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Nudité (éd. Le Fleuron, 1950)

La bibliothèque libre.
Flammarion (Le Fleuron) (8p. Titre-450).



NUDITÉ














Paru en 1943, aux éditions de la
Mappemonde, illustré de 20 dessins
inédits de Carlègle. Tiré à
485 exemplaires (y compris les hors
commerce) dont : 64 exemplaires
sur japon nacré. 421 exemplaires
sur vélin pur fil. N’a pas été réédité.

NUDITÉ


Quand la neige se mit à tomber sur le décor qui représentait une forêt d’hiver, bien fourrée de neige, et givrée généreusement jusque sur la plus petite ramille, le public rit. Un rire de connivence, à mi-voix, un rire plein de fine allusion, car dehors il neigeait avec une abondance suffocante, par vent de nord-est et cinq degrés sous zéro.

J’admirai, une fois de plus, que l’humeur optimiste d’un public venu par une farouche nuit de décembre, par un verglas de neige et de boue, tournât en plaisant à-propos une chute de neige en rognures de peau de gant. Il marqua davantage encore son contentement lorsque la Revue des Folies-Bergère peupla, d’une foule choisie et nue, le blanc décor. Plus brunes sur champ immaculé, les gorges fières, les longues jambes, les douces épaules évoluèrent, au gré d’une musique si désireuse d’être aimable à tous que chacun pouvait, selon son goût, l’écouter ou ne point l’entendre.

Les dames nues, dont la tête seule était parée de joyaux et de voiles, servirent de fond à d’autres dames, que leur vêture complète autorisait à des pas et des mimiques vives. Aux Folies-Bergère, un long, un judicieux emploi de la beauté sans voiles apaise, dans leurs gestes et l’expression de leur visage, les figurantes et les danseuses assez belles pour endurer l’attention de mille et mille paires d’yeux. Une chair sans défaut semble suffire à les douer d’une sérénité qui écarte la grivoiserie. La statuaire dota toujours Vénus d’un grand œil vide, d’une étroite bouche qui ne sourit pas, d’un petit front fermé et dur. Tout le long de toutes les Revues des Folies, auxquelles je suis depuis si longtemps assidue, Vénus diverse a coutume de se tenir debout, dévoilée et paisible, à peine agitée par un petit pas de danse modeste, qui n’ébranle point ses seins sur leur base, ni ne risque de faire choir la feuille de platane, le médaillon de saphir, le brin de mimosa qu’exige — mais les exige-t-elle ? — la pudeur. Amendée, remaniée par la mode, épanouie des hanches en 1900, moins mammelue mais plus ensellée vers 1910, Vénus se rallie aujourd’hui à un gabarit assez curieux, taille évidée et gorge en surplomb comme une Êve d’Albert Dürer.

Telle quelle, Vénus 1940 arrête, rien qu’en paraissant, les gros rires qui applaudissent les sketchs comiques, les pugilats, les gifles. Car la nudité intégrale n’appelle pas la frénésie. À sa vue, les visages ne s’avilissent pas. Elle s’est délivrée peu à peu de l’affreux maillot rosâtre, des colliers, des plaques d’émail. Elle eut autrefois le tort de danser, car il ne sied qu’à l’enfance de danser nue. Consacrée par l’aristocratie londonienne, elle s’appela Maud Allan ; le snobisme français imposa Mata-Hari, qui d’ailleurs cacha toujours — pour cause — sa gorge. Colette Andris, la plus nue et la plus gracieuse, fut trop prompte à mourir.

L’ordre revient après l’erreur, une harmonieuse immobilité relative saisit la nudité féminine, parure des grands spectacles de music-hall. La femme y redevient cariatide, muse, symbolise les saisons, les péchés capitaux, la perle, la vague. Voilà qui convient non seulement à la noblesse de ses lignes, mais au caractère tranquille de celles qui ont mérité la part divine d’être blanches, longues, renflées ici, creusées ailleurs d’ombres moelleuses. Car la plupart sont d’humeur paisible, avec un penchant pour la nonchalance, la vie régulière et la modestie. Si je me trompe, c’est qu’elles ont beaucoup changé depuis que je ne foule plus le plancher incliné, le versant ensoleillé et multicolore que borne la rampe. Je l’ai quitté au moment où la femme sans voile accoutumait le public à sa présence agréable et muette, prêtait au déploiement d’un spectacle sa lumineuse blancheur, son ombre de balustre galbé.

L’une, que je connus, était aussi belle qu’avare de paroles. Dans les coulisses, elle acceptait un bonbon avec une confusion puérile, son bras nu tendu hors d’un peignoir éponge. Éclatante sur la scène, elle passa toujours inaperçue en sortant, minuit sonné, du music-hall. Le curieux, le passionné de belles formes, s’il l’attendit, ne la reconnaissait pas. Épaissie sous le paletot de confection, coiffée d’un chapeau anonyme qui cachait le grand étendard, replié, de ses cheveux noirs, elle allait, indifférente, et secrètement blanche comme l’amande dans sa coque sèche.

