Oeuvres de Camille Desmoulins/Tome I/La France libre

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LA


FRANCE LIBRE


PAR


M. CAMILLE DESMOULINS


Avocat au Parlement de Paris, Electeur du Bailliage
de Vermandois


« Qua quoniam in foveam incidit, obruatur. »
Puisque la bête est dans le piège, qu’on l’assomme,

(Cic.)




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1789
LA FRANCE LIBRE


__________________________


A la marge de son exemplaire de l’Histoire universelle de d’Aubigné, on est bien surpris de trouver ce vœu écrit de la main de Mézerai, il y a cent soixante ans : Duo tantum hœc opto ; unura ut moriens populum Francorum liberum relinquam ; alterum, ut ita cuique eveniat, sicut de republica merebitur. « C’est ainsi que parmi les Seize, les honnêtes gens, et ceux qui n’étaient pas d’imbéciles fanatiques, s’était formé, dit de Thou, je ne sais quel plan de république. Il y a eu de tout temps, en France, des patriotes qui ont soupiré pour la liberté. »

Le retour de cette liberté chez les Français était réservé à nos jours. Oui, elle est déjà ramenée parmi nous ; elle n’y a point encore un temple pour les états généraux, comme celui de Delphes, chez les Grecs, pour les assemblées des amphyctions ; celui de la Concorde chez les Romains pour les assemblées du sénat ; mais déjà ce n’est plus tout bas qu’on l’adore, et elle a partout un culte public. Depuis quarante ans, la philosophie a miné de toutes parts sous les fondements du despotisme ; et comme Rome, avant César, était déjà asservie par ses vices, la France, avant Necker, était déjà affranchie par ses lumières.

Ecoutez Paris et Lyon, Rouen et Bordeaux, Calais et Marseille ; d’un bout de la France à l’autre, le même cri, un cri universel se fait entendre. Quel plaisir pour un bon citoyen de parcourir les cahiers des provinces ! Et comme cette lecture doit porter la rage dans le sein de nos oppresseurs ! Que je te remercie, ô ciel, d’avoir placé ma naissance à la fin de ce siècle ! Je la verrai donc s’élever dans toutes nos places, cette colonne de bronze que demande le cahier de Paris, où seront écrits nos droits et l’histoire de la révolution ? et j’apprendrai à lire à mes enfants dans ce catéchisme du citoyen que demande un autre cahier. La nation a partout exprimé le même vœu. Tous veulent être libres. Oui, mes chers concitoyens, oui, nous serons libres ; et qui pourrait nous empêcher de l’être ? Les provinces du Nord demandent-elles autre chose que celles du Midi ? et les pays d’élection sont-ils donc en opposition avec les pays d’état, pour que nous ayons à craindre un schisme et une guerre civile ? Non, il n’y aura point de guerre civile. Nous sommes les plus nombreux, nous serons les plus forts. Voyez la capitale même, ce foypr de corruption, où la monarchie, ennemie-née des mœurs, ne veille qu’à nous dépraver, qu’à énerver le caractère national, à nous abâtardir en multipliant autour de la jeunesse les pièges de la séduction, les facilités de la débauche, et en nous assiégeant de prostituées ; la capitale même a plus de trente mille hommes prêts à en quitter les délices pour se réunir aux cohortes sacrées de la patrie, au premier signa’dès que la liberté aura levé son étendard dans une province et rallié autour d’elle les bons citoyens. Paris, comme le reste de la France, appelle à grands cris la liberté. L’infâme police, ce monstre à dix mille têtes, semble enfin paralysé dans tous ses membres. Ses yeux ne voient plus, ses oreilles n’entendent plus. Les patriotes élèvent seuls la voix. Les ennemis du bien public se taisent, ou, s’ils osent parler, ils portent à l’instant la peine de leur félonie et de leur trahison. Ils sont forcés dé demander pardon à genoux. Linguet est chassé par les députés du milieu d’eux, où l’impudent s’était glissé ; Maury est chassé par son hôte ; Desprémesnil hué jusque par ses laquais, le garde des sceaux honni, conspué au milieu de ses masses, l’archevêque de Paris lapidé, un Çondé, un Conti, un d’Artois, sont publiquement dévoués aux dieux infernaux. Le patriotisme s’étend chaque jour dans la progression accélérée d’un grand incendie. La jeunesse s’enflamme, les vieillards, pour la première fois, ne regrettent plus le temps passé ; ils en rougissent. Enfin, on se lie par des serments et on s’engage à mourir pour la patrie.

