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Novembre (Paul Harel)

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NOVEMBRE


LE CIRQUE AU VILLAGE

À Jules Claretie.


Les écuyers errants ne mangent pas toujours ; deux jours
Ils sont maigres. Ceux-ci jeûnent depuis deux jours.
Avec le roi des chiens, avec le roi des ânes,
Ils ont fait bien souvent de tristes caravanes.
Quand la troupe trottait vers des pays nouveaux,
Elle y trouvait souvent un grand cirque à chevaux
Qui montait sa charpente et déployait sa toile
Et l’ombre du grand astre éteignait leur étoile.

Ils allaient dans un coin, fuyant le brouhaha,
Installer leurs petits tréteaux, cahin-caha,
Un peu déconcertés. Ils ne travaillaient guère
Qu’au profit des gamins qui leur faisaient la guerre.
Parfois, quand le trombone affamé mugissait,
Un ivrogne tirait du fond de son gousset
Un vieux sou refusé qu’il n’avait pas pu boire.
Le grand cirque emportait tout l’argent de la foire.
Le chien, faute de mieux, léchait son compagnon.
Les bateleurs disaient : Nous avons du guignon,
La besace est bien lourde au dos du pauvre monde !
Et puis ils reprenaient leur course vagabonde,
Affamés, résignés, philosophes d’ailleurs ;
Caressant vaguement l’espoir de jours meilleurs,
Courageux, s’ entr’ aidant et poussant à la roue
Quand l’âne en ahannant piétinait dans la boue.
Au rayon de soleil qui sèche les habits
La gaîté se réveille en des retours subits ;
On voit passer en rêve, au fond de la voiture,
Comme un ruisseau d’argent, la récolte future.

On songe au doux printemps qui suivra les grands froids.
En attendant, on va dans les petits endroits.

Le cirque est arrivé ce soir au crépuscule.
Un âne, un chien, un pitre, une femme, un hercule.
C’est tout.

La pauvre troupe arrive d’Argentan.
Le chien grogne la faim et l’âne est mécontent ;
La femme a le hoquet, les hommes voudraient boire ;
Les petits écuyers n’ont rien fait à la foire ;
Tous ont serré d’un cran la sangle qui les ceint.
L’hiver dans nos pays commence à la Toussaint ;
Quand il ne gèle pas à glace, il pleut à verse,
Comme hier ; par surcroît on sait que le commerce
Ne va pas ; les labours restent à l’abandon,
Les bœufs sont à vil prix, les chevaux sont à don.
Les paysans n’ont pas leurs gaîtés coutumières
Et, gardant tristement le logis, les fermières
Salissent à profit leurs cornettes d’antan.

Èchauffour sera-t-il plus riche qu’Argentan ?
Il faut, dût-on jouer au profit des étoiles,
En essayer.

C’est fait.

Quatre pieux, quatre toiles,
Un seul lampion d’abord pour éviter les frais,
Nous pouvons commencer, les artistes sont prêts.
Derrière le lampion, dont la lumière éclate,
Un joueur de trombone en maillot écarlate,
Rouge dans le soir gris, passe comme l’éclair.
De couacs suraigus il déchire et fend l’air.
Sans mesure, sans choix, sans goût, le pauvre drille
Jette un lambeau de valse au travers d’un quadrille.
Dans leur lit de mastic les vitres ont tremblé,
Dans son repos discret le village est troublé,
Déjà les curieux grossiraient la patrouille
Si…… Mais le froid les pique et le brouillard les mouille.
Novembre fait venir des frissons à leur peau.

Pourtant on voit là-bas, souple sous l’oripeau,
Dans le reflet blafard d’une torche qui flambe,
Une femme, qui lève effrontément la jambe.
Brrr ! elle a le sang chaud, la commère à l’œil noir,
Qui danse, cotillons au vent ; rien qu’à la voir
On grelotte et cela donne la chair de poule.
La pauvre ballerine ! elle appelle la foule,
Elle envoie au public des baisers à deux mains.
Le public, pour l’instant, c’est le flot des gamins
Qui tourbillonne autour du vieux garde-champêtre.
Dans le rinforzando le trombone s’empêtre.
Bah ! l’air n’est pas connu, puisqu’il en est l’auteur ;
Le thème, enfant perdu du souffle créateur,
S’improvise au hasard des bémols et des dièzes :
C’est deux sous sur les bancs et trois sous sur les chaises !
Il faut justifier ce salaire effrayant.
Sur le bout de son pied la femme tournoyant,
Fait une pirouette en façon de réclame.
— Allons, — dit l’allumeur, un bravo pour Madame !
Les jupons de Madame en leurs rayonnements,

Ont happé le public par ses vrais sentiments.
On applaudit d’abord bruyamment, puis on entre.

