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On changerait plutôt le cœur de place/01

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ON CHANGERAIT PLUTÔT
LE CŒUR DE PLACE…

PREMIERE PARTIE


I

Quand elle sut que son neveu partait pour l’Alsace, la tante Emma fit avec onction :

— Pourvu qu’il soit prudent, là-bas… Son rôle n’est pas de souffler le feu.

Ses études universitaires achevées à Lausanne, en foi de quoi un vieux petit secrétaire lui avait délivré le parchemin d’usage, André Reymond s’appartenait. Jusqu’alors on lui avait dit : Faites ceci, et il l’avait fait ; lisez cela, et il l’avait lu ; traduisez ce passage, et vaille que vaille il l’avait traduit… Disparus, soudain, les hommes patentés qui apprennent à parler, à écrire, à penser. En face de soi, maintenant, la vie, qu’il faut franchir coûte que coûte.

Courir le monde ? Quand on est le chef de file de sept frères et sœurs, que le dernier-né est encore au berceau, que les parens, terrifiés par la cherté croissante des vivres, poussent résolument les plus âgés hors du nid, on n’a guère le choix des moyens. Comme il avait eu raison, M. Bohler, de chercher un précepteur pour ses enfans !… L’Alsace !… les cigognes, les houblonnières, les vieux en tricorne et gilet rouge, les femmes en coiffes à larges nœuds noirs… L’Alsace, terre tragique où des inconnus vous serrent la main en murmurant : Vive la France !… C’est ainsi du moins, la connaissant par des chansons larmoyantes, par des feuilletons dont les héros, tel Annibal, prêtaient d’horribles sermens, que Reymond la voyait. Son imagination prit feu. Accompagné par les vœux des siens, par les recommandations tempérées de la tante Emma, il quitta sa ville natale par une tiède matinée de septembre 1907.

Sous le hall de la gare de Bâle, la cohue cosmopolite, ceux qui courent, ceux qui s’affolent, la théorie des commissionnaires sanglés de courroies, ceux qui s’épongent affalés sur un banc, tous les types, toutes les langues, comme il arrive dans un corridor où chacun doit passer. Entrevus dans l’entre-bâillement d’une porte, des gens qui mangeaient avec un grand sérieux. La colossale réclame d’un chocolat dominait le tohu-bohu de ce retour de vacances. On y voyait, au pied des cimes violettes, sur un pâturage émaillé de fleurs, des vaches au pis gonflé, un berger d’opérette qui lançait son chant à la face du soleil. À ces vaches Reymond jeta un regard attendri. Après quoi, saisissant ses valises aux oreilles, il suivit le flot.

Dans la salle de la douane allemande, on parlait bas, maté par la morne discipline qui régnait en ce lieu. Vêtus de vert, sanglés, hautainement corrects, les gabelous se penchaient, palpaient, posaient de brèves questions, tout entiers à ces rites professionnels qui s’achèvent dans des hiéroglyphes tracés à la craie. Ailleurs les douaniers sont sceptiques, ou bonasses, ou galans. Ceux-là ont la gravité qui convient aux serviteurs de l’Empire. Ils en surveillent les portes, sentinelles avancées. Kaiserliche Zollrevision… Kaiserlich ! c’est la raison sociale, le signe de ralliement, le mot mystique, le secret de la réussite… Kaiserlich !… Kaiserlich les postes, Kaiserlich les prisons, Kaiserlich les gendarmes, Kaiserlich les préfets. Et Gott mit uns sur la boucle des ceinturons. L’Empereur et Dieu. Les deux forces qui n’en font qu’une et qui s’affirment dès la frontière.

Reymond s’était fait petit. Sa voix sortait mal. Quand l’homme vêtu de vert se déclara satisfait, il disparut sans fierté dans le couloir où l’attendait, enfermé dans une sorte de cage, l’homme qui troue tristement le carton qu’on lui tend. Certes, il ne serait venu à l’idée de personne qu’on pût ici rire, siffler ou plaisanter. C’était impressionnant d’ordre, de décence lourde,

Sans secousse, le train glissait maintenant dans la plaine d’Alsace, parmi les champs de pommes de terre, les taillis, les coteaux plantés de vignes. Un bruit sourd disait les gares traversées. On voyait alors la casquette rouge du chef, l’homme du passage à niveau au port d’armes, le gendarme en casque à pointe. Et tous saluaient ce train qui fuyait.

Mulhausen !

Descendu sur le quai, Reymond cherchait à s’orienter, quand un homme à la courte moustache hérissée lui toucha le bras :

— D’où venez-vous, monsieur ?

— De Lausanne.

— Et vous êtes Suisse ?

— Parfaitement.

— Vous faites du service militaire ?

— Oui.

— Infanterie ?

— Oui.

— Le nom de votre chef de bataillon, s’il vous plaît ?

— Apothéloz.

— Et vous allez ?

— À Friedensbach.

— Merci. Le train part dans deux heures. C’est là-bas.

Le policier en civil s’éloigna laissant Reymond médusé par la promptitude de cet interrogatoire en forme au saut du wagon, par cette politesse menaçante, par ce regard gris d’acier qui fouillait jusqu’au fond des yeux.

« Sacré pays !… songeait le jeune homme. Tu en as eu du flair de t’engager pour deux ans !… Si on te soupçonne dès le premier jour, ça va être drôle ! »

Assez impressionné, il s’enfonça dans Mulhouse, au hasard, enfilant une rue après l’autre, à l’affût d’un mot, d’un geste, d’une scène qui le rattacherait à l’Alsace rêvée. Les passans parlaient un patois guttural. Aux devantures des boutiques, des inscriptions allemandes. Aux carrefours, d’énormes policiers coiffés de l’inévitable casque à pointe.

Non loin d’une caserne, des soldats buvaient de la bière à la terrasse d’une Wirtschaft. Passait-il un officier serré dans sa longue redingote bleue, un sous-officier à la mâchoire carrée, ces hommes se dressaient dans un claquement des talons violemment réunis, le menton haut, le petit doigt allongé sur la couture du pantalon, pétrifiés. Retombés sur leur siège, ils plongeaient à nouveau le nez dans leur chope, prêts à bondir au moindre bruit de sabre traînant sur la chaussée. Habitué qu’il était à une discipline tempérée de bonhomie, Reymond s’étonnait, cherchant sur ces rondes figures de soldats l’imperceptible sourire de celui qui n’est pas complètement dupe, une apparence de lassitude, n’y découvrant qu’une sorte d’ivresse d’obéissance, le respect superstitieux du galon.

Devant la grille de la caserne, allait et venait une sentinelle qui s’arrêtait, pirouettait, comptait ses pas, pirouettait encore et encore et toujours en automate remonté à fond. Dans la cour, sous les ordres d’un sous-officier qui semblait commander une brigade, tant il hurlait, une centaine de soldats frappaient le sol du pied avec un sérieux déconcertant, une sorte de fureur sacrée. La sentinelle ayant esquissé un geste, Reymond s’éloigna.

… De nouveau le train courait dans la plaine, parmi les landes où poussent genêts et bruyères, où gîtent lièvres et faisans. Les Vosges se rapprochaient… À l’étranglement d’une vallée, joliment groupée autour de sa cathédrale aux tuiles mordorées, une ville qu’on n’attend point : Thann. Et le gendarme est là qui observe… Puis la vallée, la rivière aux cailloux blancs, l’auberge près du pont voûté, les villages assis sur les prés, et, dans cette vallée, le petit train qui se faufile, qui s’amuse à siffler à cause de l’écho, qui se cache dans un tunnel pour rire, qu’acclament les lavandières à genoux devant leurs baquets, que huent les gamins que devancent les chiens jappeurs. Et là-haut, ce bleu des monts vosgiens, coupé par ce bleu plus profond des vallons orientés en tous sens, ce bleu translucide et pimpant posé sur les terres roses et les buissons jaunissans…


Chapeau à la main, très intimidés, les deux garçons s’approchaient. Ils pouvaient avoir quatorze et quinze ans ; Jean, l’aîné, très grand, très mince, avec une tête d’oiseau, un joli regard où passait une tristesse d’adolescent élevé dans la solitude ; le cadet, René, plus râblé, de bonnes joues rondes, un air un peu farce. Ils balbutiaient :

— Vous avez fait bon voyage, M’sieur ?…

Déjà le cocher, un gros homme rubicond, avait chargé les bagages. Les chevaux s’élançaient, secouant leur crinière.

Devant une grille close, le cocher, dont les doigts sortaient seuls de manches trop longues, claqua du fouet pour tirer le concierge de sa loge. L’homme accourut, prêt aux révérences. Un peu gênée de promener ses coussins au milieu de ce labeur, cahotant sur le mâchefer, la voiture traversa obliquement la cour de la filature qu’entouraient des constructions basses, symétriques, à toits pointus ; derrière des vitrages, la brusque lueur d’un foyer qu’on avive, des torses nus ; ailleurs, des crânes penchés sur des registres ; partout le clapotement des courroies de transmission, le ronronnement des machines, une odeur d’huile, de sueur, et là-dessus un panache de fumée retombant lentement en une impalpable pluie noire. Ce fut enfin la maison de maître, avec sa façade très simple que déparait une marquise due à la virtuosité de quelque serrurier local.

Après les questions que l’on pose aux gens qui ont voyagé, on se mit à table. Visiblement, le bavardage déplaisait à M. Bohler. Le buste très droit, serré dans un veston boutonné jusqu’à la cravate, il se bornait à quelques phrases brèves, comme si le souci des affaires le pourchassait jusque dans le cercle de la famille. Devant ce front carré encadré de cheveux blancs taillés court, devant ces traits volontaires, nettement dessinés, ce clair regard de chef, ces gestes saccadés, on éprouvait de la crainte et du respect. Tout naturellement il faisait centre. En face de lui, Mme Bohler, blonde, mince, gaie avec une nuance de gravité qui donnait à son joli visage un charme extrême, très jeune à côté de ses grands fils auxquels elle parlait surtout par le sourire.

Pour se donner une contenance, Reymond contemplait les carafons où jouait la lumière de la lampe. Gêné par cet accueil sans paroles, il refusait systématiquement de se resservir malgré la muette insistance d’une vieille bonne qui inclinait les plats en respirant très fort dans son oreille. Et il se disait : « On se croirait dans la crypte d’une cathédrale… Est ce que je leur déplais ?… Je ne peux pourtant pas me mettre à raconter des histoires. La consigne est de se taire. »

— Quel superbe coucher de soleil nous avons eu ce soir ! dit pourtant Mme Bohler. Le Drumont flambait.