Les aristocrates, les vampires de l’Etat espèrent dans les troupes, et j’en ai entendu se vanter publiquement que les soldats se baigneraient dans notre sang avec plaisir. Non, chers concitoyens, non, les soldats n’assassineront pas avec plaisir leurs frères, leurs amis, des Français qui combattent pour les élever, eux soldats, aux grades militaires, pour rendre à la profession des armes sa noblesse originelle, pour que ce ne soit point un métier plus infâme que celui des bourreaux ; car les bourreaux ne versent de sang que celui que demandent les rois, et nos soldats étaient prêts à verser tout le sang dont le despotisme a soif. Non, ces soldats esclaves de huit ans, héros plus avilis que nos laquais et soumis aux coups de bâton, punis par les galères d’une désertion qui, dans la paix, ne peut jamais être un crime, et peut quelquefois être un devoir, et qu’en temps de guerre même on ne doit punir que par l’infamie, et comme Rome châtia ceux qui avaient fui à Cannes ; ces soldats que nous voulons affranchir, ne tourneront point leurs armes contre leurs bienfaiteurs ; ils viendront se réunir en foule à leurs parents, à leurs compatriotes, à leurs libérateurs, et les nobles s’étonneront de ne voir autour d’eux que la lie de l’armée, et un petit nombre d’assassins et de parricides. Une pareille milice se dissipera devant la multitude innombrable des patriotes, comme les brigands devant la justice.

Gardons-nous donc bien d’accepter la transaction que proposent les aristocrates. Il vaut mieux, a dit avec raison l’abbé Sieyès, ne point faire de constitution que d’en faire une mauvaise. Nous sommes sûrs de triompher. Nos provinces se remplissent de cocardes comminatoires. Nous avons une armée non encore ostensible et campée, mais enrôlée et toute prête, une armée d’observation. Cette armée est de plus de quinze cent mille hommes. Pour moi, je me sens le courage de mourir pour la liberté de mon pays, et un motif bien puissant entraînera ceux que la bonté de cette cause ne déterminerait pas. Jamais plus riche proie n’aura été offerte aux vainqueurs. Quarante mille palais, hôtels, châteaux, les deux cinquièmes des biens de la France à distribuer, seront le prix de la valeur. Ceux qui se prétendent nos conquérants seront conquis à leur tour. La nation sera purgée, et les étrangers, les mauvais citoyens, tous ceux qui préfèrent leur intérêt particulier au bien général, en seront exterminés. Mais détournons nos regards de ces horreurs ; et daigne le ciel éloigner ces maux de dessus nos tètes ! Non, sans doute, ces malheurs n’arriveront pas. Je n’ai voulu qu’effrayer les aristocrates, en leur montrant leur extinction inévitable, s’ils résistent plus longtemps à la raison, au vœu et aux supplications des communes. Ces Messieurs ne se haïront pas assez pour s’exposer à perdre des biens qu’il leur est facile de conserver, et dont nous n’avons sûrement nulle envie de les dépouiller.

Nous n’avons plus de tribune, et c’est par des discours imprimés qu’on parle aujourd’hui à une nation. Continuez de vous succéder tous sur cette tribune, ô vous, nos généreux défenseurs ! tribuns éloquents, Raynal, Sieyès, Chapelier, Target, Mounier, Rabaud, Barnave, Volney, et toi surtout, Mirabeau, excellent citoyen, qui toute ta vie n’as cessé de signaler ta haine contre le despotisme et as contribué plus que personne à nous affranchir. Les pasteurs des vils troupeaux d’esclaves en voient sans cesse décroître le nombre. Poursuivez, redoublez de courage, et secondez de tout votre génie des circonstances inespérées. Le spectacle de la mort de Virginie rétablit à Rome la liberté. Tout le monde fut citoyen, parce que tout le monde se trouva père. En France, le déficit aura rétabli la liberté. Tout le monde sera devenu citoyen, parce que tout le monde aura été contribuable. O bienheureux déficit ! O mon cher Calonne !

