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Nouvelles (Ourliac)/Collinet

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Michel Lévy (p. 167-214).


COLLINET


Les hommes élevés par leurs talents ont toujours eu dans leur jeunesse des aventures devenues curieuses par le contraste de la fortune qu’ils ont faite depuis, et bien capables d’encourager les jeunes gens qui poursuivent le même but à travers les mêmes difficultés. Un homme de mérite, à présent obscur, en contait de telles à ses amis qu’elles avaient décidé de son sort, et qui sont dignes d’être rapportées. Il est à regretter que ce sujet ne soit pas tombé dans l’esprit d’un romancier plus habile, qui en eût fait un ouvrage en trois tomes. On s’en tient ici au simple récit qui paraîtra de lui-même assez romanesque.

Il y a donc à peu près quinze ans, au commencement de la bonne saison, une troupe de comédiens arriva dans une petite ville du Languedoc. C’est un événement considérable, en province, et qui fait bruit dans le pays. On courut aux voitures, on entoura l’auberge, et les fils de famille réunis au café ne s’entretenaient que de cela.

La nouvelle troupe joua et joua bien ; on fut content, du moins. Le directeur, pour débuter, avait choisi des farces qui mirent tout l’endroit en belle humeur. Il y avait parmi les comédiens un garçon vif et gai qui devint l’idole du parterre et le modèle idéal des plaisants du lieu. C’était le premier comique, il s’appelait Collinet.

On traita les artistes comme de coutume, d’abord avec respect et curiosité. On les regardait passer, on les montrait au doigt, on aspirait à les approcher, à leur être agréable, on s’honorait d’un signe de leur attention. Puis enfin, quand on leur eut parlé et qu’ils furent devenus des familiers du café, qui buvaient bien et payaient mal comme de simples mortels, on n’y prit plus garde, on les déprisa comme on les avait estimés, plus qu’ils ne méritaient.

Collinet, par désœuvrement, suivit ses camarades à la Couronne, la taverne la plus achalandée. Ce fut à lui surtout qu’on fit fête. On savait ses rôles par cœur ; on singeait ses lazzis ; et, quand il paraissait, son nom partait de tous les coins de la salle. On riait rien qu’à le voir. Il semblait qu’on vît Jeannot et Jocrisse. Il saluait, on riait ; il s’asseyait, on riait ; il ouvrait la bouche, on riait plus fort ; et pour tant qu’il eût d’esprit, cet engoûment niais le gâtait parfois. Ce fut d’abord à qui l’aurait. Il était de tous les régals, et chacun l’invitait pour jouir de ses facéties.

La pauvreté de ses habits, le monde où il vivait, les misères d’une condition pour laquelle il n’était pas fait, avaient à la longue humilié Collinet. Il se sentait à certains égards au-dessous de ces jeunes gens bien vêtus qui lui faisaient politesse ; il se crut du moins obligé de les divertir. Ces messieurs n’étaient pas difficiles ; il les défrayait de reste par des bouffonneries qu’il savait bien lui-même affectées et de mauvais goût.

On lui proposait de jouer, et il jouait ; il joua et il perdit. Il perdit, et comme il n’avait pas d’argent, il dut souffrir qu’on payât pour lui. Il tomba ainsi dans la dépendance de cette compagnie. Sa gaîté prit peu à peu la tournure d’une flatterie. Il plaisantait parce qu’il était pauvre et que ces jeunes gens étaient riches, parce qu’il n’avait pas soupé et qu’ils soupaient, parce qu’il était triste, affamé, parasite, indiscret ; il plaisantait pour qu’on ne lui fît pas affront et qu’on le souffrît dans cette grossière société, lui qui avait du talent et de l’esprit ; il plaisantait pour un déjeuner, un verre d’eau, un morceau de pain. On ne veut pas faire un héros de ce pauvre garçon, et il faut dire les choses comme elles se passèrent. Il devint enfin le loustic du lieu, et ce fut une grande faute. Il devinait à peine, le malheureux, quel détestable rôle c’est là.

Les premiers jours, tout alla bien ; on écoutait, on admirait, on riait de tout cœur. En effet, quand Collinet se mettait en train, quand il s’échauffait à boire et que son esprit l’emportait, c’était une explosion de saillies et de fines parades qui transportaient l’auditoire, bien qu’il n’en sentît pas le meilleur. Mais bientôt ces messieurs voulurent rire avec lui comme il riait avec eux. Collinet les piqua d’émulation ; ils voulurent être plaisants aussi, et comme ils n’avaient pas d’esprit, ils furent brutaux ; ce fut la fable du léopard qui mêle ses ongles à un jeu de main chaude ; ils déchiraient au lieu d’effleurer ; ils ne pi quaient pas, ils assommaient ; et comme il arrive chez ces gens-là par la haine instinctive de toute supériorité, Collinet, Collinet lui-même, Collinet si charmant et si agréable, devint leur point de mire à tous.

Ils ne virent pas combien peu il le méritait, et qu’ils n’étaient pas de force s’il l’eût voulu. Mais, à défaut de la raillerie légère qu’il maniait si bien, la grosse injure leur tomba d’abord sous la main. On l’attaqua lâchement par les côtés misérables qui donnent prise à ces sortes de bas esprits. On le raillait parce qu’il était mal vêtu, mal payé, mal nourri. On le raillait sur sa figure et sa profession. On lui disputait jusqu’à son talent, et souvent, quand il était à badiner doucement, on lui jetait une plate et méchante riposte, qui le laissait tout interdit. Il donnait un coup de patte, on lui répondait par un coup de griffe. Il n’est rien qui trouble un esprit délicat comme l’épaisse et extrême sottise : Collinet mettait toute son adresse à ne point changer de visage ; en pareille compagnie le mieux était de tout supporter ; mais il ne laissait pas d’être atteint au cœur. Il feignait de ne pas entendre, ou continuait la plaisanterie avec une gaîté forcée, et tâchait de l’atténuer en renchérissant. Il y avait aussi par là des gens qui le comprenaient mal, qui s’exagéraient le sens des mots trop choisis pour eux, et qui répondaient à un persifflage innocent de manière à le couvrir de honte.

Une fois dans cette voie, la belle humeur de ces messieurs prit ses plus rudes allures. Cette grande familiarité aboutit au mépris. On n’épargna plus Collinet ; il était le bouffon, le nain, le souffre-douleur ; on se permit tout avec lui. Les sots sont là-dessus comme les enfants mal élevés qui s’autorisent de ce qu’on rit une fois avec eux pour vous tracasser et vous pincer aux jambes continuellement. On s’annonçait au comédien par un bon horion sur l’épaule, on effondrait son chapeau sous prétexte qu’il était vieux, on lui arrachait les boutons de l’habit en feignant de s’échauffer à causer, on coupait ses poches avec des ciseaux sans s’inquiéter des dommages réels qu’on lui causait, lui déjà si râpé et si pauvrement vêtu ! On jetait du poivre dans son café, on cachait quelque objet dont il avait besoin ; enfin les mille farces cruelles et de mauvais goût qui peuvent germer en des cerveaux d’estaminet. Bien plus, s’il arrivait quelque accident à Collinet, s’il payait l’amende à son directeur, s’il se blessait dans ses espiègleries, ils en riaient, les misérables, ils battaient des mains, et c’était là ce qui les divertissait le mieux. S’il arrivait avec un habit percé ou quelque harde défectueuse, on le plaisantait d’abord là-dessus ; il essayait de détourner la conversation, on l’y ramenait, puis enfin on le tirait par la basque, on faisait bruit de la chose, on étalait sa honte au grand jour, et il y avait là une femme, une femme au comptoir !

Au train qu’avaient pris les choses, Collinet ne pouvait plus se fâcher. Il aurait eu la plus mauvaise grâce du monde et cela n’eût sans doute remédié à rien ; il s’efforçait donc de rire pour désarmer ses persécuteurs, mais l’on pense tout ce qu’il dut souffrir.

Il se rencontra enfin de ces jeunes gens prétendus sensés, qui se croient le droit d’être plus grossiers que d’autres, sous-prétexte qu’ils sont plus fins. Ceux-là voyaient Collinet d’un mauvais œil sans trop s’expliquer pourquoi. Ils ne se prenaient point à ses gentillesses. Ce caractère étrange et brillant les choquait ; leur méfiance s’exagérait la légèreté de ses propos. C’était pour eux un comédien, un artiste, un farceur. On sait ce que cela signifie en province ; de ces gens qui empruntent, qui grugent et font mille tours indélicats. Collinet avec son bavardage ne pouvait être d’une autre espèce ; ils ne se gênèrent pas en mainte occasion de lui laisser voir ce qu’ils pensaient. Un mot eût suffi à la sensibilité du jeune comédien ; mais ils allèrent plusieurs fois jusqu’à mettre ouvertement en doute son honnêteté et son honneur. Collinet ne résista pas à ces derniers coups. Il se vit sans défense et sans force contre de telles attaques. Sa condition le retenait d’un éclat ; il feignit de ne pas entendre, mais il résolut de rompre ces habitudes et de ne plus paraître à la Couronne.

Collinet ne fréquentait pas ses camarades, qui vivaient presque tous en ménage au milieu de leurs femmes et de leurs enfants. On était au mois de juillet ; la journée était longue et chaude ; il se trouvait désormais isolé, en proie à tout l’ennui d’une ville de province, quand pour comble de malheur, il tomba éperdûment amoureux.

Il avait l’habitude de sortir de la ville avec un livre, et d’aller lire le long des remparts, pour passer ces heures si pesantes au milieu du jour. Sa place accoutumée était une sorte de talus plein d’herbe où il se reposait à l’ombre. Ce talus faisait face à un jardin dont la grille entaillait le rempart, comme cela se voit à d’innocentes fortifications de provinces. La grille surmontait une terrasse à hauteur d’appui. On voyait de là une pelouse qui regagnait le perron de la maison. Un pavillon ouvert, avec balustrade sur le boulevard, s’appuyait à l’un des coins.