Le jeune professeur ne connaissait pas encore le Drumont. René promit de le lui montrer, le lendemain, par la fenêtre de la salle d’études.

On passa au salon. Reymond s’effaça devant M. Bohler.

— Je vous en prie, vous êtes chez moi.

« Décidément, constata Reymond, nous ne coïncidons pas. »

Il se sentit très seul, très loin de tout ce qu’il aimait.

On s’assit. Un salon où l’on n’entre qu’exceptionnellement est triste comme un caveau de famille. Des statuettes se morfondent sur des consoles. Découragé, le discobole renonce à lancer son palet. Il y a des recoins où les candélabres ne jettent qu’une morne lueur. Aux parois, des tableaux peints à la manière ennuyeuse. Un violoncelle, près du piano ouvert, disait pourtant ici la vie.

Mme Bohler questionna Reymond. Avait-il des frères, des sœurs ?… Sept !… Il y eut un moment de stupeur. Habitait-il au bord du Léman ?…

À neuf heures, très exactement, M. Bohler eut un froncement des sourcils.

— Allons, les garçons…

Ils se pinçaient les mollets sur un coin du canapé. À ces paroles répétées chaque soir, ils se levèrent, embrassèrent leurs parens, serrèrent la main de leur professeur en lui souhaitant une bonne nuit et disparurent. Dans le corridor, il y eut des rires, des claques retentissantes.

— Si nous passions au fumoir ?

Soudain, M. Bohler fut un nouvel homme. Il offrit un cigare. Lui-même, renversé dans un fauteuil, alluma sa pipe, s’entoura d’un nuage, eut un bon sourire, se mit à parler avec animation. Métamorphose que l’on observe chez ceux qu’une lourde responsabilité tient aux épaules. Ils ont des heures de détente d’autant plus jolies qu’elles sont plus rares.

Reymond apprendrait à les connaître, ces industriels des bourgs semés dans les vallons vosgiens, levés à six heures, chaque jour que Dieu fait, plus exacts au travail que le dernier des saute-ruisseau, sévères aux autres comme à eux-mêmes, pièce de la machine qu’ils ont montée, esclaves de cette machine. À midi, on s’échappe un instant. Et le soir, quand siffle la sirène, après que les ouvriers, dans un tapage de sabots, ont franchi la grille, on compulse les prix de la laine ou du coton, on dépouille le dernier courrier, on lit la supplique de l’homme renvoyé pour ivrognerie, on signe cent paperasses, âme de la grande entreprise dont vivent des centaines de familles.

Qu’ils se relâchent et tout grince. Une dernière lampe s’éteint, et c’est la leur. Les repas, un travail comme un autre qu’il faut expédier lestement, sans balivernes. Et si l’on regarde par la fenêtre, en pliant sa serviette, on voit la cour où brillent les rails des decauvilles, les cheminées et les toits de l’usine qui ne se laisse jamais oublier. Le dimanche, pourtant, ils appellent leur chien. Guêtres, vêtus couleur de broussailles, la pipe à la bouche, le fusil en bandoulière, ils prennent le chemin qui mène aux forêts. Par exemple, quand ils rentrent à la maison, ceux que le peuple, dans son patois, nomme les barons des cheminées, ils ne sont guère expansifs ! Les fenêtres du bureau, déjà, font signe…

Les femmes sont souvent seules. Pendant que les époux traquent le lièvre ou jouent au cercle leur bridge aux enchères, les chevaux trottent sur la route qui déroule son ruban au fond de la vallée. Elles vont les unes chez les autres et, comme les bourgs sont assez distans pour que l’on se voie rarement, assez rapprochés pourtant pour que l’on voisine une fois la semaine, on a bien des choses à se conter autour d’une tasse de thé. On parle de la dernière pièce qu’on verra à Paris, au printemps, du roman qui commence dans la Revue. Pendant ce temps, au jardin, les enfans grimpent dans les arbres ou pataugent dans la vasque du jet d’eau.

Après quoi se déroule une lente semaine, au rythme éternel des machines. Alors, les mille travaux du ménage, le jour du grand nettoyage, le jour de la lessive, la confection des kougelhopfs, car l’Alsacienne, collaboratrice de sa cuisinière, ne craint pas la chaleur des fourneaux. Mais on s’occupe aussi des choses du bourg, de la crèche, de l’école maternelle, de l’infirmerie, de l’école ménagère, des vieilles qui toussent creux. On se met au piano en rentrant de tant de courses. Et les machines ronflent toujours…

Vie d’un charme austère, très simple, très réel, vie profonde où chacun, sans phrases, donne son effort quotidien. Et c’est ainsi qu’on élève la digue que l’ennemi ne peut percer.

C’est ce que M. Bohler, dans son parler bref, expliquait au professeur de ses fils.

— Nous comptons beaucoup sur vous… Moi, je suis un assez piètre père. Chose grave, je le sais. Pour messieurs les socialistes, c’est entendu, nous sommes des jouisseurs. En réalité, des esclaves. Il faut lutter, lutter sans cesse… La concurrence, la surproduction… Et l’Alsace est si excentrique, si loin des charbonnages, si loin des ports… Tant d’autres entraves !… La situation politique… C’est une grosse partie… Il faut être là et toujours là… La famille en souffre… D’autre part, les fonctionnaires, les professeurs, nous ne pouvons, nous ne devons pas les voir ; alors, c’est l’isolement. On s’enferme dans sa coquille. Il faut se suffire. L’instruction de nos fils, c’est un problème pour nous. Il y a bien des écoles officielles, bonnes, excellentes, même, à certains points de vue, mais on y tue l’individualité. Sans compter qu’on y nourrit les Alsaciens de mensonges… Vous le voyez, vous allez être un peu tout pour nos fils.

— Je ferai de mon mieux, répondit Reymond. Déjà ces garçons m’intéressent, René un scientifique, me semble-t-il, un sportif, Jean plus rêveur, plus littéraire.

Père et mère eurent un sourire attendri.

— Oh ! fit Mme Bohler avec vivacité, René n’est encore qu’un enfant. Quatorze ans, à peine. Pour le moment, il s’adonne à l’acrobatie. Il ne parle que matchs et records. Il sait les noms de tous les boxeurs du monde. Mais il a du cœur. Le tout est de savoir le prendre, rondement… Jean réfléchit beaucoup. Il est musicien, un tantinet sentimental, philosophe…

— Et quoi encore ? interrompit M. Bohler. Deux enfans comme tant d’autres, pas méchans, pas trop bêtes, et dont il s’agit de faire des hommes.

— Si tu parlais à M. Reymond de ses autres élèves du mercredi et du samedi après-midi ? En Alsace, monsieur, un professeur de français est un oiseau rare. On se l’arrache.

— C’est juste. Deux fois par semaine, vous serez à la tête d’une petite classe. Il ne faudra pas trop vous en vanter, parce que cela se passera en marge des règlemens scolaires. Nos maîtres redoutent en effet par-dessus tout la diffusion du français en Alsace. Le nombre des élèves autorisés à suivre un cours qui n’est pas donné en langue allemande est strictement limité. Il s’agira donc surtout de promenades en commun, si vous le voulez bien. Outre mes deux fils, vous aurez Émile Zumbach, André Berger et enfin Charles Weiss, mon filleul, le fils de mon fondé de pouvoirs… Vous verrez certainement une fois ou l’autre M. Weiss. Il vous apprendra à connaître et à aimer les Vosges. Un charmant homme, un peu dilettante, grand dénicheur de champignons, éleveur de poules et de lapins, pépiniériste, horticulteur, fabricant, tout au monde. Le boute-en-train de la vallée. Un optimiste né. Pourtant, il a eu un rude chagrin, il y a deux ans : son fils aîné est mort à Munich pendant son service militaire. ;

— À Munich ?

— Cela vous étonne ? Il faut pourtant qu’il reste quelques Alsaciens en Alsace. Ceux qui peuvent tenir le coup sous la cravache sont dans le vrai. Moi, j’enverrai les deux miens en France, dans deux ans, mais ma femme est Française et moi-même je me suis battu en 70. Alors, il y a des choses qui sont impossibles.

Un roulement sur le gravier de la cour. Mme Bohler s’était levée.

— Ce n’est pas en un jour que l’on arrive à connaître la pauvre Alsace. Ailleurs, on se laisse vivre. Ici, rien n’est simple. Si l’on part, c’est l’exil. Et si l’on reste, c’est une souffrance chaque jour renouvelée… Mais je crois que la voiture vous attend. Vous logez donc à Friedensbach, à un quart d’heure d’ici, comme nous vous l’avons écrit, chez les vieux Schmoler, les parens de Mme Vogel, une veuve, et de Mlle Stéphanie Schmoler, tenancières du restaurant où vous prendrez vos repas. Ce sont de très braves gens. Vous y serez en compagnie : des chimistes, des employés de nos bureaux, quelques Allemands, je crois, des fonctionnaires aussi, mais ils ont une table pour eux.

Dans la nuit où s’effilait le clapotis de la rivière, la voiture roulait sur un chemin inconnu. Des chiens s’indignaient au fond des ténèbres. Puis tout rentrait dans un calme profond, Une femme écartait un rideau. Des persiennes baissées clignotaient aux murs noirs des maisons. On s’arrêta enfin en plein bourg, devant une maison très basse qui ressemblait, avec son toit aux ailes avançantes, à une honnête poule couveuse. On s’empressait, malgré l’heure tardive, Mlle Stéphanie qui tenait la lampe derrière laquelle ses pommettes brillaient comme des fruits mûrs, Mme Vogel, veuve très décorative dont le sourire professionnel creusait de chaque côté du menton des fossettes du plus réjouissant effet. On désignait une place au bout de la table déjà dressée pour le déjeuner du lendemain, on montait les bagages par l’escalier raide et bien ciré qui menait chez les parens.

Les vieux délicieux ! tout roses, bienveillans, qui vous regardaient avec une dignité d’autrefois : lui, courtaud, barbu, chevelu comme un bonhomme Noël, la face invraisemblablement ronde où clignaient, sous des sourcils hérissés, de petits yeux limpides ; elle, coiffée d’un bonnet blanc aux brides sagement nouées à la pointe du menton, soumise, courbée, ridée à plaisir, toujours à trottiner on ne savait pourquoi. Et à chaque fois qu’il l’appelait, le plus souvent sans motif apparent : « Jacobine ! … » elle répondait en écho : « Qu’est-ce qu’il y a, Joseph ?… » Et cela était dit en français, car c’est la noblesse des vieux de le parler encore à peu près, avec cet accent alsacien dont on peut affirmer que si les cieux et la terre passeront, lui ne passera point.