On ne lui vit qu’une fois un mouvement de révolte, pour refuser une figuration dans une suite de tableaux vivants — un quelconque Coucher de la Parisienne — où l’on voulut infliger à sa nudité monochrome et chaste un coquin de petit pantalon fanfreluché.

Il est à remarquer qu’aucun Prix de Beauté récent n’a envisagé de se montrer nu, ou quasi, sur la scène. La pudeur, et aussi la délirante envie de « faire du cinéma », qui a remplacé la vocation de devenir comédienne, sont bien pour quelque chose dans l’abstention de « Misses » les lauréates, qui ont de la naïveté et croient que la beauté mène à la fortune, par les cruels chemins du régime alimentaire, du sport et des massages faciaux. Un temps elles se débattent contre l’obscurité, qui ne tarde guère à s’emparer d’elles. Les plus sages retournent à l’atelier de couture qui vit grandir leur ambition. Aucune n’atteignit les faubourgs de Hollywood. Un mariage recueillit-il la plus chanceuse ? Les Folies-Bergère en gardent une, qui a de beaux yeux couleur de mer, mais elle ne tient pas d’emplois marquants.

Tout à été dit, écrit sur le destin amer des Prix de Beauté. Mais je n’ai rien lu qui traitât de l’existence des femmes qui sont nues par profession. Peut-être n’ont-elles pas d’histoire. Tandis que le démon de la compétition s’agite au premier plan devant elles, déguisé et scintillant, elles se bornent à porter un flambeau, brandir une hallebarde, soutenir des guirlandes de fleurs. Le courant d’air terrible, le tirage de la scène qui échange, contre l’air chaud venu de la salle, les ruisseaux d’air froid tombés des cintres, n’émeuvent pas leur beau flanc, leurs hanches en forme de lyre. Si vous posiez la main sur leur épaule, vous les trouveriez froides et douces comme un fruit d’hiver. Mais on n’effleure pas de la main les femmes nues sur la scène des Folies, ni ailleurs. Le machiniste fraternel se range sur leur passage. Elles vivent nues, protégées et douces. Et si le programme ne les mentionne pas toujours d’une manière évidente, nous leur donnons, dans la salle, des noms dignes de la poésie japonaise : Celle-qui-ressemble-à-une-jacinthe-rose-pâle ; Celle-qui-a-de-si-beaux-seins ; La-Dorée ; La-brune-qui-a-des-chevilles-de-biche. Peut-être ne touchent-elles que des cœurs et des sens flegmatiques. Aucune de ces taciturnes idoles n’a appelé, ni retenu, certain amant singulier de la beauté, de qui la rage publicitaire d’Amérique nous a livré le nom tout entier et l’histoire abrégée.

Il a nom Lester Gaba. De l’autre côté de l’Océan, il semble qu’on en fait un personnage comique… Que j’aurais peur de lui, et de la femme qu’il a élue ! Celle-ci pourtant est une blonde d’aujourd’hui, longue, lisse, l’œil brun doré, et si modérément fardée que le rose un peu bruni de sa joue paraît naturel. Son compagnon — j’allais écrire son mari — ne la quitte pas. Il la tient tendrement sous le bras, on les voit ensemble dans les bars et les restaurants où se consomment le canard réfrigéré et le champagne français. Elle, Cynthia, s’accoude rêveusement aux tablettes d’acajou, et ses longs yeux mi-fermés posent sur les élégantes américaines un regard qui ne craint pas de rivales. Les femmes ne portent pas ombrage à Cynthia, puisqu’elle est de cire. C’est pourquoi j’ai, même de loin, peur d’elle. Je connais d’elle justement ce qui peut m’effrayer : l’imitation de la vie. Je n’ignore pas non plus qu’elle occupe la chronique piquante de la ville, et le diable sait ce que peut chuchoter la chronique de New-York, quand elle s’y met…

Seul l’art assainit l’œuvre consacrée à la ressemblance. On cite peu de chefs-d’œuvre maléfiques. Un petit nombre de portraits peints traînent des légendes confuses de nécromancie, de transmission occulte. Mais la patiente main qui tient la brosse, le pouce fougueux qui marque de son empreinte le pain d’argile sont purs. Molière invente la statue du Commandeur, Mérimée la Vénus d’Ille. Ce sont là de beaux contes. Leurs héros eussent-ils autrefois existé, je ne trouve rien à redire à ce qu’un Commandeur défunt et statufié, une fiancée divine et de bronze reviennent goûter la vie terrestre et manient les armes que les vivants prêtent aux morts : la vengeance et la mystification.