Collinet avait à peine remarqué tout cela. Un jour qu’il lisait à cette place, il leva les yeux et vit une jeune fille qui brodait sur cette terrasse. Elle le remarqua avec curiosité, comme on regarde un étranger, dans une petite ville. Il la considéra sans effronterie ; il était vêtu simplement, mais ses habits marquaient plus de goût et de distinction que ceux des jeunes gens de l’endroit. Le lendemain il revint à la même place et retrouva la demoiselle à la sienne. Il en arriva autant plusieurs jours de suite. La grille, les fleurs, cette même heure, les beaux cheveux de la jeune fille, ce balcon qui l’encadrait, ces premiers regards pleins de tout ce qu’on veut, il n’en fallait pas davantage pour exciter dans la tête d’un garçon comme Collinet cette fermentation qui n’est d’abord qu’un jeu d’esprit, mais qui peut devenir un amour violent. La jeune fille s’occupait de lui, c’était beaucoup ; ce jeune homme toujours seul et lisant toujours l’intéressait ; ils pressentaient tous deux une âme plus distinguée que celles qui les entouraient : ils s’embellissaient l’un l’autre dans leur imagination, et peut-être en effet qu’ils se devinèrent.

Un jour, à propos d’un livre qui tomba du balcon, ils se parlèrent. Collinet ramassa le volume et le tendit avec grâce. La jeune fille murmura quelques remercîments. Le livre était tombé ouvert. Le comédien épousseta le feuillet et ajouta au passage souillé une allusion qui annonçait en quelques mots de l’éducation et que l’auteur lui était familier. La demoiselle sourit en rougissant. Mais la timidité les retint tous deux, ils en restèrent là. Ce hasard redoubla la curiosité de part et d’autre. Qui pouvait être ce jeune homme si bien élevé, si poli, si charmant ? Collinet, de son côté, était tout en feu. Quand il passait maintenant, la jeune fille souriait encore en baissant les yeux ; il ne doutait plus du bien qu’elle pensait de lui, mais que faire à présent ? Comment la voir, l’approcher ? à qui s’informer seulement de son nom ? et comment s’y prendre sans se trahir, sans la compromettre, sans devenir tous deux la risée de la ville ? et d’ailleurs où cela pouvait-il le mener, lui, pauvre comédien, mal vu, mal famé et repoussé de toute maison honnête ? Ceci mit à vif les plaies de sa condition ; mais enfin sa passion ne s’arrêtait plus. Il n’osa pas raisonner ; il voulut voir, s’informer, courir en aveugle.

Une grande fête arriva, un jour de réjouissance publique ; la ville était dès le matin pavoisée de drapeaux. Il y avait joute sur le canal. La foule s’y portait. Les familles allaient par groupes, grossies de leurs amis ; chacun se connaissant, s’appelant, se saluant au passage. Collinet dans cette joie marchait triste, et seul et pauvrement boutonné dans son vieil habit. Les jeunes gens qu’il connaissait étaient occupés autour des demoiselles parées. Personne ne fit attention à lui. Bien qu’il ne tînt pas au fond à ces divertissements et qu’il estimât ce qu’ils valaient ces cris, ces habits du dimanche et cette joie de province, le contraste était trop marqué. Il n’avait pas, lui, dans cette foule un ami, un parent. Il songea à tant de misère, d’obscurité, à cette solitude au milieu d’une ville étrangère, et son cœur se serra. Mais ce ne fut pas le pire. Il y avait des places d’honneur marquées pour les familles considérables sur un bateau couvert de tentes. Il s’approche autant que possible, il examine ces rangs de femmes en parures, il découvre enfin celle qu’il cherche : il veut savoir qui l’accompagne ; c’était un vieillard, d’autres femmes, puis enfin dans le groupe un jeune homme, parlant haut, criant fort, qu’il reconnut. C’était Pelletier, l’un des habitués qu’il voyait à la Couronne. Ce fut un coup du ciel. Pelletier pouvait tout lui dire. Il se cacha mieux dans la foule et observa. Ainsi, ce Pelletier, l’un des plus maussades compagnons de la Couronne, un suppôt d’estaminet, avait la faveur d’approcher cette charmante fille, tandis que lui, Collinet, sachant ce qu’il valait, pataugeait à l’écart avec le menu peuple. Il se mourait dans son coin de honte et de jalousie. Il disparut avant la fin des jeux et s’alla poster sur le chemin.

Il ne se trompait pas : la joute finie, la foule écoulée, les jeunes gens revinrent en causant de la fête. Collinet les voulait éviter ; il guetta Pelletier qui s’en retournait seul et lui prit le bras. » Ah ! Collinet ! bonjour, Collinet ! où vas-tu ? que fais-tu ? d’où sors-tu ? » Pelletier se mit à tourner autour de lui avec force gambades. Il le saluait jusqu’à terre, le tirait par les basques et lui prenait la tête comme pour l’embrasser d’une façon théâtrale. Collinet souffrait ces pétulances de la meilleure grâce, impatient, plein, de son idée, et glissant un mot sur la fête. Mais l’autre rompait le propos, reprenait ses gambades, embrassait encore Collinet, le montrait du doigt, et criait à tue-tête, jusqu’à ce qu’il feignît de rire avec lui. « Vous étiez, il m’a semblé, en bonne compagnie… — Excellente. Les plus jolies filles de la ville. — Vous les connaissez ? » Pelletier ne répondait pas, et appelait au loin ses camarades ; il entraînait Collinet, Collinet résistait ; il le prit à bras-le-corps, amassant les passants en pleine rue, et l’emporta toujours criant. Collinet s’efforçait de rire à gorge déployée, par égard pour ceux qui regardaient, flattant, cédant, souffrant, dans l’espoir d’un mot, d’un nom, d’un renseignement ; Pelletier n’en faisait que pis. Cette scène dura dix minutes mortelles. Enfin, Collinet apaisa comme il put son bourreau, puis le ramenant finement par une distraction : « Je ne connaissais pas cette figure. — Laquelle ? — La plus jolie. — Clémence ? — Qui était à côté de vous ? — C’est cela. — Le nom de famille m’échappe. — Les Sorel. — Ce vieillard est son père ? — Eh ! oui. — Il est notaire ? — Eh ! non. »

En moins de rien, Collinet sut tout. M. Sorel avait un emploi ; c’étaient de bonnes gens tranquilles et retirés, qui n’avaient qu’une fille qu’on adorait et qu’on élevait du mieux qu’on pouvait. Clémence était douce, aimable, un peu fière, sans beaucoup de bien, et par conséquent peu recherchée. Collinet s’informa à travers les rires s’ils allaient au théâtre : on lui dit que non. C’était de ces vieilles maisons autrefois dévotes, où l’on n’y songeait pas. Il respira. Pelletier se remit de plus belle à l’entraîner ; il le voulait montrer à toute force à la Couronne, et n’y épargna point les bourrades. Collinet tint ferme ; il promit seulement qu’il y retournerait bientôt. En effet, il se mourait d’envie d’en savoir plus long.

Pelletier arriva au café, et son premier mot fut qu’il avait rencontré Collinet. Il n’y eut qu’un cri. « Où est-il ? que devient-il ? il y a trois mois qu’on ne l’a vu. — Il est devenu triste. — Il étudie. — Il a usé ses derniers souliers. »

Un fumeur se leva : « Il est amoureux. »

On partit d’un éclat de rire. « De qui ? amoureux ? Collinet ? — Il est tous les soirs au bastion, — sous la grille des Sorel. — Madame Baudry le sait. — La servante de ma tante l’y a vu, — du côté de la rue, — sous les fenêtres de Clémence, — jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de lumières. »

Il se trouva au même instant vingt commérages qui coïncidaient. On l’avait vu parler à la domestique. Il s’était informé à des voisins. « Il est amoureux de Clémence ! — cela est prouvé. »

« — Parbleu, dit Pelletier, vous m’y faites songer. Il m’a tant parlé d’elle. Je ne m’étonne plus. Il ne m’accostait que pour cela. Il est amoureux de Clémence, — le maraud ! le faquin ! — On ne le voyait plus, — il se promenait sur les remparts, — il se moquait de nous, — il n’a qu’à venir. »

À quelques jours de là, Collinet vint pour son malheur. On semblait s’être donné le mot. Un haro s’élève, on l’entoure, et chacun lui donne son coup. « Voilà Collinet, voici Collinet, Collinet, holà ! » On le tire de ci, on le tire de là, on le houspille de toutes façons ; enfin, cinq ou six des plus turbulents le chargèrent sur leurs épaules, et le portèrent en triomphe autour de la salle, jusqu’à ce qu’il roulât par terre avec eux pêle-mêle. Collinet tenait tête à l’orage, l’amour le soutenait, son secret remplissait son cœur, il n’avait qu’à sourire du moment qu’on n’y touchait pas.

Le tumulte apaisé, on lui offrit à boire ; il but et retrouva un moment sa verve. On le railla, il répondit sur le même ton ; il fut charmant. Il faisait face à tous ; chacun eut son mot, et les rieurs étaient pour lui. On lui demanda pourquoi il n’était pas venu, ce qu’il avait fait ; il répondit joliment par cent calembredaines, mais à la fin on le poussa là-dessus. Les drôles s’entendaient comme larrons en foire. « Nous dira-t-il pourquoi il ne songeait plus à nous, — pourquoi il ne riait plus, — il le dira, — il ne le dira pas, — parbleu, il travaillait, il avait des dettes.

— Eh ! non, reprenait-on, il ne doit pas le dire, — il faut de la discrétion, — tu as raison, Collinet, — chacun ses affaires. — On est amoureux, c’est bien, — qui doit s’en mêler ? — cela n’est pas défendu. — On n’a rien à y voir. »

Collinet rougit et son visage se décomposa en un sourire pitoyable.

« Bah ! continuait-on, est-ce qu’il est amoureux ? — Pourquoi pas ? — il n’oserait ; — parce qu’il est laid ? — parce qu’il a des trous aux bas ? — Qu’importe ? — Vous vous moquez ? — De qui donc amoureux ? — Clémence Sorel ! — oui-dà ? — Vraiment ! — peste ! — Pourquoi se gêner ? — Qui ? moi ! dit Collinet. — Tu peux l’avouer, — on ne t’en veut pas ; — Il l’avouera ! — Je gage que non. — J’avouerai si l’on veut, reprit-il, que je suis fort épris de mon hôtesse qui a soixante ans. Je la connais du moins et je ne connais pas votre demoiselle Clémence. — Holà, mon ami, cria Pelletier, à d’autres ; tu l’as trop lorgnée à la joute, et tu m’as fait passablement jaser sur son compte ! »

Collinet se vit pris et tremblait sur ses jambes. Il se sentit rougir et se troublait encore davantage. Il pleuvait sur Clémence et sur lui une foule de quolibets emportant la pièce. Chaque mot lui allait à l’âme ; il essaya de rentrer dans le ton et reprit : « Eh ! bien, après tout, quand je serais amoureux de mademoiselle Clémence, elle a le teint assez noir pour moi ; Arlequin ne dépare pas Colombine. »

Il-espérait s’échapper à toute extrémité par cette lâcheté ; elle ne lui réussit point. « Il la trouve laide ! — le drôle ! le butor ! — je le trouve plaisant. — Clémence laide ! — comme elle voudrait de toi. — Toi si blême, toi misérable ! toi cabotin ! »

Et l’on nomma les uns après les autres ceux qui se vantaient de prétendre aux bonnes grâces de la demoiselle : des avocats, des fonctionnaires et des officiers de la garnison.

