On tourne/Fascicule 01
FASCICULE PREMIER
I
J’étudie les gens au milieu de leurs occupations habituelles, avec une curiosité toujours vive et une attention toujours en éveil, m’efforçant de découvrir dans leurs actes la conscience qui manque aux miens.
Et d’abord, oui, il me semble que beaucoup la possèdent cette conscience, à voir comment ils se regardent, se saluent, courant à leurs affaires ou leurs caprices.
Je dis alors :
— Ils l’ont. Eh ! oui, ils l’ont !
Mais si je me mets à les regarder au fond de leurs yeux avec mes yeux à moi, silencieux et attentifs, hélas ! cela suffit pour que cette conscience s’obscurcisse et vacille. Quelques-uns se perdent totalement dans une irrésolution si inquiète que si je continuais quelque peu à les sonder, ils m’injurieraient, ou m’assailleraient.
Non, soyez tranquilles ; il me suffit de savoir, messieurs, que vous ne voyez d’une façon ni claire ni certaine le peu qui se détermine, de moment en moment, des conditions habituelles dans lesquelles vous vivez, Il y a un au delà en tout. Vous ne voulez pas, ou vous ne savez pas le voir. Mais à peine, à peine cet au delà a-t-il fui dans les yeux d’un oisif comme moi et qui vous observe, que vous perdez contenance. Vous vous agitez, ou vous vous irritez.
Je connais moi aussi la contexture extérieure, mécanique dirais-je, de la vie qui bruyamment ou vertigineusement vous accable, vous livrant au travail sans repos. Aujourd’hui ceci à faire et ceci, cela et encore cela ; courir par ici, montre en main, pour être à temps, là !… Non, mon cher, merci : je ne puis pas ! Ah ! oui, vraiment ? Que tu es heureux ! Je dois me sauver… À onze heures, le déjeuner. Le journal, la bourse, le bureau, l’école !… Beau temps, c’est dommage ! Mais les affaires !… Qu’est-ce qui passe ? Ah ! un corbillard… Un salut en courant, à celui qui s’est en allé ! Le magasin, l’usine, le tribunal !…
Personne n’a le temps ni le moyen de s’arrêter un moment pour considérer si ce qu’il voit faire aux autres et ce qu’il fait lui-même est vraiment ce qui lui convient d’une façon parfaite, ce qui peut lui donner cette certitude absolue où seulement il pourrait trouver le repos. Et le repos qui nous est donné, après tant de bruit et de vertige, est chargé d’une telle fatigue, frappé d’un tel ahurissement, qu’il ne nous est plus possible de nous recueillir une minute pour penser. D’une main nous nous tenons la tête, et de l’autre, nous faisons un geste d’homme ivre.
— Divertissons-nous !
Oui. Mais nous trouvons plus fatigants et plus compliqués que le travail les amusements qui nous sont offerts. Si bien que nous n’avons obtenu du repos qu’un accroissement de lassitude.
Je regarde dans les rues comment s’habillent les femmes, comment elles marchent, quels chapeaux elles portent ; je regarde les hommes, les airs qu’ils ont ou qu’ils se donnent ; j’écoute leurs conversations, comment ils parlent de leurs projets. À certaines heures, il me semble si impossible de croire à la réalité de ce que je vois et de ce que j’entends, que, ne pouvant d’autre part croire qu’ils plaisantent, je me demande si, en vérité, tout ce bruyant et vertigineux mécanisme de la vie, qui de jour en jour se complique et s’accélère davantage, n’a pas amené l’humanité à un tel état de folie qu’elle ne doive bientôt devenir frénétique, tout révolutionner et tout détruire ! Ce serait peut-être en fin de compte autant de gagné ? Ce ne serait que pour cela, faites attention : pour tout arranger et recommencer depuis le commencement.
Ici, chez nous, nous ne sommes pas encore arrivés à voir le spectacle — que l’on dit fréquent en Amérique — d’hommes tombant foudroyés au milieu de leur travail. Mais peut-être, Dieu aidant, y arriverons-nous bientôt.
Tant de choses se préparent, je le sais. Ah ! on travaille !… Et moi — modestement — je suis un des hommes employés à ces travaux « pour l’amusement ».
Je suis opérateur, mais véritablement, être opérateur dans le monde où je vis et dont je vis, cela ne signifie pas produire.
En somme je ne produis rien.
J’installe sur un trépied ma petite machine.
Selon mes instructions un ou deux machinistes : avec une perche et un crayon bleu tracent sur le tapis ou sur le plateau les limites hors desquelles les acteurs qui joueront la scène ne devront pas sortir.
Cela s’appelle dessiner le champ.
Ce n’est pas moi qui le dessine, ce sont les autres ; moi je ne fais qu’une chose, prêter mes yeux à la petite machine afin qu’elle puisse indiquer jusqu’où elle arrive à prendre.
La scène préparée, le Directeur y place les acteurs et leur explique l’action à développer.
Je demande au directeur :
— Combien de mètres ?
Selon la longueur de la scène il me dit approximativement le nombre de mètres de pellicule nécessaires, puis il crie aux acteurs :
— Attention, on tourne !…
Et je me mets à tourner la manivelle. Je pourrais avoir l’illusion qu’en la tournant je fais agir les acteurs, à peu près comme le joueur d’orgue de barbarie qui tourne le manche de son instrument, fait que se module la musique. Mais je n’ai ni cette illusion, ni aucune autre, et je continue à tourner tant que la scène n’est pas terminée. Je regarde alors dans ma petite machine et j’annonce au directeur :
— Dix-huit mètres, ou : trente-cinq mètres !
