Aller au contenu

On tourne/Fascicule 02

La bibliothèque libre.
Traduction par C. de Laverière.
Éditions du Sagittaire (p. 29-58).

DEUXIÈME FASCICULE

I

Ah ! la douce maison de campagne que cette maison des grands parents, pleine de la saveur ineffable des plus anciens souvenirs de famille. Tous les meubles de vieux style y étaient animés par les souvenirs ; et ces meubles n’étaient plus des objets, ils faisaient presque partie de ceux qui y habitaient, car ceux-ci par eux touchaient et sentaient la réalité chère, tranquille et sûre, de leur existence.

Il régnait en effet dans ces pièces une douce atmosphère et si spéciale qu’il me semble encore la respirer pendant que j’écris, une atmosphère de vie ancienne qui a donné son parfum à toutes les choses dont elle a usé.

Je revois la salle un peu obscure dont les parois de stuc à compartiments voulaient imiter le marbre antique : un marbre rouge, un autre vert ; et chaque compartiment avait son beau cadre, de stuc lui aussi, et orné de feuillage ; mais avec le temps, ces faux marbres anciens s’étaient lassés de leur simulation ingénue, ils s’étaient un peu bosselés çà et là, et on y voyait même de petites crevasses ; ces craquelures me disaient avec bonté : Tu es pauvre, ton vêtement est déchiré ; mais tu vois bien que même dans les maisons des riches…

Eh ! oui… Il me suffisait de regarder les consoles qui semblaient être dégoûtées de toucher le parquet de leurs jambes dorées…

Le pavement de marbre était un peu jauni. Dans la glace inclinée on voyait, nettement immobiles, les deux corbeilles posées sur les dalles, corbeilles de fruits de diverses couleurs et eux aussi de marbre : figues, pêches, citrons.

Les corbeilles à se rencontrer, ici et là, d’une façon précise, dans le reflet de la glace, semblaient être quatre et non deux !…

Cette immobilité à reflet clair révélait tout le calme limpide qui régnait dans cette maison. Il semblait que rien n’y pût arriver ! Et placée entre les deux corbeilles, c’est ce que disait aussi la petite horloge de bronze dont on ne voyait que le dos dans le miroir. Elle représentait une petite fontaine, possédait une spirale en cristal de roche qui tournait, et tournait, actionnée par le mouvement de la machine. Combien d’eau avait versé cette fontaine ? Mais la petite conque ne s’était jamais remplie !…

Voici une autre salle, celle d’où l’on descend dans le jardin. (D’une pièce à l’autre, on passe les portes basses qui semblent conscientes de leur office, chacune connaissant les objets dont elle a la garde). Cette pièce d’où l’on descend dans le jardin est celle que l’on préfère dans toutes les saisons. Son pavement est fait de carreaux de terre cuite, larges et carrés, un peu usés par l’usage. La tapisserie à petites roses de Damas est un peu passée tout comme les rideaux de velours également à petites roses qui sont à la fenêtre et à la porte vitrée d’où l’on aperçoit le palier du court escalier de bois a collo[1], la balustrade verte et le berceau du modeste jardin qu’enchantent le silence et la lumière !

La lumière filtre, verte et chaude, à travers les lames de l’étroite persienne de la fenêtre mais elle ne se répand pas dans la pièce qui demeure en une fraîche et délicieuse pénombre, embaumée par les parfums du jardin.

Quel bonheur, quel bain de pureté pour l’âme que de rester un peu étendu sur cet antique divan aux dossiers hauts, aux longs coussins ronds d’étoffe verte un peu décolorée elle aussi…

— Giorgio ! Giorgio !

Qui appelle du jardin ? C’est grand’maman Rosa, qui, malgré l’aide de sa petite canne de roseau, n’arrive pas à cueillir les gelsomini di bella notte[2] ; c’est que maintenant la plante, ayant grandi a grimpé très haut sur le petit mur.

Elle les aime tant grand’maman Rosa ces gelsomini di bella notte ! Là haut, dans un placard elle a une petite boîte pleine de spighe a ombrello di rizomolo[3] ; chaque matin avant de descendre dans le jardin, elle en prend un ; et quand elle a cueilli les jasmins à l’aide de sa petite canne, elle s’assied à l’ombre de la tonnelle, chausse ses lunettes, et une à une, enfile ces fleurs de jasmin dans les minces tiges de l’épi jusqu’à ce qu’elle en ait formé une belle rose blanche, parfaite, au suave et intense parfum, qu’elle va déposer pieusement dans un petit vase sur le bahut de sa chambre, devant le portrait de son fils unique mort depuis bien longtemps !