Ainsi fut criblé coup sur coup, à tous les endroits les plus sensibles, le cœur de ce pauvre Collinet ; les éclats redoublèrent, on l’entoura, on le prit au collet, aux revers, sous les bras, et on le traîna, bon gré malgré, jusque devant la dame du comptoir, qui souriait à ce vacarme. — De grâce, madame, voyez cette taille, cette physionomie, ce jabot flétri, ces cheveux mêlés ; croyez-vous qu’il y ait là de quoi tourner l’esprit d’une jolie fille ? Collinet, les yeux gonflés, la rage au cœur, se débattant, riant, pâlissant, répétait d’un ton doux : « Laissez donc ! » mais ils fourrageaient ses hardes, ils lui caressaient le menton, ils lui pinçaient le nez, ils le tiraient par la veste, et la veste se déchirait, et le malheureux criait, et l’on tirait toujours. « Voyez, madame, si mademoiselle Clémence a là de quoi devenir folle ? »

On se lassa. Collinet s’assit sans haleine, sans voix, le visage pâle, les oreilles rouges, la tête en feu, et soufflant avec affectation, comme s’il venait de folâtrer. Les jeunes gens retournèrent paisiblement au billard. Ils jugeaient des coups en fumant, comme si de rien n’était ; mais Collinet accoudé les suivait de l’œil, les dévorait du regard, et ces têtes si calmes et si vides, il les eût dans ce moment-là écrasées à coups de pavé ; enfin, n’y tenant plus, il sortit pour jurer et grincer à son aise.

Pelletier se promenait de long en large dans le café en fumant sa pipe. Il s’avança sur le seuil de la porte. Collinet était adossé au mur en dehors. Pelletier lui donna un grand coup sur l’épaule. Le comédien tressaillit. Son visage était mouillé de pleurs. » Qu’est-ce ? dit Pelletier, tu pleures ? ah, çà ! tu fais l’enfant, ce n’était que pour rire. Toi, pleurer, Collinet ! »

Ces paroles, encore mêlées de ricanements, firent éclater la colère de Collinet. « Laissez-moi, dit-il, vous êtes des lâches. Vous m’arrachez l’âme avec ce secret qui vous a tant divertis. Si vous m’eussiez consulté, je vous aurais dit : Prenez mon sang, prenez ma vie, je rirai avec vous, je ferai comme il vous plaira ; mais de grâce, ayez l’esprit, ayez la miséricorde de ne point parler de cela. — Allons, tu es fou, qu’est-ce que cela signifie ? Tu te fâches tout de bon ! pauvre Collinet ! continuait Pelletier riant toujours. — Vous n’avez donc pas pitié, à la fin, reprit Collinet, du rôle que je joue ? Vous n’avez donc point d’âme ? Vous ne voyez pas combien je suis doux, patient, résigné ; combien je souffre et combien je le cache ? Et ces sourires ne vous fendent pas le cœur ! et cela ne vous désarme pas ! Et vous n’avez pas le sens, la bonté de vous en apercevoir ! et vous ne vous dites pas : Mais cet homme ne nous a rien fait, mais nous l’opprimons, nous le torturons à plaisir, mais il pâlit, il écume, il s’exaspère au dedans de lui, mais il pourrait bien à la fin nous sauter au visage ; et nous l’irritons cependant, nous le frappons sans pitié et sans trêve, comme s’il n’avait ni cœur, ni âme, ni esprit comme nous ! comme s’il était de bois et de boue comme nous ! — C’est donc sérieux. Tu te fâches, Collinet, tu te mets en colère. — Eh bien ! oui, puisque vous le savez, je l’aime, cette femme, je l’aime avec fureur, avec folie, et je ne rirai plus maintenant. C’était la seule place de mon cœur qui pût saigner à présent, vous l’avez découverte, frappez. Tenez, Pelletier, vous avez plus d’esprit que les autres, et vous êtes meilleur aussi. Vous comprenez cela, vous. J’aime Clémence à en mourir. Je ne me serais pas cru capable de ce que je fais. Je suis bien malheureux. Vous savez, cela peut arriver à tout le monde. Ce sont des choses qu’on respecte. Est-ce quand je suis déjà si misérable qu’on peut avoir le courage de m’accabler ! Qu’on aie un peu pitié de moi ! Je l’aime, je suis fou, je ne dors plus, je fais des choses extravagantes. »

Collinet s’essuyait les yeux. Pelletier le regardait faire, s’efforçant de tenir son sérieux. Les souvenirs de Jocrisse et des rôles du comédien lui passaient dans l’esprit. Il riait plus fort à mesure que cette douleur paraissait plus vive et plus vraie. Il reprit : « Eh bien, l’on verra cela. Ne t’afflige pas. Nous t’aurions servi si tu t’étais expliqué. On t’a trompé. Personne n’en veut à Clémence. Tu peux l’aimer à ton aise. — Et dans une heure tout la ville saura ce qui vient de se passer ! — Non, je n’ai qu’un mot à dire : l’on t’aidera plutôt. — Vous surtout, vous pouvez me servir. Vous voyez Clémence de près, et vous êtes le seul, je crois. Je vous en prie, qu’il n’arrive pas un mot de ceci jusqu’à elle, je vous en supplie, Pelletier, entendez-vous ? — Tu plaisantes, je ne dirai rien !

Pelletier parvint à réprimer cet air narquois qui redoublait les angoisses de Collinet. « Une idée, reprit-il, veux-tu que je te mène chez M. Sorel ? Tu vois que je suis dans tes intérêts. — Vous voulez rire ? — Il y a ce soir une petite réunion ; ce sont de bonnes vieilles gens, des parentes dévotes. On ne te connaît pas, je te présente comme un étranger de mes amis. »

Collinet s’en défendit ; il se méfiait, discutait ; pourtant l’entreprise le tenta au point qu’elle ne lui parut pas impossible. C’était une sorte de petit bal. Il y aurait quelque monde, on le remarquerait à peine. Il manquait d’habits ; Pelletier s’offrit de lui en prêter. Lui et ses meilleurs amis, les plus raisonnables, pouvaient fournir un habillement complet. Il fut entendu que cela demeurerait dans le secret, et qu’on instruirait seulement ceux des jeunes gens qui pouvaient venir à cette soirée. Quand Collinet vit que la chose prenait tournure, et qu’on en parlait assurément, quand il y crut lui-même, ses pleurs se séchèrent, il sourit, et passa de la colère à la joie la plus folle. Il fit le tour de la ville toujours courant et sautant.

Pelletier, d’abord, avait parlé sérieusement ; mais il ne put s’empêcher de toucher quelques mots du projet à ses amis qui ne firent qu’en rire, et on le tourna inévitablement en plaisanterie, Ils se dirent qu’après tout ce serait un bon tour, et que Collinet, ainsi déguisé, égaierait la soirée de quelque façon ; chacun applaudit.

Le soir venu, Collinet se rend chez Pelletier. Il y trouve les autres. C’étaient le fils du maire, un surnuméraire à l’octroi, et Léfébure, le neveu d’un gros marchand de toiles : l’un apportait un habit, l’autre une veste, l’autre une culotte de bon drap noir. Pelletier fournissait le linge et le menu de la toilette. Collinet se nettoie, s’accommode, et le voilà peu à peu qui prend très-bon air. Quand il fut prêt, qu’il eut son chapeau et ses gants, ce fut la tournure d’un fils de prince. Ces messieurs lui firent compliment, mais du bout des lèvres. Ils se rejetèrent sur les habits qui leur appartenaient ; l’un voulait que ce fût son jabot, l’autre son frac qui le parât ainsi. Ils admiraient en eux-mêmes comment ces vêtements qui leur allaient si mal lui allaient si bien, et comment Collinet, ce pauvre hère, avait tout à coup meilleure mine qu’eux. Ceci les piqua un peu et commença de leur aiguiser l’esprit pour quelque revanche.

On fit le chemin en ricanant par-ci par-là du petit-maître de fraîche date. Collinet, qui les devinait en tremblant, se mit à leur merci, et plaisantait tout le premier de sa métamorphose. On arriva. Le cœur lui battait à perdre haleine. Une servante vient ouvrir. On traverse le corridor en étouffant quelques rires. Collinet gourmande et supplie. Il prévoyait quelque catastrophe. On entre dans un grand salon au niveau du jardin. Des vieillards jouaient au tric-trac. Clémence était à son piano. M. Sorel se lève. La présentation se fait avec un sérieux moqueur qui trompe heureusement tout le monde. Clémence reconnaît Collinet, et baisse les yeux. Collinet, quoique fort troublé, s’annonce de bonne grâce. Pelletier et les siens, à peine installés, s’entre-regardent, jettent un coup d’œil sur Collinet et partent sottement d’un grand éclat de rire.

Le coup était terrible ; Collinet se sentit défaillir. Personne ne comprend rien à cela. Les rires reprennent de plus belle, avec des chuchotements et force clins d’yeux vers Collinet. Cela passe pour une gaîté de jeunes gens, et l’on rit comme eux. Le comédien fait un effort, et, le plus adroitement du monde, posément, plaisamment, il explique cette gaîté et tâche de la détourner. Ce qu’il souffrait, c’est impossible à dire ; il souriait, mais sa chemise se mouillait d’une sueur froide. Clémence ne chercha pas d’autre explication, et applaudit. Pelletier et les autres n’en sont que plus excités. L’escarmouche devient grossière ; ils s’appuient les uns les autres, ils se parlent bas, lâchent des demi-mots, des sourires d’intelligence, des phrases platement équivoques, qui, pour Collinet, avaient un sens terrible. Heureusement M. Sorel était retourné au jeu.