Est-ce si terrible, l’aspect d’une statue qui s’anime, marche d’un grand pas ankylosé, entraînant dans ses plis de pierre la mousse du dernier hiver, les dépôts des pigeons ramiers et les fleurs égrenées par le marronnier rose ? Si la Victoire de Samothrace, mi-volant, mi-courant, désertait son socle, ses amants — nous tous — la suivraient. Mercure nu, paré de sa seule adolescence, ses petites ailes battantes aux talons, flânant dans le Palais-Royal, ce n’est pas une mauvaise plaisanterie, ni un drame, c’est seulement un prodige.

Mais qu’une des demoiselles figurées derrière les vitres d’un grand magasin s’avise, l’œil long-cillé, la hanche gauchie et la lèvre cyclamen, de traverser la rue ou de s’asseoir dans le hall de la parfumerie, et la panique nous prend. Je ne suis pas de ceux qui font le pari de passer la nuit en compagnie des assassins célèbres, au musée Grévin. Depuis qu’en visitant une galerie de cires j’ai surpris, dans l’œil gris-bleu de Dieu sait quel Papavoine, la paillette qui luit sur les eaux secrètement habitées, je cote à son prix la chaleur des vivants, bons ou mauvais. Elle est déchiffrable, la menace transmise par notre semblable. Mais j’ai peur de Cynthia, femme pétrie par l’homme, qui ne menace personne, qui est pareille aux plus belles d’entre nous. En outre, elle est vêtue, ce qui aggrave son côté maléfique. Plus le sosie plastique participe du modèle vivant, plus il soustrait l’esprit à l’amour de l’art et à la sérénité en l’entraînant vers une idée insane d’utilisation voluptueuse. Cynthia, de qui j’ai vu des photographies ravissantes, n’est pas une œuvre d’art.

« Mannequin, mannequin d’enfer, retourne au diable qui t’a créé ! » s’écrie le héros épris d’une poupée, dans un conte de Hoffmann, que je me permets de signaler à M. Lester Gaba. Il est bon qu’il sache que certaines plaisanteries finissent parfois fort mal. N’apercevant pas de bonne fin à son idylle, je lui souhaite de rompre avec sa compagne, avant que soit venu le temps qu’elle languisse et se décolore. La jeunesse des beautés de cire est courte. Qu’il fuie, avant la craquelure au coin de la bouche, avant la fracture horrible d’un doigt délicat et exsangue, avant la découverte, dans le sein de Cynthia, d’une fine aiguille… Car les voies de Satan, pour n’être pas impénétrables, empruntent ironiquement à celles de Dieu une efficacité sans remède.

En attendant, M. Lester Gaba, penché sur Cynthia, semble se mettre aveuglément à ses ordres, et emplit pour elle une coupe qu’elle ne vide pas. Assis près d’un piano, qu’elle touche de ses ongles pourpres, il a l’air d’entendre les airs qu’elle ne joue pas… Il les entendra. Il a mérité de les entendre. Je ne les lui promets pas à titre de récompense. Bien au contraire. Un jour il croira surprendre sur Cynthia un battement de cils, un glissement des prunelles brun doré, un sourire de la bouche en arc… Il voudra davantage. Il arrachera au charmant simulacre sa robe, le peu de soie et de dentelle qui couvre son corps froid, il exigera, d’un sein insensible, le soupir, la palpitation, la vérité, la nudité… Et tout sera dit pour l’homme à qui le mannequin aura dérobé le précieux dépôt, la parcelle de raison humaine échangée, sans regret, contre un imperturbable égarement.

La Vénus de Milo n’a point, dans son ombre, de contemplateurs honteux, non plus que la Victoire ailée. Je ne suis pas sûre qu’on ne trouverait pas d’amants furtifs et gênés aux pieds, d’ailleurs épais, de la Vénus de Cyrène à Rome. Elle est de marbre mais rosée, et décadente je ne saurais dire par où. Heureusement la tête lui manque. Maintes décapitations d’œuvres antiques, au lieu de nous décevoir, appâtent notre imagination dans un sens respectueux. Deux gros pieds — raccommodés ou ajoutés ?  — amarrent Vénus à son socle, si carrément qu’on ne craint point qu’elle remonte à l’Olympe.

De dos, elle est un brin androgyne, tant la hanche est étroite, et modérée la fesse. À la limite de l’embonpoint comme toutes les déesses grecques, bien au chaud dans sa propre chair, elle fut le fidèle portrait de quelque fille superbe de dix-huit ans, qui trempait son pain compact dans l’huile d’olive pure de l’Hellade : rien de tel pour lustrer les bêtes et engraisser les gens. On devine que Vénus faisait la sieste, et mangeait force amandes. Point de muscles visibles, mais partout une rassurante épaisseur, çà et là l’indication d’un pli qui sera plus tard douillet. Quand je lai vue, l’enthousiasme italien l’avait hissée sur une table tournante, et elle tournait comme un buste de coiffeur, avec une quiète passivité. On voyait bien que ç’eût été toute une affaire que de la contraindre à frémir. Un détraqué y renonça, et ne lui fit l’hommage que d’un suicide raté. Elle est plus inoffensive, à tout prendre, que ne le fut l’engouement prolongé qu’avouèrent tant de femmes pour les grandes et luxueuses poupées, qui s’habillaient chez les couturiers. Une élégante un peu insane asseyait dans son salon quatorze poupées, — « mes filles », disait-elle — parmi lesquelles on admirait une Chinoise aux cheveux morts, coupés en frange bleue sur le front, une Russe au poil d’argent, une négresse laineuse, une Écossaise aux genoux nus…

