Nouveaux Voyages en zigzag/Voyage à Gênes/04

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Voyage à Gênes


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QUATRIÈME JOURNÉE.


Ce matin tout le monde se lève tard, sans qu’on sache bien ni comment ni pourquoi, si ce n’est qu’on nous a réveillés au petit jour, et que nous ne nous en sommes pas aperçus. Mais l’hôtesse a mis à profit ces lenteurs pour préparer un déjeuner d’autant plus splendide ; après quoi, faisant venir nos cochers, elle leur rembourse les droits de poste, et leur verse à boire, à cause, dit-elle, du froid matinal qui souvent enrhume les cochers. « Ah ! disent à leur tour ces camarades, voyager comme cela, ce serait plaisir ! » Et sur ce, tous ensemble nous prenons congé à notre grand regret de cette hôtesse incomparable.

L’air est frais, en effet, le ciel sans nuages, et la route charmante. À propos de Gail, qui germanise son français, M. de Saint-G*** se met à chercher la formule au moyen de laquelle, un homme étant donné, on pourra toujours s’assurer s’il est Allemand ou s’il ne l’est pas. Puis, s’adressant à Gail : « Comment diriez-vous ceci, Gail : J’ai le projet de manger un brochet ? — Comme vous, répond Gail : J’ai le brochet de manger un projet. » Et la formule est trouvée.

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Plus loin, c’est un crétin encore, placide, somnolent, dandinant. Lorsqu’il a vu qu’il nous voit, on fait briller à ses yeux un gros sou… Joie complète, grognement d’allégresse, affaissement de bonheur. On retire le sou, point de désespoir, il poursuit sa dandinerie. On le lui donne enfin… ni plus ni moins de félicité que tout à l’heure. Certes, si quelqu’un ressemble à un sage, c’est un drôle comme celui-là, qui accueille la fortune quand elle lui sourit, qui passe outre quand elle lui tourne le dos !

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Plus loin, ce sont des Nausicaa en quantité qui lavent leurs haillons dans le ruisseau. « Ô la belle jeunesse ! s’écrie l’une d’elles. Je vois bien que vous êtes tous des noblesses, élevées dans les grades et dans les dignités !… Voyez donc ça ! Combien d’instruction !… Princes, marquis, pas vrai ? » Nous confirmons cette femme dans son idée, et, heureuse d’avoir si bien deviné, elle poursuit le cours de ses éclatantes apostrophes.

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Plus loin, voici une troupe de petits bonshommes, vêtus de bure et portant la besace, qui s’en vont chercher fortune et ramoner par le monde. Halte là ! leur crie-t-on ; et une collecte est faite en leur faveur. Les petits bonshommes trouvent l’aubaine merveilleuse ; pour nous, nous nous attendons à quelque tragique alerte. C’est que, dans les contes de Berquin que nous avons lus, il arrive toujours qu’en pareille occasion le gentilhomme qui a donné le matin trois sous à un ramoneur est attaqué dans l’après-midi par des brigands, pour être délivré le soir par des ramoneurs. Après quoi, la vertu se trouvant récompensée, le conte finit là, et M. Berquin s’endort content.

Plus loin enfin, c’est Saint-Jean de Maurienne, gros bourg, capitale de la province et résidence de l’évêque, « de qui on se serait bien passé, nous dit un naturel. — Et pourquoi ? — Parce qu’il a fallu que les communes s’imposassent à son sujet ; et je vous réponds que ça coûte ! — Quoi ! voudriez-vous donc vous passer d’évêque ? — Pas absolument, mais avant, on vivait bien sur celui de Moutiers ! L’on n’avait que cette montagne à passer pour avoir ses dispenses, et pas tant de carillons ! »

Telles sont les aventures de cette matinée, au bout de laquelle nous faisons halte et buvette à Saint-Michel, en même temps qu’une huitaine de messieurs qui, à la chère qu’ils font, nous ont tout l’air d’être de fins gourmets. Obsédés que nous sommes du fumet de leurs sauces et du parfum de leurs grives, très-certainement notre modeste picotin de fromage et de fruits nous semble moins qu’à l’ordinaire exquis et somptueux. Au fait, il en va toujours ainsi, et sans le voisinage d’un plus riche, qui donc se douterait qu’il est pauvre ?

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Mais à peine avons-nous quitté Saint-Michel, que Voici bien une autre affaire ! Le char de M. de Saint-G***, ayant pris les devants, est cerné, arrêté, envahi par deux bons curés qui, très-sérieusement, prétendent l’occuper, et, aux prises avec ces amateurs, le cocher a grand’peine à leur tenir tête, lorsque nous arrivons sur les lieux. Les deux curés alors se désistent sans mot dire de leurs prétentions, et, rouvrant leur bréviaire, ils passent outre, ruisselants de sueur et blanchis de poussière.

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Comme hier, en effet, la chaleur est étouffante, et, de plus, la route et ses abords ne sont qu’une lande pelée. Aussi, pressentant son écloppement prochain, et jaloux au moins de le goûter pur, entier, parfait, M. R*** abandonne à qui les veut ses tours de voiture ; autant en fait M. Töpffer, et voilà nos deux particuliers, livrés à leurs propres forces, qui s’acheminent comiquement vers une démoralisation volontaire. À mesure que la démoralisation augmente, l’hilarité se déclare, et les voilà descendus enfin à cet heureux état où le doux ébranlement d’un rire faible est la seule sensation qui survive à toutes les autres. Véritable ivresse, sorte d’affaissement intellectuel, durant lequel les hommes les plus graves ordinairement sont devenus puérilement facétieux, et se traînent chancelants et désopilés d’une halte à une autre. Mais, on le conçoit, comme toutes les ivresses, celle-ci, un peu honteuse d’elle-même, ne saurait s’étaler dans les villes et bourgades, en sorte que rien ne lui convient mieux pour théâtre que cette Maurienne déserte et pelée. Ce n’est guère qu’après le coucher du soleil que ces messieurs, ayant peu à peu recouvré leur dignité d’hommes graves, s’aperçoivent qu’ils sont encore à deux lieues de Modane, notre gîte de ce soir. Alors, doublant le pas, ils font une marche héroïque, et d’un saut ils viennent tomber auprès d’une table servie où l’on n’attend plus qu’eux. Souper brillant, tumultueux, primordial, et des rires à se rouler par terre. C’est que le crétinisé qui nous sert voulant rendre compte à M. Töpffer d’une mission relative à un achat de tabac, ce brave homme va bien jusqu’à tab… mais ici un indomptable bégayement l’empêche, quelque effort qu’il fasse, d’arriver jusqu’à bac. On l’aide, on le secoue, on s’y prend de toutes les manières, impossible ! Des grimaces, des contorsions, des mal d’enfant, et pas le plus petit brin de bac. Encore un homme qui mourra jeune et d’un bac rentré.

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