Et voilà !
Un monsieur qui assistait à une prise de vue, me demanda un jour par curiosité :
— Pardon, n’a-t-on pas encore trouvé le moyen de faire tourner la petite machine toute seule ?
Je vois encore quelle était la tête de ce curieux : mince, pâle, avec de rares cheveux blonds ; des yeux aigus, une petite barbe en pointe, jaunâtre, sous laquelle se cachait un petit sourire qui voulait paraître timide et courtois, mais était plein de malice. Telle était la portée de sa question :
— Êtes-vous véritablement nécessaire ? Qu’êtes-vous ? Une main qui tourne la manivelle. Ne pourrait-on se passer de cette main ? Ne pourriez-vous pas être supprimé, remplacé par quelque mécanisme ?
Je souris et je répondis :
— Avec le temps peut-être, monsieur. La qualité principale que l’on demande à celui qui remplit ma profession c’est l’impassibilité en face de l’action qui se déroule devant la machine. À ce point de vue, un mécanisme serait sans doute préférable à un homme. Mais voici la plus grande difficulté actuelle : trouver un mécanisme qui puisse régler le mouvement, suivant l’action qui se déroule devant la machine.
Ainsi moi, monsieur, je ne tourne pas toujours la manivelle de la même façon ; je la tourne tantôt plus vite, tantôt plus doucement suivant la nécessité. Je ne doute pas cependant qu’avec le temps, — oui monsieur — avec le temps, on n’arrive à me supprimer. La petite machine, cette petite machine elle-même comme tant d’autres petites machines, tournera toute seule. Mais que pourra faire l’homme quand toutes les petites machines tourneront d’elles-mêmes ? Cela, cher monsieur, reste encore à déterminer !
II
En écrivant, je satisfais un besoin puissant. Je me décharge de mon impassibilité professionnelle et je me venge et, en même temps que moi, je venge combien d’êtres condamnés comme moi à ne pas être autre chose qu’une main qui tourne une manivelle.
Cela devait arriver et à la fin cela est arrivé ! Voici ce qu’il advint à l’homme qui, d’abord, poète, déifiait ses sentiments et les adorait lorsque, devenu sage et industrieux, il rejeta ces sentiments, charge non seulement inutile, mais même nuisible ; il dut fabriquer en acier et en fer ses nouvelles divinités, et devenir leur serviteur et leur esclave.
Vive la machine qui mécanise la vie !
Vous reste-t-il encore, ô messieurs, un peu d’âme, un peu de cœur, un peu d’esprit ? Donnez, donnez tout cela aux machines voraces qui attendent ! Vous verrez et éprouverez quel produit de délicieuse stupidité, elles en tireront.
Pour satisfaire leur faim, obligé de les rassasier à la hâte, quel repas pourrez-vous extraire de vous, chaque jour, à chaque heure, à chaque minute ?
Nécessairement, c’est le triomphe de la stupidité. Après tant de génie, tant d’efforts dépensés pour la création de ces monstres qui devaient rester nos instruments, ils sont devenus au contraire nos maîtres.
La machine est construite Pour se mouvoir, pour agir, il lui faut absorber notre âme et dévorer notre vie. Et comment voulez-vous qu’elles nous les rendent, l’âme et la vie, les machines ? Eh ! bien, voilà, elles nous les rendront en petits morceaux, en petits fragments, tous frappés à l’emporte-pièce, stupides et exacts, et en les plaçant les uns au-dessus des autres, il y aura de quoi faire une pyramide qui pourra monter jusqu’aux étoiles ! Mais quoi, aux étoiles ! non messieurs ! N’y croyez pas. Pas même à la hauteur d’un poteau télégraphique. Un souffle les abat, et un autre souffle les assemble non plus à l’intérieur, mais au dehors, et il y en a tant que — Dieu ! voyez, que de boîtes, de petites boîtes, de grandes boîtes et de toutes petites boîtes ! — il y en a tant que nous ne savons plus où mettre les pieds, comment faire un pas. Voilà les productions de notre âme, les petites boîtes de notre vie !
Que voulez-vous y faire ?
Je sers ma petite machine, c’est à dire que je la tourne pour qu’elle puisse manger ! Mais mon âme, à moi ne me sert pas. C’est la main qui me sert, c’est à dire qui sert la machine. Votre âme en pâture, votre vie en pâture c’est vous, messieurs, qui devez la lui donner à la petite machine que je tourne !
Je me divertirai à voir, si vous le permettez, le produit qui en sortira ; ce sera un beau produit et un beau divertissement, je vous le dis.
Déjà, grâce à la longue habitude, mes yeux et mes oreilles commencent à tout voir et à tout entendre sous les espèces de cette rapide, tremblante, et cliquetante production mécanique.
L’apparence en est vivante et robuste, sans doute… On marche, on vole, et le vent de la course crée une agitation incessante, joyeuse, aiguë, et on écarte toutes les pensées… En avant ? Oui, en avant, afin de n’avoir ni le temps, ni l’occasion de sentir le poids de la tristesse, l’avilissement de la honte qui reste à l’intérieur, au fond. À l’extérieur, il y a des lueurs constantes d’éclairs, une bacchanale incessante : tout vibre et disparaît.