Suffoqué par son asthme et gêné par son ventre,
Un gros homme un peu gris ahanne à se placer.
La foule sur les bancs commence à se tasser,
Mais l’homme au gros bedon paraît aimer ses aises
Et les dames ; il tousse, il souffle, il prend trois chaises
Et dit en regardant la danseuse en dessous :
C’est trois sous ? C’est neuf sous. Six sous ? Va pour six sous.
L’homme est un goguenard bienfaisant, il appelle
La danseuse et lui dit d’un ton galant : la belle,
Chaque place, à mon sens, ici vaut bien vingt sous,
Voilà trois francs, allez et divertissez-nous.
Le pitre, qui rêvait, les mains sur les deux hanches,
Se réveille en sursaut au bruit des pièces blanches.
— Nous allons commencer, dit-il d’un ton joyeux.
Tout un souper fumant danse devant ses yeux
Et son toupet falot voltige sur son crâne.
— Attention, Messieurs !
L’hercule porte l’âne,

L’âne porte le chien ; le chien ne porte rien
Et le seul animal qui grogne, c’est le chien.
Il connaît sa valeur, le pédant bouledogue.
Indompté, mais savant, cuistre, hargneux et rogue,
Mais comptant jusqu’à vingt et même jusqu’à cent,
Il gobe les bravos d’un faux air innocent.
Par malice, malgré ses reniflements aigres,
Des griffes et des crocs il râcle les reins maigres
De l’âne, dont on voit parfois saigner le dos.
C’est parfait et cela divertit les badauds ;
Mais quand l’âne regimbe en ruant sous l’injure
Et fait plier les reins de l’hercule qui jure,
Cela fait éclater jusqu’aux petits enfants.
Et quels bravos nourris, quels rires triomphants,
Lorsque, debout, la queue en l’air, battante et libre,
Le chien droit comme un I, se tient en équilibre !
— Insolent camarade, — artiste intelligent,
Chien maudit, chien de chien. — Chut ! il fait de l’argent.
— Mylord, vous savez bien compter jusqu’à cinquante ?
— Oui, fit le chien, levant sa patte provocante.

— Jusqu’à cent ? Oui, sans doute. Il compte jusqu’à cent.
(On entendait gémir l’hercule rugissant.)
— Allons donc, l’homme fort, un peu de patience !
Il faut bien que Mylord nous montre sa science.
— Oh, oui, certe, aboya la bête méchamment.
— Mylord avez-vous faim ? Ah, oui ! — Mangez gaîment.
Mais au lieu de trouver un os, sa langue avide
Ne lécha que du vent dans son écuelle vide.
Ce n’était pas cela que la bête attendait ;
Rageuse, elle mordit la croupe du baudet,
Qui, piqué dans le vif et pris à l’improviste,
Aplatit en ruant l’hercule sur la piste,
Fait faire à son bourreau deux ou trois tours en l’air,
Piétine, pétarade et part comme un éclair.
La salle s’égaudit d’une immense risée.
Le pitre attrape au bond la scène improvisée :
— Messieurs, vous allez voir ce que vous allez voir.
Seigneur Aliboron, montrez votre savoir,
Vous cachez, je le sais, sous vos longues oteilles,
Des perspicacités à nulle autre pareilles.

Dirigez-vous, Seigneur, en toute liberté,
Vers le plus amoureux de la société.
Aliboron s’avance en remuant la tête,
Regarde tout le monde en riant et s’arrête,
D’un air tout à la fois narquois et convaincu,
Sans hésiter, devant l’homme au petit écu.
L’homme étouffe d’orgueil et de plaisir ; sa joue
S’empourpre, il se rengorge, il glousse, il fait la roue,
Il a l’œil en coulisse et le regard farceur,
Il estime que l’âne est un fin connaisseur,
Il se croit un miroir d’amour, il se pavane

Et tout le monde rit de bon cœur, jusqu’à l’âne.
Les artistes sont fiers ce soir, ils sont joyeux

Et comptent la recette en ouvrant de grands yeux ;
Les piécettes d’argent frétillent dans le cuivre.
L’hercule lève en l’air les bras comme un homme ivre.
— Nous allons donc manger cette fois, Dieu merci.
Ah ! nous reviendrons voir les braves gens d’ici !

L’auberge n’est pas loin ; il en sort par bouffée
Quelque parfum troublant de viande réchauffée
Dont la chaude saveur fouette les appétits ;
Quelque miroton monstre entouré d’abatis…
La voiture est chauffée et la table est servie :
Il est certains moments qui font aimer la vie !

L’hercule, en regardant le chien, d’un œil mouillé,
Dit : après tout, ce soir il a bien travaillé.
À des tentations la nature est sujette ;
Il laisse un peu de viande après l’os qu’il lui jette.
Le chien, tout en rongeant son os, songe à part lui :
Cet homme a-t-il compris la leçon d’aujourd’hui ?
Ah ! vraiment, il ne tient qu’à lui de bien l’entendre.
Cet os est mon salaire : il s’est trop Hiit attendre.
L’âne et moi nous portons nos peines en commun
Et, si je l’ai mordu, c’est que j’étais à jeun.
C’est l’instinct. Songez-y, cet âne et moi nous sommes
Des animaux savants, mon maître, et non des hommes.

Le chien, rongeant son os emporté dans un coin,
Regardait le baudet qui savourait son foin
Et tous deux, oubliant les heures de disette,
Goûtaient l’heure présente et se faisaient risette.

Les bateleurs causaient entre eux ; ils étaient gais.
La chaleur reposait leurs membres fatigués.
Ils mangeaient et, contents, dans leur pauvre voiture,
Sentaient descendre en eux, avec la nourriture,
La vie et le bonheur de vivre et vaguement
Ils croyaient en un Dieu créateur et clément.
Ils ne savaient comment lui faire une prière.
Mais, quand vint le moment de clore la paupière,
Le pitre dit, clignant un œil ensommeillé :
Nous avons, l’âne et moi, joliment travaillé.