Joseph Schmoler recevait son hôte avec gravité.

— Vous serez bien tranquille, chez nous… Il n’y a que nous, des bons à rien, des vieux, nos deux filles et Jacob, un petit-fils de neuf ans, bien obéissant.

Jacobine ouvrait deux pièces qui sentaient le savon ; on voyait un poêle de faïence, de naïves gravures, tout un assortiment de coquilles marines, souvenir de quelque ancêtre voyageur, un lit haut sur jambes protégé par un ciel en cretonne imprimée.

On se retirait avec solennité, appelant sur l’hôte mille bénédictions…

Reymond ferma les yeux… Le Léman, les coteaux roux penchés sur les flots aimables, le munster bâlois avec son cloître pavé de tombes, le Rhin roulant sa masse verte, des casques à pointe, le salon des Bohler, Joseph et Jacobine, le petit bourg alsacien sous les étoiles…

Qu’il est beau le jour des Morts, dans cette terre de douleur !… Ces morts parlent. Ils ont un souvenir, une pensée, une volonté à transmettre. Ailleurs, ils dorment. On vient les visiter, les fleurir, mais ils sont tout à leur sommeil formidable, étrangers aux vivans, si loin, si loin ! Comme on dit, ils sont dans l’autre monde.

En Alsace, on les sent, on les sait très près, parce que le fil de la tradition, brutalement tranché, il n’y a qu’eux pour le rattacher.

En ce jour de la Toussaint, dès le matin, les cloches de Friedensbach ont sonné, une seule, d’abord, voix qui pose une question, puis les trois, tantôt à toute volée, tantôt très bas, et c’est une causerie qui se poursuit au sommet du clocher, un murmure que la brume de novembre enclôt dans son nid de pierre.

Garçons et filles, maris et femmes, vieilles et vieux, ils sont sortis de la maison, ils ont fermé la porte, mais non pas à clef, car de quoi se méfierait-on le jour des Morts ?… L’église est pleine. On se tient debout dans les couloirs, sous le porche, là où pendent les cordes luisantes. Le vieux curé est dans la chaire. Il parle à ses ouailles dans ce patois rugueux, qui est le fruit de la race. Il n’est pas éloquent, le vieux curé, il est bien mieux que cela. Sans gestes, la tête un peu penchée sur une épaule, il communie avec les choses éternelles. C’est aux morts qu’il s’adresse, ou plutôt aux vivans que l’on ne voit plus aller par les rues du bourg, car il ne connaît que le peuple de Dieu, ceux qui vivent à Friedensbach et ceux qui vivent ailleurs, au mystérieux pays vers lequel chemine la caravane humaine. « Nous prions aussi pour ceux de nos ancêtres qui tombèrent sur les champs de bataille… » Le son grêle de la clochette. Grondement de l’orgue. Absolve, Domine !

Le cimetière est sur le dos de la première colline après laquelle viennent d’autres collines qui se nouent aux sommets. De nouveau des mains ont saisi les cordes et les cloches parlent. Derrière la croix et les bannières, la procession suit le chemin aux lacets montans. Tous portent des gerbes de chrysanthèmes qui se balancent au rythme de la marche. Heilige Maria, bete für uns.

Ils sont debout devant leurs tombes, que le curé bénit d’un geste large. Et quand les cloches de Friedensbach se taisent une minute, on entend toutes celles de la vallée, les grosses qui bourdonnent, les petites qui ont le timbre de l’espérance, isolées ou groupées par un souffle. C’est ici que se réveille le passé. Ci-gît Jean Burger, dit une pierre. Ci-gît Pierre Schneeberg, dit une autre pierre. Il est entendu que la langue des morts est le français. Ci-gît…, certificat de fidélité que le peuple se signe à lui-même. On ne ment pas aux morts.

Le curé s’est arrêté un peu plus longtemps devant la pierre où se lit : Ci-gît Louis Schmid, mort à 98 ans, 1788-1886. Schmid connut la Révolution, Napoléon le Grand qu’il servit, Louis XVIII, Charles X, la deuxième république, Napoléon III, la catastrophe. Il attendit encore seize ans, après quoi, rassasié de jours, il mourut, et on l’ensevelit dans cette terre, alors que les maîtres de l’heure emportent leurs morts de l’autre côté du Rhin, ce qui prouve bien qu’ils ne sont pas d’ici… Or, ce sont les morts qui, du fond de leur silence, parlent au cœur du peuple. Leur poussière s’est mêlée à la poussière du sol, mais leurs œuvres sont vivantes, les églises qu’ils édifièrent, les maisons dont ils fermaient la porte, chaque soir, ces lettres qui sont dans le coffre du grenier, et tout ce que l’on ne voit pas, tout ce que l’on n’entend pas, tout ce qui prend son essor, et flotte, et baigne les âmes comme l’atmosphère baigne les corps. La voix des morts !

Ce matin, comme gémissait la sirène de la fabrique, — la nuit a de la peine à capituler, les lampes dessinent encore leur rond clair sur la table des cuisines, — les ouvriers, sortis devant les portes, ont de gros rires terminés par des Gottverdammi convaincus. Une rumeur. On s’interpelle de la rue aux lucarnes. Des bras se tendent. Et de nouveau les rires. On dit :

— Sur le sapin, près du pont.

Déjà, à peine vêtus, les gamins galopent à travers prés. On ouvre les fenêtres. Des vieux en chemise de nuit, des vieilles avec leur maigre chevelure sur les épaules, tiennent la main en abat-jour devant les yeux.

— Le vois-tu ?

— Pardi !… C’est bien lui.

C’est la dixième année. Et l’on n’a jamais découvert le coupable. Peu de jours après le départ des conscrits, au réveil, dominant tout le pays, flotte un drapeau bleu, blanc, rouge. Au paratonnerre de l’école, au balcon de la gendarmerie, l’an passé sur la tour en ruines, aujourd’hui au faîte du sapin géant, au delà de la rivière. Bleu, blanc, rouge, c’est lui, il n’y a pas de doute ! Comme il claque au vent ! Il y a de l’ironie dans son déroulement, dans les frissons qui l’animent, dans sa retombée, comme s’il renonçait à la lutte, suivie bientôt d’un sursaut qui le dresse, vibrant, gonflé, avec des tressaillemens, de petits sauts de côté, des contorsions de gaieté— Est-ce l’effet de ces trois couleurs, si pimpantes, association d’idées ? Tout de suite on se sent le pied plus léger, la langue plus agile, l’esprit plus alerte.

Sur le chemin, tous les dix pas, les ouvriers se retournent pour le voir. Autour de l’arbre, les enfans se nouent en essaim, dansent, rient, puis se taisent, car voici venir le cortège des officiels : un douanier, les deux gendarmes, le garde champêtre qu’on a tiré de son lit et qui bâille. La cérémonie annuelle se déroule.

… De l’œil, la force armée mesure la hauteur. Le garde champêtre regarde le premier gendarme, qui regarde le second gendarme, qui regarde le douanier. Ces messieurs comparent leur corpulence. Un gamin de bonne volonté ?… La bande s’envole vivement, même Ruprecht, le fils de l’huissier, un Schwob pur sang, même Adolf Schorrer, dont le père préside le Kriegerverein. Le scandale a trop duré. Le gendarme Taubenspeck se dépouille de son sabre, de son revolver, dépose son casque sur l’herbe. Il monte de branche en branche, — comme elles plient ! — précautionneux, tâtant du pied, essoufflé, les yeux au ciel. Dans le sapin vert sombre, la masse vert clair de l’uniforme. Une branche, une autre encore. Mon Dieu, que c’est haut ! Mais le sentiment du devoir mène à tout. Il est à la pointe de l’arbre, maintenant, le gendarme Taubenspeck ; sa nuque brille ; sa tête carrée se dessine sur le ciel pâle ; une main se tend… Le drapeau oscille, hésite, pique dans le vide. Quand un drapeau a le diable au corps, il en fait des manières avant de rejoindre le sol !… C’est si léger, le blanc, le bleu, le rouge !… Il voyage dans les airs, descend, remonte, s’incurve, risque un looping, se rétablit, joue au papillon, batifole encore un peu, se pose enfin sur la prairie avec la grâce d’une feuille morte. La force armée se précipite, se saisit du délinquant, le plie, le replie, si bien que ce n’est plus qu’un paquet rouge qu’on fourre sous sa tunique : Lieb Vaterland, mag ruhig sein !

En voici pour un an. On ouvrira enquête sur enquête. On promettra vingt marks au délateur. Pour mater cette population frondeuse, on dressera procès-verbal sur procès-verbal : il y a tant de voitures sans lanterne, tant de bicyclistes qui roulent à toute allure, tant d’aubergistes qui ferment cinq minutes après l’heure !

Le Lehrer Kummel, l’instituteur allemand, déplora « cette stupide affaire. » Elle lui permit même de parler français durant toute la leçon de conversation allemande qu’il donnait à Reymond le jeudi soir. Et il disait :

— Il n’a d’importance… Gaminerie, rien d’autre… Nonobstant, on indispose l’Autorité (dans sa dévotion, il prononçait : Hautorité), on calomnie une population de souche foncièrement allemande. Vous dites souche, n’est-ce pas, dans ce cas ?… On excite les têtes chaudes, — vous dites, n’est-ce pas ? — desquelles il y a toujours quelques-unes. C’est donc bête, et lâche, puisqu’il ne se déclare pas, le coupable. Vexée, l’Autorité refuse un crédit, décline une augmentation de traitement, et c’est la population honnête, loyale, fidèle, qui paie les pots cassés. Vous dites, n’est-ce pas ?… Lâche et bête. Œuvre de Vackes… Le vrai Alsacien est navré d’une telle chose…

Le Lehrer Kummel fumait d’indignation.

Un soir que Reymond avait été retenu à dîner chez les Bohler, on fit un peu de musique après le repas. Jean jouait du violoncelle, Charles Weiss du violon. Mme Bohler accompagnait au piano. Le joli tableau ! Cette maman très blonde, rendue plus rose par la lumière tombée de l’abat-jour ; Jean, les sourcils froncés, une ride au front, trop sentimental, peut-être, pour du Mozart ; Charles, les cheveux dans les yeux, tout entier au dessin clair et délicat de l’œuvre. M. Bohler écoutait en fumant sa pipe, les mains jointes derrière la tête, en énergique qui s’abandonne un instant à une émotion. Après la note finale d’un trio de Schubert, il eut ce cri du cœur :

— Que c’est beau ! Ces Allemands, la musique, c’est leur affaire. Mais pourquoi diable ne sont-ils pas restés de l’autre côté du Rhin ?