Qu’est-ce donc ? Rien, c’est passé ! C’était peut-être une chose triste ; mais ce n’est rien, maintenant elle est passée.
Il existe pourtant une chose désagréable qui ne passe pas. L’entendez-vous ? C’est une guêpe qui bourdonne d’un bourdonnement morne, sombre, âpre, comme une voix de basse, et perpétuel. Qu’est-ce donc ? Le bourdonnement du poteau télégraphique ? Le grincement de la poulie du trolley sur le fil du tramway électrique ? Le bruit qui vous poursuit de tant de machines voisines ou lointaines ? Celui des moteurs des voitures automobiles ? Celui de l’appareil cinématographique ?
On ne prend pas garde au battement du cœur, on ne fait pas attention à la pulsation des artères. Quel malheur, si on les remarquait ! Mais ce bourdonnement, ce tic-tac perpétuel, on l’entend, et il nous dit que toute votre fureur désordonnée, toutes ces images qui brillent et disparaissent ne sont pas naturelles et qu’un autre mécanisme semble les suivre en bruissant avec précipitation. Ce bourdonnement se dissipera-t-il ?
Ah ! il ne faut pas que notre oreille l’écoute attentivement, il provoquerait une agitation qui grandirait d’instant en instant, une exaspération à la longue insupportable ; il nous rendrait fous !
Dans l’abstraction, tout à fait dans l’abstraction, il faudrait considérer ce bruit obsédant qui vous assiège, et vous donne le vertige ; il faudrait cueillir, instant par instant, ce passage d’aspects et de contingences divers, et puis en route jusqu’à ce que le bourdonnement cesse pour chacun de nous.
III
Je ne puis bannir de mon esprit l’image de l’homme que j’ai rencontré, il y a un an, le soir de mon arrivée à Rome.
C’était en novembre, un soir très rude. J’étais en quête d’un modeste logement, non tant pour moi, habitué à passer la nuit à l’air libre, ami des chauves-souris et des étoiles, mais pour ma petite valise, toute ma fortune, et que j’avais laissée en dépôt à la gare. Or, fortuitement je tombai sur un de mes amis de Sassari, depuis longtemps perdu de vue : Simon Pau, un homme de conduite singulière et sans aucun préjugé. Lorsqu’il comprit la misérable condition dans laquelle je me trouvais, il me proposa de passer la nuit dans son hôtel. J’acceptai, et nous fîmes route à travers les rues presque désertes.
Chemin faisant, je lui parlai de mes nombreux malheurs et des espérances bien minces qui m’avaient amené à Rome. Simon Pau levait de temps à autre une tête nue sur laquelle de longs cheveux gris et lisses sont séparés au milieu par une raie, mais en zig-zag parce que faite avec les doigts, faute de peigne. Ces cheveux tirés derrière les oreilles faisaient, maigres et inégaux, une singulière coiffure. Simon Pau lançait de grosses bouffées de fumée de tabac et m’écoutait un instant, son énorme bouche gonflée, ouverte comme un masque antique de comédie. Ses yeux de souris, malins, très vifs, brillaient comme pris au piège dans son visage large, épais, mal dégrossi, de paysan hardi et simple. Je pensais qu’il restait dans cette attitude, la bouche ouverte pour rire de moi, de mes malheurs, et de mes espérances. Mais à un certain moment, je le vis s’arrêter au milieu de la rue, lugubrement surveillée par les réverbères, et je l’entendis s’écrier dans le silence de la nuit :
— Pardonnez-moi, mais sais-je quelque chose de la montagne, de l’arbre et de la mer ? Le mont est un mont parce que je dis : ceci est un mont. Ce qui signifie : je suis le mont. Que sommes-nous ? Nous sommes ce que, peu à peu, nous constatons être. Je suis la montagne, je suis l’arbre, je suis la mer. Je suis encore cette étoile ignorante d’elle-même !…
Je restai abasourdi. Mais cela dura peu. J’ai, moi aussi, enracinée au plus profond de mon être, la maladie de mon ami.
C’est elle qui démontre, me semble-t-il, de façon claire, que tout ce qui arrive, n’arrive peut-être que parce que la terre est faite moins pour les hommes que pour les bêtes. Les bêtes, en effet, ont en elles, de par leur nature même, ce qui leur suffit, ce qui leur est nécessaire, selon chaque espèce, pour vivre dans les conditions mêmes pour lesquelles elles furent créées ; mais les hommes possèdent en eux un superflu qui, sans cesse et inutilement, les tourmente, de sorte qu’ils ne sont jamais contents de leur sort et jamais certains de leur destinée. Superflu inexplicable, qui pour soulager, créa dans la nature un monde factice ; superflu qui n’a sens et valeur que pour les hommes, mais dont ils ne savent et ne peuvent se contenter ; si bien que, sans trêve, avec une agitation frénétique, ils le refont, le remanient. Alors qu’il a été construit par eux pour développer, pour soulager une activité dont on ne voit ni le but, ni la raison, il accroît, il complique toujours davantage leur tourment en les éloignant de ces simples conditions que la nature sur cette terre a imposées à la vie et que seules les bêtes obéissantes observent fidèlement.