Clémence n’entendait rien à ce qui se passait. Collinet pâlissait par moments, et son sourire s’altérait jusqu’à la grimace ; mais il parlait toujours, doucement, finement, et, la main crispée sous son gilet, répondait à chacun de ces messieurs. Il enveloppait dans ses phrases tout ce qui eût pu les toucher, et leur donnait en même temps un sens naturel et plaisant pour les étrangers. Il esquivait chaque épigramme, et la renvoyait aussitôt, ou du moins la tournait si bien à son avantage qu’on n’y pouvait rien voir. Jamais il n’eut tant de verve et d’esprit, le pauvre jeune homme, pendant qu’il déchirait sous sa veste la dentelle de Pelletier. Clémence s’étonnait à la fin et s’indignait de ce que ces messieurs s’acharnaient ainsi sur un jeune homme si doux, si poli et si fort au-dessus d’eux. Cet intérêt se trahit. Elle riait avec Collinet pour l’appuyer, et prenait visiblement son parti.

L’aigreur s’en mêla, surtout chez Léfébure, qui prétendait à l’esprit railleur et qui se sentit piqué devant une femme. Il n’y a point de limites pour ces sortes de gens et de vanités. Il lâcha de ces paroles qui ne laissent plus de réponse. Collinet chancela ; Clémence demeurait confondue. Quelques personnes se retournèrent au bruit des voix. Léfébure et Pelletier ne voulurent point avoir l’air fâché ; ils se mirent à rire sans plus de mesure. On demanda ce que c’était. Lefébure donna le branle, et les phrases que voici tombèrent coup sur coup : « Je disais que mon gilet va bien à monsieur. — Vous plaisantez, mon habit lui sied mieux. — Collinet, je vous recommande mes bottes. — Collinet, prenez garde aux bougies, mon feutre vient de Paris ! »

À ce nom de Collinet, certaines gens se regardèrent ; le comédien, les lèvres tremblantes, balbutia quelques mots à l’oreille de ces messieurs. Ils se sentirent presque honteux, et ne riaient plus que gauchement. L’étonnement était au comble. M. Sorel s’approcha enfin et emmena doucement Lefébure dans un coin du salon. « Qu’est-ce enfin, dit-il, que ce jeune homme, et que lui voulez-vous ? — Ce n’est rien, répondit Léfébure à demi confus ; c’est Collinet. — Qu’est-ce encore que ce Collinet ? — C’est un farceur, un comédien. — Un comédien ! chez moi ! Qui donc l’a amené ? qu’est-ce que cela signifie ? »

Le vieillard traversa le salon d’un pas résolu. Collinet s’était levé. M. Sorel lui fit signe de la main et le mena vers la porte. « Monsieur, lui dit-il à demi-voix, je suis fâché qu’on vous ait introduit chez moi. Je m’en expliquerai avec qui de droit. Vous deviez savoir que je ne recevais point de gens de votre sorte. Vous me forcez de vous le dire. Je vous salue. »

Collinet, égaré, salua et sortit. Un profond silence s’ensuivit. Ces messieurs essuyèrent la méchante humeur du vieillard ; mais on s’excusa comme on put, on finit par badiner de l’événement, et l’on en causa longuement. Clémence sortit sous un prétexte, et se retira dans sa chambre. Elle avait souffert, durant cette scène, pour le moins autant que Collinet.

La soirée avait mal tourné. Ces messieurs en demeurèrent mal à l’aise. Leur dénouement avait laissé un tel sérieux, qu’ils n’en eurent pas la joie qu’ils pensaient. Ils n’auraient point voulu que cela finît ainsi. Ils reculaient d’ailleurs devant la haine de Collinet, qui était après tout un bon enfant. Pelletier se proposa de l’aller voir le lendemain.

Il s’informa d’abord à l’hôtesse. Le comédien, en rentrant, avait demandé de l’encre et des plumes ; il avait écrit toute la nuit. Pelletier craignit que ce ne fût à M. Sorel ou à sa fille. Il monta.

Collinet le reçut d’un air doux et froid ; il renvoya bien loin les excuses et les raisons : Ce n’était rien, disait-il, cela ne valait point la peine, il était accoutumé à ces choses-là. Seulement il s’échauffa malgré lui quand Pellettier vint à parler de Clémence. Il laissa voir sa curiosité pour ce qu’elle avait dit et fait quand il était sorti. Pellettier, qui le pénétrait, appuya là-dessus de la façon la plus fausse et la plus consolante. — Clémence, disait-il, avait paru fort désolée de ce qui s’était passé. Tout le monde s’en était montré mécontent et surpris. Au reste, cela était de peu de conséquence et ne méritait pas grande attention. Ce M. Sorel était un vieux fou qui avait parfois d’étranges lubies. Il était brusque et dur. Il faisait de ces algarades à tous ceux qui allaient chez lui. On n’y prenait pas garde, et on ne laissait pas d’y retourner parce qu’il n’y songeait plus le lendemain, et que sa fille était aussi douce et agréable qu’il était lui-même difficile et brutal. Au surplus, elle lui avait fait ses représentations au sujet de cette scène, et ne se lassait pas d’en plaindre la victime.

Ces détails firent grand bien à Collinet ; il ne lui vint pas à l’esprit de les mettre en doute. Il ne pouvait croire tout de suite tant d’habileté à Pelletier ; il s’y trompa, comme il arrive à tout homme d’esprit, avec un sot qui en prend la peine ; plus il marquait d’avidité, et plus Pelletier s’en donnait à l’aise. — Il ne serait pas étonné que Clémence lui envoyât faire des excuses, soit au nom de son père, soit au sien propre ; elle en avait du moins témoigné l’envie à plusieurs reprises.

Pelletier finit en invitant Collinet à le suivre à la Couronne, où ses amis le dédommageraient de cette mauvaise soirée. Collinet s’excusa sous divers prétextes, et laissa partir le jeune homme. Cette conversation l’avait raffermi dans ses projets ; il se remit à copier quelques feuilles éparses qu’il avait écrites dans l’agitation de la nuit ; c’était une lettre adressée à Clémence, qui devait enfin lui faire connaître ce que c’était que le comédien Collinet. On la rapporte ici sans rien changer aux expressions d’un enthousiasme naïf qu’il faut savoir dégager du ridicule :

« Pardonnez-moi, mademoiselle, cette dernière hardiesse que je prends de vous écrire. J’ai le désespoir dans l’âme, et je ne saurais rester avili à vos yeux. Oui, j’étais un insensé, je ne suis pas digne de vous approcher ; je ne suis qu’un misérable comédien ; mais vous ne savez pas comment et pourquoi, et il faut que je vous le dise pour ne pas mourir de honte. Je restai seul au monde à seize ans, mes parents morts, mes études faites, instruit, sans pain, sans état. On me donna quelque part un emploi de copiste. Je menais une triste vie, mais j’espérais. Je voulais être poète, orateur, je ne sais quoi. Je commençai à écrire, on se moqua de moi. Je déchirais moi-même l’œuvre du mois passé. Je crus du moins réussir au théâtre. La vie des comédiens m’avait séduit dans les romans. Je débutai, je fus sifflé ; je n’étais qu’un méchant acteur comme je n’étais qu’un méchant poète. Il fallait encore-là du travail et du temps.

» Je me résignai aux dégoûts de mon état ; j’en tournai les loisirs à mon avantage, j’étudiai nuit et jour la scène et les livres, et maintenant encore je suis au fort de ce temps d’épreuves. Le but fuit devant moi. Mais tous les jours l’étude me livre un secret, tous les jours un éclair tombe sur mes ébauches, tous les jours je fais un pas de plus. Les progrès passés me soutiennent dans la lutte. J’en sortirai enfin, et Collinet fera place à un autre homme. Ce qu’il deviendra, je n’ose vous le dire. Ces choses-là veulent être vues. Vous les verrez. Vous ne comprendrez rien à ce que je dis là ; ayez pitié des rêves d’un jeune homme que son amour pour vous remplit d’orgueil. Vous ne vous doutez pas, vous, adorable enfant qui n’avez jamais quitté votre père et votre vieille maison, vous qui ne connaissez du monde que l’église où vous allez prier Dieu ; vous ne savez pas dans quelle arène empestée se débat un noble esprit aux prises avec la misère ; vous ne savez pas la boue des chemins qui mènent à la renommée, et comme on y enfonce en se voulant hâter. Vous ne connaissez pas Paris et cet impur limon des grandes villes où doit germer tout ce qui s’élève ; croyez-moi donc, je ne puis vous tromper. Je quitte ce pays…

» Mon Dieu ! je voudrais faire passer en vous un rayon de l’espoir qui m’enflamme ; je voudrais m’arracher le cœur et le jeter à vos pieds pour vous prouver combien j’étais plus digne de vous que ces jeunes gens qui m’outrageaient, les lâches, et que je méprise et que je vaux cent fois. J’espère que vous comprendrez cet orgueil. Je suis comédien, c’est vrai ; je vis dans un monde infâme ; mais j’y vis pur et honnête comme je suis né ; j’en sortirai comme j’y suis entré ; cette corruption est trop basse pour m’atteindre. Je ne vois point les hommes qui s’appellent mes camarades ; je n’ai de rapport avec le théâtre qu’en ce qui touche l’étude ; j’emploie mon temps à lire, et c’est ainsi que j’ai pu supporter cet état. Je ne suis pas un comédien, je suis un pauvre et studieux jeune homme qui ai ramassé du pain où j’en ai trouvé.

« Tel que je suis, je puis lever le front. Il est un seul moment où je tremble, où je rougis en songeant à vous, où je fléchirais comme un criminel sous votre regard : c’est le soir, bariolé d’oripeaux, quand je me ravale à quelque ignoble farce, et que je prostitue au parterre imbécile le corps et l’esprit que Dieu m’a donnés. Ah ! je vous en prie surtout : vous n’alliez jamais au théâtre, je le savais, j’étais tranquille ; n’y venez pas maintenant, ayez cette miséricorde, épargnez-moi cette dernière honte, ne m’accablez pas dans mon abaissement ; vous feriez un échafaud de ce théâtre assez infamant déjà. Un jour viendra, j’espère, où ce sera mon trône. Vous m’avez rendu ardent et fort ; c’est à présent comme si je combattais sous vos yeux dans un cirque ; car je vous aime, Clémence ; pourquoi ne pas le dire ? Je vais partir bientôt ; mais je reviendrai un jour, soyez-en sûre, je reviendrai vous voir, riche et fier. Je vous dirai alors ce que j’ai fait pour vous, ce que je suis devenu par vous, et je mettrai tout à vos pieds. Hélas ! que sera-t-il arrivé alors ? Vous serez loin d’ici, mariée, perdue. Quelle triste chose pourtant ! vous me verrez du moins, Dieu le permettra. Je vous parlerai de vos promesses, de cette lettre que je couvre de baisers et de pleurs ; et, s’il vous souvient encore de ce pauvre comédien que votre père chassa un jour de chez lui, vous verrez du moins qu’il ne mentait pas et qu’il vous aimait de toute son âme. »

Il plia ce papier et le serra avec soin, fort embarrassé de l’envoyer sûrement. Il reparut à la Couronne dans la journée. Sa lettre l’avait soulagé ; il n’eut que peu d’efforts à faire pour se donner bonne contenance. Il demanda à boire, et se montra d’assez belle humeur ; seulement ses propos tournaient un peu à l’aigre ; mais il n’en divertit que mieux l’assemblée aux dépens des pauvres diables qu’il entreprit.

