jaune. Au centre de cette foule, les grands officiers de la confrérie des fous portaient sur leurs épaules un brancard plus surchargé de cierges que la châsse de Sainte-Geneviève en temps de peste. Et sur ce brancard resplendissait, crossé, chapé et mitré, le nouveau pape des fous, le sonneur de cloches de Notre-Dame, Quasimodo le Bossu.

Chacune des sections de cette procession grotesque avait sa musique particulière. Les égyptiens faisaient détonner leurs balafos et leurs tambourins d’Afrique. Les argotiers, race fort peu musicale, en étaient encore à la viole, au cornet à bouquin et à la gothique rubebbe du douzième siècle. L’empire de Galilée n’était guère plus avancé ; à peine distinguait-on dans sa musique quelque misérable rebec de l’enfance de l’art, encore emprisonné dans le ré-la-mi. Mais c’est autour du pape des fous que se déployaient, dans une cacophonie magnifique, toutes les richesses musicales de l’époque. Ce n’étaient que dessus de rebec, hautes-contre de rebec, tailles de rebec, sans compter les flûtes et les cuivres. Hélas ! nos lecteurs se souviennent que c’était l’orchestre de Gringoire.

Il est difficile de donner une idée du degré d’épanouissement orgueilleux et béat où le triste et hideux visage de Quasimodo était parvenu dans le trajet du Palais à la Grève. C’était la première jouissance d’amour-propre qu’il eût jamais éprouvée. Il n’avait connu jusque-là que l’humiliation, le dédain pour sa condition, le dégoût pour sa personne. Aussi, tout sourd qu’il était, savourait-il en véritable pape les acclamations de cette foule qu’il haïssait pour s’en sentir haï. Que son peuple fût un ramas de fous, de perclus, de voleurs, de mendiants, qu’importe ! c’était toujours un peuple, et lui un souverain. Et il prenait au sérieux tous ces applaudissements ironiques, tous ces respects dérisoires, auxquels nous devons dire qu’il se mêlait pourtant dans la foule un peu de crainte fort réelle. Car le bossu était robuste ; car le bancal était agile ; car le sourd était méchant ; trois qualités qui tempèrent le ridicule.

Du reste, que le nouveau pape des fous se rendit compte à lui-même des sentiments qu’il éprouvait et des sentiments qu’il inspirait, c’est ce que nous sommes loin de croire. L’esprit qui était logé dans ce corps manqué avait nécessairement lui-même quelque chose d’incomplet et de sourd. Aussi ce qu’il ressentait en ce moment était-il pour lui absolument vague, indistinct et confus. Seulement la joie perçait, l’orgueil dominait. Autour de cette sombre et malheureuse figure, il y avait rayonnement.

Ce ne fut donc pas sans surprise et sans effroi que l’on vit tout à coup, au moment où Quasimodo, dans cette demi-ivresse, passait triomphalement devant la Maison-aux-Piliers, un homme s’élancer de la foule et lui arracher des mains, avec un geste de colère, sa crosse de bois doré, insigne de sa folle papauté.

Cet homme, ce téméraire, c’était le personnage au front chauve qui, le moment auparavant, mêlé au groupe de la bohémienne, avait glacé la pauvre fille de ses paroles de menace et de haine. Il était revêtu du costume ecclésiastique. Au moment où il sortit de la foule, Gringoire, qui ne l’avait point remarqué jusqu’alors, le reconnut : — Tiens ! dit-il, avec un cri d’étonnement, c’est mon maître en Hermès, dom Claude Frollo, l’archidiacre ! Que diable veut-il à ce vilain borgne ? Il va se faire dévorer.

Un cri de terreur s’éleva en effet. Le formidable Quasimodo s’était précipité à bas du brancard, et les femmes détournaient les yeux pour ne pas le voir déchirer l’archidiacre.

Il fit un bond jusqu’au prêtre, le regarda, et tomba à genoux.

Le prêtre lui arracha sa tiare, lui brisa sa crosse, lui lacéra sa chape de clinquant.

Quasimodo resta à genoux, baissa la tête et joignit les mains.

Puis il s’établit entre eux un étrange dialogue de signes et de gestes, car ni l’un ni l’autre ne parlait. Le prêtre, debout, irrité, menaçant, impérieux ; Quasimodo, prosterné, humble, suppliant. Et cependant il est certain que Quasimodo eût pu écraser le prêtre avec le pouce.

Enfin l’archidiacre, secouant rudement la puissante épaule de Quasimodo, lui fit signe de se lever et de le suivre.

Quasimodo se leva.

Alors la confrérie des fous, la première stupeur passée, voulut défendre son pape si brusquement détrôné. Les égyptiens, les argotiers et toute la basoche vinrent japper autour du prêtre.

Quasimodo se plaça devant le prêtre, fit jouer les muscles de ses poings athlétiques, et regarda les assaillants avec le grincement de dents d’un tigre fâché.

Le prêtre reprit sa gravité sombre, fit un signe à Quasimodo, et se retira en silence.

Quasimodo marchait devant lui, éparpillant la foule à son passage.

Quand ils eurent traversé la populace et la place, la nuée des curieux et des oisifs voulut les suivre. Quasimodo prit alors l’arrière-garde, et suivit l’archidiacre à reculons, trapu, hargneux, monstrueux, hérissé, ramassant ses membres, léchant ses défenses de sanglier, grondant comme une bête fauve, et imprimant d’immenses oscillations à la foule avec un geste ou un regard.

On les laissa s’enfoncer tous deux dans une rue étroite et ténébreuse, où nul n’osa se risquer après eux ; tant la seule chimère de Quasimodo grinçant des dents en barrait bien l’entrée.

— Voilà qui est merveilleux, dit Gringoire ; mais où diable trouverai-je à souper ?

IV

LES INCONVÉNIENTS DE SUIVRE UNE JOLIE FEMME LE SOIR DANS LES RUES.

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Gringoire, à tout hasard, s’était mis à suivre la bohémienne. Il lui avait vu prendre, avec sa chèvre, la rue de la Coutellerie ; il avait pris la rue de la Coutellerie.

— Pourquoi pas ? s’était-il dit.

Gringoire, philosophe pratique des rues de Paris, avait remarqué que rien n’est propice à la rêverie comme de suivre une jolie femme sans savoir où elle va. Il y a dans cette abdication volontaire de son libre arbitre, dans cette fantaisie qui se soumet à une autre fantaisie, laquelle ne s’en doute pas, un mélange d’indépendance fantasque et d’obéissance aveugle, je ne sais quoi d’intermédiaire entre l’esclavage et la liberté qui plaisait à Gringoire, esprit essentiellement mixte, indécis et complexe, tenant le bout de tous les extrêmes, incessamment suspendu entre toutes les propensions humaines, et les neutralisant l’une par l’autre. Il se comparait lui-même volontiers au tombeau de Mahomet, attiré en sens inverse par deux pierres d’aimant, et qui hésite éternellement entre le haut et le bas, entre la voûte et le pavé, entre la chute et l’ascension, entre le zénith et le nadir.

Si Gringoire vivait de nos jours, quel beau milieu il tiendrait entre le classique et le romantique !

Mais il n’était pas assez primitif pour vivre trois cents ans, et c’est dommage. Son absence est un vide qui ne se fait que trop sentir aujourd’hui.

Du reste, pour suivre ainsi dans les rues les passants (et surtout les passantes), ce que Gringoire faisait volontiers, il n’y a pas de meilleure disposition que de ne savoir où coucher.

Il marchait donc tout pensif derrière la jeune fille qui hâtait le pas et faisait trotter sa jolie chèvre en voyant rentrer les bourgeois et se fermer les tavernes, seules boutiques qui eussent été ouvertes ce jour-là.

— Après tout, pensait-il à peu près, il faut bien qu’elle loge quelque part ; les bohémiennes ont bon cœur. — Qui sait ?…

Et il y avait dans les points suspensifs dont il faisait suivre cette réticence dans son esprit je ne sais quelles idées assez gracieuses.

Cependant de temps en temps, en passant devant les derniers groupes de bourgeois fermant leurs portes, il attrapait quelque lambeau de leurs conversations qui venait rompre l’enchaînement de ses riantes hypothèses.

Tantôt c’étaient deux vieillards qui s’accostaient.

— Maître Thibaut Fernicle, savez-vous qu’il fait froid ?

(Gringoire savait cela depuis le commencement de l’hiver.)

— Oui – bien, maître Boniface Disome ! Est-ce que nous allons avoir un hiver comme il y a trois ans, en 80, que le bois coûtait huit sols le moule ?

— Bah ! ce n’est rien, maître Thibaut, près de l’hiver de 1407, qu’il gela depuis la Saint-Martin jusqu’à la Chandeleur ! et avec une telle furie que la plume du greffier du parlement gelait, dans la grand’chambre, de trois mots en trois mots ! ce qui interrompit l’enregistrement de la justice.

Plus loin, c’étaient des voisines à leur fenêtre avec des chandelles que le brouillard faisait grésiller.

— Votre mari vous a-t-il conté le malheur, madamoiselle La Boudraque ?

— Non. Qu’est-ce que c’est donc, madamoiselle Turquant ?

— Le cheval de M. Gilles Godin, le notaire au Châtelet, qui s’est effarouché des flamands et de leur procession, et qui a renversé maître Philippot Avrillot, oblat des Célestins.

— En vérité ?

— Bellement.

— Un cheval bourgeois ! c’est un peu fort. Si c’était un cheval de cavalerie, à la bonne heure !

Et les fenêtres se refermaient. Mais Gringoire n’en avait pas moins perdu le fil de ses idées.

Heureusement il le retrouvait vite et le renouait sans peine, grâce à la bohémienne, grâce à Djali, qui marchaient toujours devant lui ; deux fines, délicates et charmantes créatures, dont il admirait les petits pieds, les jolies formes, les gracieuses manières, les confondant presque dans sa contemplation ; pour l’intelligence et la bonne amitié, les croyant toutes deux jeunes filles ; pour la légèreté, l’agilité, la dextérité de la marche, les trouvant chèvres toutes deux.