L’ami Simon Pau est convaincu de très bonne foi qu’il vaut beaucoup plus qu’une bête, parce que la bête ne sait pas, et se contente de répéter toujours les mêmes actes.
Moi aussi, je suis convaincu qu’il vaut beaucoup plus qu’une bête, mais non pas pour ces raisons. Que gagne l’homme à ne pas se contenter de répéter constamment les mêmes actes ? Ceux cependant qui sont fondamentaux et indispensables à la vie, il doit bien les accomplir et les répéter, lui aussi, quotidiennement, comme les animaux, s’il ne veut pas mourir. Tous les autres, changés et remaniés avec continuité et frénésie, il découvrira plus ou moins tard, qu’ils sont illusions et vanités, fruit de ce superflu dont on ne voit sur la terre ni le but, ni la raison. Et d’ailleurs, qui a dit à mon ami Simon Pau que la bête ne savait pas ? Elle sait ce qui lui est nécessaire de savoir, et elle ne s’embarrasse de rien d’autre, parce que la bête n’a en elle aucun superflu. L’homme en possède un, lui, et parce qu’il le possède, s’inquiète de certains problèmes angoissants et destinés au moins sur la terre à rester insolubles. Et c’est en cela que consiste sa supériorité. Peut-être ce tourment est-il le signe et la preuve (espérons-le, mais il n’y a pas là de garantie) d’une autre vie au delà de la vie terrestre. Cependant les choses étant ce qu’elles sont dans notre monde, il me semble avoir vraiment raison quand j’avance que la terre est faite bien plutôt pour les bêtes que pour les hommes.
Je ne voudrais pas être mal compris. Je dis que sur la terre, l’homme est destiné à être malheureux, parce qu’il a en soi plus qu’il ne faut pour y être heureux, c’est à dire en paix et contentement. Que ce soit vraiment un superflu pour la terre ce que l’homme possède en lui et par quoi il est homme et non animal, un fait le démontre.
Ce superflu n’apporte à l’homme ici-bas ni tranquillité, ni satisfaction ; si bien qu’il cherche ailleurs au delà de la vie terrestre, explication et compensation à son tourment.
Plus l’homme est malheureux, plus il emploie son superflu sur la terre à construire et à tout compliquer insensément.
Je le sais, moi qui tourne une manivelle.
Quant à mon ami Simon Pau n’est-il pas curieux qu’il croie s’être débarrassé de tout superflu en réduisant tous ses besoins au minimum, en se privant de toutes les commodités de la vie et en vivant comme un colimaçon sans coquille. Il ne s’aperçoit pas que, bien au contraire, il s’est plongé tout entier dans le superflu et ne peut plus vivre d’autre chose.
Ce soir qui nous occupe, celui de mon arrivée à Rome, je ne savais pas encore cela. Je connaissais Simon Pau, je le répète, comme un homme de mœurs singulières, comme un homme sans préjugés, mais je n’aurais jamais pu m’imaginer que son étrangeté et ses opinions pussent aller aussi loin que nous le verrons par la suite.
IV
Arrivés au bout du Corso Vittorio Emanuele nous traversâmes le pont. Je me souviens que je regardai avec un effroi presque religieux la sombre masse ronde du château Saint-Ange, haut et solennel sous le scintillement des étoiles. Dans la nuit les grands monuments des hommes et les constellations du ciel semblent d’intelligence. Dans la fraîcheur humide de cette nuit lointaine, je sentis mon effroi grandir et s’agiter de frissons venus peut-être des reflets en forme de serpents que les lumières des ponts et des digues formaient dans l’eau noire et mystérieuse du fleuve. Mais Simon Pau m’arracha à cette contemplation, en tournant d’abord du côté de San-Pietro, puis en prenant la ruelle del Villano. Ignorant le chemin, incertain de toutes choses, au milieu de la vide horreur des rues désertes et pleines d’ombres étranges qui sur les murs des vieilles maisons, lorsque venait un souffle d’air, vacillaient aux lueurs rougeâtres des rares réverbères, je pensais avec terreur et dégoût aux gens qui dormaient dans ces maisons, exempts de toutes craintes, ignorant quel effet pouvaient faire ces maisons à ceux qui erraient dans la nuit et pour qui il n’existait pas de maison, pas une seule où ils pussent entrer.
De temps en temps, Simon Pau branlait sa grosse tête et se frappait la poitrine avec deux doigts. Oh ! oui, certes ! La montagne c’était lui, l’arbre c’était lui, la mer c’était lui. Mais l’auberge ? Là, au Borgo Pio ? Oui, là très près : à la ruelle del Falco. Je levai les yeux et je vis à droite de cette ruelle un grand bâtiment sombre qui portait une lanterne suspendue devant son portail ; une grosse lanterne dont la petite flamme tremblait à travers des vitres sales. Je m’arrêtai devant ce portail à demi-clos et je lus sur son arceau :
Tu couches ici ?
— Et j’y mange aussi d’exquises écuelles de soupe, en très bonne compagnie !
De fait, le vieux portier et deux gardiens commis à la surveillance de l’hospice, penchés autour d’un brasero de cuivre, l’accueillirent comme un habitué en le saluant du geste et de la voix :
— Bonsoir, monsieur le Professeur !
