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Nouvelles de nulle part/Chapitre 25

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Traduction par Pierre Georget La Chesnais.
G. Bellais (p. 273-279).


CHAPITRE XXV

TROISIÈME JOUR SUR LA TAMISE


Lorsque nous descendîmes vers le bateau, le lendemain matin, Walter ne put s’abstenir complètement du sujet de la veille, bien qu’il eût meilleur espoir, et il semblait croire que si l’on ne pouvait décider le malheureux meurtrier à traverser la mer, il pourrait au moins aller vivre quelque part dans le voisinage, assez isolé ; du moins c’était ce que lui-même avait proposé. Cela parut à Dick, et, je dois le dire, à moi aussi, un étrange remède ; ce que Dick exprima :

— Ami Walter, ne laissez pas l’homme sous l’obsession de la tragédie en le faisant vivre seul. Cela ne fera que fortifier son idée qu’il a commis un crime, et il finira par se tuer pour tout de bon.

— Je ne sais pas, dit Clara. Si je peux dire ce que j’en pense, il vaut mieux qu’il soit maintenant plein de ténèbres et que plus tard il s’éveille, pour ainsi dire, et s’aperçoive combien peu cela était justifié, et alors il vivra heureux par la suite. Quant à se tuer, il n’y a pas à craindre qu’il le fasse, car, d’après tout ce que vous me dites, il est vraiment très amoureux de la femme, et, pour parler clair, jusqu’à ce que son amour soit satisfait, non seulement il s’attachera à la vie aussi étroitement que possible, mais il tirera le meilleur parti de tout ce qui lui arrivera… s’y cramponnera, pour ainsi dire, et je pense que c’est la véritable raison pour laquelle il prend toute l’histoire d’une façon si excessivement tragique.

Walter réfléchit et dit :

— Oui, vous pouvez avoir raison, et peut-être aurions-nous dû prendre tout cela plus légèrement ; mais, voyez-vous, Hôte, — et il se tourna vers moi, — pareilles choses sont si rares que, lorsqu’elles arrivent, nous ne pouvons nous empêcher d’en être très émus. De plus, nous sommes tous portés, pour excuser notre pauvre ami de nous rendre si malheureux, à croire qu’il le fait par un respect exagéré de la vie humaine et de ses joies. Voilà, je n’en dirai pas plus ; ceci seulement : voulez-vous me prendre, en remontant le fleuve, car il faut que j’aille voir une habitation isolée pour le pauvre camarade, puisqu’il le veut ainsi, et on me dit qu’il y en a une qui nous conviendrait très bien sur les coteaux de l’autre côté de Streatley ; si vous voulez me déposer la, je monterai la colline et j’irai voir.

— La maison en question est-elle vide ?

— Non, dit Walter, mais l’homme qui l’habite s’en ira, naturellement, du moment que nous en avons besoin. Vous voyez, nous pensons que l’air frais des coteaux et la solitude même du paysage feront du bien à notre ami.

— Oui, dit Clara en souriant, et il ne sera pas si loin de sa bien-aimée qu’ils ne puissent aisément se rencontrer s’ils en ont envie, ce qui est certainement le cas.

Cette conversation nous avait menés au bateau, et bientôt nous naviguâmes sur le large fleuve magnifique ; Dick ramait, et la proue s’avançait rapidement sur l’eau que le vent ne ridait pas à cette heure matinale du jour d’été, car il n’était pas encore six heures. Nous arrivâmes en très peu de temps à l’écluse, et tandis que nous attendions, nous élevant peu à peu sur l’eau qui entrait dans la chambre d’écluse, je ne pus m’empêcher de m’étonner que mon vieil ami le contrepoids, et même de l’espèce la plus simple et la plus campagnarde, y eût gardé sa place et je dis :

— Cela m’a étonné, en traversant écluse sur écluse, que vous, gens si prospères, et surtout qui recherchez tellement d’agréables travaux, n’ayez pas trouvé quelque chose pour vous débarrasser de cette incommodité de monter au moyen de ces manœuvres grossières.

Dick rit.

— Mon cher ami, dit-il, tant que l’eau aura l’habitude incommode de descendre, j’ai peur que nous ne devions lui complaire en montant, lorsque nous tournons le dos à la mer. Et vraiment je ne vois pas pourquoi vous vous plaindriez de l’écluse de Maple-Durham, que je trouve un très joli endroit.

