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Nouvelles poésies (Van Hasselt)/La Guerre d’Orient

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Nouvelles PoésiesBruylant et Cie (p. 112-129).


La Guerre d’Orient.





France tient et porte l’espée
xxxxDe justice.
Philippe Mouskès, v. 26597.





I.



Ô Frrance ! et l’on disait : « Ton histoire est fermée.
« Plus rien de grand ne bat au cœur de ton armée.
« Ton aigle ferme l’œil aux éclairs des canons.
« Bons à traquer les loups d’Afrique en leurs repaires,
« Les enfants ne sont plus que les ombres des pères,
« Ces géants dont l’Europe a retenu les noms.

« Hier tu sentais trembler le monde,
« Ô reine, sous ton large orteil.
« Le songeur qui crée et qui fonde
« Venait te demander conseil.
« Reniant ses gloires banales,
« Le siècle en tes vastes annales
« Étudiait son lendemain.
« Ta puissance était renommée.
« Ta lampe toujours allumée
« Servait de phare au genre humain.

« Mère des grands esprits, nourrice des idées,
« Ton sein versait là vie aux âmes fécondées.
« Tu prêtais ta lumière aux générations.
« L’ange de l’avenir t’avait pour fiancée.
« À tous les vents du ciel tu semais ta pensée,
« Et réglais sur tes pas les pas des nations.

« Rien de grand ne pouvait éclore
« Qu’aux feux de tes rayonnements.
« Ton astre nous donnait l’aurore,
« Tes rêves, les événements.
« Tous les peuples dans leurs histoires,
« De la rumeur de tes victoires

« Écoutaient bruire l’écho ;
« Car devant tes clairons de guerre
« Ils avaient vu crouler naguère
« Les murs de toute Jéricho.

« Et maintenant voilà, reine découronnée,
« Que le siècle oublieux rit de ta destinée.
« Ton char de gloire verse en ses chemins étroits.
« Sur ton passé muet le temps met une nue.
« Comme un astre mourant, ta splendeur diminue.
« À l’horizon du monde, ô soleil, tu décrois.

« Tu ne comptes plus dans le nombre.
« L’Europe est complète sans toi.
« La nuit t’a prise dans son ombre.
« Le tocsin dort dans ton beffroi.
« L’automne a dévasté ta plaine.
« De ta gloire l’urne trop pleine,
« Ô France, est brisée en tes mains.
« Sans lire, en leurs moments de doute,
« L’écriteau planté sur ta route,
« Les peuples savent leurs chemins.

« Sur la carte du monde on l’oublie, on t’oublie.

« Tout nain monte à l’assaut sur ta force affaiblie.
« Tous les États sans toi se font et se refont.
« Le vautour russe prend dans ses ongles la terre,
« Et des remparts flottants de ses nefs l’Angleterre
« Couvre l’immensité de l’Océan profond.

« Quand faut-il que le glaive sorte
« De son fourreau de fer vêtu ?
« Est-ce pour déchoir de la sorte
« Que tes fils ont tant combattu ?
« Qu’ils ont, soldats fiers et stoïques,
« Fait tant de choses héroïques
« Dont rêve notre âge ébloui,
« Et que, dans ton ciel militaire,
« Comme le vrai jour de la terre,
« Le soleil d’Austerlitz a lui ?

« Que, depuis deux cents ans, ta pensée est le fleuve
« Où toute âme ayant soif de vérité s’abreuve ?
« Que tes fastes trop pleins regorgent de grands noms ?
« Et que Napoléon, dieu de ta Babylone,
« Sentinelle d’airain, veille sur sa colonne,
« Ce canon colossal fait de trois cents canons ? »




II.



Non, tu n’es pas dégénérée,
Ô France, ô grande nation.
Dieu ne te l’a pas retirée
Ta haute et sainte mission.
Tu domines encor le globe.
Sur ton horizon vibre l’aube
Que l’Europe cherche à son ciel ;
Et de ton flambeau séculaire
La splendeur toujours nous éclaire,
Ô peuple providentiel.

Non, ton histoire n’est pas close,
Prédestiné du genre humain.

L’avenir du monde repose,
Comme son passé, dans ta main.
Notre siècle, en proie aux naufrages,
Même aux foudres de tes orages
Parfois demande une clarté ;
Car tu sais, ô peuple-Moïse,
Où l’attend la terre promise,
Chanaan de la vérité.

Non, tu n’as pas fini ton rôle.
Le Seigneur a besoin de toi.
Il sait ce que sur ton épaule
Il peut charger, idée ou loi.
Sur son Sinaï ceint de flammes,
Ce qu’il rêve tu le proclames ;
Ta voix interprète aux vivants
Ses paroles partout semées
Par le canon de tes armées,
Par la bouche de tes savants.