Simon Pau, le visage grave, me prévint avec beaucoup de sérieux, de ne pas me faire d’illusions : dans cette auberge me dit-il, on ne peut pas passer plus de six nuits de suite. Je m’explique : après six nuits, il faut en passer une à la belle étoile, si l’on veut bénéficier d’une nouvelle série de six nuits.
Moi, coucher là !
Devant ces trois surveillants, j’écoutai l’explication, un sourire alangui voltigeant légèrement sur mes lèvres, façon de ne pas perdre courage et d’empêcher mon âme de s’abîmer dans la honte de ces bas-fonds !
Quoiqu’alors dans une condition misérable et la poche peu munie de lires, j’étais cependant bien vêtu, j’avais des gants et des guêtres. Aussi voulais-je prendre l’aventure avec le sourire, comme un caprice fantasque de mon étrange ami.
Mais Simon Pau s’en irrita.
— Cela ne te semble pas sérieux ?
— Non, mon cher… Vraiment cela ne me semble pas sérieux.
— Tu as raison, fit Simon Pau, sérieux, vraiment sérieux, sais-tu qui l’est ? Hé ! bien c’est tout de noir vêtu, avec une grosse barbe noire et des bésicles, le docteur sans faux-col qui sur les places endort une somnambule ! Je ne suis pas encore sérieux à ce point. Tu peux rire, ami Sérafino.
Et il continua ses explications : ici tout est gratuit. L’hiver, nous avons dans le hamac, deux draps de toile lessivée solides et frais, comme des voiles de barque, et deux grosses couvertures de laine ; l’été, seulement les draps et une lucchesina[1] pour ceux qui la veulent ; mais nous avons encore un peignoir et une paire de pantoufles de toile lavables, avec semelle de corde.
— Lavables, fais bien attention.
— Et pourquoi ?
Écoute. Avec ces pantoufles et ce peignoir on te donne un ticket. Tu entres dans ce vestiaire que tu vois, là, porte à droite ; tu te déshabilles, tu déposes tes vêtements à la consigne, souliers compris, pour être désinfectés dans ces fours que voilà. Ensuite… mais viens là, regarde… Tu vois cette belle piscine ?
Je plongeai mes regards. Une piscine ? C’était un antre étroit et profond qui sentait le moisi, une espèce de cave bonne à mettre des porcs et horizontalement taillée dans la pierre. L’on y descendait par cinq ou six marches, pris aussitôt par une odeur crue et âcre d’immondices lavées. Un tube de fer blanc percé de petits trous et jaune de rouille, courait dans le haut et d’un bout à l’autre de cet antre.
— Eh bien ?
— Tu te déshabilles là-bas, tu mets tes vêtements en consigne…
— Souliers compris…
— … Souliers compris, pour être désinfectés, et tu t’introduis tout nu ici.
— Nu ?
— Nu, pourquoi pas ? En compagnie de six ou sept autres personnages nus. Un de ces chers amis de la loge tourne le robinet et toi, sous le tube, tu prends gratis, tout droit, une belle douche ! Puis tu t’essuies magnifiquement avec le peignoir, tu chausses les pantoufles de toile, et tu montes l’escalier sans dire une parole, processionnellement, avec les autres porteurs de peignoirs ; te voilà arrivé ici ; là est la porte du dortoir, et bonne nuit !
— Inévitable ?
— Quoi ? La douche ? Est-ce parce que tu as des gants et des guêtres, ami Sérafino ? Mais tu peux les enlever sans honte. Chacun ici se débarrasse de ses hontes, et se présente nu au baptême de cette piscine ! Tu n’as pas le courage de descendre jusqu’à cette nudité ?
Cela ne fut pas nécessaire. La douche n’est obligatoire que pour les mendiants sales. Simon Pau ne l’avait jamais prise.
Simon Pau est vraiment professeur dans la maison. À l’asile de nuit sont annexés une cuisine économique et un asile pour enfants sans abri des deux sexes, fils de mendiants, fils de prisonniers, fils de toutes les fautes. Ils sont sous la garde de quelques sœurs de charité qui ont aussi trouvé moyen de créer pour eux une petite école. Simon Pau, quoiqu’ennemi par définition des humanités et de n’importe quel enseignement, donne avec grand plaisir à ces enfants deux heures de leçons chaque jour, le matin, de bonne heure. Les enfants l’aiment beaucoup. Simon Pau reçoit en échange de ses services le logement et la nourriture : c’est à dire une petite chambre commode et décente, réservée à lui seul, et un service de cuisine particulier qu’il partage avec quatre autres enseignants : un pauvre petit vieux pensionné par le Gouvernement pontifical et trois institutrices, trois vieilles filles, amies des sœurs et hospitalisées là par elles.
Mais Simon Pau ne peut profiter de cette cuisine spéciale, parce qu’il n’est jamais à l’hospice à midi, et c’est seulement le soir, quand cela lui plaît, qu’il prend quelqu’écuelle de soupe venant de la cuisine commune. Il garde sa petite chambre, mais sans non plus beaucoup en profiter, parce qu’il va coucher au dortoir de l’asile de nuit, pour y jouir de la compagnie qu’il y trouve, composée de vagabonds et d’êtres qui n’ont guère suivi la ligne droite. À part ces deux heures de leçons, il passe tout son temps dans les bibliothèques et dans les cafés ; de temps à autre, il publie dans quelque revue de philosophie une étude qui stupéfie tout le monde, par sa bizarre nouveauté, l’étrangeté des raisonnements et la richesse de la doctrine. Par là les conditions de sa vie s’améliorent. Pour être exact, il faut ajouter qu’il est toujours très gentil, très agréable.
