Nuits d’hiver

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I


Comme la nuit tombe vite !
Le jour, en cette saison,
Comme un voleur prend la fuite,
S’évade sous l’horizon.

Il semble, ô soleil de Rome,
De l’Inde et du Parthénon,
Que, quand la nuit vient de l’homme
Visiter le cabanon,

Tu ne veux pas qu’on te voie,
Et que tu crains d’être pris
En flagrant délit de joie
Par la geôlière au front gris.

Pour les heureux en démence
L’âpre hiver n’a point d’effroi,
Mais il jette un crêpe immense
Sur celui qui, comme moi,

Rêveur, saignant, inflexible,
Souffrant d’un stoïque ennui,
Sentant la bouche invisible
Et sombre souffler sur lui,

Montant des effets aux causes,
Seul, étranger en tout lieu,
Réfugié dans les choses
Où l’on sent palpiter Dieu,


De tous les biens qu’un jour fane
Et dont rit le sage amer,
N’ayant plus qu’une cabane
Au bord de la grande mer,

Songe, assis dans l’embrasure,
Se console en s’abîmant,
Et, pensif, à sa masure
Ajoute le firmament !

Pour cet homme en sa chaumière,
C’est une amère douleur
Que l’adieu de la lumière
Et le départ de la fleur.

C’est un chagrin quand, moroses,
Les rayons dans les vallons
S’éclipsent, et quand les roses
Disent : nous nous en allons !


II


Le soir qui verse, ô mystère !
Le ciel noir sur le ciel bleu,
Entre l’espace et la terre
Pose une barre de feu.

Le couchant, dorant mon bouge,
Ferme, sur l’ombre où je suis,
Comme un verrou de fer rouge,
La porte énorme des nuits.

Cherchant au ciel des étoiles,
Vous écoutez, matelots,
Ce que le frisson des voiles
Dit au tremblement des flots.


La bise, bouche vivante,
Les vents, les bruits, les typhons,
Toute la grande épouvante
Erre sous les cieux profonds.

Je baisse mes yeux funèbres ;
Je me sens dans ma terreur
Compagnon de ces ténèbres
Et frère de cette horreur.

L’homme, en proie aux maux sans nombre,
Porte en son cœur, morne enfer,
Toute la honte de l’ombre,
De l’abîme et de la chair.

Je sens que ce crépuscule
Me pénètre soucieux,
Et qu’en moi l’âme recule
Comme le jour dans les cieux.

Il semble que tout s’altère,
Se traîne, expire ou s’abat,
Et qu’il reste de la terre
Ce qui reste d’un combat.

L’arbre, près du flot qui râle,
Tord ses bras comme un banni ;
On ne sait quel reflet pâle
Des lueurs de l’infini

Perce les bois sans feuillée,
Et teint d’un livide éclair
Cette cuirasse écaillée
Que nous appelons la mer.

Tandis que l’occident sombre
Lutte contre le néant,

Le levant s’emplit de l’ombre
De tout le gouffre béant.

Une main est-ce la vôtre,
Dieu ? — Tire, en l’azur désert,
Les astres l’un après l’autre
Du puits de l’abîme ouvert.


III


Nuit partout. Rien ne résiste,
Au couchant comme au midi.
On sent la nature triste,
Dieu froid, le mal enhardi.

Dans l’univers où s’efface
Le nombre et le mouvement,
Les visions de l’espace
Vont et viennent vaguement ;

Et, tremblante dans ta gloire,
Tu regardes, ô Vénus,
Cette grande maison noire
Pleine de pas inconnus.


IV


Les caps aux lugubres formes
Se dressent de tous côtés
Comme des talons énormes
D’archanges précipités.

L’eau bat le roc qu’elle insulte,
Le vent bat l’eau qu’il poursuit ;

Toute l’onde est un tumulte
De montagnes dans la nuit.

L’écume ; ni bords, ni centres ;
De blancs flocons ; l’ouragan.
Chaque vague est un des antres
Où bâille l’hydre océan.

On ne voit rien que la trombe
Où la brume s’élargit ;
C’est du hurlement qui tombe,
De la neige qui rugit.

L’onde sans fond court sans terme ;
L’eau roule en plis tortueux ;
Chaque flot s’ouvre, se ferme,
Se rouvre… - Ô flots monstrueux !

À jamais l’infini sombre
Refait, défait, reconstruit
Les écroulements sans nombre
De ces cavernes de bruit.

À jamais la vague essuie
Le roc vert, l’écueil félon,
Et, sous ses haillons de pluie,
Sous ses cheveux d’aquilon,

Chargé de siècles et d’âges,
Soufflant dans de noirs clairons,
Faisant un bruit de cordages,
De tempête et d’avirons,

Au fond de l’ombre insondable
Où l’astre meurt prisonnier,
Le pâle hiver formidable
Passe, effrayant nautonier.


V


Oh ! Reviens ! Printemps ! Fanfare
Des parfums et des couleurs !
Toute la plaine s’effare
Dans une émeute de fleurs.

La prairie est une fête ;
L’âme aspire l’air, le jour,
L’aube, et sent qu’elle en est faite ;
L’azur se mêle à l’amour.

On croit voir, tant avril dore
Tout de son reflet riant,
Éclore au rosier l’aurore
Et la rose à l’orient.

Comme ces aubes de flamme
Chassent les soucis boudeurs !
On sent s’ouvrir dans son âme
De charmantes profondeurs.

On se retrouve heureux, jeune,
Et, plein d’ombre et de matin,
On rit de l’hiver, ce jeûne,
Avec l’été, ce festin.

Oh ! Mon cœur loin de ces grèves
Fuit et se plonge, insensé,
Dans tout ce gouffre de rêves
Que nous nommons le passé !

Je revois mil huit cent douze,
Mes frères petits, le bois,
Le puisard et la pelouse,
Et tout le bleu d’autrefois.


Enfance ! Madrid ! Campagne
Où mon père nous quitta !
Et dans le soleil, Espagne !
Toi dans l’ombre, Pepita !

Moi, huit ans, elle le double ;
En m’appelant son mari,
Elle m’emplissait de trouble… -
Ô rameaux de mai fleuri !

Elle aimait un capitaine ;
J’ai compris plus tard pourquoi,
Tout en l’aimant, la hautaine
N’était douce que pour moi.

Elle attisait son martyre
Avec moi, pour l’embraser,
Lui refusait un sourire
Et me donnait un baiser.

L’innocente, en sa paresse,
Se livrant sans se faner,
Me donnait cette caresse
Afin de ne rien donner.

Et ce baiser économe,
Qui me semblait généreux,
Rendait jaloux le jeune homme,
Et me rendait amoureux.

Il partait, la main crispée ;
Et, me sentant un rival,
Je méditais une épée
Et je rêvais un cheval.

Ainsi, du bout de son aile
Touchant mon cœur nouveau-né,

Gaie, ayant dans sa prunelle
Un doux regard étonné,

Sans savoir qu’elle était femme,
Et riant de m’épouser,
Cet ange allumait mon âme
Dans l’ombre avec un baiser.

Mal ou bien, épine ou rose,
À tout âge, sages, fous,
Nous apprenons quelque chose
D’un enfant plus vieux que nous.

Un jour la pauvre petite
S’endormit sous le gazon… -
Comme la nuit tombe vite
Sur notre sombre horizon !

15 janvier 1855.