Tu rouvres ta vaste épopée,
Après quarante ans de repos,
Ce poème écrit par l’épée
Sur les pages de tes drapeaux ;

Et ton glaive, ô race historique,
De cette Iliade homérique
Où chaque âge à son tour s’instruit,
Va compléter le cycle immense ;
Car ton passé c’est la semence
Dont notre présent est le fruit.

Voici le grand jour des semailles
Dont la gloire attend la moisson.
Revêts donc ta cotte de mailles
Dont l’aigle, ô France, est le blason.
Car voici l’heure solennelle.
Voici qu’il a rouvert son aile
Le vautour des invasions.
Rentré dans sa route maudite,
Attila de nouveau médite
Ses rapines de nations.

Gengiskan reprend sa cuirasse ;
Tamerlan, son sabre d’acier.
Que de sang va rougir la trace
Des pas errants de leur coursier !
Car l’Oural entend jusqu’aux nues
Hurler ces races inconnues,

Rebut de la création,
Que lâche de ses bords funèbres
L’Asie, aurore des ténèbres,
Sur la civilisation.



III.



Allons, Cherbourg, en mer tes frégates ailées !
Rochefort, tes beaux bricks aux poupes crénelées !
Lorient, tes vapeurs aux flancs doublés d’airain !
Toulon, tes grands vaisseaux aux lourdes batteries !
Brest, tes nefs à trois ponts dont les artilleries
Vont provoquer l’orage au fond du ciel serein !

Vincenne aux remparts centenaires,
Arsenal plein de bruits confus,

Tes canons gorgés de tonnerres
Qu’ils accourent sur leurs affûts !
Grenoble, apporte tes fusées ;
Strasbourg, tes bombes embrasées ;
Metz, tes congrèves aiguisées ;
Auxonne, tes mortiers béants !
Ô forges toujours occupées,
Saint-Étienne, où sont tes épées ?
Maubeuge, tes lames jaspées ?
Lille, tes sabres flamboyants ?

Sonnez, clairons ! sonnez, trompettes des batailles !
Allumez vos éclairs, ô glaives pleins d’entailles,
Connus du Nil, du Tibre et de l’Elbe et du Rhin !
Déployez, ô drapeaux, vos couleurs martiales,
Et rouvrez à la fois, aigles impériales,
Vos ailes sur le monde et vos ongles d’airain !

Ô France, aux périls aguerrie,
Marche, tes foudres à la main,
Contre la vieille barbarie
Qui menace le genre humain.
Avec l’épée, avec la lance,
Dans ses mornes déserts relance

Ces sauvages dont l’insolence
Fait une ombre à tous les soleils.
Jette à ces races attardées
Ta lumière à pleines bordées ;
Car tes bombes sont des idées,
Et tes boulets sont des conseils.

L’Angleterre, encor hier ta rivale de gloire,
Ferme sur Azincourt et Crécy son histoire.
Londre acclame Paris par-dessus le détroit.
Ô Rome, tu reprends ta splendeur éternelle,
Et Carthage, qui t’offre une main fraternelle,
À ton côté descend dans la lice du droit.

Allez ! Le monde vous regarde,
Et l’Europe vous bat des mains ;
Car vous êtes son avant-garde
Dans tous les glorieux chemins.
Sauvez l’intelligence humaine,
Et refoulez dans leur domaine
Ces hordes brutales que mène
L’Alaric des agressions.
De vos clartés jamais avares,
Dans toute nuit dressez vos phares,

Et portez à tous les barbares
L’Évangile des nations.

À tout païen pour qui Dieu n’est qu’un vain prétexte,
Du code des chrétiens faites lire le texte
Et le mot du Seigneur sur vos drapeaux écrit.
Peuple obscur que la nuit de son ombre enveloppe,
Ouvrez-lui la paupière au soleil de l’Europe
Et montrez la justice aux yeux de son esprit ;

Afin que l’Orient respire
Sans craindre de voir, chaque jour,
L’oiseau monstrueux de l’empire
Ouvrir ses ailes de vautour ;
Afin que sa sombre complice
La guerre ferme enfin sa lice ;
Que l’Œuvre de Dieu s’accomplisse,
L’œuvre de paix qu’il faut bénir ;
Qu’une aube nouvelle se lève ;
Que la bêche sorte du glaive ;
Que l’Idée ébauche en son rêve
Les vérités de l’avenir ;

Afin qu’aux temps prédits par la voix du prophète,

La trêve du Seigneur sur la terre soit faite,
Qu’aux fils errants d’Adam s’ouvre un Éden plus beau,
Que la concorde un jour règne parmi les hommes,
Et que la guerre enfin sur la terre où nous sommes
Change en soc son épée et sa torche en flambeau !



IV.



Ô Sire, vous dormez dans cette nuit obscure
Où l’œil plus clair des morts à travers la figure
Lit le mot éternel.
Ô Sire, vous dormez dans ce silence austère
Où le sépulcre prête aux rumeurs de la terre
Un accent solennel.
Mais, ô César, auprès de votre chevet sombre

Veillent pieusement vos victoires sans nombre
Qui vous parlent tout bas,
Et, comme, au soir, les flots chuchottent sur les grèves,
Murmurent doucement leurs grands noms dans vos rêves
Que nous ne voyons pas.