Elle est si intime et recueillie cette petite maison, et satisfaite de la vie qu’elle renferme en soi, et sans aucun désir pour celle qui se déroule pleine de bruit au dehors, au loin ! Elle est là comme nichée derrière la colline verdoyante et elle n’a même pas voulu voir la mer et le golfe merveilleux ! Elle voulait rester à l’écart, ignorée de tous, presque cachée, dans ce petit coin vert et solitaire en dehors du commerce du monde !

Il y avait autrefois sur l’un des pilastres du portail, une petite plaque de marbre qui portait le nom du propriétaire : Carlo Mirelli. Grand’père Carlo eut l’idée de l’enlever lorsque la mort pour la première fois trouva le chemin par où entrer, dans cette modeste petite maison perdue dans la campagne, emportant le fils à peine âgé de trente ans, et déjà père à son tour de deux petits enfants.

Peut-être croyait-il, grand’père Carlo, qu’en enlevant la plaque du petit pilier, la mort ne trouverait plus le chemin par où revenir ?

Grand’père Carlo était un de ces vieux qui portaient la papalina[4] de velours avec un gland de soie, mais il savait lire Horace. Il savait donc que la mort aequo pede, frappe à toutes les portes qu’elles aient ou qu’elles n’aient pas un nom gravé sur une plaque de marbre.

Mais, puisque chacun, aveuglé par ce qu’il estime une injustice du sort, éprouve le besoin irraisonnable de déverser la colère de sa douleur sur quelqu’un ou quelque chose, la colère de grand’père Carlo s’abattit, cette fois, sur l’innocente plaque du petit pilier.

Si la mort se laissait saisir, je l’aurais empoignée par le bras et conduite devant le miroir où se reflétaient, avec tant de limpide précision dans l’immobilité, les deux corbeilles de fruits et le dos de la petite horloge de bronze, et je lui aurais dit :

— Tu vois ? Sauve-toi maintenant ; ici personne ne doit mourir !

Mais la mort ne se laisse pas saisir !…

En enlevant cette plaque grand’père Carlo voulut peut-être exprimer que, son fils mort, il ne restait plus là personne de vivant ?

La mort revint peu après.

Il était une vivante qui chaque nuit, éperdument, l’invoquait, c’était la belle-fille veuve, qui, à peine son mari mort, se sentit comme détachée de la famille, étrangère à la maison !…

Ainsi les deux petits orphelins, Lidia, l’aînée, cinq ans, et Giorgetto qui n’en avait que trois, restèrent absolument commis aux soins de leurs grand’parents qui n’étaient pas encore très vieux.

Reprendre la vie à son origine, quand elle commence à nous échapper et retrouver en soi les premiers émerveillements de l’enfance ; retrouver à côté de deux bébés roses l’affection la plus tendre et la plus naïve, les soins les plus intelligents, éloigner, comme ennuyeuse et importune, l’expérience qui, à chaque instant, se montrerait sous un visage flétri de vieille femme, pour dire, en clignant des yeux, derrière ses lunettes : il arrivera ceci ; il arrivera cela, quand il n’est encore rien arrivé ; — et c’est si beau qu’il ne soit rien arrivé ! — et agir, penser et dire, comme si véritablement on ne savait pas autre chose que ce que savent les deux petits qui ne savent rien ; agir comme si on ne voyait pas les choses en retour, mais bien avec les yeux de celui qui va en avant pour la première fois, et qui pour la première fois voit et sent : ce miracle grand’père Carlo et grand’maman Rosa l’opérèrent ; ils firent pour les deux petits beaucoup plus que n’auraient fait le père et la mère qui, s’ils avaient vécu, jeunes comme ils l’étaient tous deux, auraient voulu jouir un peu de la vie pour eux-mêmes. Mais ne plus avoir à en jouir, ne rendit pas la tâche plus facile aux deux vieillards, parce qu’aux vieillards, on le sait, le poids des choses qui n’ont plus pour eux ni sens, ni valeur, est lourd.