Les rues cependant devenaient à tout moment plus noires et plus désertes. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et l’on commençait à ne plus rencontrer qu’à de rares intervalles un passant sur le pavé, une lumière aux fenêtres. Gringoire s’était engagé, à la suite de l’égyptienne, dans ce dédale inextricable de ruelles, de carrefours et de culs-de-sac, qui environne l’ancien sépulcre des Saints-Innocents, et qui ressemble à un écheveau de fil brouillé par un chat. — Voilà des rues qui ont bien peu de logique ! disait Gringoire, perdu dans ces mille circuits qui revenaient sans cesse sur eux-mêmes, mais où la jeune fille suivait un chemin qui lui paraissait bien connu, sans hésiter et d’un pas de plus en plus rapide. Quant à lui, il eût parfaitement ignoré où il était, s’il n’eût aperçu en passant, au détour d’une rue, la masse octogone du pilori des halles, dont le sommet à jour détachait vivement sa découpure noire sur une fenêtre encore éclairée de la rue Verdelet.

Depuis quelques instants, il avait attiré l’attention de la jeune fille ; elle avait à plusieurs reprises tourné la tête vers lui avec inquiétude ; elle s’était même une fois arrêtée tout court, avait profité d’un rayon de lumière qui s’échappait d’une boulangerie entr’ouverte pour le regarder fixement du haut en bas ; puis, ce coup d’œil jeté, Gringoire lui avait vu faire cette petite moue qu’il avait déjà remarquée, et elle avait passé outre.

Cette petite moue donna à penser à Gringoire. Il y avait certainement du dédain et de la moquerie dans cette gracieuse grimace. Aussi commençait-il à baisser la tête, à compter les pavés, et à suivre la jeune fille d’un peu plus loin, lorsque, au tournant d’une rue qui venait de la lui faire perdre de vue, il l’entendit pousser un cri perçant.

Il hâta le pas.

La rue était pleine de ténèbres. Pourtant une étoupe imbibée d’huile, qui brûlait dans une cage de fer aux pieds de la Sainte-Vierge du coin de la rue, permit à Gringoire de distinguer la bohémienne se débattant dans les bras de deux hommes qui s’efforçaient d’étouffer ses cris. La pauvre petite chèvre, tout effarée, baissait les cornes et bêlait.

— À nous, messieurs du guet ! cria Gringoire, et il s’avança bravement.

L’un des hommes qui tenaient la jeune fille se tourna vers lui. C’était la formidable figure de Quasimodo.

Gringoire ne prit pas la fuite, mais il ne fit point un pas de plus.

Quasimodo vint à lui, le jeta à quatre pas sur le pavé d’un revers de la main, et s’enfonça rapidement dans l’ombre, emportant la jeune fille ployée sur un de ses bras comme une écharpe de soie. Son compagnon le suivait, et la pauvre chèvre courait après tous, avec son bêlement plaintif.

— Au meurtre ! au meurtre ! criait la malheureuse bohémienne.

— Halte-là, misérables, et lâchez-moi cette ribaude ! dit tout à coup d’une voix de tonnerre un cavalier qui déboucha brusquement du carrefour voisin.

C’était un capitaine des archers de l’ordonnance du roi armé de pied en cap, et l’espadon à la main.

Il arracha la bohémienne des bras de Quasimodo stupéfait, la mit en travers sur sa selle, et, au moment où le redoutable bossu, revenu de sa surprise, se précipitait sur lui pour reprendre sa proie, quinze ou seize archers, qui suivaient de près leur capitaine, parurent l’estramaçon au poing. C’était une escouade de l’ordonnance du roi qui faisait le contre-guet, par ordre de messire Robert d’Estouteville, garde de la prévôté de Paris.

Quasimodo fut enveloppé, saisi, garrotté. Il rugissait, il écumait, il mordait, et, s’il eût fait grand jour, nul doute que son visage seul, rendu plus hideux encore par la colère, n’eût mis en fuite toute l’escouade. Mais la nuit il était désarmé de son arme la plus redoutable, de sa laideur.

Son compagnon avait disparu dans la lutte.

La bohémienne se dressa gracieusement sur la selle de l’officier, elle appuya ses deux mains sur les deux épaules du jeune homme, et le regarda fixement quelques secondes, comme ravie de sa bonne mine et du bon secours qu’il venait de lui porter. Puis, rompant le silence la première, elle lui dit, en faisant plus douce encore sa douce voix :

— Comment vous appelez-vous, monsieur le gendarme ?

— Le capitaine Phœbus de Châteaupers, pour vous servir, ma belle ! répondit l’officier en se redressant.

— Merci, dit-elle.

Et, pendant que le capitaine Phœbus retroussait sa moustache à la bourguignonne, elle se laissa glisser à bas du cheval, comme une flèche qui tombe à terre, et s’enfuit.

Un éclair se fût évanoui moins vite.

— Nombril du pape ! dit le capitaine en faisant resserrer les courroies de Quasimodo, j’eusse aimé mieux garder la ribaude.

— Que voulez-vous, capitaine ? dit un gendarme, la fauvette s’est envolée, la chauve-souris est restée.


V

SUITE DES INCONVÉNIENTS

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Gringoire, tout étourdi de sa chute, était resté sur le pavé devant la bonne Vierge du coin de la rue. Peu à peu, il reprit ses sens ; il fut d’abord quelques minutes flottant dans une espèce de rêverie à demi somnolente qui n’était pas sans douceur, où les aériennes figures de la bohémienne et de la chèvre se mariaient à la pesanteur du poing de Quasimodo. Cet état dura peu. Une assez vive impression de froid à la partie de son corps qui se trouvait en contact avec le pavé le réveilla tout à coup, et fit revenir son esprit à la surface. — D’où me vient donc cette fraîcheur ? se dit-il brusquement. Il s’aperçut alors qu’il était un peu dans le milieu du ruisseau.

— Diable de cyclope bossu ! grommela-t-il entre ses dents, et il voulut se lever. Mais il était trop étourdi et trop meurtri. Force lui fut de rester en place. Il avait du reste la main assez libre ; il se boucha le nez, et se résigna.

— La boue de Paris, pensa-t-il (car il croyait bien être sûr que décidément le ruisseau serait son gîte,

Et que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ?),


la boue de Paris est particulièrement puante. Elle doit renfermer beaucoup de sel volatil et nitreux. C’est, du reste, l’opinion de maître Nicolas Flamel et des hermétiques…

Le mot d’hermétiques amena subitement l’idée de l’archidiacre Claude Frollo dans son esprit. Il se rappela la scène violente qu’il venait d’entrevoir, que la bohémienne se débattait entre deux hommes, que Quasimodo avait un compagnon, et la figure morose et hautaine de l’archidiacre passa confusément dans son souvenir. — Cela serait étrange ! pensa-t-il. Et il se mit à échafauder, avec cette donnée et sur cette base, le fantasque édifice des hypothèses, ce château de cartes des philosophes. Puis soudain, revenant encore une fois à la réalité : — Ah çà ! je gèle ! s’écria-t-il.

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La place, en effet, devenait de moins en moins tenable. Chaque molécule de l’eau du ruisseau enlevait une molécule de calorique rayonnant aux reins de Gringoire, et l’équilibre entre la température de son corps et la température du ruisseau commençait à s’établir d’une rude façon.

Un ennui d’une tout autre nature vint tout à coup l’assaillir.

Un groupe d’enfants, de ces petits sauvages va-nu-pieds qui ont de tout temps battu le pavé de Paris sous le nom éternel de gamins, et qui, lorsque nous étions enfants aussi, nous ont jeté des pierres à tous le soir au sortir de classe, parce que nos pantalons n’étaient pas déchirés, un essaim de ces jeunes drôles accourait vers le carrefour où gisait Gringoire, avec des rires et des cris qui paraissaient se soucier fort peu du sommeil des voisins. Ils traînaient après eux je ne sais quel sac informe ; et le bruit seul de leurs sabots eût réveillé un mort. Gringoire, qui ne l’était pas encore tout à fait, se souleva à demi.

— Ohé, Hennequin Dandèche ! ohé, Jehan Pincebourde ! criaient-ils à tue-tête ; le vieux Eustache Moubon, le marchand feron du coin, vient de mourir. Nous avons sa paillasse, nous allons en faire un feu de joie. C’est aujourd’hui les flamands !

Et voilà qu’ils jetèrent la paillasse précisément sur Gringoire, près duquel ils étaient arrivés sans le voir. En même temps, un d’eux prit une poignée de paille qu’il alla allumer à la mèche de la bonne Vierge.

— Mort-Christ ! grommela Gringoire, est-ce que je vais avoir trop chaud maintenant ?

Le moment était critique. Il allait être pris entre le feu et l’eau ; il fit un effort surnaturel, un effort de faux monnayeur qu’on va bouillir et qui tâche de s’échapper. Il se leva debout, rejeta la paillasse sur les gamins, et s’enfuit.

— Sainte Vierge ! crièrent les enfants ; le marchand feron qui revient !

Et ils s’enfuirent de leur côté.

La paillasse resta maîtresse du champ de bataille. Belleforêt, le Père le Juge et Corrozet assurent que le lendemain elle fut ramassée avec grande pompe par le clergé du quartier et portée au trésor de l’église Sainte-Opportune, où le sacristain se fit jusqu’en 1789 un assez beau revenu avec le grand miracle de la statue de la Vierge du coin de la rue Mauconseil, qui avait, par sa seule présence, dans la mémorable nuit du 6 au 7 janvier 1482, exorcisé défunt Eustache Moubon, lequel, pour faire niche au diable, avait, en mourant, malicieusement caché son âme dans sa paillasse.