Tout naturellement, on en vint à parler de l’Alsace. Reymond conta l’incident du drapeau.

— Nos maîtres sont là tout entiers, expliqua M. Bohler. En soi, ce n’est rien, mais si révélateur ! Il y aurait une manière : abandonner ce drapeau à son sort, lui envoyer un salut ironique de la main, attendre que le vent l’emporte au diable. Mais non ! On mobilise la gendarmerie, on donne à une bêtise les proportions d’un complot, on verbalise, on interroge les écoliers, on menace, on incite à la délation, on téléphone au Kreisdirektor, qui téléphone à Strasbourg… Nous le payons cher, ce drapeau !… Vraiment, ils ont beau nous appeler frères retrouvés, nous sommes d’une autre famille d’esprit. Coups de poing et coups d’épingle, voilà ce qu’on nous offre tout au long de l’année. C’est tout de même embêtant d’être serviteur dans sa maison, étranger dans son pays, traqué dans ses souvenirs, morigéné par des pédans !

— Kummel m’a dit à ce propos des choses magnifiques.

Reymond se repentit aussitôt d’avoir lâché ce nom.

— Kummel ?… Ce Poméranien qui nous est arrivé avec sa fortune dans un mouchoir et qui empoisonne notre jeunesse ? À qui ne le connaît pas il se donne pour Alsacien, sous prétexte qu’il nous suce depuis vingt-huit ans. Après quoi, — et ils sont des milliers et des milliers dans ce cas, — on nous prétend ralliés ! Est-ce que les Français savent ça ?… Poméranien à vingt carats, ce Kummel, dénonciateur patenté, pédagogue oblique, chef reconnu de la clique !… Il m’en a créé des ennuis, déjà ! Si jamais vous avez l’inspecteur scolaire sur le dos, nous saurons à qui nous en prendre. Mais, à propos, depuis quand connaissez-vous ce Kummel ?

Question redoutable. Reymond avoua qu’il en avait fait son professeur d’allemand, plaidant les circonstances atténuantes. Il y eut un froid.

— C’est dommage, vous auriez dû me consulter.

— Il m’est facile d’interrompre.

— Gardez-vous-en bien, crainte d’une vengeance. Vous avez commencé, il faut continuer. Je connais mon bonhomme. Jamais rien sur vos élèves et sur nous, cela va de soi. Sapristi, mettez-vous donc à notre place !


Une nuit de janvier, il neigea. Qui n’a pas vécu en Alsace, au village d’un vallon des Vosges, ne peut s’imaginer le charme d’un de ces réveils sous la neige. Sur tous les toits aux pentes multiples, sur le dos des cheminées, jusque sur le coq de la girouette, le manteau de l’hiver est déployé. Au faite des barrières, un bourrelet ; coiffant le bonhomme ventru de la fontaine, le nid vide de la cigogne, le Christ en croix du cimetière un capuchon immaculé… Les sommets, les forêts, toutes ces collines qui meurent dans la plaine, tous ces vals qui se faufilent, ont revêtu leur robe de mariée où jouent des reflets roses, des reflets bleus, d’un bleu profond, presque noir. La gloire de la montagne !

Sous la neige, l’Alpe est effrayante de solitude glacée. On ne voit que du blanc jusqu’au fond des abîmes. Sévère muraille tendue du Nord au Sud, où se hérissent les noires hallebardes des sapins, tourmenté par la bise le Jura frissonne. Les Vosges, elles, demeurent avenantes, humaines, avec leurs cytises, leurs bouleaux, leurs hêtres, leurs buissons de genêts, si bien que la neige s’amuse à faire du sapin un blanc fer de lance, du cytise un dôme, du bouleau une ogive, du buisson de genêt un hérisson poudré à frimas. Il y a aussi les couleurs de ces troncs alignés en profondeur, l’écorce ensoleillée des pins, verdâtre des cytises, blanchâtre des bouleaux, le feuillage roussi des hêtres ; et tout autour, ce blanc bleuté de la neige sur quoi glisse le chant des cloches, car il y en a toujours une qui sonne au fond des jours alsaciens.

Leurs bonnets rouges tirés sur les oreilles, attelés au traîneau à deux places, les petits gars ont gravi la pente. Ces bonnets rouges, comme ils filent sur la piste tassée ! L’air sec emporte au loin les cris.

Certain après-midi de dimanche, tout le monde s’en mêla : Fritz, l’apprenti du cordonnier, qui guidait à plat ventre ; et Bader, et Schramm, et Spinner, et Becker, et Klipfel, tant d’autres, les gars et leurs promises, ces belles filles aux joues frottées de vermillon qui s’installent sans tant de manières sur les genoux qu’on leur offre. Mais on remarquait surtout Suzanne Weiss, la sœur d’un des élèves de Reymond, si exubérante, si rieuse, le teint si animé qu’elle brillait de vie sur la froideur de la neige, en églantine qui se serait trompée de saison.

…Mademoiselle Suzanne ! En parlant d’elle, les voix prenaient des inflexions chantantes. Depuis qu’il la saluait, Reymond trouvait la vallée tout à fait charmante. Kraut lui-même, le veuf gratte-papier et sexagénaire, levait sur elle des yeux de chien assis derrière une porte fermée. Il n’y avait pas jusqu’à M. le juge Döring qui ne s’égarât régulièrement sous les fenêtres des Weiss, le torse sanglé dans une interminable redingote, la boutonnière fleurie de roses de Noël, la moustache retroussée dans les narines, une canne à pommeau d’argent au poing.

Jean et René, André Berger, Émile Zumbach, Charles Weiss, leurs sœurs, leurs cousines, s’en donnaient à cœur joie. Tout ce monde, dans un concert de Herr Je et de Jésus-Maria, par quoi les grosses filles assises sur les genoux des gars recommandaient leurs âmes à Dieu, dégringolait la pente jusqu’au pont où stationnaient ceux qui ne livrent pas leur dignité aux caprices d’un traîneau, les mamans emmitouflées, les papas rhumatisans, les notables des fabriques et aussi, groupe solennel, Kraut, Kummel et M. le juge Döring.

Seul entre tous les notables, le père Weiss lugeait comme le premier bûcheron venu. Cet homme ne faisait rien comme les autres. Guêtre de bleu, son bonnet de fourrure si bien enfoncé qu’on ne distinguait guère de sa physionomie qu’une barbiche d’un blond de paille, dressant au-dessus de la foule ses épaules de géant, sa cravate d’artiste, il versait autour de lui la gaieté.

Cet Alsacien fils de ses œuvres se sentait entouré d’une affection respectueuse. Pas fier, le papa Weiss, et bon comme une tranche de kougelhopf ! Il en payait des loyers en retard ! Il en arrachait des pauvres diables aux griffes des agens d’affaires ! Par la vertu de son exemple, par la verdeur de ses propos, cet homme maintenait les traditions. Un chef. Tout ce qui était savoureusement local, authentiquement alsacien, trouvait en Victor Weiss un ferme soutien. À un personnage haut placé qui lui rappelait un jour, au cours d’une discussion, sa qualité de citoyen allemand, il avait répondu : « Pardon ! je suis citoyen alsacien et sujet allemand. Ce n’est pas la même chose ! » On citait volontiers cette réplique à Friedensbach.

Pour l’instant, assis sur son traîneau, pipe aux lèvres, Weiss dévalait, amarré à un autre traîneau où sa fille, ses deux fils, Reymond comme pilote, avaient pris place. Tout à l’ivresse de l’espace dévoré, ils se sentaient les puissances du blanc paysage. Catastrophe ! Comme Kraut, Kummel et Döring traversaient la piste gelée, le veuf, dont les talons se dérobaient, s’agrippa aux bras de ses compagnons. On n’en vit pas davantage. Le traîneau dispersait le groupe en détresse. Permutation des valeurs humaines ! Durant une seconde, le pédagogue fut debout sur la tête, l’échine rétrécie d’angoisse, les talons aux astres ; M. le juge Döring tournait sur son séant en toupie bien lancée ; quant à Kraut, la barbe à plat sur la neige, ses derniers cheveux hérissés, les dix doigts plantés dans la glace, il jetait aux échos des Was ! demeurés sans réponse.

Un rire secoua la foule. S’étant levé, tâté du sternum à la rotule, Kraut répéta : « Was !  » Debout, à son tour, Kummel secoua tristement la tête. L’offensive revenait à M. le juge Doring dont le front barré de veines violettes, les yeux de myope aux pupilles dilatées, les cicatrices soudain apparues dans la pâleur extrême du teint, annonçaient une fureur peu commune.

— Restez calme et parlez peu, dit Weiss à Reymond. Pour peu que le diapason s’élève, comptez sur moi.

Le juge s’approchait par une marche oblique. Les manans avaient ri. Il s’agissait de rétablir la dignité de la magistrature. Pourtant, devant Mlle Weiss qui le regardait avec un certain effroi, la fureur du juge se mua en galanterie. Claquant les talons, il s’inclina. Puis, en excellent français, avec une pointe d’accent :

— Vous n’avez pas eu de mal, au moins, mademoiselle ?

— Et vous-même, monsieur ? répondit la jeune fille avec une sollicitude feinte.

— Oh !… je vous prie, ricana le juge. Si vous n’avez rien, alors tout est bien.

— C’est la chose essentielle, appuya Kraut.

M. le juge s’était tourné vers Reymond. Il le toisait comme on toise un homme pour constater s’il est satisfactionsfähig. Alors, la voix officielle :

— Une question, monsieur. De votre part, cet accident est il chose intentionnelle ?

Reymond s’était redressé :

— Intentionnelle ? Vous vous trouviez avec ces messieurs au milieu de la piste. Ce serait plutôt à moi à vous poser cette question…

Beau joueur, le juge s’inclina une seconde fois. Après quoi, pesant ses mots :

— Dans ce cas, c’est moi qui présente des excuses. Dans l’autre cas, la chose aurait eu des suites très graves. Il ne faut donc voir dans cet accident que le résultat d’un fâcheux concours de circonstances. C’est ce que je tenais à établir. Mademoiselle, messieurs, j’ai l’honneur…

Pour la troisième fois, les talons se rapprochèrent : pour la troisième fois, M. le juge s’inclina. Alignés au bord de la chaussée, les pieds en dedans, Kraut et Kummel répétèrent de leur mieux cette révérence protocolaire. Marchant au pas, très droits, les trois hommes s’éloignèrent.