Quand leur « mère » les prenait dans son giron, lissait leurs chevelures, rattachait leurs rubans, je me détournais comme d’un mauvais songe. Le jeu malsain découvrait inévitablement l’envers des poupées, les nuques feutrées, le raccord d’un cou de coton à un occiput de porcelaine, et les bras déjetés tendaient leurs petites mains plates en duvetine un peu sale, les jambes sans mollet, chaussées de soie, s’ouvraient cyniquement en V.

Qui de nous deux s’écartait du bon sens, mon amie cernée de poupées et leur parlant, ou moi qui tenais pour suspecte ces copies de femmes, leurs taffetas froissés, leurs toisons et la douceur mortuaire de leurs yeux ? Quand elle ne me serait suspecte que d’avoir servi à des messages obscurs, je vouerais volontiers aux flammes la femme de cire ou d’étoffe.

Rien ne me garantit qu’elle n’a pas tendu sa délicate oreille à des paroles que se redisent, d’âge en âge, les figurines poignardées d’épingles.

Un domaine exploité par la haine et la peur, par l’amour qui se fait criminel, ne change pas beaucoup. Il use d’accessoires immémoriaux, un jeu d’épingles, une statuette sexuée… J’allais oublier l’essentiel : la pensée obstinée, dardée sans repos, la pensée salée de larmes et d’insomnie, la pensée qui perce les murailles, chemine le jour, chemine la nuit…

Il m’a été donné de voir une de ces servantes de la magie noire, une statuette de cire, blafarde et souillée, modelée non sans grâce, mais percée de plus de pointes que saint Sébastien. Je convainquis son possesseur de la jeter au feu. Il s’y résolut, et la déposa sur les bûches de sa cheminée. Avant de se défaire, elle s’amollit, et pencha la tête dans les flammes d’un mouvement lent et chagrin, si détestablement pareil à la vie que je n’ai pas gagné, l’ayant vu, l’envie de le revoir.

Il n’est ni décent ni sain d’évoquer, devant l’être vivant et mobile, les bas de soie de Cynthia, les talons-aiguille de ses pieds pointus, quelque boucle scintillante mi-cachée, plus haut que son genou poli…

Chassons le souvenir de cette non-vivante. Réintégrons la chaude poussière du music-hall bien réel : ici les attraits sont plus purs, et plus dévêtus…

— Regarde, la belle, à droite !

— Moi, j’aime la toute blanche au milieu…

— Âttention, attention à celle qui vient, oui, la grande qui tient un arc !

Les amis qui m’accompagnent désignent leurs élues comme les pièces d’artifice d’une pyrotechnie : « Oh ! la belle bleue !… » Question de goût, question d’âge, je ne pense pas toujours comme eux. Ma jeunesse est d’un temps qui aimait le potelé, et même le mammelu, aussi ai-je un faible pour la seule des beautés, lentes à évoluer sur la scène, qui se réclame du genre double ponette. Une vraie femme de Willette, presque un Vallotton, ma foi : la taille cintrée, un petit mouvement des hanches à chaque pas, comme les femmes qui traînent des pantoufles sans quartiers, et un ventre court, avec le nombril à la taille. Pour ce qui est de la croupe, vous aurez compris son caractère, quand j’aurai dit qu’un petit rire sournois, dans le public, salue le moment où elle fait volte-face…

N’empêche que cette dame nue qui brave la mode possède un arrière-train joliment bien accroché, et un dos richement sillonné, en lieu et place de ces longs, longs dos rectangulaires et mélancoliques, ou bossués d’omoplates comme à des anges au moment de la mue, si tant est que les anges muent… Sous le fard, on devinait que l’aréole de ses seins, un peu large, était à la mesure de sa gorge et de son audace… « … Son sein rond et hardi comme l’orbe d’un bouclier d’amazone, et qui respirait, avec la majesté d’un rythme, dans les baleines et les ruches de son corsage… » murmurai-je.

— De qui est-ce ?

— De Barbey d’Aurevilly. Pourquoi me le demandez-vous ? dis-je à la voisine qui m’avait questionnée.

Elle rit :

— Ça paraît drôle aujourd’hui de comparer un sein à un bouclier…

— Parce qu’il n’y a plus d’amazones, même au music-hall. Les dernières amazones, c’est Gertrud Hoffmann qui les a recrutées, formées en peloton et présentées en carrousel, des filles comme des grenadiers, dont je jurerais que la plus légère pesait soixante-dix kilos.

— Soixante-dix ! C’est monstrueux !