J’ignorais tout ceci, je le répète. Je croyais, et pour une part c’était vrai peut-être, je croyais qu’il m’avait mené là pour le plaisir de m’étonner. Or comme il n’y a pas de meilleur moyen pour déconcerter ceux qui veulent vous ahurir de paradoxes excessifs, et d’arguments étranges et bizarres, que de paraître accepter ces paradoxes comme des vérités les mieux établies, et ces arguments comme très naturels et logiques, tel fut ce soir-là ma tactique à l’égard de mon ami Simon Pau. Celui-ci, m’ayant deviné, me regarda dans les yeux, et les voyant parfaitement impassibles, s’écria en souriant :
— Quel imbécile tu fais !
Il m’offrit sa petite chambre ; Je crus en principe qu’il plaisantait ; Mais quand il m’assura qu’il possédait vraiment une petite chambre à lui, je ne voulus pas accepter et je me rendis avec lui au dortoir de l’asile. Je ne m’en repens point parce que la gêne et l’angoisse que j’éprouvai en cet horrible lieu me valurent deux compensations : trouver la place que j’occupe en ce moment, ou à dire plus vrai, l’occasion d’entrer comme opérateur dans la grande maison de cinématographie, la Kosmograph ; ensuite connaître l’homme qui est resté pour moi le symbole du sort misérable auquel le progrès constant condamne l’humanité.
Voyons tout d’abord l’homme.
V
Simon Pau me le montra le lendemain matin au quitter de notre hamac.
Je ne décrirai pas, dans la pâle lumière de l’aube, ce grand dortoir empesté par tant de respirations, ni l’exode des assistés qui descendaient dans leurs longues chemises blanches, hérissés et échevelés par le sommeil, les pantoufles de toile aux pieds et leur ticket à la main pour retirer du vestiaire, chacun leur tour venu, leurs effets.
Il en était un, parmi eux, qui, au milieu des plis du peignoir blanc, tenait serré sous son bras un violon enfermé dans sa housse de velours vert sale, usée, déteinte. Il s’en allait, courbé et ténébreux, comme absorbé par la contemplation des poils tombants de ses épais sourcils froncés.
Simon Pau l’appela :
— Ami, ami !
Il s’avança, tenant la tête inclinée et tombante, comme si son nez rouge et charnu lui pesait d’énorme façon ; et il semblait dire en s’avançant :
— Faites place ! Faites place ! Voyez dans quel état la vie a pu mettre le nez d’un homme ! Simon Pau s’approcha de lui ; affectueusement, d’une main il lui releva le menton, et de l’autre il lui frappa sur l’épaule comme pour lui donner du cœur. Il répéta :
— Mon ami !
Puis se tournant vers moi :
— Sérafino, me dit-il, je te présente un grand artiste. Ils lui ont donné un surnom désagréable, mais peu importe : c’est un grand artiste ! Admire-le ici avec son Dieu sous le bras ! Cela pourrait être un balai, c’est un violon.
Je me retournai pour observer l’effet des paroles de Simon Pau sur le visage de l’inconnu. Il était impassible. Simon Pau poursuivit :
Un violon, un vrai violon ! et il ne le quitte jamais. Même ici, les gardiens lui permettent de l’emporter au lit, à condition qu’il n’en joue pas la nuit et ne dérange pas les autres hospitalisés. Mais cela n’est pas à craindre. Tire-le donc de sa housse, mon ami, et montre-le à ce monsieur qui saura te plaindre.
L’homme me regarda d’abord avec défiance ; puis sur une nouvelle prière de Simon Pau, il tira de son sac le vieux violon qui était véritablement un violon précieux, et le montra comme un mutilé sans vergogne peut montrer son pauvre moignon.
Simon Pau reprit, tourné vers moi :
— Tu vois ? Il te le montre C’est une grande concession dont tu dois le remercier ! Son père, il y a nombre d’années, le laissa propriétaire à Pérouse d’une typographie riche de machines et de caractères, et bien achalandée. Mon ami, dis ce que tu en as fait pour te consacrer au culte de ton Dieu ?
L’homme regarda Simon Pau comme s’il n’avait pas compris la question.
Simon Pau renchérit :
— Qu’en as-tu fait de ton imprimerie ?
Alors celui-ci fit un geste de nonchalance dédaigneuse.
— Il la négligea, dit Simon Pau pour expliquer ce geste. Il la négligea au point d’en être réduit à la mendicité. Et alors, son violon sous le bras il s’en vint à Rome. Il ne joue plus maintenant depuis quelque temps, parce qu’il croit ne plus pouvoir le faire après ce qui lui est advenu. Mais avant cela il jouait dans les cabarets. On boit dans les cabarets ; lui, jouait d’abord et buvait ensuite. Il jouait divinement ; mais plus il jouait divinement plus il buvait ; aussi était-il obligé de mettre souvent son dieu, son violon, en gage. Il se présentait ensuite dans quelqu’imprimerie pour trouver du travail : il mettait peu à peu de côté ce qui lui était nécessaire pour dégager son violon, et il recommençait à jouer dans les auberges. Mais écoute ce qui lui arriva un jour, ce qui… comprends-tu ? lui a un peu altéré la… la… ne disons pas raison, je t’en prie, disons conception de la vie. Renferme, renferme ton instrument mon ami : Je sais que cela te ferait mal si pendant que ton violon est découvert je parlais de ce qui t’est arrivé.