Quand ils eurent disparu, M. Weiss eut un rire puissant. Ses deux mains, il les tendit à Reymond :

— Monsieur, vous souperez avec nous. Pas de cérémonies ! Je vous dois une des grandes joies de ma vie, peut-être la plus grande. Ce Kraut qui embrassait convulsivement un glaçon, ce Kummel d’aplomb sur le crâne, ce Döring transformé en derviche tourneur !… C’était tout à fait réconfortant.

— Très chic ! très chic !… criaient les élèves au comble de la joie.

Un bûcheron à la barbe de lichen s’était détaché de la foule. Lui aussi tendait la main à Reymond, expliquant des choses en alsacien.

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— Il vous remercie. Vendredi, sur une dénonciation du forestier, le juge lui a flanqué cinquante marks d’amende. Alors, il vous remercie. Il appelle ça la revanche… Là-dessus, rentrons. Nous n’avons pas perdu notre journée.

Ce n’est pas impunément qu’on attente, même involontairement, à l’équilibre de fonctionnaires impériaux.

La voix de René Bohler, ouatée par le ronflement des machines, célébrait la beauté de Calypso, quand la vieille bonne heurta à la porte de la salle d’études. Elle eut ces mots qui glacèrent professeur et élèves :

— Monsieur l’inspecteur…

Aussitôt il s’avança. On ne remarqua d’abord qu’une tête de vautour pensif, un corps très long, des pieds très larges. Reymond, Jean, René, respectueux, s’étaient levés, inclinés. Le professeur se présentait, présentait ses élèves en un allemand laborieux.

— Êtes-vous aussi le professeur d’allemand ? demanda M. l’inspecteur en français. Et il plissait son nez, ce qui infligeait à ses lunettes un singulier mouvement de va-et-vient, à ses joues plantées de poils courts et raides, un frémissement goulu.

— Non, monsieur.

— Alors, qui, je vous prie ?

— Une demoiselle.

— Ah !… Une demoiselle !… Pour le français, un professeur ; pour l’allemand, une demoiselle. Et son nom, je vous prie ?

Mlle Wahler.

— D’où ?

— De Mulhouse.

— Ah ! cette demoiselle donne aussi, je le sais, des leçons de français en cette métropole de l’esprit qu’est Mulhouse… La double culture !… la grande idée alsacienne !… Nous, universitaires allemands, nous n’arrivons pas, même de loin, à effectuer le tour de notre culture germanique, mais Mlle Wahler, heureusement, s’assimile deux cultures… Je félicite cette demoiselle pour ses brillantes capacités.

Heureux d’avoir décoché tant de flèches d’ironie, M. l’inspecteur cessa de remuer le nez, éclaira ses yeux verts d’un sourire et s’assit. Après un rapide examen des objets qui l’entouraient, — oh ! oh ! la carte de la France, une statuette de Jeanne d’Arc, aux murailles de petits drapeaux tricolores, souvenir d’un quatorze juillet — lourdement affectueux, il revint à sa langue maternelle.

— Nous nous bornerons, pour aujourd’hui, à un bref examen de géographie et d’histoire. C’est une pierre de touche. Je vois sur cette table les livres de M. Seignobos, de M. Gallouédec, d’autres encore de mes collègues de la Grande nation. Nul doute qu’ils ne disent des choses excellentes et très précises sur notre Alsace, par exemple, ou encore sur les colonies de l’Empire… Toi, mon ami, tu vas m’entretenir pendant quelques instans de notre Togoland, Parle, jeune homme, ton serviteur écoute.

Jean, par deux fois, ouvrit la bouche. Il en sortit un vague son.

— Bien, fit l’inspecteur avec un rire puissant. Et après ? Jusqu’à présent, c’est exact.

— Le Togoland est une colonie allemande… une colonie allemande… très prospère… une belle colonie… située en Afrique.

— J’ai soudainement oublié le français, mon ami, veuille traduire en allemand.

Jean s’exécuta.

— Bien. J’ai presque compris. J’aimerais pourtant quelques détails complémentaires. Date de la conquête, villes principales, fleuves, situation, flore, faune, budget annuel, etc., etc, tant de choses !

— Il n’y a pas de grandes villes… Les fleuves sont à sec en été… Comme productions, du cacao, du café, du coton… Il y a des girafes, des éléphans…

Arquant les sourcils, Jean marqua que la source de ses connaissances était tarie.

L’inspecteur s’attrista.

— Quand on vit en Allemagne, mon ami, sous la protection de la force allemande, il convient de se montrer reconnaissant S’intéresser aux choses allemandes, à la flotte allemande, aux colonies allemandes, aux élémens de cette richesse allemande dont vous profitez largement en Alsace, est un devoir. En revanche, j’en suis sûr, tu sais par cœur les noms des quatre-vingt-six départemens français, des deux ou trois cents sous-préfectures, dont la plus importante a moins de vie intellectuelle et industrielle que Friedensbach… À l’autre, maintenant. Une question d’histoire : les noms et l’œuvre des six premiers électeurs du Brandebourg…

Courageux, René se jeta à l’eau.

— Albert l’Ours, Othon l’Oiseleur… Louis le Germanique., non, pas celui-là… et puis… et puis…

— Cela peut suffire.

Mais René prit l’offensive :

— Monsieur, je sais l’histoire d’Allemagne… la maison de Saxe, de Franconie, la querelle des Investitures… la Bulle d’Or…

L’inspecteur ferma ses yeux verts, secoua la tête.

— Mon ami, quand je demande les noms des six premiers électeurs du Brandebourg, je ne demande pas une conférence sur la Bulle d’Or. Les élèves allemands ont l’habitude de répondre à la question posée de la manière la plus précise, la plus absolue… Cela s’appelle la discipline d’esprit… Je me retire, monsieur le professeur !

On se regarda avec stupeur. Un désastre. Jean se précipitait sur un atlas, René sur le répertoire des souverains. Et l’un disait :

— C’est dégoûtant : me demander le Togoland, quand je sais les noms de toutes les principautés allemandes !

Et l’autre :

— Et moi, je sais les noms de tous les Habsbourg, des Hohenstauffen…, des masses d’autres choses… Et avec la Bulle d’Or je l’aurais épaté…

Reymond, lui, se taisait ; il voyait l’avenir en sombre. Il lui fallut de l’énergie, pour dire enfin :

— Revenons à Calypso, cela vaudra mieux…

Mis au courant, M. Bohler, en homme de bon sens, opina qu’il n’y avait qu’à attendre les événemens.

Ils vinrent sous les espèces d’une lettre comminatoire. L’inspecteur déplorait l’ignorance des inculpés « dans les matières géographiques et historiques, pierre de touche d’une réaliste et solide instruction. De même, la connaissance de notre langue nationale laisse fortement à désirer. Pour l’acquisition des connaissances demandées par les programmes, il convient de s’adresser à un homme que sa profession met au courant des dits programmes et de leurs exigences. »

Tout en méditant les termes de cette lettre, M. Bohler frappait nerveusement la table d’un doigt.

— Il y a quelque machination, là derrière, un Kummel quelconque, un mouchard de cet acabit… On veut évidemment la tête de Mlle Wahler. Cette brave vieille fille apprend l’allemand à mes fils, mais surtout le français à des dizaines de potaches mulhousiens. Depuis trente ans, pour maintenir l’influence en Alsace, elle a plus fait que tous les discours. On en a assez. On veut l’affamer… Pour vous, monsieur Reymond, les choses pourront s’arranger. On n’insistera pas. La fabrique donne des subsides pour les écoles maternelles, les cours des apprentis, d’autres œuvres encore. Quand on a des armes en main, on est respecté… Mais où trouver un professeur d’allemand ?

— Je n’en vois qu’un, répondit Mme Bohler. Nous serions au moins tranquilles.

— Et qui ?

— Kummel lui-même. Quatre heures de leçons par semaine, ça arrondirait son traitement. Il se croirait appelé à germaniser nos fils. Dans cet espoir, il oublierait de nous dénoncer. Il nous servirait de paratonnerre.

— Non ! À aucun prix je n’introduirai ce laquais chez moi. J’enverrai encore moins mes fils chez lui.

— Et dans ma chambre, monsieur ? proposa Reymond. Il me serait facile d’assister aux leçons à titre d’auditeur.

— Ça, c’est une idée, c’est même une bonne idée. Quand on ne tient pas le couteau par le manche, il est inutile d’entrer en guerre ouverte. C’est entendu. Voulez-vous demander la chose de ma part au pédagogue ?… Je préfère demeurer en dehors de ces pourparlers…

— Heureusement pour nous, fit Mme Bohler, qu’ils ne sont guère habiles, ces excellens germanisateurs. S’ils l’étaient, nous serions perdus. Vous imaginez-vous un inspecteur se mettant à causer avec les enfans, oubliant une minute qu’il est Allemand pour se révéler homme, tout simplement, leur racontant des histoires sur le Togo, les félicitant de ce qu’ils savent au lieu de goguenarder. Mais non. Ils viennent en missionnaires. Ils nous apportent la culture, la science, les arts. À tout ils opposent la force allemande. Pas l’ombre de tact. Cet inspecteur sait évidemment, — ils savent tout, — que deux frères de mon mari ont été tués en 70. Or, aux neveux de ces morts, il parle naturellement de « notre Alsace. » Ces enfans, on les jette ainsi dans des colères folles ! Mais ils ont l’esprit ainsi fait : le vainqueur, parce que vainqueur, même s’il campe dans la maison de sa victime, est irrésistible, paré de toutes les séductions. Son ironie : une grâce ajoutée à tant d’autres !

— Remercions Dieu de les avoir fabriqués de la sorte, acheva M. Bohler. Si à leur méthode d’organisation s’ajoutaient le tact, le respect de l’individualité, toute la gamme des jolis sentimens, il y a belle lurette que le monde serait leur chose.

Après la neige, une pluie lourde, noire. Les chéneaux pleuraient. Des flaques, une boue collante. Un brouillard jaune traînait sur les sommets, rejoint par la fumée des usines. Sur la route, des parapluies, le cortège des ouvriers, le cou dans les épaules.

— Il pleut, disait l’un.

— Tant mieux, répondait l’autre ; il n’en tombera jamais assez. Devant la mairie, la gendarmerie, on s’agitait dans la nuit tombante. On distinguait des nuques épaisses, des bras levés. Cette pénombre, cette pluie tenace donnaient quelque chose de lugubre à ces apprêts silencieux. Un instant, les drapeaux fixés aux hampes flottèrent. Bien vite, alourdis de pluie, ils s’immobilisèrent, paquet inerte dont on ne voyait que le noir.