— Que vous dites ! Ce fut la dernière fête de la chair et du muscle que l’on vit sur la scène. Depuis, Tabarin lui-même n’a pas osé dépasser quarante-quatre kilos par unité. Vous vous souvenez de la femme nue sur le cheval blanc ? Le cheval de plâtre était, croupe, encolure, poitrail, d’un gabarit plus sensuel que la femme…

Je me tus, par respect pour un épisode de nu exotique qui glorifiait la cueillette des bananes, ou des mangues, ou des chérimoyas. Les semble-cueilleuses arboraient un petit costume hybride, genre pêche à la crevette. Mais les porteuses de corbeilles, authentiquement nues, ne se permettaient d’autre activité que de porter en effet sur leur tête des corbeilles, dans une furieuse lumière de rouge soleil couchant. Ma petite Vallotton, cambrée comme si elle venait de sortir d’un dessin de Gerbault, flanchait un peu de fatigue, d’une jambe sur l’autre ; elle et ses compagnes devaient bien en être à leur huitième changement d’absence de costume. En vertu, si je puis écrire, des derniers perfectionnements de la nudité au music-hall, elles étaient libérées de l’affreux et inconvenant cache-sexe, accessoire triangulaire qui tantôt imitait la consistance et la couleur de l’épiderme, tantôt se cloutait de strass, et elles ne se voilaient que d’une touffe de myosotis, d’un brin de mimosa, d’une large pensée de velours, démenti impertinent à Vauvenargues, qui prétendait que « les grandes pensées viennent du cœur ».

Comme nous étions tout près de la scène, aucun relief épidermique, aucune veine gonflée n’eussent pu échapper à nos lorgnettes, et nous convînmes que l’ensemble était de belle qualité. L’air froid qui ne cesse de choir du haut de la scène, de balayer le plateau, de peser sur l’air chaud de la salle et de le remplacer, nous venait par bouffées au visage, et je supputais la température sous laquelle les jeunes femmes nues, immobiles, tenaient avec grâce la pose. Le souffle accouru de l’immense cheminée n’était chargé que d’une odeur de colle et de toile ignifugée. Ni parfum de harem, ni touffeur de salle sportive, ni bonne chaleur axillaire un peu sauvage, comme celle que répand un bataillon de danseuses après la danse. À force de jouer les statues, la femme nue, crépie de la tête aux pieds, tourne au marbre.

Se reposent-elles dans leurs loges ? Elles ne s’y risquent guère. Une chaise de paille ou de bois marque les fesses et raye les cuisses. Les genoux ne doivent pas perdre leur enduit de perle, et de tout contact appuyé se lève sur la peau un halo rouge. L’engagement que signe une dame nue lui interdit le port d’une gaine, mais ne mentionne rien sur l’état de ses orteils. Toujours est-il qu’aujourd’hui une dame nue est une dame sans vêtements, tandis que vers 1905 j’ai connu une « danseuse nue » qui en passant devant ma loge me montrait son fardeau de verre et de métal, de bracelets de chevilles et soupirait : « Sept kilos ! » C’est le poids maintenant d’une bicyclette.

L’entr’acte descendait sur nous et bon nombre de spectateurs se hâtèrent vers la sortie, non pour rentrer chez eux, mais pour rapporter incontinent des nouvelles de la terrible nuit d’hiver. Les uns revinrent en disant : « C’est pire ! » Les autres assurèrent qu’ils coucheraient dans un hôtel du quartier, et je pensai au personnel nu, fragile, qui de l’autre côté de la rampe s’enquérait aussi de la tempête de neige. C’est chez moi un vieux réflexe persistant, en cas d’alerte, d’intempérie ou de danger, que de penser d’abord à ceux qui sont de l’autre côté de la rampe, comme si après une trentaine d’années je faisais encore cause commune avec eux. C’est que je ne les ai pas quittés d’un coup. Je me souviens…

Je me souviens que, tout encombrée d’une grossesse, je m’ennuyais du music-hall, et j’allais souvent passer des soirées paisibles dans la loge de Musidora, que j’ai connue au sortir de l’enfance. Sa charmante beauté, à souhait blanche et noire pour le cinéma, n’avait pas moins de succès au music-hall. Vedette, elle trônait dans une loge tendue de papier blanc et rose, pourvue d’un divan rembourré de noix et d’un fauteuil d’osier. Les photographies s’épinglaient aux murs en si grand nombre, et dans un désordre si vivant qu’on songeait au vol de feuilles que le vent colle au treillage des soupiraux. J’allais oublier le meuble essentiel : une grande jarre méridionale qui contenait, pétillante et renouvelée, la boisson inoffensive nommée « frénette », que fabriquait l’habilleuse. L’unique fauteuil d’osier, le plus grand verre de frénette fraîche, tout cela était mon lot de privilégiée, et pendant l’entr’acte entraient et sortaient des amis, des journalistes comme Robert de J…, mon beau-frère, qui faisait un saut de son journal aux Folies, des peintres comme Pierre Labrouche, des artistes de théâtre et de music-hall, Harry Pilcer en vacances, et combien d’autres… Moments si légers, heures si jeunes… Passages de déesses et de météores… « Dis donc, Musi… » « Musi, prête-moi… » Vagues alternées de silence et de cris, de bouffées d’orchestre, tonnerre adouci des machineries…