VI

LA CRUCHE CASSÉE

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Après avoir couru à toutes jambes pendant quelque temps, sans savoir où, donnant de la tête à maint coin de rue, enjambant maint ruisseau, traversant mainte ruelle, maint cul-de-sac, maint carrefour, cherchant fuite et passage à travers tous les méandres du vieux pavé des Halles, explorant dans sa peur panique ce que le beau latin des chartes appelle tota via, cheminum et viaria, notre poëte s’arrêta tout à coup, d’essoufflement d’abord, puis saisi en quelque sorte au collet par un dilemme qui venait de surgir dans son esprit. — Il me semble, maître Pierre Gringoire, se dit-il à lui-même en appuyant son doigt sur son front, que vous courez là comme un écervelé. Les petits drôles n’ont pas eu moins peur de vous que vous d’eux. Il me semble, vous dis-je, que vous avez entendu le bruit de leurs sabots qui s’enfuyait au midi, pendant que vous vous enfuyiez au septentrion. Or, de deux choses l’une : ou ils ont pris la fuite ; et alors la paillasse qu’ils ont dû oublier dans leur terreur est précisément ce lit hospitalier après lequel vous courez depuis ce matin, et que madame la Vierge vous envoie miraculeusement pour vous récompenser d’avoir fait en son honneur une moralité accompagnée de triomphes et momeries ; ou les enfants n’ont pas pris la fuite, et dans ce cas ils ont mis le brandon à la paillasse, et c’est là justement l’excellent feu dont vous avez besoin pour vous réjouir, sécher et réchauffer. Dans les deux cas, bon feu ou bon lit, la paillasse est un présent du ciel. La benoîte vierge Marie, qui est au coin de la rue Mauconseil, n’a peut-être fait mourir Eustache Moubon que pour cela ; et c’est folie à vous de vous enfuir ainsi sur traîne-boyau, comme un picard devant un français, laissant derrière vous ce que vous cherchez devant ; et vous êtes un sot !

Alors il revint sur ses pas, et s’orientant et furetant, le nez au vent et l’oreille aux aguets, il s’efforça de retrouver la bienheureuse paillasse. Mais en vain. Ce n’étaient qu’intersections de maisons, culs-de-sac, pattes-d’oie, au milieu desquels il hésitait et doutait sans cesse, plus empêché et plus englué dans cet enchevêtrement de ruelles noires qu’il ne l’eût été dans le dédalus même de l’hôtel des Tournelles. Enfin il perdit patience, et s’écria solennellement : — Maudits soient les carrefours ! c’est le diable qui les a faits à l’image de sa fourche.

Cette exclamation le soulagea un peu, et une espèce de reflet rougeâtre qu’il aperçut en ce moment au bout d’une longue et étroite ruelle, acheva de relever son moral. — Dieu soit loué ! dit-il, c’est là-bas ! Voilà ma paillasse qui brûle. Et se comparant au nocher qui sombre dans la nuit : — Salve, ajouta-t-il pieusement, salve, maris stella !

Adressait-il ce fragment de litanie à la sainte Vierge ou à la paillasse ? c’est ce que nous ignorons parfaitement.

À peine avait-il fait quelques pas dans la longue ruelle, laquelle était en pente, non pavée, et de plus en plus boueuse et inclinée, qu’il remarqua quelque chose d’assez singulier. Elle n’était pas déserte. Çà et là, dans sa longueur, rampaient je ne sais quelles masses vagues et informes, se dirigeant toutes vers la lueur qui vacillait au bout de la rue, comme ces lourds insectes qui se traînent la nuit de brin d’herbe en brin d’herbe vers un feu de pâtre.

Rien ne rend aventureux comme de ne pas sentir la place de son gousset. Gringoire continua de s’avancer, et eut bientôt rejoint celle de ces larves qui se traînait le plus paresseusement à la suite des autres. En s’en approchant, il vit que ce n’était rien autre chose qu’un misérable cul-de-jatte qui sautelait sur ses deux mains, comme un faucheux blessé qui n’a plus que deux pattes. Au moment où il passa près de cette espèce d’araignée à face humaine, elle éleva vers lui une voix lamentable : — La buona mancia, signor ! la buona mancia !

— Que le diable t’emporte, dit Gringoire, et moi avec toi, si je sais ce que tu veux dire !

Et il passa outre.

Il rejoignit une autre de ces masses ambulantes, et l’examina. C’était un perclus, à la fois boiteux et manchot, et si manchot et si boiteux que le système compliqué de béquilles et de jambes de bois qui le soutenait lui donnait l’air d’un échafaudage de maçons en marche. Gringoire, qui avait les comparaisons nobles et classiques, le compara dans sa pensée au trépied vivant de Vulcain.

Ce trépied vivant le salua au passage, mais en arrêtant son chapeau à la hauteur du menton de Gringoire, comme un plat à barbe, et en lui criant aux oreilles : — Señor caballero, para comprar un pedaso de pan !

— Il paraît, dit Gringoire, que celui-là parle aussi ; mais c’est une rude langue, et il est plus heureux que moi s’il la comprend.

Puis se frappant le front par une subite transition d’idée : — À propos, que diable voulaient-ils dire ce matin avec leur Esmeralda ?

Il voulut doubler le pas ; mais pour la troisième fois quelque chose lui barra le chemin. Ce quelque chose, ou plutôt ce quelqu’un, c’était un aveugle, un petit aveugle à face juive et barbue, qui, ramant dans l’espace autour de lui avec un bâton, et remorqué par un gros chien, lui nasilla avec un accent hongrois : Facitote caritatem !

— À la bonne heure ! dit Pierre Gringoire, en voilà un enfin qui parle un langage chrétien. Il faut que j’aie la mine bien aumônière pour qu’on me demande ainsi la charité dans l’état de maigreur où est ma bourse. Mon ami (et il se tournait vers l’aveugle), j’ai vendu la semaine passée ma dernière chemise ; c’est-à-dire, puisque vous ne comprenez que la langue de Cicero : Vendidi hebdomade nuper transita meam ultimam chemisam.

Cela dit, il tourna le dos à l’aveugle, et poursuivit son chemin ; mais l’aveugle se mit à allonger le pas en même temps que lui, et voilà que le perclus, voilà que le cul-de-jatte surviennent de leur côté avec grande hâte et grand bruit d’écuelle et de béquilles sur le pavé. Puis, tous trois, s’entreculbutant aux trousses du pauvre Gringoire, se mirent à lui chanter leur chanson :

Caritatem ! chantait l’aveugle.

La buona mancia ! chantait le cul-de-jatte.

Et le boiteux relevait la phrase musicale en répétant : — Un pedaso de pan !

Gringoire se boucha les oreilles. — Ô tour de Babel ! s’écria-t-il.

Il se mit à courir. L’aveugle courut. Le boiteux courut. Le cul-de-jatte courut.

Et puis, à mesure qu’il s’enfonçait dans la rue, culs-de-jatte, aveugles, boiteux, pullulaient autour de lui, et des manchots, et des borgnes, et des lépreux avec leurs plaies, qui sortant des maisons, qui des petites rues adjacentes, qui des soupiraux des caves, hurlant, beuglant, glapissant, tous clopin-clopant, cahin-caha, se ruant vers la lumière, et vautrés dans la fange comme des limaces après la pluie.

Gringoire, toujours suivi par ses trois persécuteurs, et ne sachant trop ce que cela allait devenir, marchait effaré au milieu des autres, tournant les boiteux, enjambant les culs-de-jatte, les pieds empêtrés dans cette fourmilière d’éclopés, comme ce capitaine anglais qui s’enlisa dans un troupeau de crabes.

L’idée lui vint d’essayer de retourner sur ses pas. Mais il était trop tard. Toute cette légion s’était refermée derrière lui, et ses trois mendiants le tenaient. Il continua donc, poussé à la fois par ce flot irrésistible, par la peur et par un vertige qui lui faisait de tout cela une sorte de rêve horrible.

Enfin, il atteignit l’extrémité de la rue. Elle débouchait sur une place immense, où mille lumières éparses vacillaient dans le brouillard confus de la nuit. Gringoire s’y jeta, espérant échapper par la vitesse de ses jambes aux trois spectres infirmes qui s’étaient cramponnés à lui.

Ondè vas, hombre ! cria le perclus jetant là ses béquilles, et courant après lui avec les deux meilleures jambes qui eussent jamais tracé un pas géométrique sur le pavé de Paris.

Cependant le cul-de-jatte, debout sur ses pieds, coiffait Gringoire de sa lourde jatte ferrée, et l’aveugle le regardait en face avec des yeux flamboyants.

— Où suis-je ? dit le poëte terrifié.

— Dans la Cour des Miracles, répondit un quatrième spectre qui les avait accostés.

— Sur mon âme, reprit Gringoire, je vois bien les aveugles qui regardent et les boiteux qui courent ; mais où est le Sauveur ?

Ils répondirent par un éclat de rire sinistre.

Le pauvre poëte jeta les yeux autour de lui. Il était en effet dans cette redoutable Cour des Miracles, où jamais honnête homme n’avait pénétré à pareille heure ; cercle magique où les officiers du Châtelet et les sergents de la prévôté qui s’y aventuraient disparaissaient en miettes ; cité des voleurs, hideuse verrue à la face de Paris ; égout d’où s’échappait chaque matin, et où revenait croupir chaque nuit ce ruisseau de vices, de mendicité et de vagabondage toujours débordé dans les rues des capitales ; ruche monstrueuse où rentraient le soir avec leur butin tous les frelons de l’ordre social ; hôpital menteur où le bohémien, le moine défroqué, l’écolier perdu, les vauriens de toutes les nations, espagnols, italiens, allemands, de toutes les religions, juifs, chrétiens, mahométans, idolâtres, couverts de plaies fardées, mendiants le jour, se transfiguraient la nuit en brigands ; immense vestiaire, en un mot, où s’habillaient et se déshabillaient à cette époque tous les acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent sur le pavé de Paris.

C’était une vaste place, irrégulière et mal pavée, comme toutes les places de Paris alors. Des feux, autour desquels fourmillaient des groupes étranges, y brillaient çà et là. Tout cela allait, venait, criait. On entendait des rires aigus, des vagissements d’enfants, des voix de femmes. Les mains, les têtes de cette foule, noires sur le fond lumineux, y découpaient mille gestes bizarres. Par moments, sur le sol, où tremblait la clarté des feux, mêlée à de grandes ombres indéfinies, on pouvait voir passer un chien qui ressemblait à un homme, un homme qui ressemblait à un chien. Les limites des races et des espèces semblaient s’effacer dans cette cité comme dans un pandémonium. Hommes, femmes, bêtes, âge, sexe, santé, maladie, tout semblait être en commun parmi ce peuple ; tout allait ensemble, mêlé, confondu, superposé ; chacun y participait de tout.