Et les cloches de la vallée sonnèrent. Elles sonnaient creux et terne. Que pouvaient-elles dire, ces pauvres cloches ? N’ont-elles pas la voix que leur prêtent les hommes ? Et Reymond fut angoissé pour tous les morts couchés sous les champs de bataille, angoissé pour les vivans enfermés dans leurs maisons. Cloches de Thann, de Mulhouse, de Sainte-Odile, de Strasbourg, de Metz, cloches des villages balancées jusque dans les hauts vals vosgiens pour dire que demain est la fête anniversaire du Vainqueur. Et c’était horriblement triste. Parce que le mensonge était au cœur des hommes contraints à tirer les cordes, cette joie des cloches se muait en un glas.

« Que dirais-tu, songeait Reymond assis dans un coin de sa chambre où l’obscurité régnait, si les cloches de Bâle, de Zurich, de Berne, de Genève, si les cloches de ta cathédrale de Lausanne, qui tant de fois sonnèrent les anniversaires de la patrie heureuse, proclamaient un soir la victoire de l’étranger ?… Si des morts, par milliers, étaient couchés dans les cimetières, morts descendus au royaume des ombres pour le salut du pays ? En vain ! Le drapeau que tu aimes, il est enroulé. On l’a caché dans les greniers. Un autre flotte à sa place. Des bottes étrangères martèlent le pavé des rues. Les torches flambent. Des musiques, de leurs cuivres ronflans, imposent l’insolente joie de ceux qui viennent d’ailleurs et dont les griffes sont plantées jusqu’au cœur de la patrie. »

Des Vosges au Rhin, du Luxembourg à la Suisse, au pays de Kléber et de Happ les cloches sonnèrent jusqu’à ce que l’épaisse nuit fut descendue sur les toits.

Le lendemain, il pleuvait encore. De bon matin, le gendarme Spörrmann fit son tour… Un drapeau au balcon de la mairie, un autre au balcon du juge, un autre chez Kraut, un autre chez Kummel, un autre chez le négociant Maus, un autre chez l’huissier, un autre chez le forestier, un autre encore chez le chef de gare. Au total, comme l’an passé, comme toujours depuis qu’il se souvient, en comptant le sien et celui du collègue Taubenspeck, dix drapeaux rouge-blanc-noir. Il en prend note, pour la statistique. Et neuf drapeaux rouge et blanc, chez le garde champêtre, chez le collègue de Kummel, aux façades des sept Wirtschaften. Ailleurs, c’est-à-dire partout, chez le curé, chez le bourgeois, chez l’ouvrier, on ne voit que les rideaux bien tirés. Dix-neuf drapeaux !… Le gendarme Spörrmann caresse un rêve. Il voudrait tant arriver à vingt ! L’an prochain, sans doute, s’il est vrai que Karl sollicite patente d’aubergiste…

Les cheminées crachent leur fumée. Les machines ronronnent. La rivière court rapide sur ses cailloux blancs. C’est un jour comme tous les jours. Sauf à l’école. Les enfans, on les tient. De gré ou de force, ils avaleront ce que les autres refusent. Lâchés dans la forêt, ils ont cueilli houx, lierre et branchettes de sapin ; tout à l’heure on fera, derrière le pupitre, une niche de verdure. Maintenant, rangés en cortège derrière le parapluie du Lehrer Kummel, qui est en redingote et en haut de forme, ils vont quérir à la mairie le buste en plâtre de l’Empereur avec ce front bien dessiné, ces yeux sévères, cette bouche dure, cette moustache qu’accuse encore la poussière descendue depuis un an sur l’auguste effigie. Le buste est en place.

… Kuramel se lève. Il parle de Dieu, de l’Empereur, de l’Empereur et de Dieu. Il parle des colonies. Il parle des huit millions de soldats allemands. Il parle de l’influence de l’Allemagne dans le monde, de tout ce qu’il lui reste à accomplir pour que ce monde soit purifié des péchés qui le rongent, pareils à une lèpre. Armé d’une baguette, il montre sur la carte, à travers les océans bleus, la route suivie par les paquebots allemands. Il montre, au Brésil, en République Argentine, au Nicaragua, en Chine, partout, cent jeunes Allemagnes en voie de formation. Dieu le veut ! Avec une ferveur mystique, il dit la reconnaissance de l’Alsace, sa joie d’être au peuple-roi, l’encens qui fume sur les autels, monte jusqu’aux trônes de Dieu et de l’Empereur, de l’Empereur et de Dieu.

Les petits-fils de ceux qui moururent pour la France écoutent. Innocens, le plus grand ne dépasserait pas une botte de la tête, ils ouvrent la bouche pour mieux écouter. Et voilà que Kummel se tourne vers le buste devant lequel il s’incline avec dévotion. Et par trois fois, les bras au ciel, une lueur dans la pupille, frémissant des épaules au ràble, il lance au plafond : « Hoch ! hoch ! hoch ! … » La classe, qui trouve cela très drôle et qui aime le bruit, répète avec force : « Hoch ! hoch ! hoch ! … > » Sur un signe, les mômes se massent. Bonnet à la main, rangés en demi-cercle autour du buste, ils entonnent : Deutschland, Deutschldnd über alles

C’est fini. Ils sortent, les mômes. Et comme ils sont leurs maîtres, maintenant, marquant le pas, jetant leurs bonnets en l’air, ils chantent à tue-tète :

Wenn der Kater nicht haarig ist
Fängt er keine Mause

C’est plus spontané que le Deutschland über alles !

Enveloppé dans un numéro de la Strassburger Post, le buste impérial est transporté par le Lehrer Kummel dans la grande salle du Zum weissen Lamm.

Peu après, le cortège quitte la gare, tous les fonctionnaires de Friedensbach, grossis des douaniers, forestiers, facteurs, gardes champêtres et gratte-papier des environs, grossis des présidens, vice-présidens, secrétaires et trésoriers des Kriegervereine ou associations des guerriers : quarante et un hauts de forme, exactement, quarante et une redingotes, quarante et un parapluies aussi. Et Kraut, Kummel et Döring sont là, c’est entendu. Sur les poitrines, des médailles, de quoi décorer une division. Devant les redingotes, — cedant togae armis, — ceux qui, à un titre quelconque, ont droit à un uniforme : officiers de réserve, officiers de réserve en retraite, conseillers intimes et très intimes, panaches, épaulettes, éperons, bottes, de l’or, des aiguillettes, des ventres sévèrement réprimés par le ceinturon bouclé au dernier cran. En tête du cortège, six musiciens prêtés par une chapelle régimentaire. Bref, la mobilisation des missionnaires de l’Idée nationale. Ces hommes sont beaux à force de conviction. Ils ont charge d’âmes. Ils sont les prêtres d’une religion. Le chef leur a dit : « Va !… » Et ils vont. Le souffle du scepticisme ne les effleure point. Sentinelles avancées du Deutschtum en un pays rebelle, ou plus exactement perverti par les influences étrangères, ils doivent imposer la Vérité. Faiblesse que les sentimens, perversion et maladie que le culte du souvenir !…

Vous riez, vous qui ne les avez pas vus. Vous haussez les épaules. Vous parlez de charge grotesque, de caricature indigne… Venez, vous dis-je, vous qui vivez paisiblement dans vos pays libres, écartez le rideau, regardez : sous la pluie, le balancement de ces quarante et une redingotes, ces sabres, ces casques, mais surtout ces fronts, ces mâchoires, ces moustaches à la croquemitaine, ces poings gantés, ces yeux furibonds dardés sur les façades vierges de pavois, et cette morgue des talons, ce dédain des épaules, cette infaillibilité des poitrines, cette doctrine qui suinte des crânes… : « Nous sommes les maîtres. Nous briserons la résistance. Dieu nous en donne le droit. L’Empereur nous en donne l’ordre. »

Ayant vu cette parade pangermaniste dans cette humble bourgade alsacienne, vous direz :

— C’est affligeant, mais rendez du moins hommage aux incontestables qualités de ces hommes.

— Oui, répond Victor Weiss, ils sont parfaits. Nous leur en voulons simplement de ce que depuis quarante ans ils sont assis sur nos cœurs. C’est lourd !

Quel banquet ! Copieux et arrosé. Parfois un chœur puissant. Après, des hoch ! hoch !… Un orateur s’est levé. On ne voit que ses poings tendus, ses coups de mâchoire, son ventre affirmatif. Que dit-il ?… Les hoch ! reprennent avec une ferveur sauvage. Un nouveau chant. Maintenant ils rient, et comme ils ont entr’ouvert les fenêtres à cause de la fumée, ces rires, montés de l’estomac, tombent dans la rue vide. Le négociant Maus, un rallié celui-là, lève son verre plus haut que les autres. On le félicite. L’idée est en marche… Deutschland, Deutschland über alles !

Si le gendarme Taubenspeck savait que, profitant de ce délire patriotique, des garnemens se sont emparés de son matou blanc, qu’ils lui ont peint la tête en bleu, la queue en rouge, qu’il trouvera donc, quand il regagnera son domicile au petit jour, un drapeau tricolore assis devant sa porte !… Mais le gendarme Taubenspeck ne sait pas. Il est bien trop occupé à soulever sa chope ! Au reste, le matou tricolore est patient. Il attendra.


Le lendemain, quand le Lehrer Kummel ouvrit lui-même sa porte à Reymond, il avait encore les paupières gonflées, les traits tirés, le teint brouillé. Cela ne l’empêcha pas, du reste, quelques minutes plus tard, d’accrocher au vol l’expression « faire grise mine. »

— Très bon, très bon, ce gallicisme. Permettez que je le note. Comme toujours, la leçon se prolongea en causerie. Kummel demandait des conseils.

— Fidèle à notre idéal de culture, je lis aussi, monsieur, les bons auteurs français. Là est une différence : les Français ne savent rien de nous ; nous savons tout d’eux. Il faut cela si l’on veut obtenir la victoire. J’ai étudié ces derniers mois un roman de Loti, un d’Anatole France, un de Bourget, un de Prévost, c’est-à-dire un livre-type de chacun, assez pour mon catalogue. C’est une littérature pour messieurs les artistes, les dernières fleurs à la minute où l’on va les cueillir. Quand on les a cueillies, c’est fini. Non, ce n’est pas une littérature pour l’énergie, pour le combat. Je la lis, nonobstant. La culture l’exige. Me conseillez-vous quelque autre auteur représentatif de la mentalité française ?

Reymond s’effara. Kummel, botté, lâché dans le jardin de France ! Il se ressaisit.