Un ongle grattait la porte : « Ça, c’est Bouboule. Entre, Bouboule ! » Bouboule se faisait toute mince, trouvait une place pour elle et son kimono (sept francs quatre-vingt-dix) imprimé de cigognes. Musi m’avait raconté brièvement l’histoire de cette grande Bouboule de dix-huit ans. « Sa mère la maudite parce qu’elle ne voulait pas faire la vie, alors elle s’est sauvée. Je lui ai trouvé un emploi dans la figuration. Mais elle ne veut toujours pas faire la vie. Elle a peur des hommes. » Peur, en effet, au point de leur préférer la faim continue qui peut talonner une grande belle enfant de dix-huit ans, quand elle gagne cent vingt francs par mois. « Alors, continuait Musidora, j’ai inventé un truc pour que Bouboule reste rosière et qu’elle mange un peu mieux… »

Bouboule, ficelée dans son kimono vieux rose, se glissait donc dans la loge de Musi, s’asseyait par terre, serrait ses genoux dans ses bras, et se taisait. Son visage maquillé n’avait de touchant que ses grands yeux anxieux, et sa rondeur enfantine. Vers le milieu de l’entr’acte, Musidora, prête à entrer en scène, vêtue d’herbes fluviales, couronnée de même, ses cheveux noirs ondés dansant autour de sa tête, réclamait l’attention :

— Messieurs, Mesdames, je vais vous montrer quelque chose de plus joli que tout ce qui est dans la Revue. Regardez, mais ne touchez pas ! Bouboule, lève-toi !

Bouboule, déjà, était debout, et sa petite figure butée regardait le tapis.

— Une, deusse, troisse ! Bouboule, montre tes seins.

On entendait des rires, quelques-uns trop gros… Mais dès que Bouboule, d’un tour d’épaules, avait laissé glisser jusqu’à la taille son kimono, personne ne riait plus. Car les sommets extrêmes d’une perfection n’inspirent que la gravité. Devant les deux demi-pommes sans défaut, égales, harmonieusement distantes, soulevées par un souffle paisible, couronnées d’une lueur à peine rose, il n’y avait plus dans la loge que des contemplateurs rêveurs et muets.

— Vous avez vu ? Est-ce assez beau ? Bouboule, couvre tes seins ! Et fais le tour de la société !

Un autre tour d’épaule rhabillait Bouboule. Elle prenait le couvercle d’une boîte à poudre en fausse laque et le tendait à la ronde sans sourire.

La première fois qu’elle passa devant Robert de J…, il fouilla son gilet, glissa un billet de cent francs dans le couvercle.

Bouboule s’arrêta court, posa sur le billet, puis sur le visage de Robert de J… un regard de condamnée. Dans ses yeux s’amassèrent deux larmes qui reflétaient les lampes crues de la table à maquillage, et Musidora s’élança :

— Mais non, Bouboule ! Il ne te demande rien, grande idiote ! Voyons, Bouboule, il te donne ça pour te faire plaisir !

— Voui ? dit Bouboule incertaine… Voui ?

— Voui ! cria d’une seule voix le chœur, bien aise, comme on dit, de rompre les chiens.

La sonnette de la fin de l’entr’acte, avec un tact parfait, éparpilla de tous côtés les camarades, les passants, Musidora, moi-même, et Bouboule intacte. Intacte jusqu’à quand ? Des Bouboule, on ne sait jamais qu’une moitié d’histoire, et c’est tant mieux. L’épouvante de Bouboule n’était sans doute qu’un rêve de pureté, auquel elle offrait tous les jours en holocauste sa faim d’adolescente, l’envie d’acheter une robe, d’avoir chaud en hiver, — tous les jours pendant des mois, des années, pour le plaisir tremblant et glorieux de fuir l’homme encore un jour, de dormir seule encore une nuit, de sauvegarder, encore quelques heures, le petit corps têtu, scellé, sa peau farouche et ses seins inexorables.

J’ai connu d’autres vierges, de qui la vocation irrésistible était de se donner. Aussi se donnaient-elles, et principalement au mariage, en quoi elles avaient souvent raison. D’autres fois, il arrivait qu’une vocation si caractérisée contrariait un sentiment que la femme ne compte pour rien, et qui est la pudeur masculine. Je m’explique, par une anecdote.

Quand la fille d’une de mes amies épousa le fils d’un de mes amis, on s’écria : « Ils sont faits l’un pour l’autre ! » Je ne m’écriai rien du tout, car les deux fiancés eux-mêmes étaient amis depuis l’enfance, et je trouvais à part moi que l’amitié tenait beaucoup de place dans ce mariage d’amour. Mais certaines timidités dissimulées, chez la jeune fille, m’étaient de bon augure, de même que certaine autorité chez le jeune homme, âgé seulement de vingt et un ans.