Pelletier s’en était allé tout chaudement retrouver ses complices après sa visite à Collinet. Il leur conta de point en point l’état où il l’avait trouvé, ce qu’ils s’étaient dit, et la lettre qu’il soupçonnait. Il avait à cœur de pousser jusqu’au bout ses feintes consolations, pour se remettre tout à fait bien avec le comédien. Il proposa, selon ce qu’il lui en avait déjà dit, de lui envoyer une fausse lettre d’excuses de la part de Clémence. On applaudit à cette autre malice, et l’on se disputait déjà la rédaction du poulet, quand. Pelletier, en train de rire, découvrit un second avantage au projet : si l’affaire était discrètement menée, Collinet répondrait ; il devait être en peine pour la lettre qu’il avait écrite la nuit ; il la livrerait peut-être, et cette lettre toute fumante de la scène devait contenir de grandes curiosités ; ils devaient surtout y être fort maltraités ; ils l’empêchaient par là d’arriver à Clémence, ils s’en amuseraient en même temps, de façon que tous leurs intérêts s’y trouvaient réunis. Il ne s’agissait que d’un messager sûr et bien dressé. Ils tramèrent la chose en commun et avec toutes les précautions dont ils furent capables.

Le soir, comme Collinet rentrait chez lui, on lui dit qu’une vieille femme était venue le demander. Cela lui parut étrange dans une ville où l’on savait à peine sa demeure ; les propos de Pelletier lui revinrent à l’idée. Il pensa à Clémence, et le cœur lui battit ; mais cela était si extravagant qu’il ne s’y arrêta point. Il s’apprêtait à sortir, quand il fut averti qu’on le demandait de nouveau. Il descend, et trouve dans le corridor une servante qui lui tend une lettre. Il l’ouvre en tremblant ; elle contenait ces deux lignes d’une écriture de femme : « Croyez, Monsieur, qu’il y a quelqu’un bien désolé de ce qui s’est passé l’autre jour. » Le papier était signé tout au bas de deux initiales, C. S. — Collinet demeurait interdit, palpitant. Il regarda la vieille, et crut se souvenir qu’elle lui avait ouvert la porte chez M. Sorel. Elle demanda s’il y avait une réponse ; Collinet porta vivement la main à sa poitrine, en tira un papier, et le lui donna, sans un doute, sans une parole. Il remonta précipitamment dans sa chambre, et se roula sur une chaise, froissant le billet contre son cœur, et le relisant sans cesse jusqu’à suivre de l’œil le moindre trait d’écriture.

Cette nuit fut bien différente de l’autre. Il se levait, se regardait dans une petite glace qu’il avait sur sa cheminée, faisait cent grimaces, éclatait de rire, dansait par la chambre, et interrompait ses gambades par un flot de paroles passionnées ; puis il se recouchait, le billet sur son cœur.

Le lendemain il se leva de bonne heure, s’habilla en chantant, et se rendit au théâtre deux heures trop tôt. On répétait une parade nouvelle qui s’appelait la Résurrection de Jocrisse. Il jouait le principal rôle, et l’on comptait sur lui pour les grandes pasquinades qu’il y devait faire. Il n’était bruit dans la ville que de cette merveilleuse farce : le héros y roulait d’un bout à l’autre dans une suite d’embarras ridicules, et devait paraître dans les plus grotesques métamorphoses. Collinet répéta son rôle tout couramment et d’un goût inaccoutumé ; les comédiens eux-mêmes et les ouvriers du théâtre pâmaient de rire. Le directeur avait peine à le contenir. Il bondissait sur les planches, et chargeait son personnage de lazzis étourdissants. On le crut ivre, et l’on souhaitait tout bas qu’il gardât cette verve jusqu’au soir.

La répétition finie, il ne fit qu’un saut du théâtre à la Couronne. Pelletier y était avec Léfébure et les autres. Leur machination avait pleinement réussi. La vieille qu’ils avaient envoyée était en effet la servante de M. Sorel, que les familiarités de province permettaient de détourner pour une commission. On l’avait mise au fait d’un expédient prétendu ; on lui avait enjoint de ne répondre à aucune question. Collinet, d’ailleurs, n’avait pas dit un mot, et sa lettre leur était venue tout droit dans les mains.

On juge des gorges chaudes à la lecture publique de ces phrases qu’ils ne comprenaient pas et qui leur semblaient d’un ridicule jusqu’alors inouï. Collinet poète, Collinet fier et beau parleur, Collinet passionnément amoureux ! C’était pour eux la limite extrême du burlesque. L’énergie véritable même de cette lettre, et ce qu’il pouvait y avoir de bien dit, tournait contre le pauvre garçon ; ils n’y voyaient qu’une enflure de maître d’école et de baladin ; la manière dont ils y figuraient étouffa d’ailleurs leurs bonnes intentions ; on ne songea plus qu’à s’en amuser à outrance. Les dernières phrases fournissaient tout naturellement matière à revanche : ils connaissaient de longue main les grosses farces de la pièce nouvelle et la façon crapuleuse dont Collinet y devait figurer ; l’un d’entre eux avisa que rien ne serait plus plaisant que d’y amener Clémence et de lui montrer son amoureux barbouillé de farine et de suie : tout le monde en tomba d’accord. M. Sorel n’aimait pas le théâtre ; mais on lui parlerait, on le déciderait pour la pièce nouvelle, on lui offrirait une loge s’il le fallait. La partie fut engagée en quatre paroles et remise à tantôt.

Collinet entrait à l’instant même en fredonnant. On se tut. Il regarda çà et là, et l’air composé des visages rabattit d’abord sa gaîté. Il tiraille celui-ci, agace celui-là, on répond à peine ; il questionne, la partie s’engage, et peu à peu tout le monde s’en môle. Collinet pérorait au milieu, selon sa coutume, et se croyait en fonds pour répondre aux haros ; mais quelqu’un interrompit tout à coup : « Bon, tu fais des phrases, toi ; parbleu, tu es poète, tu es un grand homme, un philosophe, on le sait. Je ne suis pas poète, moi. »

Collinet pâlit. Ce mot n’était point dit au hasard, non plus que l’accent qu’on y mettait ; presque aussitôt des propos analogues s’échappent de toutes parts. « Bah ! il est poète ! — Mais oui. — Certes ! — Oh ! — Un prêcheur. — Il raffine sur le beau langage. — Diable ! » Et toutes les dérisions et les parodies en usage en pareille compagnie contre les prétentions des lettrés. On riait, on raillait, on faisait allusion aux passages principaux de la lettre, en les exagérant, en les tournant dans un sens forcé et bouffon.

Collinet se vit trahi dans ses secrets les plus chers. Il se promenait çà et là, les poings serrés, interrogeant chaque visage. On avait surpris, volé, intercepté sa lettre ; mais à qui s’en prendre ? qui avait fait le coup ? qui saisir à la gorge ? Ils riaient et parlaient à la fois, la chose était publique. Il pensa se jeter sur le premier venu pour lui arracher le mot de cette horrible trame ; mais il était seul, et ils étaient vingt. Il essaya de grimacer quelque défaite, il n’en eut pas le courage. Un moment les larmes lui vinrent aux yeux ; il les retint par un effort suprême, et les déroba sous un sourire. Il s’approcha de Pelletier ; Pelletier le repoussa comme les autres. Il s’assit alors, et supporta les huées une grande heure, en songeant que le temps lui découvrirait tout.

Le soir, après dîner, et tout gaillards encore des joies du matin, Pelletier et Lefébure se rendirent de compagnie chez M. Sorel. La scène de l’autre jour était oubliée. Ils mirent d’abord la nouvelle comédie sur le tapis, la vantèrent comme il fallait, et proposèrent au bonhomme de l’aller voir avec sa fille. Ses raisons étaient prévues : ils avaient loué une loge qu’on lui offrit comme celle d’un ami. Cette occasion ébranla le vieillard. Clémence ne disait rien, mais elle se mourait d’envie qu’il acceptât. Elle avait souvent songé à ce moyen de revoir cet étrange jeune homme qui jouait la comédie. On lui demanda son avis ; elle répondit que oui bien doucement, et M. Sorel répliqua de son côté que, si cela convenait à sa fille, il y consentirait volontiers. Les jeunes gens laissèrent le coupon de la loge avec force indications, et se retirèrent fort curieux du résultat.

À six heures il y avait foule à la porte du théâtre. La salle s’emplissait peu à peu. Lefébure et les siens, en habitués qu’ils étaient, trouvèrent moyen de s’introduire dans les coulisses. Les acteurs allaient s’habiller. Collinet se promenait derrière les toiles de fond, où l’on ne voyait pas clair. Le régisseur l’avait appelé trois fois ; enfin la voix du garçon de théâtre le tira de sa rêverie, et, comme il traversait les coulisses, quelqu’un lui frappa sur l’épaule ; c’était Pelletier. Celui-ci l’aborda avec la cordialité accoutumée, un peu aiguisée de malice, et lui demanda si c’était bien le soir même qu’on représentait la Résurrection de Jocrisse. Collinet fit un signe de tête. Pelletier s’en montra ravi, le félicita, puis, comme par hasard : « À propos, tu ne sais pas, mon cher, une chose singulière ? Clémence est venue au théâtre avec son père. La pièce a fait du bruit. Elle a voulu te voir. Heureux drôle ! tu la feras bien rire ; les femmes aiment cela. »

Un décor qu’on portait les sépara. Collinet courut au trou du rideau. Pelletier l’y suivit, et lui montra fort distinctement, sur le devant d’une loge, Clémence et son père avec une autre personne dans le fond. Collinet n’eut pas la force de dire un mot. Le régisseur le tenait par le bras et l’entraîna. Pelletier se remit à papillonner autour des comédiennes.