Le rayonnement chancelant et pauvre des feux permettait à Gringoire de distinguer, à travers son trouble, tout à l’entour de l’immense place, un hideux encadrement de vieilles maisons dont les façades vermoulues, ratatinées, rabougries, percées chacune d’une ou deux lucarnes éclairées, lui semblaient dans l’ombre d’énormes têtes de vieilles femmes, rangées en cercle, monstrueuses et rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux.

C’était comme un nouveau monde, inconnu, inouï, difforme, reptile, fourmillant, fantastique.

Gringoire, de plus en plus effaré, pris par les trois mendiants comme par trois tenailles, assourdi d’une foule d’autres visages qui moutonnaient et aboyaient autour de lui, le malencontreux Gringoire tâchait de rallier sa présence d’esprit pour se rappeler si l’on était à un samedi. Mais ses efforts étaient vains ; le fil de sa mémoire et de sa pensée était rompu ; et doutant de tout, flottant de ce qu’il voyait à ce qu’il sentait, il se prisait cette insoluble question : — Si je suis, cela est-il ? si cela est, suis-je ?

En ce moment, un cri distinct s’éleva dans la cohue bourdonnante qui l’enveloppait : — Menons-le au roi ! menons-le au roi !

— Sainte Vierge ! murmura Gringoire, le roi d’ici, ce doit être un bouc.

— Au roi ! au roi ! répétèrent toutes les voix.

On l’entraîna. Ce fut à qui mettrait la griffe sur lui. Mais les trois mendiants ne lâchaient pas prise, et l’arrachaient aux autres en hurlant : Il est à nous !

Le pourpoint déjà malade du poëte rendit le dernier soupir dans cette lutte.

En traversant l’horrible place, son vertige se dissipa. Au bout de quelques pas, le sentiment de la réalité lui était revenu. Il commençait à se faire à l’atmosphère du lieu. Dans le premier moment, de sa tête de poëte, ou peut-être, tout simplement et tout prosaïquement, de son estomac vide, il s’était élevé une fumée, une vapeur pour ainsi dire, qui, se répandant entre les objets et lui, ne les lui avait laissé entrevoir que dans la brume incohérente du cauchemar, dans ces ténèbres des rêves qui font trembler tous les contours, grimacer toutes les formes, s’agglomérer les objets en groupes démesurés, dilatant les choses en chimères et les hommes en fantômes. Peu à peu à cette hallucination succéda un regard moins égaré et moins grossissant. Le réel se faisait jour autour de lui, lui heurtait les yeux, lui heurtait les pieds, et démolissait pièce à pièce toute l’effroyable poésie dont il s’était cru d’abord entouré. Il fallut bien s’apercevoir qu’il ne marchait pas dans le Styx, mais dans la boue, qu’il n’était pas coudoyé par des démons, mais par des voleurs ; qu’il n’y allait pas de son âme, mais tout bonnement de sa vie (puisqu’il lui manquait ce précieux conciliateur qui se place si efficacement entre le bandit et l’honnête homme : la bourse). Enfin, en examinant l’orgie de plus près et avec plus de sang-froid, il tomba du sabbat au cabaret.

La Cour des Miracles n’était en effet qu’un cabaret, mais un cabaret de brigands, tout aussi rouge de sang que de vin.

Le spectacle qui s’offrit à ses yeux, quand son escorte en guenilles le déposa enfin au terme de sa course, n’était pas propre à le ramener à la poésie, fût-ce même à la poésie de l’enfer. C’était plus que jamais la prosaïque et brutale réalité de la taverne. Si nous n’étions pas au quinzième siècle, nous dirions que Gringoire était descendu de Michel-Ange à Callot.

Autour d’un grand feu qui brûlait sur une large dalle ronde, et qui pénétrait de ses flammes les tiges rougies d’un trépied vide pour le moment, quelques tables vermoulues étaient dressées, çà et là, au hasard, sans que le moindre laquais géomètre eût daigné ajuster leur parallélisme ou veiller à ce qu’au moins elles ne se coupassent pas à des angles trop inusités. Sur ces tables reluisaient quelques pots ruisselants de vin et de cervoise, et autour de ces pots se groupaient force visages bachiques, empourprés de feu et de vin. C’était un homme à gros ventre et à joviale figure qui embrassait bruyamment une fille de joie, épaisse et charnue. C’était une espèce de faux soldat, un narquois, comme on disait en argot, qui défaisait en sifflant les bandages de sa fausse blessure, et qui dégourdissait son genou sain et vigoureux, emmailloté depuis le matin dans mille ligatures. Au rebours, c’était un malingreux qui préparait avec de l’éclaire et du sang de bœuf sa jambe de Dieu du lendemain. Deux tables plus loin, un coquillart, avec son costume complet de pèlerin, épelait la complainte de Sainte-Reine, sans oublier la psalmodie et le nasillement. Ailleurs un jeune hubin prenait leçon d’épilepsie d’un vieux sabouleux qui lui enseignait l’art d’écumer en mâchant un morceau de savon. À côté, un hydropique se dégonflait, et faisait boucher le nez à quatre ou cinq larronnesses qui se disputaient à la même table un enfant volé dans la soirée. Toutes circonstances qui, deux siècles plus tard, semblèrent si ridicules à la cour, comme dit Sauval, qu’elles servirent de passe-temps au roi et d’entrée au ballet royal de La Nuit, divisé en quatre parties et dansé sur le théâtre du Petit-Bourbon. « Jamais, ajoute un témoin oculaire de 1653, les subites métamorphoses de la Cour des Miracles n’ont été plus heureusement représentées. Benserade nous y prépara par des vers assez galants. »

Le gros rire éclatait partout, et la chanson obscène. Chacun tirait à soi, glosant et jurant sans écouter le voisin. Les pots trinquaient, et les querelles naissaient au choc des pots, et les pots ébréchés faisaient déchirer les haillons.

Un gros chien, assis sur sa queue, regardait le feu. Quelques enfants étaient mêlés à cette orgie. L’enfant volé, qui pleurait et criait. Un autre, gros garçon de quatre ans, assis les jambes pendantes sur un banc trop élevé, ayant de la table jusqu’au menton, et ne disant mot. Un troisième étalant gravement avec son doigt sur la table le suif en fusion qui coulait d’une chandelle. Un dernier, petit, accroupi dans la boue, presque perdu dans un chaudron qu’il raclait avec une tuile et dont il tirait un son à faire évanouir Stradivarius.

Un tonneau était près du feu, et un mendiant sur le tonneau. C’était le roi sur son trône.

Les trois qui avaient Gringoire l’amenèrent devant ce tonneau, et toute la bacchanale fit un moment silence, excepté le chaudron habité par l’enfant.

Gringoire n’osait souffler ni lever les yeux.

Hombre, quita tu sombrero, dit l’un des trois drôles à qui il était ; et avant qu’il eût compris ce que cela voulait dire, l’autre lui avait pris son chapeau. Misérable bicoquet, il est vrai, mais bon encore un jour de soleil ou un jour de pluie. Gringoire soupira.

Cependant le roi, du haut de sa futaille, lui adressa la parole.

— Qu’est-ce que c’est que ce maraud ?

Gringoire tressaillit. Cette voix, quoique accentuée par la menace, lui rappela une autre voix qui le matin même avait porté le premier coup à son mystère en nasillant au milieu de l’auditoire : La charité, s’il vous plaît ! Il leva la tête. C’était en effet Clopin Trouillefou.

Clopin Trouillefou, revêtu de ses insignes royaux, n’avait pas un haillon de plus ni de moins. Sa plaie au bras avait déjà disparu. Il portait à la main un de ces fouets à lanières de cuir blanc dont se servaient alors les sergents à verge pour serrer la foule, et que l’on appelait boullayes. Il avait sur la tête une espèce de coiffure cerclée et fermée par le haut ; mais il était difficile de distinguer si c’était un bourrelet d’enfant ou une couronne de roi, tant les deux choses se ressemblent.

Cependant Gringoire, sans savoir pourquoi, avait repris quelque espoir en reconnaissant dans le roi de la Cour des Miracles son maudit mendiant de la grand’salle.

— Maître, balbutia-t-il… Monseigneur… Sire… Comment dois-je vous appeler ? dit-il enfin, arrivé au point culminant de son crescendo, et ne sachant plus comment monter ni redescendre.

— Monseigneur, sa majesté, ou camarade, appelle-moi comme tu voudras. Mais dépêche. Qu’as-tu à dire pour ta défense ?

Pour ta défense ! pensa Gringoire, ceci me déplaît. Il reprit en bégayant : — Je suis celui qui ce matin…

— Par les ongles du diable ! interrompit Clopin, ton nom, maraud, et rien de plus. Écoute. Tu es devant trois puissants souverains : moi, Clopin Trouillefou, roi de Thunes, successeur du grand coësre, suzerain suprême du royaume de l’argot ; Mathias Hungadi Spicali, duc d’Égypte et de Bohême, ce vieux jaune que tu vois là avec un torchon autour de la tête ; Guillaume Rousseau, empereur de Galilée, ce gros qui ne nous écoute pas et qui caresse une ribaude. Nous sommes tes juges. Tu es entré dans le royaume d’argot sans être argotier, tu as violé les privilèges de notre ville. Tu dois être puni, à moins que tu ne sois capon, franc-mitou ou rifodé, c’est-à-dire, dans l’argot des honnêtes gens, voleur, mendiant ou vagabond. Es-tu quelque chose comme cela ? Justifie-toi. Décline tes qualités.