Lorsqu’il fut patent, au bout de quelques semaines de mariage, que « ça ne tournait pas rond » chez les nouveaux époux, les détestables racontars familiaux s’éveillèrent. Il fut impossible, un temps, de discerner, et de quelles bouches venus, le vrai du faux. Qui en parla le premier ? Le jeune mari ? Non, voyons, pas le jeune mari. La jeune femme ? Cette adolescente de la veille ? Vous rêvez. Cherchez plutôt du côté des belles-mères… Ah ! oui, voilà ! Naturellement ce sont les belles-mères ! Point. Les belles-mères fixaient sur les jeunes gens l’attention étonnée des poules qui ont cassé leur œuf en couvant, et elles tombèrent d’accord au moment où l’on s’y attendait le moins. « Ils ont trop de monde autour d’eux, ces enfants, décrétèrent-elles. Qu’ils s’en aillent donc dans un coin tranquille. »

Ils y allèrent, et ce coin avoisinait une petite maison que j’occupais au bord de la Méditerranée. Au lieu de se retrancher dans une solitude de sauvages peu vêtus, je les vis souvent pousser ma barrière rompue et me proposer gentiment leurs services : « Voulez-vous qu’on aille « au pays » porter, chercher votre courrier ? Vous n’avez pas besoin d’un beau kilo de pêches ? Voulez-vous qu’on arrose le jardin ? Qu’on ramasse les pommes de pin et les pignons ? »

Je consentais à tout. Ces enfants de bonne volonté roulaient à bicyclette, se relayaient au volant de leur petite auto, se trempaient, se séchaient, se tenaient par le bras et l’épaule. Seule, l’arrivée du soir semblait leur ôter la gaîté, et pour des mariés de fraîche date ils restaient trop tard hors de chez eux, à danser dans les « boîtes » du port. Je voyais aussi, sur le visage brun et agréable de la jeune femme, une fréquente expression d’incertitude, de vague prière, qui ne disait rien de bon. Mais on ne questionne pas, même diplomatiquement, un couple à peine formé. Leur âge, en somme, était l’âge où tout s’aggrave, où rien ne s’arrange, comme on dit, par la force des choses. J’aurais bien parié que le premier éclaircissement me viendrait par la jeune femme, et j’aurais perdu mon pari. C’est qu’une très jeune femme se méfie de l’expérience acquise par une autre femme, tandis qu’un jeune homme livré au devoir et à l’ennui de conduire un ménage, un peu tyran par-ci, un peu orphelin par-là, glisse assez facilement à la confidence, c’est-à-dire à l’indiscrétion, s’il est assuré que la confidente ne lui tendra que l’oreille. En outre, le jeune homme fut provoqué à se justifier, un jour que devant moi il avait parlé vertement à sa femme, comme un aîné à sa cadette, et bien pis, comme un aîné à son cadet.

Elle n’avait réagi qu’en se taisant, en se mordant l’intérieur de la joue, et prenant sa bicyclette elle était partie pour la foire Sainte-Anne, en nous disant : « À tout à l’heure, je vais acheter des cruches vertes. »

Derrière elle son mari reprit son journal, et moi mon livre, et pendant dix minutes nous n’échangeâmes pas un mot, à moins que je ne porte au compte de la conversation le « Crotte ! » rageur qui tomba des jeunes lèvres de… mettons de Didier, au moment où il brûla, d’une braise de cigarette, son beau pantalon blanc. Il ajouta : « Pardon », et comme je gardais le silence, il me dit inopinément :

— Vous savez, il ne faut tout de même pas croire…

Et il s’arrêta, pour que je pusse répondre, d’un ton mondain, que je ne croyais pas avoir donné à croire que je croyais quelque chose…

— Il ne faut pas croire que je suis un simple mufle.

Bien entendu, je répliquai que la simplicité était rarement l’affaire de la jeunesse. Au lieu de rire, il parut troublé, et mû par le besoin qu’il bridait, depuis des semaines, de « dire quelque chose à quelqu’un », il s’allégea, avec désordre, grandiloquence et enfantillage, de ce qui lui pesait. Il y mit de la réserve, à contretemps, de l’impudeur, chastement. Embarrassée pour user, ici, de l’une et de l’autre, je résume ce qu’il me raconta.

Sa grande jeunesse fit de lui, la première nuit de ses noces, un mentor fier de sa science. Tâchez d’entendre par là qu’il ne négligea rien pour éblouir sa femme toute neuve. Et pour commencer, il lui enseigna que l’état de nudité est un état naturel, souhaitable, exaltant et commode.

Il démontra, par faits et gestes, que tout est permis, railla quelques résistances ultimes, et le sommeil s’abattit sur son triomphe abreuvé d’un peu de champagne.