C’est peu d’échauffer les esprits, de soûle-, ver le peuple à la liberté, et de détruire l’édifice des Goths et des Welches ; il faut, sous un ciel si beau et dans une terre si fertile, en construire, un autre digne du sol, digne de la nation qui l’habite : cette nation si féconde en grands hommes, digne de ce siècle de lumière ; le plus beau monument, en un mot, que la philosophie et le patriotisme aient élevé à l’humanité. Ii est du devoir de tout citoyen d’y concourir, et je vais donner aussi mes idées.


___


I


De la délibération par tête ou par ordre.

Voyez comme la question est facile à résoudre, quand on évite toute déviation pour suivre le fil d’un principe, et ne marcher que sur une seule ligne. "Voici un dialogue fort court entre la noblesse et les communes


LA NOBLESSE.


Il y a trois ordres en France : le clergé, la noblesse et le tiers, incomparablement plus nombreux, et n’ayant néanmoins qu’une vols ; comme chacun des deux ordres dans l’assemblée nationale. Telle est no<re constitution.


LES COMMUNES.


On pourrait nier le fait ; mais courons au but. Répondez seulement : Qui a donné à cet usage force de constitution ?

Vous m’avouerez que ce n’est pas le prince. Si Philippe le Bel a pu faire la Constitution, Louis XYI peut la changer ; ce que nous ne reconnaissons ni vous, ni moi.

Ce n’est pas non plus le clergé et la noblesse, qui se sont donné à eux-mêmes le privilège d’être comptés pour les deux tiers de la nation. On ne se fait pas un droit à soi-même.

Reste donc que cette constitution se soit établie par le consentement de l’universalité de la nation ; c’est-à-dire, de la pluralité des têtes ; car avant la naissance des ordres, nécessairement on a opiné par tête. Eh bien, ce que la nation avait établi par tête, elle vient de l’anéantir par tête.

La nation a été convoquée ; les assemblées de tous les bailliages, représentatives de l’universalité de la nation, se sont tenues. On a compté les voix. Une pluralité, sans nulle proportion, a voté la délibération par tète— C’est ane chose conclue. La nation a profité du moment où elle s’est vue rassemblée, pour se ressaisir de l’excédant d’autorité qu’elle avait confié aux deux ordres privilégiés ; elle les a rapprochés du droit commun ; elle leur a été ce qu’ils ne pouvaient tenir que d’elle. Qu’avez-vous à répliquer ?

En deux mots : ou bien la forme d’opiner par ordre s’est établie sans le consentement de la nation, et alors elle est inconstitutionnelle ; ou bien elle s’est introduite du consentement de la nation, par l’usage, par le consentement tacite, et alors la volonté expresse fait cesser le consentement tacite. La volonté présente déroge à la volonté passée. La génération qui n’est plus doit céder à nous qui vivons, ou bien, que les morts se lèvent de leurs tombeaux, et qu’ils viennent maintenir contre nous leurs usages. La pluralité vient donc démentir l’usage auquel la pluralité seule avait pu donner force de constitution ; cela est démontré, et on ne peut opiner que par tête.


LA NOBLESSE.


Cette forme d’opiner est-elle la meilleure ?


LES COMMUNES.


Que fait cette question ? la nation a parlé : il suffit Point d’argument, point de veto possible contre sa volonté souveraine. Sa volonté est toujours légale ; elle est la loi elle-même.

C’est donc une chose inconcevable que ces Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/140 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/141 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/142 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/143 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/144 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/145 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/146 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/147 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/148 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/149 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/150 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/151 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/152 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/153 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/154 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/155 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/156 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/157 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/158 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/159 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/160 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/161 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/162 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/163 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/164 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/165 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/166 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/167 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/168 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/169 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/170 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/171 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/172 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/173 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/174 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/175 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/176 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/177 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/178 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/179 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/180 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/181 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/182 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/183 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/184 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/185 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/186 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/187 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/188 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/189 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/190 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/191 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/192 Page:Oeuvres de Camille Desmoulins - Tome 1.djvu/193 autre homme. A l’exemple de ce Lacédémonien, Otriades, qui, resté seul sur le champ de bataille et blessé à mort, se relève, de ses mains défaillantes, dresse un trophée et écrit de son sang : Sparte a vaincu ! je sens que je mourrais avec joie pour une si belle cause, et, percé de coups, j’écrirai aussi de mon sang : La France est libre !