Arcole, Marengo, Lodi, les Pyramides,
Austerlitz qui noya dans ses marais humides
Les Russes éperdus,
Iéna qui sur Berlin vit s’abattre vos aigles,
Friedland qui le vit tordre en ses plaines de seigles
Ses bras au ciel tendus ;
 
Toutes sont là jetant, ô radieux fantôme,
À vos pieds des débris d’empire et de royaume,
Des canons, des drapeaux,
Des diadèmes d’or brisés par vos tonnerres,
Des trônes arrachés de leurs pieds centenaires
Et leur pourpre en lambeaux.

Et l’Histoire pensive est assise auprès d’elles,
Qui grave votre nom sur ses pages fidèles
Que tout siècle lira,
Et trace, fatiguant ses mains laborieuses,

Votre calendrier de dates glorieuses
Qui se complétera.

Sire, car votre étoile aux cieux s’est rallumée.
Des héros disparus de votre grande armée,
Ces géants surhumains,
Les fils sont là remplis de l’ardeur paternelle,
Et des morts aux vivants votre aigle avec son aile
Enseigne les chemins.

Quand les pères ont clos votre illustre épopée,
Cette Iliade où luit l’éclair de votre épée,
Ce poëme si beau,
Les fils, fiers d’ajouter leur page à votre histoire,
Veulent achever l’œuvre et d’un rayon de gloire
Dorer votre tombeau.

Bomarsund qui dressait son front dans les bruines,
Ils l’ont roulé, vêtu d’un linceul de ruines,
Dans son golfe assourdi,
Et l’Alma les a vus sur ses rives tonnantes
Marcher au feu, Marcher au feu, portant les couleurs rayonnantes
Du drapeau de Lodi.

Aux rochers d’Inkermann Balaklava murmure :
« Quel courage fait donc cette invincible armure
« À ces hommes de fer ? »
Et dans son lit troublé la Tchernaïa s’écrie :
« Pour t’abattre, ils ont fait sans doute, ô ma patrie,
« Un pacte avec l’enfer. »

Plus loin Sébastopol répond de sa voix rauque,
En secouant, au bord du flot béant et glauque,
Ses haillons de granit :
« Le gouffre amer de l’onde a pris ma flotte entière,
« Et je suis à la fois cadavre et cimetière,
« L’aigle mort et le nid.

« Où sont mes bastions et mes tours crénelées,
« Mes redoutes le long des rocs amoncelées
« Avec tous mes canons,
« Mes remparts que j’ai vus dans le néant descendre,
« Mes forts multipliés qui ne sont plus que cendre,
« Hélas ! comme leurs noms ?

« Tempêtes de l’Oural, cosaques de l’Ukraine,
« C’est donc en vain que j’ai, dans ma sanglante arène,
« Fait sonner mes beffrois ?

« Saint Ivan, tu n’as pu défendre mes murailles.
« Saint André, pour orner mes sombres funérailles,
« Seul m’apporte sa croix.

« Car voici que ma main, de fatigue épuisée,
« Ne sait plus manier une lance aiguisée
« Ni le tronçon d’un dard.
« Le souffle du sépulcre est entré dans mon aire.
« Et je n’ai pour linceul, aigle atteint du tonnerre,
« Qu’un lambeau d’étendard ! »

Ainsi, continuant votre route historique,
Voyez tout ce qu’a fait cette armée homérique,
Sous votre astre éclatant,
Soleil dont les rayons, qu’alluma la victoire,
Éclaireront toujours l’horizon de l’histoire. —
Sire, êtes-vous content ?




V.



Et toi, France, applaudis tes fils que rien ne lasse.
Au faîte de l’Europe ou tu reprends ta place
Leurs mains ont rebâti la tour de ta grandeur.
Parmi les nations sois toujours la première.
Sois leur fanal, sois leur clarté, sois leur lumière,
Vrai foyer de toute splendeur.

Puis, ô France, reprends ton œuvre pacifique.
Lie à ton beau passé l’avenir magnifique.
Reste l’espoir du faible et la terreur du fort.
Éclaire, enseigne, instruis par l’acte et la parole,
Et demeure à jamais un éclatant symbole
Pour tout ce qui veille ou qui dort.


Du droit européen sois la gardienne austère.
À qui voudrait troubler le repos de la terre
Montre ta forte épée et montre ton drapeau.
Sois l’aire où le Seigneur fait couver sa pensée.
Sois l’urne pleine où vient toute lèvre empressée.
Sois la montagne et le flambeau.

Sois la source vivante où s’abreuvent les races,
Le centre lumineux où convergent les traces
De tous les pas que font les générations,
Le chêne dont l’appui s’offre à toute liane,
Le clairon éternel qui sonne la diane
Aux oreilles des nations !



Septembre 1855.