Dès le lendemain, l’étonnement fut pour lui. Car la petite épouse, convaincue, se promenait déjà sans voile, et sans voile s’attablait devant le chocolat mousseux, flanqué de tartines. Didier remit à plus tard de lui dire qu’à certaines heures conviennent certains apprêts, et il se borna à lui jeter un veston de pyjama. Elle ne vit là qu’un jeu, et rendit projectile pour projectile, aussi à l’aise que si elle fût au stade de gymnastique. Ils luttèrent de bon cœur, et quand revint, le soir, la solitude, le tête-à-tête, Janine — mettons qu’elle se nommait Janine — fit voir qu’elle tenait déjà pour naturels en effet, exaltants et commodes, l’état de nudité complète et les ébats qu’il autorise…

— Vous comprenez, conta Didier, il n’y avait pas quarante-huit heures que nous que nous nous connaissions et… pour un peu j’aurais été forcé de lui dire : « Eh ! là ; pas si fort… un peu de tenue, bon Dieu… » Au point que j’en étais choqué, que j’aurais voulu ma petite camarade déconcertée des premières heures, et j’espérais toujours qu’elle allait reculer, trembler, mettre son bras plié sur ses yeux… mais jamais plus elle n’a mis son bras sur ses yeux, ni mordu sa lèvre, ni {{{2}}} peur de moi… Quand je lui ai fait quelques remarques, elle à ouvert tout grands ses yeux : « Mais puisqu’on est mariés, mon chéri ! » De sorte que par comparaison, c’est moi qui avais l’air d’un coquebin. On parle toujours des conseils à donner aux jeunes mariées avant la première nuit… Fichtre, C’est bien plutôt après, qu’il faudrait leur apprendre à perdre contenance…

Il boudait, faisait, en parlant, une grosse bouche d’écolier. J’aurais voulu lui dire, entre autres choses excellentes, que pour le rôle, si je puis écrire, de conseiller… posthume, le mariage a pensé justement au mari lui-même ; qu’il est dangereux de laisser aux pouliches la bride sur le cou ; que le plus difficile, ce n’est pas d’obtenir un paroxysme, mais des phénomènes de régression ; que beaucoup de jeunes filles de la veille se débarrassent en un coup de toute vergogne parce qu’elle fait, croient-elles, obstacle au plaisir…

Mais je me tus, pensant que j’avais, moi, passé la saison des pédagogies, et qu’un dieu, ami des amants comme des ivrognes, porterait sans doute Janine à savoir rougir un jour, un jour où la beauté faiblissante recourt à la grâce, doute de la nudité et de l’ardeur qu’elle inspire, et va incertaine au-devant de tes vœux secrets, ô toi, ombrageuse, renaissante et délicate pudeur de l’homme…

Pendant que je songeais, la Revue marchait et dansait vers sa fin. Nous n’étions pas pressés de retrouver la rue, le froid et ses pièges. Mais encore une fois par un bond mental je franchissais la rampe, et je m’engrenais dans un défilé d’artistes qui maîtrisaient leur hâte et réprimaient le terrible frisson qui se propage à l’heure où on laisse « tomber le calo ». La salle pleine reste chaude, mais dans les coulisses et les cages d’escaliers la pesée de l’air, promptement réfrigéré, se fait sentir sur les dos nus et les lombes. Aussi bien, c’est l’heure où le maquillage académique tourne au gris, fonce par plaques comme transparaît la terre sous une neige fondante. Une blonde jaunit légèrement, une mulâtresse rehaussée de turquoises devient mauve ; les monochromies ont résisté trois heures et demie, n’exigeons pas davantage. Les voilà, toutes, en scène pour le tableau final, dans un décor qui rappelle de très près les « images de première communion » dépliantes où le premier plan, en myosotis praticables, cèle un second plan de lys pyramidaux, un troisième qui forme autel et candélabres, puis enfin une communiante debout sur des nuées, parmi des anges et des rayons.

À l’instar de l’imagerie catholique, ici la fleur de premier plan est à son poste, les candélabres Louis XV ne se dérobent pas à leur mission, des escarpolettes chargées d’oiseaux des îles suppléent aux anges et aux nuées. Mais tout au sommet d’un si bel édifice, et pénétrée de violente lumière au point que sa chair n’est plus qu’une nacre irréelle, trône la suprême femme nue du dernier tableau, la plus proche de l’insensibilité divine. Car aveuglée elle ne nous voit pas, elle est sourde à tout bruit, sinon au grondement de l’orchestre, à la résonance éolienne des gradins de fer vibrants. Car requise par le mal des hauteurs elle a cessé de bouger, il est douteux qu’elle pense. Elle ne communique plus avec la terre que par ses deux pieds, joints sur son socle, et une sorte de houlette dorée, sur laquelle elle feint de s’appuyer, et j’imagine, devant son isolement d’Andromède, que tous les soirs le vertige dépose, au creux de sa paume froide, une humide trace d’or.