Le premier comique reparut, égaré et toujours poussé par le régisseur dans la salle basse où s’habillaient les acteurs, et que l’on appelait le foyer. Il y avait bien un bouge en manière de loge pour chaque artiste dans les caves et les corridors du théâtre, mais ces réduits demeuraient vides et ouverts à tous les vents, pendant dix mois de l’année où il n’y avait point de troupe ; l’humidité y suintait aux murs, et les rats y tenaient les états : il était impossible ensuite d’y remuer à cause du peu d’espace. Les comédiens y entraient donc pour le nécessaire du vêtement, et venaient s’achever ensuite et se pomponner pêle-mêle dans le foyer, où il y avait du moins de la lumière et du feu. Les amateurs de la ville avaient là leurs entrées, et venaient jaser pendant la toilette et le spectacle.

Collinet, troublé par le bruit qui se faisait autour de lui, s’était assis dans un coin, tâchant de se recueillir et de rappeler à lui sa raison prête à le quitter. On se souvient du rôle qu’il devait remplir ; il jouait Jocrisse : c’était lui qui devait égayer toute la pièce. Son costume était un chef-d’œuvre de monstruosités bouffonnes, un ensemble incroyable de jambes torses, de lambeaux rapiécés ; nez postiche, verrues, pelotes de foin dans les bas, perruque à crins de cheval, sourcils en accents circonflexes, fausses rides, barbouillage de rouge, de bleu, de noir, pour simuler le plus hideux et le plus singulier visage qui fût jamais. À une certaine scène de la pièce, Jocrisse paraissait en vieillard ridicule ; on le battait, on lui arrachait sa perruque, et il demeurait dépouillé avec un crâne chauve au-dessus de ce corps et de ce visage. Collinet repassa d’un coup d’œil ces détails de son rôle, et songea par éclairs à Clémence qui les devait voir. L’heure pressait, on l’avertit ; il se leva et déclara qu’il était malade et qu’il ne jouerait pas. On s’étonne, on l’entoure. « Mais quoi ? — Je suis malade. — Cela n’est pas vrai. — Je ne veux pas jouer. — Mais le public ? — Qu’importe ! — Mais la pièce ? — Je ne jouerai pas ! »

Le directeur accourt éperdu. On juge de son état : salle comble, une pièce nouvelle, une recette à rendre, un parterre furieux, prêt à tout casser ! « Qu’est-ce ? qu’y a-t-il ? — Je ne puis jouer. — Vous jouerez ! — Je ne jouerai pas ! » Collinet se rassied et ne dit mot.

Le directeur se met dans une colère effroyable : — Cela est inouï, c’est incompréhensible ; on veut le ruiner : il fera jeter ce faquin en prison, il le traînera sur la scène, il le forcera de s’avouer coupable, de faire ses excuses, d’affronter les insultes de toute la salle ; enfin il va appeler la garde et le commissaire.

Cette menace ébranla Collinet ; il ne s’attendait pas à cet éclat inévitable et plus honteux que tout le reste. Le directeur revient, pleure, supplie ; toute la troupe se joint à lui. Collinet se lève tremblant et demande qu’on le laisse en repos ; il jouera. Tout rentre dans l’ordre : on lui donne ses habits, on le laisse dans un coin. Une fois son parti pris, et tout en endossant lentement ses haillons, il songea à ceci, que, toute honte bue, il pouvait si plaisamment et si bien jouer son rôle qu’il ne rebutât point Clémence, et qu’elle y prît plaisir, au contraire, et l’admirât. Il savait que le comique, si bas qu’il fût, amusait parfois les femmes, et ne leur répugnait pas comme on pensait. Il se souvint lui-même d’avoir plu ainsi à certaines créatures sans y tâcher. Il imagina de plus que les applaudissements et les transports du public n’en seraient pas moins un triomphe sous les yeux de la jeune fille.

Il achevait de s’habiller ; mais, tout en rêvant, il n’avait que médiocrement rembourré ses bas, et juste ce qu’il en fallait pour lui faire une jambe plus fournie et mieux faite qu’il ne l’avait. Il s’était serré tant soit peu la veste autour de la taille, et l’avait proprement boutonnée vers les basques. Son col de chemise était rabattu d’une façon qui n’était pas sans grâce. Il s’était barbouillé de rouge, mais avec discernement, et sans trop appuyer vers le front et le bout du nez ; il portait la perruque de crin, mais il avait incliné son chapeau, qui relevait le reste et lui donnait un air leste et madré ; si bien que lorsqu’il eut fini, ce n’était plus Jocrisse, c’était un Frontin charmant, une manière de paysan coquet, un Jocrisse de salon et de pastorale.

Il se promenait tout préparé quand le régisseur l’avisa si pimpant. Le régisseur poussa un cri : « Vous êtes habillé ? — Sans doute. — C’est fini ? — Oui. — Vous vous moquez ? — Pourquoi ? — Vous ne paraîtrez pas ainsi ? — Si fait. — C’est insoutenable, vous n’êtes pas vêtu, vous n’avez aucun goût, tout va manquer ; le costume était convenu. Vous perdez la tête ! »

Collinet sentit la difficulté, et déploya mille raisons ingénieuses qu’il tirait du moment, du rôle, d’où il pouvait ; il n’avait pas trouvé ceci, il lui manquait cela. Le régisseur n’écoutait rien et continuait ses réclamations. Les comédiens qui étaient là à s’épingler lui donnaient raison ; il frappait du pied, regardait Collinet, et se cachait le visage dans les mains avec tous les signes d’un profond dégoût. Il s’approcha, et lui arracha d’un coup tous les boutons de la veste. Collinet se recula trop tard. « Là, vous voilà déjà mieux ; c’est bien simple, cela vous casse un peu, vous prenez tournure. Il ne faut qu’un peu de goût. » Il s’approcha encore, et lui aplatit d’un coup de poing son chapeau sur la nuque. Collinet demeura étourdi. « Bon ! voilà le vrai chapeau de Jocrisse. À présent seulement vous avez l’air vraiment niais : et puis, qu’est ce que ce col qui s’étale ? laissez un peu que… » Collinet se recula cette fois, et se défendit obstinément en bégayant quelques objections. Mais le régisseur tint bon, et, malgré qu’il en eût, lui dépouilla le cou dans toute sa longueur. « À la bonne heure. Vous serez plus long, plus maigre, plus difforme. Cela vous sied mieux cent fois. Vous étiez horrible ! »

Collinet, blême sous le rouge, n’avait plus la force ; de se défendre, et demeurait comme un patient, entre les mains du régisseur. Les comédiennes, en train de se moucheter, étaient là qui approuvaient. La cheminée était encombrée de pots de blanc, de fard, de boîtes, de pommades ; le régisseur y jeta un coup d’œil par malheur : « Et quel visage ! Vous n’êtes pas grimé ; vous avez tout simplement l’air d’un garçon bien portant ; c’est ridicule ; vous n’avez ni rides, ni bleu, ni verrues ; vous êtes fou ! Il y a là ce qu’il fallait, attendez… — Non pas, dit Collinet. — Mais si ! — Mais non ! — Il faut… — Je ne veux point ! — Laissez faire. — Un moment ! — C’est fort ! — Je ne dois… — Allons donc !… » Collinet n’avait pas fermé la bouche qu’il reçut un plâtras de blanc de plomb sur les joues. « Je ne vous comprends pas, s’écriait le régisseur hors de lui ; et du bleu ! et du blanc ! et les sourcils ! et les verrues ! et ce coup par ici, et puis ce trait par-là ! » En un clin d’œil, et sans qu’il pût parer, le régisseur lui barbouilla le visage comme une devanture de boutique, et plus horriblement qu’il n’était besoin. « Voilà qui est fait. Vous êtes à ravir : louche, pustuleux, mal bâti. On mourra de rire. Vous aviez l’air d’un dameret. Seulement vous n’êtes pas assez cagneux et tortu. Je gage que vous n’avez rien mis dans vos bas ! »

Collinet, haletant et exaspéré, détacha un grand coup de pied au régisseur en feignant de se débattre : celui-ci ne lâchait pas. Le directeur entra, on le mit au courant ; on contenait cependant le comédien, sans rien comprendre à sa résistance, et, bon gré malgré, le régisseur lui fit sauter d’un coup les boucles du genou, et lui farcit les jambes de toutes les loques qu’il put trouver. Cela fait, on le poussa dehors, hagard et dégradé, comme un chien à qui l’on vient de couper les oreilles.

Il tomba accablé sur un banc de gazon en bois peint. Le costume où il se voyait et le comique de cette dernière scène le faisaient rire lui-même par amères bouffées, et, donnaient à sa fureur l’air de la folie. Les amateurs et les comédiens s’amassaient autour de lui. Il se leva, et s’approcha du rideau. Clémence était toujours là qui s’éventait dans sa loge, et qui attendait, tranquille et avide comme tous les autres spectateurs. Déjà le parterre s’impatientait. Collinet rappela tout son courage, demanda un verre de vin et le but d’un trait.

Il était tombé dans d’étranges perplexités : tout le bas comique et les extravagances du rôle dépendaient de lui ; il pouvait à son gré les faire ressortir ou les dissimuler. Il pouvait jouer froidement, avec retenue, paraître contraint et peu fait pour ce métier, ou exécuter au contraire effrontément tous les lazzis du rôle ; mais s’il jouait bien, il se déshonorait, il s’exposait à tous les dégoûts de Clémence ; s’il jouait mal, la pièce manquait, il était sifflé, insulté sous ses yeux, et cette extrémité valait bien l’autre ; et d’ailleurs, n’était-ce pas assez de paraître en public, sur des tréteaux, dans l’avilissement de son costume ? Il se décida pour sa première idée d’emporter le succès et de désarmer Clémence en la forçant de rire et d’admirer. Il ne s’agissait que d’en trouver la force, car il tremblait et frissonnait malgré lui, comme un homme qu’on mène au supplice.

Cependant le parterre hurlait, il fallait commencer ; on frappa les trois coups. Collinet entendit un bruit formidable partir de la salle et de l’orchestre. Il ne paraissait qu’à la troisième scène. Le rideau se leva.

Les acteurs firent leur entrée et entamèrent l’exposition, mais on ne les écoutait qu’avec distraction. On attendait Collinet, on s’apprêtait à rire. Enfin le moment arriva ; la réplique expirait, et Collinet ne parut pas. L’entrée allait être manquée ; le public grondait ; Collinet était adossé derrière la coulisse, et murmurait entre ses dents : « Je ne puis… je me trouve mal. » Il n’y avait plus de temps à perdre ; on le poussa sur le théâtre.