Il n’y avait aucun doute sur ce dernier point, et je regardai les branches surplombantes des grands arbres, avec les rayons de soleil qui glissaient entre les feuilles, et j’écoutai la chanson des merles d’été, mêlée au bruit de l’eau tombant de l’écluse derrière nous. Ne pouvant donc dire pourquoi je désirais la disparition des écluses — que je ne désirais d’ailleurs nullement — je me tins coi. Mais Walter dit :

— Voyez-vous, Hôte, nous ne sommes pas à une époque d’inventions. La dernière époque a fait tout cela pour nous, et nous nous contentons de nous servir de celles de ses inventions que nous trouvons commodes, et nous laissons celles dont nous n’avons pas besoin. Je crois, en fait, qu’autrefois (je ne puis vous donner une date), on se servait de quelque mécanisme compliqué pour les écluses, sans aller jusqu’à essayer de faire remonter aux fleuves les montagnes. Mais c’était gênant, je pense, et on a trouvé que les simples vannes et les portes, avec un gros contrepoids, répondaient à tous les besoins et étaient faciles à réparer, quand il le faut, avec des matériaux que l’on a toujours sous la main : aussi, voilà comme elles sont.

— D’ailleurs, cette sorte d’écluse est jolie, comme vous voyez, et je ne peux n’empêcher de croire que votre écluse à machine, remontée comme une montre, aurait été laide et aurait gâté l’aspect de la rivière : et cela suffit certainement pour que l’on conserve les écluses comme celle-ci. Au revoir, ma vieille ! dit-il s’adressant à l’écluse, en poussant la barque par la porte maintenant ouverte, d’un vigoureux coup de gaffe. Puissiez-vous vivre longtemps et voir votre verte vieillesse toujours rajeunie.

En continuant notre voyage, le fleuve avait pour moi l’aspect familier du temps où Pangbourne n’était pas complètement embourgeoisé, comme je l’ai vu. C’était (Pangbourne) encore nettement un village — c’est-à-dire un groupe délimité de maisons, et aussi joli que possible. Les bois de hêtres couvraient la colline qui montait au delà de Basildon ; mais les terrains plats au-dessous étaient beaucoup plus peuplés que je ne me les rappelais, et il y avait quatre grandes maisons en vue, dessinées avec un grand soin de ne pas troubler le caractère du paysage. En bas, dans la verdure bordant la rivière, à l’endroit où elle tourne, avant les bras de Goring et de Streatley, une demi-douzaine de jeunes filles jouaient sur l’herbe. Elles nous saluèrent au passage, voyant que nous étions des voyageurs, et nous nous arrêtâmes un instant à causer avec elles. Elles s’étaient baignées, avaient des vêtements légers et les pieds nus, et se proposaient d’aller aux prairies du Berkshire, où la fenaison était commencée ; elles passaient le temps assez gaiement, en attendant que les gens du Berkshire vinssent les chercher avec leur bateau plat. D’abord elles voulurent que nous descendions avec elles dans le pré et déjeunions avec elles. Dick alors sortit sa théorie : il voulait commencer les foins plus haut sur le fleuve et ne pas gâter mon plaisir en m’en donnant ailleurs un avant-goût ; elles renoncèrent, mais à contre-cœur. En revanche, elles me posèrent une foule de questions sur le pays d’où je venais et ses usages, à quoi je fus assez embarrassé pour répondre, et certainement les réponses que je donnai furent assez embarrassantes pour elles. Je remarquai chez ces jolies jeunes filles, aussi bien que chez tous ceux que nous rencontrâmes, — sauf le cas de nouvelles graves, comme celles que nous reçûmes à Maple-Durham, — une vive ardeur à discuter les petits détails de la vie : le temps, les foins, la dernière maison, l’abondance ou le manque de telle ou telle espèce d’oiseaux, etc. ; et ils parlaient de ces choses non d’une manière sotte et conventionnelle, mais comme s’ils y prenaient un intérêt effectif. De plus, je trouvai que les femmes en savaient sur tout cela autant que les hommes, savaient le nom d’une fleur et en connaissaient les propriétés, pouvaient expliquer l’habitat de tel oiseau, de tel poisson, et ainsi de suite.

Il est presque étrange de dire à quel point ce fait modifia mon appréciation de la vie de campagne de cette époque ; car on avait coutume de dire aux temps passés, et c’était vrai en général, qu’en dehors de leur travail journalier, les gens de campagne ne connaissaient rien de la campagne, ou du moins ne savaient rien en dire ; tandis que ces gens-ci étaient aussi curieux de tout ce qui se passe aux champs, dans les bois et sur les coteaux, que s’ils avaient été des bourgeois récemment échappés de la tyrannie des briques et du mortier.

Je peux mentionner comme détail digne de remarque, qu’il semblait y avoir non seulement un beaucoup plus grand nombre d’oiseaux des espèces non carnassières, mais que leurs ennemis les oiseaux de proie étaient aussi plus communs. Un milan avait plané sur nous la veille, lorsque nous passions devant Medmenham ; les pies étaient tout à fait communes dans les haies ; j’ai vu plusieurs éperviers, et, je crois, un merlin ; et maintenant, au moment où nous passions le joli pont qui avait remplacé le pont du chemin de fer à Basildon, un couple de corbeaux croassa au-dessus de notre barque en volant vers la hauteur des collines. De tout cela je conclus que les jours du garde-chasse étaient passés, et je n’eus pas même besoin d’interroger Dick à ce sujet.