— Lisez donc les œuvres complètes de Stéphane Mallarmé. C’est un peu difficile, la pensée en est parfois fuyante, mais avec un bon dictionnaire on arrive à tout.

— Merci. Je note. Mallarmé, deux l ?… Merci. Une question : trouvez-vous mon accent bien mauvais ?

— Mais non, mais non… Un peu dur, un peu guttural, mais l’articulation est bonne.

— Cela tient à l’excellence de nos méthodes. Dans nos séminaires d’instituteurs, nous apprenons intuitivement et phonétiquement. C’est la méthode allemande. Oui, messieurs les Français là aussi ont à puiser.

— Sans doute… Et votre banquet, c’était intéressant ?

— Magnifique !… Le négociant, qui est un pur de l’Alsace, a tenu un discours remarquable. Comme tout homme qui réfléchit, il est venu pas à pas au point de vue allemand. Il a compris notre force irrésistible. Il a su jeter le sentiment derrière le dos, l’élégance latine, comme vous dites, et se rallier, avec armes et bagages, à notre culture. Nous sommes, n’est-ce pas ? c’est incontestable, le peuple qui doit diriger, le peuple organisé en vue d’une conquête rationnelle, d’une mise en valeur normale du capital humain. Nos philosophes, nos savans, nos hommes d’État préparent la chose. Voyez : au xviie siècle, nous étions divisés, rêveurs, idéologues, et nous fûmes le champ de bataille de l’Europe. Plus tard, nous aimions les fleurs, le clair de lune, l’amour, les théories mystiques. Alors Napoléon s’est montré qui nous a mis le pied sur le ventre, sur le ventre, oui, monsieur !… Et il a eu raison, puisque nous étions faibles. L’Allemagne s’est recueillie. Elle a réfléchi. Elle a élaboré la doctrine. Bismarck, notre grand Bismarck, avec son grand balai, a poussé dans la rivière la pitié, les divagations (vous dites ?) sur la liberté, l’égalité, la fraternité. Et nous avons battu l’Autriche, battu le Danemark, battu la France, en attendant les autres. Cette force que nous avons, porte son triomphe dans sa vérité. Elle dit, en effet : seul l’homme fort peut se réaliser. De la sorte, on fabrique l’humanité. Les forts commandent. Les faibles obéissent. Et tout marche enfin… C’est ce que nous avons proclamé avant-hier, au banquet anniversaire de Sa Majesté. Ou bien l’Alsace, dont nous avons poussé la barque sur le fleuve de la civilisation, devient un cheval de notre voiture impériale, ou bien elle refuse de tirer et elle crève misérablement. Du reste, cela nous est égal. Nous sommes assez forts pour tenir sous notre poing des millions et des millions d’hommes incapables de comprendre notre idéal et notre vérité, qui est la vérité, c’est-à-dire l’exploitation scientifique des énergies humaines.

Reymond suivait ces paroles avec attention. Et il n’avait aucune envie de sourire de cet homme que sa folie patriotique rendait redoutable. Il ne posa qu’une question, insidieuse, il est vrai :

— Vous êtes Alsacien de naissance, monsieur Kummel ?

Kummel jeta le masque :

— Non. Alsacien d’adoption. Voilà vingt-sept ans, bientôt vingt-huit, que je lutte dans cette province tellement déformée par les rêveries étrangères. J’ai adopté ce pays auquel je donne mes forces. Je suis donc Alsacien. Mais, naturellement, coule dans mes veines le véritable sang allemand, sans mélange. Je vous dis ces choses, à vous, parce que ressortissant d’une nation de langue allemande, dans sa grosse majorité, donc susceptible de collaborer à l’œuvre.

Le maigre magister avait relevé la tête. Sa vérité, positivement, lui gonflait la poitrine. Le sujet étant provisoirement épuisé, Reymond lança d’une voix qu’il cherchait à rendre aussi naturelle que possible :

— À propos, monsieur Kummel, vous chargeriez-vous de donner des leçons d’allemand à mes deux élèves, les jeunes Bohler ? Leur père m’a chargé de vous en parler. Quatre heures par semaine, pour commencer.

La face de Kummel s’éclaira de joie.

— Certainement !… Oui, certainement !… Ce sera un honneur et un plaisir pour moi que de pénétrer chez M. Bohler.

Reymond s’empressa de mettre les points sur les i.

— C’est que la salle d’études n’est pas libre. Si vous le voulez bien, ce serait chez moi.

— Ou chez moi ?

— C’est un peu excentrique. Il y a d’autres raisons. Chez moi. si vous le voulez bien.

Kummel s’inclina.

— C’est une affaire qui est dans le sac. Vous dites, n’est-ce pas ? Nous verrons à fixer la chose plus exactement… Je félicite M. Bohler. Une demoiselle ne peut enseigner des hommes, surtout dans notre langue, si virile. Celui-là seul est digne de ce sacerdoce qui considère notre langue allemande comme l’expression de notre âme allemande.

Quand Reymond fut parti, à sa femme qui entrait suivie de la marmaille, Kummel dit :

— Femme, moi, ton époux, Konrad Kummel, je suis nommé professeur des jeunes Bohler. Nous forçons enfin les portes de la grande société alsacienne…

Et il bourra sa pipe avec un rire de la gorge.


Et toujours, ce tapage des sabots, ce cri de la sirène, ce labeur des hommes et des machines, au creux de la vallée. Du matin au soir on est penché sur le banc à broches, on suit la course des navettes, on renoue le fil rompu. L’usine entière, un instrument de précision dont les hommes, ces autres rouages, participent. Tout est affaire de calcul, de rendement. Qui consomme tant, doit produire tant. Sans se laisser piper par les mots, par les théories de bavards, on a l’œil sur les cours de la laine, du coton, on additionne des chiffres, on les compare à d’autres chiffres, on lance son télégramme.

Il y a donc cette vie de l’industrie, cet engrenage, cette lutte contre la matière qu’il faut acheter, transformer, exporter. Ailleurs, on ne connaît que cela. Ici, cette lutte s’aggrave de la lutte contre les hommes qui en veulent à vos habitudes, à vos traditions, à votre langue, à votre âme. Aussi ne peut-on jamais s’abandonner tout à fait, se détendre, pas plus au bureau que dans la rue, pas même dans le cercle de la famille où chacun apporte les échos de la bagarre, pas même à l’église où par ordre il faut prier pour l’usurpateur.

Pacifisme ? Désarmement ? L’ennemi est dans la place, un ennemi puissant et sournois. À moins d’abdiquer, de se suicider, on est contraint de vivre fortement, dangereusement. Chaque soir, — qu’arrivera-t-il demain ? — c’est un peu la veillée des armes.

Solitude, recueillement. Parce que tant de machines tournent, un rappel constant aux choses pratiques. Parce que le pays étouffe, la lutte pour la vie jusque dans le silence ; et parfois une fièvre qui s’insinue, de grands élans ; on dit alors : « Non, ça ne peut pas durer… » Et cela dure pourtant. On se résigne. Il faut patienter encore, se taire.

Ceux qui grandissent dans ce milieu triste et robuste, subissent la rude empreinte. Les jeunes, dont le sang coule rapide et chaud, s’étonnent et s’indignent. Qu’est-ce qu’on attend pour bouter l’intrus dehors ? Et ils collectionnent les gravures où l’on voit les uniformes prohibés, ils ont un carnet où ils notent le nom des cuirassés, le nombre des canons, des dirigeables. Avec la superbe inconscience de leur âge, ils vont répétant : « Quand nous aurons repris l’Alsace… » Cependant, une année s’ajoute à une autre année, une expérience à une autre expérience, ils sentent à leur tour tout le poids du joug. Beaucoup, dans une révolte de leur corps et de leur cœur, se débattent furieusement devant la camisole de force dont on veut les revêtir ; d’autres, avec une gravité précoce, s’enferment dans le silence, se préparent à la longue patience.

Ces traits du caractère alsacien, façonné par près de quarante ans d’annexion, Reymond les retrouvait dans ses élèves.

Émile Zumbach, quinze ans, était un taciturne, féru de chimie, de mathématiques. Au cours d’une promenade de deux heures, il lui arrivait de ne pas desserrer les dents. Nulle prétention à l’élégance. Dans le regard, une obstination, une réflexion lente, mais sûre de son objet. Ingénieur ou chimiste, il continuerait la lignée de ceux qui ont fait la fortune et la force de l’Alsace. Être et non paraître, agir et non parler.

En apparence différent, assez semblable, au fond, André Berger, beau garçon, ombrageux, raisonneur. Son mot favori : « Ce n’est pas prouvé. » Pour lui, l’antiquité, peuplée de nymphes, tissée de mythes, se prolongeait jusqu’à l’Exposition universelle de 1900. Alors commençait l’ère scientifique. Les fictions provoquaient son sourire… Racine ? « De jolis mots ; ça ne mène à rien. » Cette rudesse dans l’expression de sa pensée, ce sens de l’utile, mais aussi une magnifique droiture, faisaient de Berger un pur Alsacien. Son professeur lui dit un jour : « Vous vous moquez volontiers du sentiment. Attention ! Au nom de quoi protestez-vous contre l’annexion ? » Il avait eu cette réponse : « Quand on traite une affaire, il faut le consentement de tous ceux que cette affaire concerne. Est-ce que nous avons accepté l’annexion, nous les Alsaciens ? Donc, ça ne compte pas, ça n’est pas loyal. La loyauté, ça n’est pas du sentiment ! Le sentiment, c’est les pleurnicheries des jeunes filles, leurs albums à myosotis. » Par quoi, sans doute, Berger entendait exprimer que la loyauté est plus encore une question de propreté intellectuelle qu’une qualité du cœur ; que les sentimens trop extériorisés débilitent. Pudeur de garçon bien portant élevé à l’école allemande et qui croyait bon de lui emprunter une certaine dureté. Il se résumait en ces termes : « Ce n’est pas la littérature qui nous rendra l’Alsace. »

Très pareils l’un à l’autre, Charles Weiss et René Bohler, deux amis longtemps penchés sur le même alphabet, complices des mêmes niches, aujourd’hui séparés par leurs études, puisque l’un resterait en Alsace et que l’autre ferait carrière en France. Heureux de se retrouver deux fois par semaine, ils sifflaient les mêmes airs, couraient du même pas, saluaient les mêmes vieux, grimpaient aux mêmes arbres. Des naïfs, des turbulens, des gourmands. Et riant d’un rien, d’un geste, d’une grimace. Leurs branches favorites, la géographie, la géologie, tout ce qui donne des chiffres, des superficies, des ossemens grâce auxquels on détermine les époques. En herbe, l’Alsacien bon vivant. Et parfois jaillissant de cette apparente superficialité, un mot profond, une colère sacrée révélant le drame au cœur de cette joie, de cette santé.