— Hélas ! dit Gringoire, je n’ai pas cet honneur. Je suis l’auteur…

— Cela suffit, reprit Trouillefou sans le laisser achever. Tu vas être pendu. Chose toute simple, messieurs les honnêtes bourgeois ! comme vous traitez les nôtres chez vous, nous traitons les vôtres chez nous. La loi que vous faites aux truands, les truands vous la font. C’est votre faute si elle est méchante. Il faut bien qu’on voie de temps en temps une grimace d’honnête homme au-dessus du collier de chanvre ; cela rend la chose honorable. Allons, l’ami, partage gaiement tes guenilles à ces demoiselles. Je vais te faire pendre pour amuser les truands, et tu leur donneras ta bourse pour boire. Si tu as quelque momerie à faire, il y a là-bas dans l’égrugeoir un très bon Dieu-le-Père en pierre que nous avons volé à Saint-Pierre-aux-Bœufs. Tu as quatre minutes pour lui jeter ton âme à la tête.

La harangue était formidable.

— Bien dit, sur mon âme ! Clopin Trouillefou prêche comme un saint-père le pape, s’écria l’empereur de Galilée en cassant son pot pour étayer sa table.

— Messeigneurs les empereurs et rois, dit Gringoire avec sang-froid (car je ne sais comment la fermeté lui était revenue, et il parlait résolûment), vous n’y pensez pas. Je m’appelle Pierre Gringoire, je suis le poëte dont on a représenté ce matin une moralité dans la grand’salle du Palais.

— Ah ! c’est toi, maître ! dit Clopin. J’y étais, par la tête-Dieu ! Eh bien ! camarade, est-ce une raison, parce que tu nous as ennuyés ce matin, pour ne pas être pendu ce soir ?

J’aurai de la peine à m’en tirer, pensa Gringoire. Il tenta pourtant encore un effort. — Je ne vois pas pourquoi, dit-il, les poëtes ne sont pas rangés parmi les truands. Vagabond, Æsopus le fut ; mendiant, Homerus le fut ; voleur, Mercurius l’était…

Clopin l’interrompit : — Je crois que tu veux nous matagraboliser avec ton grimoire. Pardieu, laisse-toi pendre, et pas tant de façons !

— Pardon, monseigneur le roi de Thunes, répliqua Gringoire, disputant le terrain pied à pied. Cela en vaut la peine… Un moment !… Écoutez-moi… Vous ne me condamnerez pas sans m’entendre…

Sa malheureuse voix, en effet, était couverte par le vacarme qui se faisait autour de lui. Le petit garçon raclait son chaudron avec plus de verve que jamais ; et pour comble, une vieille femme venait de poser sur le trépied ardent une poêle pleine de graisse, qui glapissait au feu avec un bruit pareil aux cris d’une troupe d’enfants qui poursuit un masque.

Cependant Clopin Trouillefou parut conférer un moment avec le duc d’Égypte et l’empereur de Galilée, lequel était complètement ivre. Puis il cria aigrement : Silence donc ! et, comme le chaudron et la poêle à frire ne l’écoutaient pas et continuaient leur duo, il sauta à bas de son tonneau, donna un coup de pied dans le chaudron, qui roula à dix pas avec l’enfant, un coup de pied dans la poêle, dont toute la graisse se renversa dans le feu, et il remonta gravement sur son trône, sans se soucier des pleurs étouffés de l’enfant, ni des grognements de la vieille, dont le souper s’en allait en belle flamme blanche.

Trouillefou fit un signe, et le duc, et l’empereur, et les archisuppôts et les cagoux vinrent se ranger autour de lui en un fer-à-cheval, dont Gringoire, toujours rudement appréhendé au corps, occupait le centre. C’était un demi-cercle de haillons, de guenilles, de clinquant, de fourches, de haches, de jambes avinées, de gros bras nus, de figures sordides, éteintes et hébétées. Au milieu de cette table ronde de la gueuserie, Clopin Trouillefou, comme le doge de ce sénat, comme le roi de cette pairie, comme le pape de ce conclave, dominait, d’abord de toute la hauteur de son tonneau, puis de je ne sais quel air hautain, farouche et formidable qui faisait pétiller sa prunelle et corrigeait dans son sauvage profil le type bestial de la race truande. On eût dit une hure parmi des groins.

— Écoute, dit-il à Gringoire en caressant son menton difforme avec sa main calleuse ; je ne vois pas pourquoi tu ne serais pas pendu. Il est vrai que cela a l’air de te répugner ; et c’est tout simple, vous autres bourgeois, vous n’y êtes pas habitués. Vous vous faites de la chose une grosse idée. Après tout, nous ne te voulons pas de mal. Voici un moyen de te tirer d’affaire pour le moment. Veux-tu être des nôtres ?

On peut juger de l’effet que fit cette proposition sur Gringoire, qui voyait la vie lui échapper, et commençait à lâcher prise. Il s’y rattacha énergiquement.

— Je le veux, certes, bellement, dit-il.

— Tu consens, reprit Clopin, à t’enrôler parmi les gens de la petite flambe ?

— De la petite flambe. Précisément, répondit Gringoire.

— Tu te reconnais membre de la franche bourgeoisie ? reprit le roi de Thunes.

— De la franche bourgeoisie.

— Sujet du royaume d’argot ?

— Du royaume d’argot.

— Truand ?

— Truand.

— Dans l’âme ?

— Dans l’âme.

— Je te fais remarquer, reprit le roi, que tu n’en seras pas moins pendu pour cela.

— Diable ! dit le poëte.

— Seulement, continua Clopin, imperturbable, tu seras pendu plus tard, avec plus de cérémonie, aux frais de la bonne ville de Paris, à un beau gibet de pierre, et par les honnêtes gens. C’est une consolation.

— Comme vous dites, répondit Gringoire.

— Il y a d’autres avantages. En qualité de franc-bourgeois, tu n’auras à payer ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont sujets les bourgeois de Paris.

— Ainsi soit-il, dit le poëte. Je consens. Je suis truand, argotier, franc-bourgeois, petite flambe, tout ce que vous voudrez. Et j’étais tout cela d’avance, monsieur le roi de Thunes, car je suis philosophe ; et omnia in philosophia, omnes in philosopho continentur, comme vous savez.

Le roi de Thunes fronça le sourcil.

— Pour qui me prends-tu, l’ami ? Quel argot de juif de Hongrie nous chantes-tu là ? Je ne sais pas l’hébreu. Pour être bandit on n’est pas juif. Je ne vole même plus, je suis au-dessus de cela, je tue. Coupe-gorge, oui ; coupe-bourse, non.

Gringoire tâcha de glisser quelque excuse à travers ces brèves paroles que la colère saccadait de plus en plus. — Je vous demande pardon, monseigneur. Ce n’est pas de l’hébreu, c’est du latin.

— Je te dis, reprit Clopin avec emportement, que je ne suis pas juif, et que je te ferai pendre, ventre de synagogue ! ainsi que ce petit marcandier de Judée qui est auprès de toi et que j’espère bien voir clouer un jour sur un comptoir, comme une pièce de fausse monnaie qu’il est !

En parlant ainsi, il désignait du doigt le petit juif hongrois barbu, qui avait accosté Gringoire de son facitote caritatem, et qui, ne comprenant pas d’autre langue, regardait avec surprise la mauvaise humeur du roi de Thunes déborder sur lui.

Enfin monseigneur Clopin se calma.

— Maraud ! dit-il à notre poëte, tu veux donc être truand ?

— Sans doute, répondit le poëte.

— Ce n’est pas le tout de vouloir, dit le bourru Clopin. La bonne volonté ne met pas un oignon de plus dans la soupe, et n’est bonne que pour aller en paradis ; or, paradis et argot sont deux. Pour être reçu dans l’argot, il faut que tu prouves que tu es bon à quelque chose, et pour cela que tu fouilles le mannequin.

— Je fouillerai, dit Gringoire, tout ce qu’il vous plaira.

Clopin fit un signe. Quelques argotiers se détachèrent du cercle et revinrent un moment après. Ils apportaient deux poteaux terminés à leur extrémité inférieure par deux spatules en charpente, qui leur faisaient prendre aisément pied sur le sol. À l’extrémité supérieure des deux poteaux ils adaptèrent une solive transversale, et le tout constitua une fort jolie potence portative, que Gringoire eut la satisfaction de voir se dresser devant lui en un clin d’œil. Rien n’y manquait, pas même la corde qui se balançait gracieusement au-dessous de la traverse.

— Où veulent-ils en venir ? se demanda Gringoire avec quelque inquiétude. Un bruit de sonnettes qu’il entendit au même moment mit fin à son anxiété. C’était un mannequin que les truands suspendaient par le cou à la corde, espèce d’épouvantail aux oiseaux, vêtu de rouge, et tellement chargé de grelots et de clochettes qu’on eût pu en harnacher trente mules castillanes. Ces mille sonnettes frissonnèrent quelque temps aux oscillations de la corde, puis s’éteignirent peu à peu, et se turent enfin, quand le mannequin eut été ramené à l’immobilité par cette loi du pendule qui a détrôné la clepsydre et le sablier.

Alors Clopin, indiquant à Gringoire un vieil escabeau chancelant placé au-dessous du mannequin : — Monte là-dessus.

— Mort-diable ! objecta Gringoire, je vais me rompre le cou. Votre escabelle boite comme un distique de Martial ; elle a un pied hexamètre et un pied pentamètre.

— Monte, reprit Clopin.

Gringoire monta sur l’escabeau, et parvint, non sans quelques oscillations de la tête et des bras, à y retrouver son centre de gravité.

— Maintenant, poursuivit le roi de Thunes, tourne ton pied droit autour de ta jambe gauche et dresse-toi sur la pointe du pied gauche.

— Monseigneur, dit Gringoire, vous tenez donc absolument à ce que je me casse quelque membre ?

Clopin hocha la tête.

— Écoute, l’ami, tu parles trop, voilà en deux mots de quoi il s’agit. Tu vas te dresser sur la pointe du pied, comme je te le dis ; de cette façon tu pourras atteindre jusqu’à la poche du mannequin ; tu y fouilleras ; tu en tireras une bourse qui s’y trouve ; et si tu fais tout cela sans qu’on entende le bruit d’une sonnette, c’est bien ; tu seras truand. Nous n’aurons plus qu’à te rouer de coups pendant huit jours.

— Ventre-Dieu ! je n’aurais garde, dit Gringoire. Et si je fais chanter les sonnettes ?

— Alors tu seras pendu. Comprends-tu ?

— Je ne comprends pas du tout, répondit Gringoire.