Dès qu’il parut, il se fit une explosion de grosse joie qui dura quelques secondes ; on le salua de trois salves d’applaudissements ; on riait du costume, de la mine, et les rires ne s’arrêtaient pas.

Jocrisse commençait par une vive apostrophe à son maître ; Collinet n’y voyait pas clair, et sa langue restait collée au palais. Il jeta comme il put sa phrase d’une voix étouffée et entrecoupant chaque mot. Il n’eut pas plutôt commencé, que la salle éclata de nouveau ; on prit cet embarras pour un raffinement comique. Les têtes du parterre oscillaient dans un accès de gaîté folle, et les cris : Bravo, Collinet ! partirent de tous les coins du théâtre.

Le comédien continua sur ce ton. Les gens des coulisses s’inquiétaient, les interlocuteurs n’y savaient plus rien. Le public riait toujours et pressentait quelque lazzi soudain et inouï. Le flegme du Jocrisse suffisait à nourrir ces transports ; mais comme on n’entendait rien, on cria : Silence ! On écouta. Collinet s’arrêtait, reprenait, bredouillait, mêlant à son rôle des paroles étrangères ; enfin il demeura court. Quelques éclats s’interrompirent. Le souffleur s’épuisait, les acteurs perdaient contenance ; Collinet chancela.

Jocrisse, en cet endroit, devait, à la suite de quelque pantalonade, cabrioler drôlement sur les meubles. Collinet ne bougeait pas. Le régisseur criait de la coulisse, les comédiens s’interrogeaient à voix basse. Le public sentit enfin tout cet embarras. Il y eut un murmure sinistre. Un spectateur cria qu’on manquait une scène, des voix répondirent, on siffla. Cette mortelle minute s’allongeait, le péril croissait, les sifflets reprirent. Collinet fit un pas vers la coulisse, mais une clameur furieuse s’éleva du parterre : « La scène des chaises ! les chaises ! les chaises ! »

Collinet s’appuya contre un décor. On le menaçait de la coulisse, on le menaçait de la salle ; c’étaient des cris, des coups, des sifflets à percer la tête. Le comédien se traîna vers la rampe, mais il ne put parler ; on cria plus fort, et je ne sais quel projectile le frappa au visage ; il se redressa tout à coup comme un tigre atteint ; mais à l’instant même il plut de toutes parts une grêle de bouchons de paille, de pommes cuites et de tout ce qu’on trouva sous la main : Collinet se tordait sous les coups, battant l’air de ses bras.

Le tumulte était à son comble, les cris divers se fondaient en un horrible charivari. On demandait des excuses, on demandait la scène, on jurait, on menaçait ; les cannes roulaient sur le plancher comme le tonnerre. La moitié des quinquets était à bas, on commençait à briser les bancs, les femmes se cachaient le visage. Le commissaire s’était levé et ne pouvait se faire entendre. Collinet tout meurtri arpentait la scène comme un lion en cage. Enfin il se raidit, tord ses bras vers la salle, déchire sa veste, arrache sa perruque, son chapeau, son habit, tous ses oripeaux, en jette les lambeaux au parterre, s’essuie le visage, s’approche tremblant ; il s’élève un cri d’indignation, on écoute ; il suffoque, et s’écrie d’une voix étouffée : « Lâches !… monstres !… misérables !… » et disparaît.

Le parterre s’était levé ; on allait escalader la rampe ; mais le commissaire sut se faire entendre ; sa colère s’était tournée contre l’acteur, il promit solennellement qu’il serait fait réparation et donna sur-le-champ des ordres pour qu’on arrêtât Collinet. Il ne fallut pas moins pour apaiser la foule qui s’écoula toute bouillante encore de l’algarade. Quant à Clémence, la pauvre fille avait pleuré durant toute cette scène, le front penché sur le bord de la loge.

Les gendarmes se présentèrent aux entrées particulières du théâtre ; mais Collinet s’était échappé ; il avait disparu à demi vêtu, avec ses bas rembourrés et sa culotte de Jocrisse. On l’alla chercher dans tous les cabarets, à son auberge et chez les comédiens, on ne le trouva point. Il avait quitté la ville, et le bruit courut qu’il s’était noyé.

Cette histoire se dénoua à Paris d’une façon fort singulière. Trois ans après cette soirée de théâtre, qui fut bientôt oubliée, un nouveau préfet arriva qui destitua à propos de rien deux des plus anciens employés de ses bureaux. L’un de ces employés, qui n’avait contre lui que d’être vieux et d’un caractère ferme, fut ce M. Sorel dont il a été question, le père de Clémence. Ce coup lui fut d’autant plus sensible qu’il avait hasardé son peu de bien sur des propriétés qui lui firent défaut. Il se trouvait sans ressources, dans un âge avancé, et chargé d’une fille dont l’établissement lui devenait impossible. Des amis, sur la foi de certaines protections, qu’on lui promit, lui persuadèrent de s’en aller à Paris où il trouverait mieux sans contredit à s’employer, lui et sa fille, que dans une pauvre ville de province où il avait toujours passé pour aisé. Il fit argent de ses derniers meubles, réalisa la plus grosse somme qu’il put et partit.

À Paris, les protections se trouvèrent faibles ou nulles, c’est l’usage. Chacun s’excusa de son mieux. Ce voyage si chèrement entrepris devenait inutile. En un mois de séjour dans une capitale, M. Sorel avait vu la fin de ses ressources ; il touchait à l’extrême misère dans un pays inconnu, sans amis, sans recours, sans espoir.

Un jour, il traversait une place, quelqu’un l’appelle ; il se retourne : c’était Pelletier, Pelletier depuis deux ans à Paris, et qui venait, lui aussi, chercher fortune. Ils poussent chacun un cri et se prennent les mains. Pelletier s’étonne de voir le bonhomme si maigre, si vieux, si changé en si peu de temps. M. Sorel se laisse aller à la joie de rencontrer enfin un compatriote, un ami ; il se met à causer, il raconte sa joie, son voyage, ce qu’il venait faire, en quel état il se trouve, et finit par pleurer.

Pelletier n’en revenait pas ; des gens qu’il avait vus si heureux ! il se sentit ému. « Et votre fille ! — Mon Dieu, la pauvre enfant fait ce qu’elle peut pour me donner du courage ; je lui cache le plus affreux de notre situation ; elle voudrait aussi travailler, s’employer, gagner de l’argent. Elle a quelque talent, elle peint, elle sait la musique ; mais qu’est-ce que cela ? Il faudrait s’informer, connaître du monde, et puis ma chère fille qui n’est jamais sortie de chez moi, comment la laisser aller toute seule dans une ville comme celle-ci ? — Hélas, mon cher M. Sorel, je ne suis qu’un pauvre diable aussi, mais je vous jure que votre position me touche au dernier point ; je verrai, je courrai, je ferai tout ce qui dépendra de moi ; prenez courage. Clémence sait la musique, dites-vous ; elle pourrait trouver des élèves. Eh ! tenez, il y a ici un homme qui pourrait vous être fort utile, qui placerait Clémence au Conservatoire ou qui lui trouverait une maison, des leçons, un homme qui serait peut-être content de vous revoir, un acteur de grande réputation. — Un acteur, dites-vous ? »

Pelletier ne voulait pas rappeler à M. Sorel cette soirée où il avait chassé Collinet de chez lui, de peur de le décourager à l’instant de la démarche qu’il lui proposait. « Oh ! vous ne vous souvenez pas de tout cela, vous. C’était un petit drôle qui arriva chez nous avec une troupe, assez bonne, par parenthèse. Ce n’était alors qu’un méchant cabotin. J’ai été bien surpris de le retrouver en si bonne posture. Ma foi, il a bien fait son chemin ; c’est une puissance à cette heure, il vit comme un prince, en grand renom, et gagne gros comme lui. Il fait bien un peu le fier, il refuse de nous voir, nous autres qui, dans ce temps-là, lui donnions des gourmades ; mais il vous accueillera parfaitement, j’en suis sûr. Vous n’aurez qu’à dire votre nom et vous annoncer comme venant de chez nous. Il vous cherchera quelque bon emploi ; et pour Clémence, la musique, le piano, cela le regarde ; s’il le veut, vous êtes sauvés ; essayez, qu’est-ce qu’il en coûte ? »

M. Sorel fit quelques représentations ; mais Pelletier appuya si bien, et la situation était si pressante, qu’il se résolut à prendre l’adresse de M. H… c’était le nom du comédien.

Il conta le tout à sa fille en rentrant, et la consulta là-dessus. À ce mot de comédien qui avait habité leur ville, Clémence s’anima et demanda le nom. « M. H…, » répondit le père.

Le troisième jour, après bien des débats, M. Sorel se décida à cette démarche.

M. H… demeurait dans une fort belle maison du quartier d’Antin ; un valet reçut le vieillard dans l’antichambre. Celui-ci ne concevait pas qu’un comédien étalât tant de faste, et commençait à prendre haute idée du personnage. Il n’osa point dire son nom, le jugeant bien inutile, et fit annoncer quelqu’un qui arrivait de P…, comme le lui avait recommandé Pelletier.

À peine ces mots furent-ils portés dans le salon voisin, qu’il entendit gronder une voix fâchée. Le maître du logis se plaignait « que les gens de cet endroit l’obsédaient ; qu’ils ne venaient que par lâcheté et bassesse ; qu’il ne ferait jamais rien pour eux. » Ces mots arrivaient entrecoupés, à travers la porte.

Le valet revint, et répondit sèchement que monsieur n’était pas visible, mais que si l’on voulait laisser son nom, on le lui dirait. M. Sorel, humilié et tremblant, tira une carte de sa poche sans savoir ce qu’il faisait, et s’en alla très-vite.

Le lendemain, Pelletier le vint voir, et le trouva lui et sa fille dans les larmes. Ce dernier affront était surtout sensible au vieillard, et d’autant mieux qu’il aurait pu se l’épargner. Il en gardait, malgré lui, rancune à Pelletier, et lui reprochait ses instances et le beau résultat qui en était sorti. Pelletier s’étonna d’abord, et se rejeta sur ce que M. H… devait être fort occupé, en ce moment surtout où l’on allait jouer une de ses pièces. « Car il fait aussi des pièces, ajouta-t-il, et qui ont de grands succès. »

Comme on parlait encore de cela, un grand laquais qu’on avait vu rôder le matin dans l’es environs, et que M. Sorel crut reconnaître, entra et lui remit une lettre. Elle était de M. H…, pleine d’excuses et d’empressement. Il n’avait su que trop tard qui il avait eu l’honneur de recevoir ; il espérait pouvoir être utile à M. Sorel dans des circonstances dont il s’était, disait-il, déjà informé ; qu’au reste ils en causeraient, et qu’il serait trop heureux de pouvoir le servir. En attendant, il le priait d’accepter, lui et sa fille qui ne serait pas fâchée de connaître les théâtres de Paris, une loge pour un spectacle du lendemain, laquelle était la sienne, où il se flattait de se rencontrer avec eux.

