Nouveaux Principes d’économie politique/Livre I/Chapitre 4

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Première révolution opérée dans l’économie politique au seizième siècle, par les ministres de Charles-Quint



Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5



Si les Romains et les Grecs, parvenus au faîte de la civilisation, n’avaient point songé que l’économie politique pouvait être l’objet d’une science, eux qui avaient exercé leur esprit ingénieux sur une si grande variété de sujets, qui cherchaient à se rendre raison de tous les faits qu’ils observaient, et qui, jouissant d’une grande liberté, en avaient fait usage pour l’étude de la science des gouvernemens, et l’avaient portée, sous plusieurs rapports, à une si haute perfection, on ne devait pas s’attendre à ce que cette science naquît dans le moyen âge, lorsqu’on se permettait à peine une découverte dans un chemin qui n’aurait pas été tracé par les anciens, et lorsque le pouvoir de généraliser les idées semblait avoir été retiré aux hommes. En effet, c’est dans un temps bien plus rapproché de nous que l’attention des spéculateurs fut enfin ramenée sur les richesses nationales, par les besoins des états et la détresse des peuples. Un grand changement survenu dans la politique générale de l’Europe, au seizième siècle, ébranla presque partout la liberté publique, opprima les petits états, détruisit les priviléges des villes et des provinces, et transporta le droit de disposer de la fortune nationale à un petit nombre de souverains absolument étrangers à l’industrie par laquelle les richesses s’accumulent ou se conservent. Jusqu’au règne de Charles-Quint, une moitié de l’Europe, soumise au régime féodal, n’avait point de liberté, point de lumières et point de finances ; mais l’autre moitié, qui était déjà arrivée à un haut degré de prospérité, qui augmentait chaque jour sa richesse agricole, ses manufactures et son commerce, était gouvernée par des hommes qui avaient fait dans la vie privée l’étude de l’économie, qui, en élevant leur propre fortune, avaient appris ce qui convient à celle des états, et qui, chefs d’un peuple libre, envers lequel ils étaient responsables, prenaient l’intérêt de tous pour guide de leur administration, et non leur ambition privée. On ne voyait, au quinzième siècle, de richesse et de crédit que dans les républiques italiennes, dans celles de la ligue anséatique, les villes impériales de l’Allemagne, les villes libres de la Belgique et de l’Espagne, et peut-être encore quelques villes de France et d’Angleterre, qui jouissaient de grands priviléges municipaux. Les magistrats de toutes ces villes étaient des hommes constamment élevés dans les affaires, et qui, sans avoir réduit l’économie politique en principes, avaient cependant le sentiment aussi-bien que l’expérience de ce qui pouvait servir et de ce qui pouvait nuire aux intérêts de leurs concitoyens.

Les terribles guerres qui commencèrent avec le seizième siècle, et qui renversèrent tout l’équilibre de l’Europe, élevèrent au pouvoir absolu trois ou quatre monarques tout-puissans, qui se partagèrent le domaine de la civilisation. Charles-Quint réunit sous son empire tous les pays qui jusqu’alors avaient été célébrés pour leur industrie et leur richesse ; l’Espagne, l’Italie presque entière, la Flandre et l’Allemagne ; mais il les réunit après les avoir ruinés, et son administration, qui supprima tous leurs priviléges, les empêcha de se rétablir.

Les rois les plus absolus ne gouvernent pas plus par eux-mêmes que ceux dont l’autorité est limitée par les lois. Ils remettent leur pouvoir à des ministres qu’ils se figurent choisir, au lieu de prendre ceux qui leur seraient désignés par la confiance populaire. Mais ils les prennent dans un autre ordre de personnes que les gouvernemens libres. La première recommandation à leurs yeux est celle d’un rang assez élevé pour que leurs mandataires aient vécu dans un noble loisir, ou tout au moins dans une complète ignorance de l’économie domestique. Les ministres de Charles-Quint, quelque talent qu’ils eussent pour les négociations ou l’intrigue, étaient tous également ignorans dans les affaires pécuniaires. Ils ruinèrent les finances publiques, l’agriculture, les manufactures, le commerce, et toute espèce d’industrie, d’une extrémité à l’autre de l’immense monarchie autrichienne, et ils firent sentir au peuple toute la différence qu’on devait en effet s’attendre à trouver entre leur ignorance, et les connaissances pratiques des magistrats républicains.

Charles-Quint, et son rival François Ier, et Henri VIII, qui voulait tenir entre eux la balance, s’étaient engagés dans des dépenses supérieures à leurs moyens. L’ambition de leurs successeurs, et l’obstination de la maison d’Autriche, qui continua pendant plus d’un siècle des guerres ruineuses, firent augmenter sans cesse ces dépenses, en dépit de la misère publique. Mais plus la souffrance fut générale, plus les amis de l’humanité sentirent l’obligation qui leur était imposée de prendre en mains la défense du pauvre. Ce fut de la science des finances que naquit celle de l’économie politique, par un ordre inverse à celui de la marche naturelle des idées. Les philosophes voulaient garantir le peuple des spoliations du pouvoir absolu ; ils sentirent que, pour se faire écouter, il fallait parler aux princes de leur intérêt, et non de la justice ou du devoir ; ils cherchèrent à leur bien faire voir quelles étaient la nature et les causes de la richesse des nations, pour leur enseigner à la partager sans la détruire.