— Écoute encore une fois. Tu vas fouiller le mannequin et lui prendre sa bourse ; si une seule sonnette bouge dans l’opération, tu seras pendu. Comprends-tu cela ?

— Bien, dit Gringoire ; je comprends cela. Après ?

— Si tu parviens à enlever la bourse sans qu’on entende les grelots, tu es truand, et tu seras roué de coups pendant huit jours consécutifs. Tu comprends sans doute, maintenant ?

— Non, monseigneur, je ne comprends plus. Où est mon avantage ? pendu dans un cas, battu dans l’autre ?

— Et truand, reprit Clopin, et truand, n’est-ce rien ? C’est dans ton intérêt que nous te battrons, afin de t’endurcir aux coups.

— Grand merci, répondit le poëte.

— Allons, dépêchons, dit le roi en frappant du pied sur son tonneau qui résonna comme une grosse caisse. Fouille le mannequin, et que cela finisse. Je t’avertis une dernière fois que si j’entends un seul grelot, tu prendras la place du mannequin.

La bande des argotiers applaudit aux paroles de Clopin, et se rangea circulairement autour de la potence, avec un rire tellement impitoyable que Gringoire vit qu’il les amusait trop pour n’avoir pas tout à craindre d’eux. Il ne lui restait donc plus d’espoir, si ce n’est la frêle chance de réussir dans la redoutable opération qui lui était imposée. Il se décida à la risquer, mais ce ne fut pas sans avoir adressé d’abord une fervente prière au mannequin qu’il allait dévaliser et qui eût été plus facile à attendrir que les truands. Cette myriade de sonnettes avec leurs petites langues de cuivre lui semblaient autant de gueules d’aspics ouvertes, prêtes à mordre et à siffler.

— Oh ! disait-il tout bas, est-il possible que ma vie dépende de la moindre des vibrations du moindre de ces grelots ! Oh ! ajoutait-il les mains jointes, sonnettes, ne sonnez pas ! clochettes, ne clochez pas ! grelots, ne grelottez pas !

Il tenta encore un effort sur Trouillefou.

— Et s’il survient un coup de vent ? lui demanda-t-il.

— Tu seras pendu, répondit l’autre sans hésiter.

Voyant qu’il n’y avait ni répit, ni sursis, ni faux-fuyant possible, il prit bravement son parti. Il tourna son pied droit autour de son pied gauche, se dressa sur son pied gauche, et étendit le bras ; mais, au moment où il touchait le mannequin, son corps qui n’avait plus qu’un pied chancela sur l’escabeau qui n’en avait que trois ; il voulut machinalement s’appuyer au mannequin, perdit l’équilibre, et tomba lourdement sur la terre, tout assourdi par la fatale vibration des mille sonnettes du mannequin, qui, cédant à l’impulsion de sa main, décrivit d’abord une rotation sur lui-même, puis se balança majestueusement entre les deux poteaux.

— Malédiction ! cria-t-il en tombant, et il resta comme mort la face contre terre.

Cependant il entendait le redoutable carillon au-dessus de sa tête, et le rire diabolique des truands, et la voix de Trouillefou, qui disait : — Relevez-moi le drôle, et pendez-le-moi rudement.

Il se leva. On avait déjà décroché le mannequin pour lui faire place.

Les argotiers le firent monter sur l’escabeau. Clopin vint à lui, lui passa la corde au cou, et lui frappant sur l’épaule : — Adieu, l’ami ! Tu ne peux plus échapper maintenant, quand même tu digérerais avec les boyaux du pape.

Le mot grâce expira sur les lèvres de Gringoire. Il promena ses regards autour de lui. Mais aucun espoir ; tous riaient.

— Bellevigne de l’Étoile, dit le roi de Thunes à un énorme truand qui sortit des rangs, grimpe sur la traverse.

Bellevigne de l’Étoile monta lestement sur la solive transversale, et au bout d’un instant Gringoire en levant les yeux le vit avec terreur accroupi sur la traverse au-dessus de sa tête.

— Maintenant, reprit Clopin Trouillefou, dès que je frapperai des mains, Andry-le-Rouge, tu jetteras l’escabelle à terre d’un coup de genou ; François Chante-Prune, tu te pendras aux pieds du maraud ; et toi, Bellevigne, tu te jetteras sur ses épaules ; et tous trois à la fois, entendez-vous ?

Gringoire frissonna.

— Y êtes-vous ? dit Clopin Trouillefou aux trois argotiers prêts à se précipiter sur Gringoire comme trois araignées sur une mouche. Le pauvre patient eut un moment d’attente horrible, pendant que Clopin repoussait tranquillement du bout du pied dans le feu quelques brins de sarment que la flamme n’avait pas gagnés. — Y êtes-vous ? répéta-t-il, et il ouvrit ses mains pour frapper. Une seconde de plus, c’en était fait.

Mais il s’arrêta, comme averti par une idée subite. — Un instant ! dit-il ; j’oubliais !… Il est d’usage que nous ne pendions pas un homme sans demander s’il y a une femme qui en veut. — Camarade, c’est ta dernière ressource. Il faut que tu épouses une truande ou la corde.

Cette loi bohémienne, si bizarre qu’elle puisse sembler au lecteur, est aujourd’hui encore écrite tout au long dans la vieille législation anglaise. Voyez Burington’s Observations.

Gringoire respira. C’était la seconde fois qu’il revenait à la vie depuis une demi-heure. Aussi n’osait-il trop s’y fier.

— Holà ! cria Clopin remonté sur sa futaille, holà ! femmes, femelles, y a-t-il parmi vous, depuis la sorcière jusqu’à sa chatte, une ribaude qui veuille de ce ribaud ? Holà, Colette la Charonne ! Elisabeth Trouvain ! Simone Jodouyne ! Marie Piédebou ! Thonne-la-Longue ! Bérarde Fanouel ! Michelle Genaille ! Claude Rongeoreille ! Mathurine Girorou ! Holà ! Isabeau-la-Thierrye ! Venez et voyez ! un homme pour rien ! qui en veut ?

Gringoire, dans ce misérable état, était sans doute peu appétissant. Les truandes se montrèrent médiocrement touchées de la proposition. Le malheureux les entendit répondre : — Non ! non ! pendez-le, il y aura du plaisir pour toutes.

Trois cependant sortirent de la foule et vinrent le flairer. La première était une grosse fille à face carrée. Elle examina attentivement le pourpoint déplorable du philosophe. La souquenille était usée et plus trouée qu’une poêle à griller des châtaignes. La fille fit la grimace. — Vieux drapeau ! grommela-t-elle, et s’adressant à Gringoire : — Voyons ta cape ? — Je l’ai perdue, dit Gringoire. — Ton chapeau ? — On me l’a pris. — Tes souliers ? — Ils commencent à n’avoir plus de semelles. — Ta bourse ? — Hélas ! bégaya Gringoire, je n’ai pas un denier parisis. — Laisse-toi pendre, et dis merci ! répliqua la truande en lui tournant le dos.

La seconde, vieille, noire, ridée, hideuse, d’une laideur à faire tache dans la Cour des Miracles, tourna autour de Gringoire. Il tremblait presque qu’elle ne voulût de lui. Mais elle dit entre ses dents : — Il est trop maigre, et s’éloigna.

La troisième était une jeune fille, assez fraîche, et pas trop laide. — Sauvez-moi ! lui dit à voix basse le pauvre diable. Elle le considéra un moment d’un air de pitié, puis baissa les yeux, fit un pli à sa jupe, et resta indécise. Il suivait des yeux tous ses mouvements ; c’était la dernière lueur d’espoir. — Non, dit enfin la jeune fille, non ! Guillaume Longuejoue me battrait. Elle rentra dans la foule.

— Camarade, dit Clopin, tu as du malheur.

Puis, se levant debout sur son tonneau : — Personne n’en veut ? cria-t-il en contrefaisant l’accent d’un huissier priseur, à la grande gaieté de tous ; personne n’en veut ? une fois, deux fois, trois fois ! Et se tournant vers la potence avec un signe de tête : — Adjugé !

Bellevigne de l’Étoile, Andry le Rouge, François Chante-Prune se rapprochèrent de Gringoire.

En ce moment un cri s’éleva parmi les argotiers : — La Esmeralda ! la Esmeralda !

Gringoire tressaillit, et se tourna du côté d’où venait la clameur. La foule s’ouvrit, et donna passage à une pure et éblouissante figure.

C’était la bohémienne.

— La Esmeralda ! dit Gringoire, stupéfait, au milieu de ses émotions, de la brusque manière dont ce mot magique nouait tous les souvenirs de sa journée.

Cette rare créature paraissait exercer jusque dans la Cour des Miracles son empire de charme et de beauté. Argotiers et argotières se rangeaient doucement à son passage, et leurs brutales figures s’épanouissaient à son regard.

Elle s’approcha du patient avec son pas léger. Sa jolie Djali la suivait. Gringoire était plus mort que vif. Elle le considéra un moment en silence.

— Vous allez pendre cet homme ? dit-elle gravement à Clopin.

— Oui, sœur, répondit le roi de Thunes, à moins que tu ne le prennes pour mari.

Elle fit sa jolie petite moue de la lèvre inférieure.

— Je le prends, dit-elle.

Gringoire ici crut fermement qu’il n’avait fait qu’un rêve depuis le matin, et que ceci en était la suite.

La péripétie en effet, quoique gracieuse, était violente.

On détacha le nœud coulant, on fit descendre le poëte de l’escabeau. Il fut obligé de s’asseoir, tant la commotion était vive.

Le duc d’Égypte, sans prononcer une parole, apporta une cruche d’argile. La bohémienne la présenta à Gringoire. — Jetez-la à terre, lui dit-elle.

La cruche se brisa en quatre morceaux.

— Frère, dit alors le duc d’Égypte en leur imposant les mains sur le front, elle est ta femme ; sœur, il est ton mari. Pour quatre ans. Allez.


VII

UNE NUIT DE NOCES.