M. Sorel et Clémence demeurèrent étonnés, comme on pense, et de l’abattement passèrent à l’espérance. Pelletier s’expliquait fort bien tout ceci ; mais il crut devoir moins que jamais rappeler la circonstance ancienne qui s’y rattachait, et surtout la part qu’il y avait prise, dont il ne se sentait pas à l’aise maintenant. Il renchérit seulement sur l’importance du cas, et il se mit à demander sa protection auprès de M. H… à Clémence, qui prit la chose en riant.

Le jour d’après, à l’heure du spectacle, une voiture avec le même laquais vint prendre le père et la fille. Ces bonnes gens ne savaient rien des choses de Paris, ni de la pompe des théâtres. Or, c’était une première représentation ; la salle était remplie et du plus beau monde. Ils étaient dans une loge d’avant-scène, la place la plus relevée. À peine entrés, ils entendirent circuler partout dans la foule le nom de M. H…, et l’on disait H… tout court, comme d’un homme célèbre. H… devait donc jouer le premier rôle, et l’on se pressait pour se placer.

Clémence était fort troublée ; des souvenirs lui passaient dans l’esprit ; elle n’était point allée au théâtre depuis cette douloureuse soirée de la Résurrection de Jocrisse, où elle avait vu outrager si indignement ce pauvre comédien de son pays ; et puis la vue de cette riche assemblée l’avait émue : son cœur battait.

L’orchestre joua l’ouverture, et le rideau se leva lentement au milieu d’un silence solennel.

Deux femmes magnifiquement vêtues ouvraient la pièce. Les premiers vers firent courir un murmure d’admiration. L’intrigue se posait vite et heureusement. On annonçait le héros : le héros parut. Il fut accueilli par une longue salve d’applaudissements. Clémence se pencha et respirait à peine. Les applaudissements cessèrent ; l’acteur commença d’une voix grave et sonore. Elle reconnut Collinet ! Collinet pâle et beau, superbement drapé de velours noir et déclamant un rôle noble devant le meilleur public du royaume. L’acte finit au milieu d’éloges passionnés qui couraient partout.

Clémence demeurait noyée d’émotions délicieuses ; son père lui parlait, elle ne répondait pas ; le ravissement, la surprise, l’enthousiasme, lui ôtaient la pensée et la parole : cet homme, l’idole de la foule, cet homme si célèbre et si élevé, cet inconnu qu’elle avait vu si souvent de sa terrasse, cet homme qu’elle aimait enfin, il leur avait écrit, elle allait le revoir ! La Providence l’avait jetée dans ses mains au sein de tant de gloire et de renommée, quelle merveille !

Le rideau se releva et l’action se renoua pompeusement. Clémence éblouie regardait Collinet de tous ses yeux ; elle entendait ces bruits d’applaudissements, elle voyait passer ces autres personnages magiques, et elle ne comprenait rien à tout cela, sinon que c’était un admirable rêve.

Dans l’entr’acte, deux dames fort parées entrèrent dans la loge d’un air dégagé ; la loge était vaste, mais M. Sorel et Clémence se rangèrent avec timidité. Au surplus ces dames se hâtèrent de les mettre au fait en affectant de causer entre elles des bonnes dispositions de M. H… à leur égard, et de la liberté qu’elles avaient d’user de sa loge toutes les fois qu’il leur semblait bon. Elles disaient aussi H… tout court. Clémence ne perdait pas une parole et les examinait à la dérobée ; Elles jetèrent un coup d’œil sur son père et sur elle, et les voyant en médiocre équipage, ne s’en mirent que plus à l’aise. « Eh bien ! ma chère, que dites-vous du succès ? — H… doit être content. — Il est à ravir là-dedans. J’en suis charmée pour lui. — Quel dommage que les hommes de ce talent soient si singuliers ? il faut toujours une tache au soleil. — Que dit-on de H… ? — Oh ! ma chère, il est d’une brusquerie, d’un farouche… — Mais pas tant, ma chère, on le dit fort bien maintenant avec mademoiselle de B… — Qui donc a dit cela ? — Je le tiens de bonne part. — Et moi, je sais que non, et que, s’il devait s’attacher à quelqu’un, ce ne serait point à mademoiselle de B… Je connais l’histoire de H…, moi. Ni mademoiselle de B…, ni d’autres n’en viendront à bout ; il les a parfaitement rembarrées ; il a aimé, étant jeune, quand il courait le monde ; une passion contrariée ; du roman ; pour une petite fille qu’il voyait à sa fenêtre, dans une petite ville, en Gascogne, je ne sais où, et cette femme il y pense toujours, il l’aime encore, il en a parlé souvent.

Clémence, toute tremblante, ne songeait pas que son père pouvait entendre aussi cette conversation ; elle était si ravie et si occupée, qu’à ce prix même elle n’en eût pas voulu perdre un mot pour le distraire. Heureusement le bonhomme était tout aux merveilles de la salle et de l’assemblée.

La pièce s’acheva dans des transports inusités. C’était un triomphe mémorable. On demanda l’acteur, H… parut dans son beau costume, salua par trois fois la foule ; alors on demanda l’auteur. H… se retira modestement et un homme en habit noir vint le proclamer ; cet auteur était encore H… ; H… acteur et auteur, héros et poète ! Les acclamations redoublèrent, une pluie de bouquets et de guirlandes de toute espèce tomba sur le théâtre, pluie bien différente de celle qu’avait vue autrefois Clémence, une rosée au lieu d’un orage.

On jouait une farce après la grande pièce, les deux dames étaient restées à caqueter au fond de la loge ; la porte s’ouvrit et H… parut. Il s’avança en souriant et s’annonça lui-même au vieillard confus ; Clémence palpitait et baissait les yeux ; il avait à peine fait un signe de tête aux deux dames ; elles virent qu’elles le gênaient, qu’il s’occupait tout entier de ces petites gens ; elles s’en allèrent outrées.

H…, alors, se répandit en mille phrases affectueuses ; il demanda à M. Sorel s’il ne le reconnaissait pas, et s’il ne se souvenait pas d’un petit comédien, qu’il avait un jour mis à la porte. Le vieillard se confondit en réparations, Clémence souffrait aussi, mais H… les remit par le récit de ses démarches déjà faites ; il avait pris des informations dès qu’il avait vu le nom écrit sur cet heureux billet de visite qu’on lui avait remis trop tard. Il savait les malheurs de M. Sorel, et tes terminait d’un coup en lui offrant une place de chef de bureau, qu’il venait d’obtenir pour lui dans une administration théâtrale, et dont il lui remit à l’instant le brevet. M. Sorel était stupéfait, Clémence devinait seule le motif de tant de zèle et de générosité.

H…, en causant, s’était assis sur le devant de la loge, à côté de Clémence ; mais à peine l’eut-on vu dans la salle, que des cris partirent, le parterre se leva, et de nouveaux bravos où son nom était mêlé éclatèrent encore de toutes parts. Clémence promenait autour d’elle des regards enivrés. H… salua de la tête, et fut obligé de se retirer. Aussi bien l’heure s’avançait ; il proposa à M. Sorel de les mener chez lui où ils trouveraient du monde.

En effet, le salon de H… était déjà plein d’une foule amie qui s’empressait à le féliciter. Il y avait là des chanteurs célèbres ; on fit de la musique, on joua ; ce fut une petite fête. H… jusqu’alors n’avait parlé que des yeux à Clémence, et s’étonnait presque de trouver tant d’écho dans les siens ; il ne la savait pas déjà si bien instruite.

Au milieu de ses succès et de circonstances si différentes, il demeurait encore timide et tremblant comme autrefois ; il s’était assis à côté d’elle et lui parla enfin des choses passées ; puis, comme tout le monde était occupé aux conversations et aux jeux, il lui prit la main et la conduisit à une porte ouverte sur le perron du jardin. Ils étaient seuls et dans l’ombre. Là, d’une voix émue, il lui raconta son amour, ses souffrances, ses progrès, qu’il avait toujours pensé à elle, qu’il avait tout obtenu pour elle, et dans l’espoir de s’en rehausser un jour à ses yeux, et qu’à présent ces travaux, ces succès, cette gloire, tout lui appartiendrait aussitôt, si elle le voulait et si son père daignait consentir à la lui donner en mariage.

Clémence ne répondait rien, et sa poitrine oppressée, se soulevait ; elle laissait sa main dans celle de H…, et comme il répétait ses questions d’un ton pressant et passionné, elle tira en pleurant un papier de son sein. H… le saisit et l’examina à la clarté d’une fenêtre. Ce papier était ancien et froissé. C’était le feuillet du livre qu’il avait autrefois ramassé sous le balcon, déchiré au passage qu’il avait lu et touché. Ce fut un trait de lumière. H… ouvrit les bras et Clémence y tomba éperdue. Ils demeurèrent ainsi à pleurer dans cet embrassement avec des mots entrecoupés.

Il était tard, H… avait hâte qu’on se retirât, le cœur trop plein et trop agité pour tenir tête à cette foule ; enfin elle s’écoula. M. Sorel fut mis au fait ; on lui raconta l’innocente intrigue, et les jeunes gens s’embrassèrent encore devant lui. Le bonhomme attendri consentit à tout, croyant rêver. Seulement il fit alors cette représentation qui lui fût venue d’abord à l’esprit, si l’âge et les chagrins ne l’avaient singulièrement éteint, c’est-à-dire qu’il était indispensable que H… quittât le théâtre. H… l’avait prévenu. Il avait rompu ses engagements, et pouvait désormais vivre de sa plume et de ses épargnes dans une honnête médiocrité.

Quinze jours après, la noce faite, H… emmena sa femme à une petite maison qu’il avait dans une belle campagne. M. Sorel y eut son appartement. Ce fut là, sous les arbres, sur les pelouses, dans quelque pavillon calme et fleuri, que H… et Clémence, toujours seuls, toujours ensemble, passèrent, en de continuels enivrements, les premiers mois d’une vie tranquille et heureuse, et qui, dit-on, dure encore.