Cependant les deux grand’parents acceptèrent ce sens et cette valeur que leurs petits enfants, grandissant peu à peu, commencèrent à donner aux choses, et de nouveau le monde se colora de jeunesse pour eux, et la vie reprit une candeur et une fraîcheur pleine d’ingénuité. Mais que pouvaient savoir du monde si grand, et de la vie aux mille aspects qui s’agitait au dehors, très loin, ces deux petits jeunes gens qui étaient nés et avaient grandi dans cette maison de campagne ? Ce monde et cette vie les deux vieux les avaient oubliés, si bien oubliés que tout était redevenu nouveau pour eux, le ciel, la campagne, le chant des oiseaux, la saveur des mets, tout ! La vie n’existait plus pour eux au delà de leur portail. La vie partait ou plutôt venait de ce portail, et, dans sa fraîcheur rayonnait tout autour ; et rien d’elle, s’imaginaient les vieux, ne pouvait venir du dehors ; la mort, la mort même, ils l’avaient presque oubliée, encore que deux fois, elle fût venue.

Eh ! bien, la mort à laquelle aucune maison pour si lointaine et cachée qu’elle soit ne peut rester ignorée, négligeons-la ! Mais comment jamais, partie de si loin, de milliers et de milliers de kilomètres, poussée ou entraînée, agitée ici et là par tant de vicissitudes mystérieuses, comment une femme put-elle jamais trouver le chemin de cette modeste maison, tapie derrière son coteau vert, une femme pour laquelle la paix et les affections qui y régnaient devaient être non seulement incompréhensibles, mais inconcevables ?

Je n’ai pas l’indication — et peut-être personne ne l’a — du chemin suivi par cette femme pour arriver à la douce petite maison de campagne près de Sorrente.

Là, justement là, devant le pilastre du portail, d’où grand’père Carlo depuis très longtemps avait fait enlever la plaque, elle n’arriva pas sûrement toute seule ; la première fois elle ne leva pas elle-même la main pour sonner la petite cloche, et se faire ouvrir le portail. Mais non, loin de là, elle s’arrêta pour attendre qu’un jeune homme, gardé jusque là dans l’âme et les soins de deux vieux aïeuls, un jeune homme beau, ingénu, ardent, l’âme ailée, l’âme remplie de songes, sortît de ce portail pour aller confiant vers la vie !

Ô grand’maman Rosa, et vous l’appelez encore dans le petit jardin pour qu’il vous aide à cueillir avec votre petite canne vos gelsomini di bella notte ?

— Giorgio ! Giorgio !

J’ai encore dans les oreilles votre voix, grand’maman Rosa. Et j’éprouve une douceur douloureuse que je ne puis dire, à vous imaginer encore là dans votre petite maison que je revois comme si j’y avais été tout à l’heure, et y respirant l’haleine de vie antique qui couve en elle ; oui, j’éprouve une douceur à vous imaginer ignorante de ce qui est arrivé, comme vous l’étiez autrefois quand je venais chaque matin à Sorrente pour préparer votre petit-fils, Giorgio, aux examens d’octobre. Le latin ou le grec, il n’en voulait rien entendre, mais il barbouillait sur tous les morceaux de papier qui lui tombaient sous la main, sur toutes les marges des livres et même sur la table de sa salle d’études, des esquisses de caricatures à la plume et au crayon. La mienne doit être encore toute griffonnée sur le dessus de cette petite table !

— Eh ! bien, signor Sérafino, avez-vous soupiré, grand’maman Rosa, en m’apportant dans une vieille tasse mon traditionnel café à l’essence de cannelle, comme celui qu’offrent les douces moniales dans les monastères. Eh ! bien, signor Sérafino, Giorgio a acheté des couleurs ; il veut être peintre, il faut le laisser faire !…

Et derrière vos épaules, Lidia ouvre ses doux, ses limpides yeux bleu-célestes, et devient très rouge ; Lidia, votre petite-fille à la fine silhouette, Lidia ou plutôt Duccella, comme vous l’appelez. Pourquoi rougit-elle ?

Ah ! pourquoi !… Déjà trois fois est venu de Naples un signorino beau et parfumé, portant un gilet de velours, des gants jaunes en peau de chamois, le monocle à l’œil droit, et la couronne de baron sur son mouchoir et son portefeuille !