Un soir, on rentrait de promenade ; comme on longeait le cimetière de Moosch, René dit soudain à son ami :

— Je ne voudrais pas être là dedans, moi. Ils ne me verront pas quand on chassera les Schwobs d’Alsace.

Charles Weiss répondit :

— Chasser les Schwobs ? Et si on est tué ?… C’est nous qu’on ira au cimetière.

— Ça ne fait rien d’être tué, pourvu qu’avant on ait le temps de les voir filer.

— C’est vrai. Ça ne sera embêtant que pour ceux qui tomberont tout au commencement, avant qu’on puisse être sûr…

Propos de petits Alsaciens. Ils ont treize, quatorze ou quinze ans, une voix qui mue, les chaussettes rabattues sur le soulier, bon estomac, bon jarret, des farces plein leur sac et brusquement, sous le clair soleil, ils parlent de mourir pour leur province.

Tout à fait à part, Jean Bohler. Pour le comprendre, il fallait aller à sa mère, une Française cultivée, affinée, d’un tact exquis… Née en province, grandie à Paris, mariée en Alsace… Et tout soudainement le reploiement dans le devoir silencieux. Après les concerts, les conférences, les vives conversations de Paris, la vallée bien close, le patois des ouvriers, les cloches du dimanche sonnant pour la grand’messe. Elle, protestante, ce qui l’isolait un peu plus encore. Alors, dans le temple de l’âme, une discrète floraison, de beaux livres lus et relus, décantés jusqu’à ce qu’on ne conserve plus que le souvenir de ce qu’ils portent en eux d’humain ; des projets caressés au cours des lentes après-dînées, l’habitude d’un courage personnel, l’acceptation des choses qui vous sont contraires ; le désir de répandre autour de soi cette chaleur du cœur grâce à laquelle le foyer, — on n’a que cela, — est vraiment un foyer.

Cette pensive richesse, cette chaude sensibilité, ce culte du travail, qui était la religion de M. Bohler, Jean les avait reçus en naissant. À quinze ans, il aimait à chercher le nœud des questions, attentif aux argumens, aux objections, ouvert à la complexité des problèmes. Respectueux, délicat, troublé jusqu’à la tristesse par le spectacle de l’injustice triomphante, il souffrirait dans la vie, se débattrait dans plus d’un réseau, heurterait de l’aile plus d’une barrière. Aux heures difficiles, la consolation il la demanderait à la musique, à ce monde du rêve sonore, des réalités immatérielles, de la beauté douloureuse, de l’apaisement divin… Passionné, timide comme il est naturel quand on n’a pas de sœur, peu d’amis, presque personne à qui parler en dehors de la famille, Jean se concentrait sur ses études. Que de fois, à la dérobée, Reymond avait observé son élève courbé sur un problème, sur une traduction, ce front si joliment dessiné, cette clarté des yeux, cette gravité précoce de l’expression, cette finesse des mains serrant les tempes comme pour amasser l’attention.

Ses élèves, Reymond les aimait tous, heureux de les voir s’affirmer dans leur diversité avec l’outrance de leur âge, mais il ne pouvait se défendre d’une sympathie particulière pour Jean Bohler, d’une si jolie couleur d’âme.

Le mercredi, le samedi après-midi, l’équipe se trouvait au complet. L’hiver, on s’entassait dans la petite salle d’études, mais sitôt les beaux jours revenus, escapades, chasse aux papillons et aux cristaux, discussions, bons rires jetés à la volée.

Certain mercredi du début de mars, la petite bande se mit en route. On touchait à ces premiers jours tièdes où les primevères sèment une clarté au flanc des talus. Près du lavoir, où des femmes à genoux tordaient le linge, des draps séchaient dans l’air très bleu. Des jardinets en gradins, des toits bruns de Friedensbach ; les vergers encore dépouillés ; le trait jaune de la rivière grossie par la fonte des neiges ; autour de la vallée, l’entourant de leurs bras d’azur, les monts et les collines que la fumée des feux allumés dans les champs rejoignait en colonnes joyeuses.

Sur la route, soudain, un balancement rythmé, des éclairs de sabres tirés, un hérissement de casques. Quelque bataillon en manœuvre.

— Filons ! cria René. Le jardin de Hort, la porte est ouverte !

C’était un très vieux jardin, avec une charmille, du buis, un cormier fleuri. Le père Hort taillait sa haie. On entendait le bruit sec du sécateur. Devant l’invasion, l’homme eut un rire muet. À l’école, Kummel se démenait : il poussait les écoliers dehors, il les rangeait en ligne ; petites mines où l’effarement le disputait à la curiosité. Le juge apparaissait, les gendarmes, au pas, sanglés dans leur tunique tendue à en crever, et Kraut, épanoui, la plume glissée derrière l’oreille.

— Le temps est à l’orage, les vers sortent, fit le père Hort sur son échelle.

Le bataillon approchait. Les cinq élèves de Reymond dissimulés derrière les taillis, les lavandières agenouillées qui courbaient la tête, semblaient l’image vivante de l’Alsace conquise… Un cri rauque : le choc net de mille fusils sur mille épaules. Un second cri : le bruit puissant des semelles broyant le sol, le vacarme splendide des cuivres, le titillement pointu des fifres, le chapeau chinois tout frémissant de clochettes, les coups sourds abattus avec une obsédante régularité sur la grosse caisse. Cravachée par les ordres, coulant avec la force d’un fleuve endigué, la masse numérotée, assouplie, matriculée, dressée. Devant cette cohésion, l’individu isolé vacillait, s’effaçait. Faces rondes, faces plates, toutes soumises, mentons durement accusés, rictus des lèvres contractées par l’effort, regards noyés dans l’obéissance, hachures des cous tendus vers une fatalité ; et toujours, si mécaniquement alignés que la tête vous en tournait, ces quatre pieds bottés lancés en avant, ces quatre pieds bottés posés sur le sol, ces quatre bras balancés, ces quatre sacs en peau de vache, ces quatre fusils parallèles, ces quatre visages suggestionnés, ces quatre pointes des quatre casques ; chez les chefs, une crispation des muscles, une élégance hautaine, l’épée tenue comme un principe, et tout cela roulant derrière les cris aigres des fifres, derrière le tam-tam de la grosse caisse, force formidable, un homme pareil à un autre homme, une section pareille à une autre section, une compagnie pareille à une autre compagnie : chacun physiquement pareil, mentalement pareil, chacun portant en soi la même attente de l’ordre, après quoi, comme foudroyé, on s’arrête, on repart.

Quand le tapage fut mort dans la distance, quand les derniers fusils se furent balancés au coin de la rue, un effroi discipliné flottait encore. On hochait la tête, maté.

Silencieusement, les promeneurs s’engagèrent sur le sentier qui gravit la montagne. Soudain, comme s’étant donné le mot, les cinq élèves éclatèrent… Autour d’eux, depuis qu’ils se souvenaient, plaintes et soupirs ; exilés auxquels on refusait le droit de venir embrasser un père, une mère, de suivre leur cercueil ; gens paisibles chassés dans les quarante-huit heures, sans motif ; d’autres contraints d’aller dormir à Bâle, tolérés du lever au coucher du soleil ; vies désorganisées, rancunes, haines.

— Aussi, proclamait René, quand ma cousine Marthe a épousé un Saxon, papa a dit : « Elle est morte maintenant. On n’en parle jamais. »

Et Charles Weiss :

— Papa, lui, dit que les pacifistes français sont des imbéciles parce qu’on ne jette pas son bâton quand le loup rôde autour de la maison.

Et Zumbach :

— Il faut réciter que « Charlemagne est un empereur allemand. »

— Il faut chanter : « Allemagne, ô ma patrie !… »

— Il faut dire que « l’Alsace souffrait sous le joug français… »

Et Jean Bohler :

— Et Kummel ! Le jour où vous étiez à Mulhouse, monsieur, il nous a raconté que la France était pourrie, qu’il n’y avait plus d’enfans, plus de religion, plus de morale, rien. Il a dit que tous ceux qui ont fait la Révolution étaient fous, qu’ils l’ont prouvé en se guillotinant les uns les autres ; que Dieu voulait le triomphe des nations saines et que ceux qui s’opposaient aux plans allemands étaient des niais ou des gens qui préféraient la débauche à la discipline.

— Et qu’avez-vous répondu ? demanda Reymond.

— Rien. Papa nous défend de répondre.

— Aussi, fit René, l’autre jour, pendant qu’il tournait la tête, je lui ai giclé six taches d’encre sur son pantalon gris.

Là-bas, sur le ruban de la route, longue colonne grise, le bataillon se déroulait. Et c’était impressionnant à vous serrer la gorge : dans ce paisible vallon alsacien, sur cette route où les pioupious à pantalon rouge chantaient il y a quarante ans : « As-tu vu la casquette, la casquette ?… » ce bataillon prussien dont l’hymne montait jusqu’aux crêtes des monts : « Patrie, ne crains rien, nous veillons sur toi… »

— Monsieur, demanda soudain Jean Bohier qui avait des larmes au bord des cils, si vous étiez Alsacien, resteriez-vous ? partiriez-vous ?… Rester, c’est marcher avec eux… Partir, c’est abandonner pour toujours l’Alsace… Que feriez-vous ?…

— Moi, je reste, opina Weiss. Celui qui part fait une place vide. On sait bien qui l’occupe.

Ils se chamaillaient. L’un criait :

— Ceux qui restent sont les plus chics, ils souffrent davantage.

— Non, ceux qui partent, puisqu’ils quittent tout.

— Ils sont lâches de partir…

— Lâches ?… Répète-le !… Les lâches sont ceux qui se laissent insulter pendant deux ans dans les casernes sans répondre. À la longue, on se méprise !..

— Il faut rester !

— Il faut partir !

Jean Bohier, tenace, revint à sa question.

— Et vous, monsieur, vous partiriez ?

Que répondre ?… Le berger des chèvres jouait un air sur sa flûte. Dansant et criant, les petits sortaient de l’école. Une douceur printanière se posait sur les choses. Sur un sentier, cinq garçons de treize à quinze ans, et l’un crie : « Partir !… » l’autre : « Rester !… » Et il s’agit de la petite patrie… Oui, que répondre ? Ému, Reymond ne put que dire :

— Mes amis, vous êtes tous de braves garçons.


Benjamin Vallotton.