Gravement, l’homme fit plusieurs fois signe que oui, avec sa tête ébouriffée, et remit le violon dans sa housse.
Voici l’événement, poursuivit Simon Pau. Il se présenta dans une importante imprimerie où se trouvait un prote qui, enfant, avait travaillé dans sa propre typographie à Pérouse : « J’en suis fâché lui dit celui-ci, il n’y a pas de place. » Mon ami se dispose à s’en aller, découragé, quand il s’entend appeler. « Attends, lui dit l’homme, si tu t’en arranges, il y aurait bien un emploi… ce n’est pas pour toi, mais si tu as besoin de travailler… » Mon ami se fit petit et suivit le prote. Il est introduit dans un endroit spécial, silencieux ; et le prote lui montre une machine neuve : un pachyderme plat, noir, bas ; une bête horrible et monstrueuse qui mange du plomb et rend des livres. C’était une monotype, perfectionnée, sans complications d’axes, de roues et de poulies, sans marche bruyante de la matrice. Une vraie bête, te dis-je, un pachyderme qui mâchonne avec calme son long ruban de carton troué. « Elle fait tout par elle-même. » dit le prote à mon ami. « Tu n’auras qu’à lui donner à manger ses pains de plomb, et à la regarder. » Mon ami sent la respiration lui manquer et les bras lui tombent ! Un homme, un artiste, s’abaisser à une telle fonction ! Moindre encore que celle d’un valet d’écurie… Devenir le gardien de cette vilaine bête noire, qui fait tout par elle-même, et qui ne voudra de lui d’autre service que de fourrer dans sa bouche, de temps en temps sa nourriture, c’est à dire ces pains de plomb ! Mais cela n’est rien, Sérafino ! Avili, mortifié, oppressé par la honte et empoisonné de bile, mon ami passe une semaine dans cette indigne servitude, et tout en servant à la bête ses pains de plomb, il songe à sa libération, à son violon, à son art ; il jure, il promet de ne plus faire de musique dans les cabarets, où est forte, vraiment trop forte pour lui la tentation de boire ; il veut trouver d’autres endroits plus convenables pour l’exercice de son art, pour le culte de sa divinité. Eh bien ! Son violon était à peine retiré qu’il lut dans les annonces d’un journal qu’un cinématographe, telle rue, tel numéro, a besoin d’un violon et d’une clarinette pour son petit orchestre extérieur. Mon ami y court ; il se présente, heureux, exultant son violon sous le bras. Ah ! oui ! Il se trouve devant une autre machine, un piano automatique ou piano mélodique. On lui dit : « Vous, avec votre violon, vous devrez accompagner cet instrument-là ! » Tu comprends ? Un violon dans les mains d’un homme, accompagner un rouleau de carton percé de trous et introduit dans la panse de cette nouvelle machine ! L’âme animant et guidant les mains de cet homme qui tirent des sons de l’archet ou frémissante dans les doigts qui pressent les cordes, cette âme contrainte à suivre le jeu de cet instrument automatique ! Mon ami fut en proie à une telle colère que les gardes durent intervenir, il fut arrêté et condamné à quinze jours de prison pour outrage à la force publique…
Il en est sorti, comme tu vois.
Il boit et ne joue plus !
VI
Toutes les considérations que j’ai exposées au début de ce livre sur mon misérable sort et celui de tant d’autres condamnés comme moi à n’être qu’une main qui tourne une manivelle, n’ont pas d’autre point de départ que la rencontre de cet homme le premier soir de mon arrivée à Rome. Toi-même serviteur d’une machine, j’aurais pu, à ce titre, exposer ces considérations, mais elles ne se sont présentées à mon esprit que lorsque j’eus fait la connaissance de ce musicien.
Je le dis parce que cet homme dont je n’ai parlé ici qu’après l’exposé de ces considérations, pourrait paraître à quelques-uns une grotesque invention de ma part. Mais qu’on veuille bien connaître que je n’aurais jamais pensé à formuler ces considérations si elles ne m’eussent été suggérées, en partie, par Simon Pau, quand il me présenta ce malheureux ; et que du reste, ma première aventure est grotesque et qu’elle n’est telle que parce que Simon Pau, par profession, est, et veut être grotesque ; Simon Pau qui pour me donner une sage leçon, dès la première soirée, voulut m’amener dormir dans un hospice de mendicité.
Je ne fis pas alors la plus légère réflexion, tout d’abord parce que je ne pouvais penser que je m’abaisserais jusqu’à accepter cette position. Mais il se fit sur l’escalier du dortoir un grand remue-ménage confus et joyeux de tous les hospitalisés qui étaient déjà descendus au vestiaire pour retirer leurs effets. Qu’était-il arrivé ?
Ils remontaient, enfermés de nouveau dans leurs blancs peignoirs, et les pieds dans leurs pantoufles.
