Nymphée (Rosny aîné)/II/X

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Nymphée
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 158-166).

X

Le retour des Clairs


Nous restâmes à attendre l’aube auprès des vieillards, de notre bienfaiteur et de l’Enfant-des-Eaux. La lune frottait de son pâle phosphore le haut du val et pâlissait les étoiles. Bientôt les myosotis de l’aurore gagnèrent l’Orient et un jour très fin, comme passé au crible de pétales de jacinthes, tomba dans le lac. Le soleil n’avait pas encore levé sa face auguste pardessus les collines qu’une vague formidable roula sur la rivière et que des milliers de corps tombèrent avec la cascade dans le lac.

Sabine se serrait contre moi ; mais je vis au sourire de notre ami clair et à celui de l’enfant que nous n’avions rien à craindre.

Cependant les nageurs abordaient et formaient tout de suite sur le rivage deux groupes distincts d’Hommes-des-Eaux clairs et d’Hommes-des-Eaux sombres. Spontanément, le conseil de la tribu des Eaux-Souterraines se réunit à part, sur un tertre, et la tribu se rangea solennellement autour de ce tertre, puis l’athlète noir avec trois vieillards de sa race se plaça sur le devant du conseil, un peu vers la gauche, notre sauveur et trois vieillards parmi les siens, se posèrent à droite.

J’eus alors une intuition nette des événements de la nuit et des causes qui avaient changé la consternation de la foule et la douleur de l’enfant en joie et en enthousiasme. Quelques mots firent partager ma conviction par Sabine. Le conseil de la tribu des Eaux-Souterraines, juge du litige, faible et craintif devant ses puissants rivaux, sans l’arrivée des Hommes-des-Eaux clairs nous aurait remis aux mains de l’athlète noir.

Nous assistâmes à la solennité. Non seulement il nous parut que les juges accueillaient la réclamation de notre sauveur, mais que la tribu des Hommes-des-Eaux noirs, probablement lasse de guerre, approuvait cette réclamation. L’athlète, devant la défaveur, se retira. Tous ses compagnons le délaissèrent. Nous fûmes remis à nos chers premiers hôtes, et la population du val nous donna les plus attendrissantes preuves de sympathie.

L’enfant ne nous quittait pas, caressé par Sabine, par moi, par notre ami des eaux. Il souffrait un peu de l’épaule et ses yeux brillants de fièvre nous contemplaient avec une extraordinaire affection. Sa souffrance explique qu’il ne put prendre part aux évolutions aquatiques absolument merveilleuses qui réjouirent les trois tribus.

Notre sauveur clair fut le premier à disparaître sous le lac et, quoique nous nous efforcions, Sabine et moi, de le distinguer parmi autres, quoique presque tous les nageurs émergeassent de temps à autre pour nous saluer, jamais nous ne pûmes l’apercevoir. Cette singularité nous frappa peu alors. Nous étions si heureux, si certains d’un bel avenir d’amour et de gloire. Nous ne songions qu’à retrouver Devreuse et le reste de l’expédition, à retourner en Europe. Deux heures coulèrent ainsi.

Nous devisions encore, les doigts entrelacés, lorsque je fus projeté sur le sol avec une force irrésistible, et Sabine saisie, emportée comme une feuille dans un cyclone. Quand je me relevai, l’athlète sombre fuyait avec Sabine dans la direction de la rivière. Il contournait pour cela le lac sur un sentier dont le bord tombait à pic dans l’eau et qui s’adossait d’autre part à une haute muraille rocheuse. L’enfant courait derrière lui. L’homme farouche, à un moment, s’arrêta, intima à l’enfant de s’en retourner. Celui-ci poussait de grands cris. Moi, j’étais déjà sur ses traces, je courais au long du sentier. Quand il nous vit deux et tout le lac en rumeur, il s’arrêta encore. Nos regards se croisèrent. À ses yeux planes, si éloignés des nôtres, je lus la haine jalouse et aussi la terrible fatalité de la passion, quelque chose de profond, de douloureux et de sauvage à la fois.

Il existait, à quelques pas au-dessus du sentier, une étroite corniche, où l’on pouvait arriver par un rocher branlant, une de ces pierres tenues en équilibre par hasard et qu’un effort vigoureux déplace. Le plan du ravisseur de Sabine, comme on verra, était de gagner cette corniche ; mais, embarrassé de la jeune fille, il fut rattrapé par l’enfant, et j’arrivais moi-même de toute ma vitesse. Il cria quelque chose que je ne compris pas, et le pauvre petit fit une réponse où je devinai seulement une intrépide colère ; puis, deux minutes de lutte, l’enfant précipité du haut du sentier se fracassant la tête contre la muraille rocheuse. Une formidable clameur de haine, mon cœur, ralenti quelques secondes à l’odieux meurtre, se gonflant, tout de suite après, d’une rage immense, et je me portai vers le redoutable adversaire, suivi de la foule vengeresse. Mais déjà le Sombre avait bondi, escaladé la roche branlante, déposé Sabine sur la corniche et, d’un effort prodigieux de ses jambes, lancé la grande pierre dans le vide, coupant ainsi pour un quart d’heure au moins toute communication entre lui et nous…

L’étroit rebord montait vers la rivière. On voyait l’ouverture du tunnel où le misérable s’enfoncerait tout à l’heure, et j’avais lu dans son regard la résolution des désespérés, le déshonneur, la mort de Sabine, toute l’abomination ! Je m’ensanglantais vainement les poings pour le joindre. La pierre, en tombant, avait laissé une lacune dans le sentier et cela rendait impossible d’atteindre la corniche.

Habiles surtout à manier leur harpon dans l’eau, nul n’osait ici ce servir de cette arme, de crainte d’une maladresse où Sabine aurait perdu la vie. L’homme courait toujours, il n’était plus qu’à dix pas de l’ouverture d’ombre. Je voyais ma fiancée pour la dernière fois à la lumière de ce monde !

Dix bras me saisirent au moment où je me précipitais dans le vide par un désespoir insensé : et, comme il arrive dans ces catastrophes où les sens survivent à la pensée, mon ouïe perçut une rumeur singulière du côté du lac, presque aussitôt, la détonation d’une carabine, puis encore une détonation. Mon rival, là-haut, lâchait Sabine (désespérément accrochée en cette même minute à une saillie) et je le vis s’abattre sur les rochers où son corps se brisa sourdement. Un regard vers le lac : Jean-Louis Devreuse, notre chef d’expédition, était debout, très ferme ; et le meilleur tireur de la troupe après moi, Cachal, relevait sa carabine…

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De retour au lac de nos premiers amis, nous y vécûmes plus d’un mois encore dans la paix et l’abondance. Les Sombres ne se montrèrent plus, ni les Hommes-des-Vallées intérieures aux grottes. Devreuse nous conta le rôle joué par notre sauveur dans tous les événements que je viens de décrire. Sabine et moi ne pouvions oublier la mort de notre doux et héroïque Enfant-des-Eaux, et nous le pleurons encore aujourd’hui.

L’expédition commandée par Jean-Louis Devreuse est rentrée à Paris dans les premiers jours de mai 1892, avec des documents précieux qui feront l’objet d’un grand ouvrage. En juin a été célébré mon mariage avec Sabine.

À présent que nous voilà heureux, dans la gloire et le confort de la vieille Europe, souvent, vers les heures du rêve crépusculaire, frileusement serrés l’un contre l’autre, nous avons le regret des contrées admirables ou nos jeunes amours ont eu la palpitation d’un drame prodigieux.