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Au bout de quelques instants, notre poëte se trouva dans une petite chambre voûtée en ogive, bien close, bien chaude, assis devant une table qui ne paraissait pas demander mieux que de faire quelques emprunts à un garde-manger suspendu tout auprès, ayant un bon lit en perspective, et tête à tête avec une jolie fille. L’aventure tenait de l’enchantement. Il commençait à se prendre sérieusement pour un personnage de conte de fées ; de temps en temps il jetait les yeux autour de lui comme pour chercher si le char de feu attelé de deux chimères ailées, qui avait seul pu le transporter si rapidement du tartare au paradis, était encore là. Par moments aussi il attachait obstinément son regard aux trous de son pourpoint, afin de se cramponner à la réalité et de ne pas perdre terre tout à fait. Sa raison, ballottée dans les espaces imaginaires, ne tenait plus qu’à ce fil.

La jeune fille ne paraissait faire aucune attention à lui ; elle allait, venait, dérangeait quelque escabelle, causait avec sa chèvre, faisait sa moue çà et là. Enfin elle vint s’asseoir près de la table, et Gringoire put la considérer à l’aise.

Vous avez été enfant, lecteur, et vous êtes peut-être assez heureux pour l’être encore. Il n’est pas que vous n’ayez plus d’une fois (et pour mon compte j’y ai passé des journées entières, les mieux employées de ma vie) suivi de broussaille en broussaille, au bord d’une eau vive, par un jour de soleil, quelque belle demoiselle verte ou bleue, brisant son vol à angles brusques et baisant le bout de toutes les branches. Vous vous rappelez avec quelle curiosité amoureuse votre pensée et votre regard s’attachaient à ce petit tourbillon sifflant et bourdonnant, d’ailes de pourpre et d’azur, au milieu duquel flottait une forme insaisissable voilée par la rapidité même de son mouvement. L’être aérien qui se dessinait confusément à travers ce frémissement d’ailes vous paraissait chimérique, imaginaire, impossible à toucher, impossible à voir. Mais lorsque enfin la demoiselle se reposait à la pointe d’un roseau et que vous pouviez examiner, en retenant votre souffle, les longues ailes de gaze, la longue robe d’émail, les deux globes de cristal, quel étonnement n’éprouviez-vous pas et quelle peur de voir de nouveau la forme s’en aller en ombre et l’être en chimère ! Rappelez-vous ces impressions, et vous vous rendrez aisément compte de ce que ressentait Gringoire en contemplant sous sa forme visible et palpable cette Esmeralda qu’il n’avait entrevue jusque-là qu’à travers un tourbillon de danse, de chant et de tumulte.

Enfoncé de plus en plus dans sa rêverie, — Voilà donc, se disait-il en la suivant vaguement des yeux, ce que c’est que la Esmeralda ? une céleste créature ! une danseuse des rues ! tant et si peu ! C’est elle qui a donné le coup de grâce à mon mystère ce matin, c’est elle qui me sauve la vie ce soir. Mon mauvais génie ! mon bon ange ! — Une jolie femme, sur ma parole ! — et qui doit m’aimer à la folie pour m’avoir pris de la sorte. — À propos, dit-il en se levant tout à coup avec ce sentiment du vrai qui faisait le fond de son caractère et de sa philosophie, je ne sais trop comment cela se fait, mais je suis son mari !

Cette idée en tête et dans les yeux, il s’approcha de la jeune fille d’une façon si militaire et si galante qu’elle recula.

— Que me voulez-vous donc ? dit-elle.

— Pouvez-vous me le demander, adorable Esmeralda ? répondit Gringoire avec un accent si passionné qu’il en était étonné lui-même en s’entendant parler.

L’égyptienne ouvrit ses grands yeux. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Eh quoi ! reprit Gringoire, s’échauffant de plus en plus, et songeant qu’il n’avait affaire après tout qu’à une vertu de la Cour des Miracles, ne suis-je pas à toi, douce amie ? n’es-tu pas à moi ?

Et, tout ingénument, il lui prit la taille.

Le corsage de la bohémienne glissa dans ses mains comme la robe d’une anguille. Elle sauta d’un bond à l’autre bout de la cellule, se baissa, et se redressa, avec un petit poignard à la main, avant que Gringoire eût eu seulement le temps de voir d’où ce poignard sortait ; irritée et fière, les lèvres gonflées, les narines ouvertes, les joues rouges comme une pomme d’api, les prunelles rayonnantes d’éclairs. En même temps, la chevrette blanche se plaça devant elle, et présenta à Gringoire un front de bataille, hérissé de deux cornes jolies, dorées et fort pointues. Tout cela se fit en un clin d’œil.

La demoiselle se faisait guêpe et ne demandait pas mieux que de piquer.

Notre philosophe resta interdit, promenant tour à tour de la chèvre à la jeune fille des regards hébétés.

— Sainte Vierge ! dit-il enfin quand la surprise lui permit de parler, voilà deux luronnes !

La bohémienne rompit le silence de son côté.

— Il faut que tu sois un drôle bien hardi !

— Pardon, mademoiselle, dit Gringoire en souriant. Mais pourquoi donc m’avez-vous pris pour mari ?

— Fallait-il te laisser pendre ?

— Ainsi, reprit le poëte un peu désappointé dans ses espérances amoureuses, vous n’avez eu d’autre pensée en m’épousant que de me sauver du gibet ?

— Et quelle autre pensée veux-tu que j’aie eue ?

Gringoire se mordit les lèvres. — Allons, dit-il, je suis pas encore si triomphant en Cupido que je croyais. Mais alors, à quoi bon avoir cassé cette pauvre cruche ?

Cependant le poignard de la Esmeralda et les cornes de la chèvre étaient toujours sur la défensive.

— Mademoiselle Esmeralda, dit le poëte, capitulons. Je ne suis pas clerc-greffier au Châtelet, et ne vous chicanerai pas de porter ainsi une dague dans Paris à la barbe des ordonnances et prohibitions de monsieur le prévôt. Vous n’ignorez pas pourtant que Noël Lescripvain a été condamné il y a huit jours en dix sols parisis pour avoir porté un braquemard. Or ce n’est pas mon affaire, et je viens au fait. Je vous jure sur ma part de paradis de ne pas vous approcher sans votre congé et permission ; mais donnez-moi à souper.

Au fond, Gringoire, comme M. Despréaux, était « très peu voluptueux ». Il n’était pas de cette espèce chevalière et mousquetaire qui prend les jeunes filles d’assaut. En matière d’amour, comme en toute autre affaire, il était volontiers pour les temporisations et les moyens termes ; et un bon souper, en tête à tête aimable, lui paraissait, surtout quand il avait faim, un entr’acte excellent entre le prologue et le dénoûment d’une aventure d’amour.

L’égyptienne ne répondit pas. Elle fit sa petite moue dédaigneuse, dressa la tête comme un oiseau, puis éclata de rire, et le poignard mignon disparut comme il était venu, sans que Gringoire pût voir où l’abeille cachait son aiguillon.

Un moment après, il y avait sur la table un pain de seigle, une tranche de lard, quelques pommes ridées et un broc de cervoise. Gringoire se mit à manger avec emportement. À entendre le cliquetis furieux de sa fourchette de fer et de son assiette de faïence, on eût dit que tout son amour s’était tourné en appétit.

La jeune fille assise devant lui le regardait faire en silence, visiblement préoccupée d’une autre pensée à laquelle elle souriait de temps en temps, tandis que sa douce main caressait la tête intelligente de la chèvre mollement pressée entre ses genoux.

Une chandelle de cire jaune éclairait cette scène de voracité et de rêverie.

Cependant, les premiers bêlements de son estomac apaisés, Gringoire sentit quelque fausse honte de voir qu’il ne restait plus qu’une pomme. — Vous ne mangez pas, mademoiselle Esmeralda ?

Elle répondit par un signe de tête négatif, et son regard pensif alla se fixer à la voûte de la cellule.

De quoi diable est-elle occupée ? pensa Gringoire, et regardant ce qu’elle regardait : — Il est impossible que ce soit la grimace de ce nain de pierre sculpté dans la clef de voûte qui absorbe ainsi son attention. Que diable ! je puis soutenir la comparaison !

Il haussa la voix : — Mademoiselle !

Elle ne paraissait pas l’entendre.

Il reprit plus haut encore : — Mademoiselle Esmeralda !

Peine perdue. L’esprit de la jeune fille était ailleurs, et la voix de Gringoire n’avait pas la puissance de le rappeler. Heureusement la chèvre s’en mêla. Elle se mit à tirer doucement sa maîtresse par la manche : — Que veux-tu, Djali ? dit vivement l’égyptienne, comme réveillée en sursaut.

— Elle a faim, dit Gringoire, charmé d’entamer la conversation.

La Esmeralda se mit à émietter du pain, que Djali mangeait gracieusement dans le creux de sa main.

Du reste Gringoire ne lui laissa pas le temps de reprendre sa rêverie. Il hasarda une question délicate.

— Vous ne voulez donc pas de moi pour votre mari ?

La jeune fille le regarda fixement, et dit : — Non.

— Pour votre amant ? reprit Gringoire.

Elle fit sa moue, et répondit : — Non.

— Pour votre ami ? poursuivit Gringoire.

Elle le regarda encore fixement, et dit après un moment de réflexion : — Peut-être.

Ce peut-être, si cher aux philosophes, enhardit Gringoire.

— Savez-vous ce que c’est que l’amitié ? demanda-t-il.

— Oui, répondit l’égyptienne. C’est être frère et sœur, deux âmes qui se touchent sans se confondre, les deux doigts de la main.

— Et l’amour ? poursuivit Gringoire.

— Oh ! l’amour ! dit-elle, et sa voix tremblait, et son œil rayonnait. C’est être deux et n’être qu’un. Un homme et une femme qui se fondent en un ange. C’est le ciel.

La danseuse des rues était, en parlant ainsi, d’une beauté qui frappait singulièrement Gringoire, et lui semblait en rapport parfait avec l’exaltation presque orientale de ses paroles. Ses lèvres roses et pures souriaient à demi ; son front candide et serein devenait trouble par moments sous sa pensée, comme un miroir sous une haleine ; et de ses longs cils noirs baissés s’échappait une sorte de lumière ineffable qui donnait à son profil cette suavité idéale que Raphaël retrouva depuis au point d’intersection mystique de la virginité, de la maternité et de la divinité.