Parmi eux et mélangés aux gardiens et aux sœurs de charité affectées au Refuge et à la cuisine économique, se trouvaient plusieurs messieurs, ainsi qu’une dame, bien vêtus, gais, étonnés et curieux.
Deux de ces messieurs portaient en main une petite machine, que je connais bien maintenant, enveloppée d’une étoffe noire, et sous le bras un trépied.
C’étaient les acteurs et les opérateurs d’une maison cinématographique. Ils venaient pour leur film, prendre d’après nature une scène d’asile de nuit.
C’était la maison cinématographique : la Kosmograph, dans laquelle j’occupe le poste d’opérateur depuis huit mois, qui envoyait ses acteurs.
Le directeur et metteur en scène qui les conduisait était Nicolas Polacco, ou comme tous le nommaient, Coco Polacco, mon ami d’enfance, et mon camarade d’études, à Naples, dans ma première jeunesse. C’est à lui que je dois ma place, et au hasard heureux qui m’a fait trouver, cette nuit-là, avec Simon Pau, dans cet asile de nuit.
Mais ce n’est pas à moi, je le répète, que serait venu l’idée ce matin-là que j’en serais réduit à mettre sur le trépied une machine de prise de vue, comme je le voyais faire à ces deux messieurs et à en tourner la manivelle. Ce n’est pas non plus Coco Polacco qui aurait pensé à me le proposer. Lui, en bon garçon qu’il est, ne tarda guère à me reconnaître, tandis que moi, qui l’avais reconnu immédiatement, je faisais tout pour n’être pas aperçu par lui dans ce lieu misérable. D’autant plus qu’il rayonnait d’élégance parisienne, promenant un air et une désinvolture superbes de condottiere invincible, parmi les acteurs, les actrices et toutes ces recrues de la misère. Celles-ci dans la joie d’un gain inespéré ne tenaient plus en place dans leurs blanches chemises ! Coco Polacco se montra surpris de me trouver là mais seulement à cause de l’heure matinale, et il me demanda comment j’avais su que lui et sa troupe dussent ce matin-là venir à l’asile pour un intérieur d’après nature. Je le laissai croire que je me trouvais là par hasard, en curieux ; je lui présentai Simon Pau (dans le tohu-bohu, l’homme au violon s’était esquivé), et je restai pour assister, non sans dégoût à l’étrange déformation que faisait subir à la triste réalité — dont j’avais pendant la nuit senti toute l’horreur ! — la stupide fable que Polacco était venu mettre en scène.
Mais je n’ai peut-être ressenti ce dégoût qu’aujourd’hui. Ce matin-là, je devais surtout éprouver de la curiosité, assistant pour la première fois à la mise en scène d’une fiction cinématographique. À un certain moment, cette curiosité fut distraite par une des actrices qui à peine entrevue, suscita chez moi une autre curiosité, celle-là beaucoup plus vive.
La Nestoroff !… Était-ce possible ?
Tout à la fois je croyais et je ne croyais pas que ce fût elle. Ces cheveux d’une étrange couleur fauve et presque cuivrés, cette manière de se vêtir, sobre et presque rigide n’étaient pas d’elle. Mais l’allure qu’avait cette mince et très élégante personne et un je ne sais quoi de félin dans les ondulations de ses hanches ; sa tête haute un peu inclinée d’un côté, et dès qu’on lui parlait ce sourire d’une rare douceur sur des lèvres fraîches comme deux feuilles de rose ; ces yeux étrangement ouverts, glauques, à la fois persistants et orgueilleux dans l’ombre des longs cils froids, tout cela était d’elle, bien d’elle ; et aussi cette assurance qui faisait qu’on lui eut répondu : oui, quoiqu’elle eut dit ou demandé.
Varia Nestoroff ! Était-ce possible ? Actrice d’une société de cinématographe ?
Alors passèrent comme en un éclair dans mon esprit, Capri, la colonie Russe, Naples, tant de bruyantes assemblées de jeunes artistes, peintres, sculpteurs, en d’étranges logements pleins de couleur et de soleil, et une maison, une douce maison de campagne près de Sorrente, où cette femme avait porté le bouleversement et la mort !
Quand on eut répété deux fois la scène pour laquelle la troupe était venue en cet asile, Coco Polacco m’invita à l’aller trouver à la Kosmograph. Comme j’étais encore dans le doute, je lui demandai si cette actrice était vraiment la Nestoroff.
— Oui, mon cher, me répondit-il, avec colère, tu sais peut-être son histoire ?
Je fis signe que oui de la tête.
— Ah ! mais tu ne peux pas en connaître la suite ! reprit Polacco. Viens, viens me trouver à la Kosmograph ; je t’en dirai de belles ! Gubbio, je payerais, je ne sais quoi, pour me débarrasser de cette femme. Mais vois-tu, il est plus facile de…
— Polacco ! Polacco ! cria celle-ci à ce moment même.
Et d’après l’empressement avec lequel Coco Polacco accourut à cet appel, je compris bien quel pouvoir elle avait dans la maison où elle était engagée comme vedette avec le plus fort traitement.
Quelques jours plus tard, je me rendis à la Kosmograph pour connaître la suite de l’histoire de cette femme qui m’était malheureusement trop connue.
- ↑ Couverture mince ainsi nommée parce que son drap rouge était fabriqué à Lucques (n. du tr.).