Gringoire n’en poursuivit pas moins.

— Comment faut-il donc être pour vous plaire ?

— Il faut être homme.

— Et moi, dit-il, qu’est-ce que je suis donc ?

— Un homme a le casque en tête, l’épée au poing et des éperons d’or aux talons.

— Bon, dit Gringoire, sans le cheval point d’homme. — Aimez-vous quelqu’un ?

— D’amour ?

— D’amour.

Elle resta un moment pensive, puis elle dit avec une expression particulière : — Je saurai cela bientôt.

— Pourquoi pas ce soir ? reprit alors tendrement le poëte. Pourquoi pas moi ?

Elle lui jeta un coup d’œil grave.

— Je ne pourrai aimer qu’un homme qui pourra me protéger.

Gringoire rougit et se le tint pour dit. Il était évident que la jeune fille faisait allusion au peu d’appui qu’il lui avait prêté dans la circonstance critique où elle s’était trouvée deux heures auparavant. Ce souvenir, effacé par ses autres aventures de la soirée, lui revint. Il se frappa le front.

— À propos, mademoiselle, j’aurais dû commencer par là. Pardonnez-moi mes folles distractions. Comment donc avez-vous fait pour échapper aux griffes de Quasimodo ?

Cette question fit tressaillir la bohémienne.

— Oh ! l’horrible bossu ! dit-elle en se cachant le visage dans ses mains ; et elle frissonnait comme dans un grand froid.

— Horrible en effet ! dit Gringoire qui ne lâchait pas son idée ; mais comment avez-vous pu lui échapper ?

La Esmeralda sourit, soupira, et garda le silence.

— Savez-vous pourquoi il vous avait suivie ? reprit Gringoire, tâchant de revenir à sa question par un détour.

— Je ne sais pas, dit la jeune fille. Et elle ajouta vivement : Mais vous qui me suiviez aussi, pourquoi me suiviez-vous ?

— En bonne foi, répondit Gringoire, je ne sais pas non plus.

Il y eut un silence. Gringoire tailladait la table avec son couteau. La jeune fille souriait et semblait regarder quelque chose à travers le mur. Tout à coup elle se prit à chanter d’une voix à peine articulée :

Quando las pintadas aves
Mudas están, y la tierra…

Elle s’interrompit brusquement, et se mit à caresser Djali.

— Vous avez là une jolie bête, dit Gringoire.

— C’est ma sœur, répondit-elle.

— Pourquoi vous appelle-t-on la Esmeralda ? demanda le poëte.

— Je n’en sais rien.

— Mais encore ?

Elle tira de son sein une espèce de petit sachet oblong suspendu à son cou par une chaîne de grains d’adrézarach. Ce sachet exhalait une forte odeur de camphre. Il était recouvert de soie verte, et portait à son centre une grosse verroterie verte, imitant l’émeraude.

— C’est peut-être à cause de cela, dit-elle.

Gringoire voulut prendre le sachet. Elle recula. — N’y touchez pas. C’est une amulette ; tu ferais mal au charme, ou le charme à toi.

La curiosité du poëte était de plus en plus éveillée.

— Qui vous l’a donnée ?

Elle mit un doigt sur sa bouche et cacha l’amulette dans son sein. Il essaya d’autres questions, mais elle répondait à peine.

— Que veut dire ce mot : la Esmeralda ?

— Je ne sais pas, dit-elle.

— À quelle langue appartient-il ?

— C’est de l’égyptien, je crois.

— Je m’en étais douté, dit Gringoire, vous n’êtes pas de France ?

— Je n’en sais rien.

— Avez-vous vos parents ?

Elle se mit à chanter sur un vieil air :

Mon père est oiseau,
Ma mère est oiselle,
Je passe l’eau sans nacelle,
Je passe l’eau sans bateau.
Ma mère est oiselle,
Mon père est oiseau.

— C’est bon, dit Gringoire. À quel âge êtes-vous venue en France ?

— Toute petite.

— À Paris ?

— L’an dernier. Au moment où nous entrions par la Porte-Papale, j’ai vu filer en l’air la fauvette de roseaux ; c’était à la fin d’août ; j’ai dit : L’hiver sera rude.

— Il l’a été, dit Gringoire, ravi de ce commencement de conversation ; je l’ai passé à souffler dans mes doigts. Vous avez donc le don de prophétie ?

Elle retomba dans son laconisme.

— Non.

— Cet homme que vous nommez le duc d’Égypte, c’est le chef de votre tribu ?

— Oui.

— C’est pourtant lui qui nous a mariés, observa timidement le poëte.

Elle fit sa jolie grimace habituelle. — Je ne sais seulement pas ton nom.

— Mon nom ? si vous le voulez, le voici : Pierre Gringoire.

— J’en sais un plus beau, dit-elle.

— Mauvaise ! reprit le poëte. N’importe, vous ne m’irriterez pas. Tenez, vous m’aimerez peut-être en me connaissant mieux ; et puis vous m’avez conté votre histoire avec tant de confiance que je vous dois un peu la mienne. Vous saurez donc que je m’appelle Pierre Gringoire, et que je suis fils du fermier du tabellionage de Gonesse. Mon père a été pendu par les bourguignons et ma mère éventrée par les picards, lors du siège de Paris, il y a vingt ans. À six ans donc, j’étais orphelin, n’ayant pour semelle à mes pieds que le pavé de Paris. Je ne sais comment j’ai franchi l’intervalle de six ans à seize. Une fruitière me donnait une prune par-ci, un talmellier me jetait une croûte par-là ; le soir je me faisais ramasser par les onze-vingts qui me mettaient en prison, et je trouvais là une botte de paille. Tout cela ne m’a pas empêché de grandir et de maigrir, comme vous voyez. L’hiver, je me chauffais au soleil, sous le porche de l’hôtel de Sens, et je trouvais fort ridicule que le feu de la Saint-Jean fût réservé pour la canicule. À seize ans, j’ai voulu prendre un état. Successivement j’ai tâté de tout. Je me suis fait soldat ; mais je n’étais pas assez brave. Je me suis fait moine ; mais je n’étais pas assez dévot. Et puis, je bois mal. De désespoir, j’entrai apprenti parmi les charpentiers de la grande coignée ; mais je n’étais pas assez fort. J’avais plus de penchant pour être maître d’école ; il est vrai que je ne savais pas lire ; mais ce n’est pas une raison. Je m’aperçus au bout d’un certain temps qu’il me manquait quelque chose pour tout ; et voyant que je n’étais bon à rien, je me fis de mon plein gré poëte et compositeur de rhythmes. C’est un état qu’on peut toujours prendre quand on est vagabond, et cela vaut mieux que de voler, comme me le conseillaient quelques jeunes fils brigandiniers de mes amis. Je rencontrai par bonheur un beau jour dom Claude Frollo, le révérend archidiacre de Notre-Dame. Il prit intérêt à moi, et c’est à lui que je dois d’être aujourd’hui un véritable lettré, sachant le latin depuis les Offices de Cicero jusqu’au Mortuologe des pères célestins, et n’étant barbare ni en scolastique, ni en poétique, ni en rythmique, ni même en hermétique, cette sophie des sophies. C’est moi qui suis l’auteur du mystère qu’on a représenté aujourd’hui avec grand triomphe et grand concours de populace en pleine grand’salle du Palais. J’ai fait aussi un livre qui aura six cents pages sur la comète prodigieuse de 1465 dont un homme devint fou. J’ai eu encore d’autres succès. Étant un peu menuisier d’artillerie, j’ai travaillé à cette grosse bombarde de Jean Maugue, que vous savez qui a crevé au pont de Charenton le jour où l’on en a fait l’essai, et tué vingt-quatre curieux. Vous voyez que je ne suis pas un méchant parti de mariage. Je sais bien des façons de tours fort avenants que j’enseignerai à votre chèvre ; par exemple, à contrefaire l’évêque de Paris, ce maudit pharisien dont les moulins éclaboussent les passants tout le long du Pont-aux-Meuniers. Et puis, mon mystère me rapportera beaucoup d’argent monnayé, si l’on me le paie. Enfin, je suis à vos ordres, moi, et mon esprit, et ma science, et mes lettres, prêt à vivre avec vous, damoiselle, comme il vous plaira, chastement ou joyeusement, mari et femme, si vous le trouvez bon, frère et sœur, si vous le trouvez mieux.

Gringoire se tut, attendant l’effet de sa harangue sur la jeune fille. Elle avait les yeux fixés à terre.

Phœbus, disait-elle à mi-voix. Puis se tournant vers le poëte : — Phœbus, qu’est-ce que cela veut dire ?

Gringoire, sans trop comprendre quel rapport il pouvait y avoir entre son allocution et cette question, ne fut pas fâché de faire briller son érudition. Il répondit en se rengorgeant : — C’est un mot latin qui veut dire soleil.

— Soleil ! reprit-elle.

— C’est le nom d’un très bel archer, qui était dieu, ajouta Gringoire.

— Dieu ! répéta l’égyptienne. Et il y avait dans son accent quelque chose de pensif et de passionné.

En ce moment, un de ses bracelets se détacha et tomba. Gringoire se baissa vivement pour le ramasser. Quand il se releva, la jeune fille et la chèvre avaient disparu. Il entendit le bruit d’un verrou. C’était une petite porte communiquant sans doute à une cellule voisine, qui se fermait en dehors.

— M’a-t-elle au moins laissé un lit ? dit notre philosophe.

Il fit le tour de la cellule. Il n’y avait de meuble propre au sommeil qu’un assez long coffre de bois, et encore le couvercle en était-il sculpté, ce qui procura à Gringoire, quand il s’y étendit, une sensation à peu près pareille à celle qu’éprouverait Micromégas en se couchant tout de son long sur les Alpes.

— Allons, dit-il en s’y accommodant de son mieux. Il faut se résigner. Mais voilà une étrange nuit de noces. C’est dommage. Il y avait dans ce mariage à la cruche cassée quelque chose de naïf et d’antédiluvien qui me plaisait.

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