C’est son grand-père qui l’a envoyé, le baron Nuti, un ami de grand-père Carlo, ami très intime avant que grand-père Carlo, fatigué du monde, se fût retiré dans la petite villa sorrentine. Vous le savez grand’maman Rosa, mais vous ne savez pas que le signorino de Naples encourage chaleureusement Giorgio à se consacrer à l’art et à se rendre à Naples avec lui. Duccella le sait par exemple, parce que le signorino, Aldo Nuti (quelle chose étrange !) en parlant de l’art avec tant de ferveur, ne regardait point du tout Giorgio, mais la regardait, elle, dans les yeux, comme si c’eût été elle et non Giorgio qu’il dût encourager ; oui, oui, elle, et non Giorgio, à venir à Naples afin d’être constamment auprès de lui.

Voilà pourquoi Duccella est devenue rouge, rouge, derrière vous, grand’maman Rosa, dès qu’elle vous a entendu dire que Giorgio voulait être peintre.

Et lui-même le signorino de Naples, si son grand-père le permettait… voudrait être… non pas peintre, non… il voudrait se consacrer au théâtre, lui, être acteur. Comme cela lui plairait ! Mais son grand-père s’y oppose…

Parions, grand’maman Rosa, que Duccella ne le veut pas non plus ?

II

Les événements qui quatre ans après environ suivirent cette vie idyllique légère et ingénue, je ne les connais que sommairement.

Je servais de répétiteur à Giorgio Mirelli, mais j’étais, moi aussi, étudiant ; un pauvre étudiant, qui vieillissait dans l’attente de poursuivre ses études, et chez lequel les sacrifices persistants des siens pour le maintenir aux écoles avaient suscité le plus grand zèle, la plus grande exactitude, une humilité timide et douloureuse, un assujettissement qui ne se fatiguait point, bien que cette attente se prolongeât depuis de nombreuses années.

Mais ce ne fut peut-être pas du temps perdu. Au cours de cette attente j’étudiai par moi-même, et je méditai beaucoup plus et avec un profit beaucoup plus grand que je ne l’avais fait pendant mes années d’école ; j’appris tout seul le latin et le grec pour essayer de passer des études de science, vers lesquelles j’avais été dirigé aux études classiques. J’avais l’espoir que par cette voie il me serait plus facile d’entrer à l’université.

Certes ce genre d’études convenait beaucoup mieux à mon intelligence. Je me plongeai en elles avec une passion si intense et si vive, qu’à vingt-six ans, lorsque, grâce à un très modeste héritage, héritage inespéré, d’un oncle prêtre (mort dans les Puglie et depuis longtemps oublié par ma famille) je pus entrer enfin à l’Université, je restai longtemps perplexe sur le point de savoir s’il ne valait pas mieux laisser dans la cassette où depuis si longtemps il dormait, mon diplôme de licence ès-sciences, et prendre la licence des lycées, afin de m’inscrire à la faculté de philosophie et lettres.

Les conseils de mes parents prévalurent et je partis pour Liége où possédé par le démon de la philosophie, je liai intime et douloureuse connaissance avec toutes les manigances inventées par l’homme à l’effet de se rendre heureux.

J’en ai tiré, cela se voit, grand profit. Avec une horreur instinctive je me suis éloigné de la réalité. Telle que les autres la voient et la touchent. Je n’ai pu toutefois en faire connaître une qui me soit propre, étant en moi et autour de moi ; mes sentiments inconséquents et déviés sont incapables de donner ni prix, ni sens à cette vie que je mène, incertaine et sans amour. Désormais j’observe tout et moi-même comme de très loin ; et jamais, d’aucune chose, ne vient pour moi un signe affectueux qui puisse me donner la foi ou l’espoir de quelque, réconfort. Des signes de pitié, oui, il me semble en découvrir dans les yeux d’un grand nombre de gens, dans les aspects de beaucoup de lieux qui ne m’incitent ni à recevoir, ni à donner du réconfort ; celui-là ne peut en donner qui ne peut en recevoir ; mais il peut donner de la pitié. Eh ! de la pitié, oui… Mais, je le sais, la pitié est bien dure à donner et à recevoir !…

De retour à Naples, je ne trouvai rien à y faire pendant plusieurs années ; j’y menai une vie désordonnée avec de jeunes artistes tant que durèrent les derniers débris de mon petit héritage. Ainsi que je l’ai dit, je dois au hasard, et à l’amitié d’un de mes anciens camarades d’études la place que j’occupe. Je la remplis — disons-le, oui, avec honneur ; est-ce bien cela ? Et je suis bien rémunéré de mon travail. Oh ! tout le monde m’estime ici un très bon opérateur : vigilant, précis et d’une parfaite impassibilité. Si je dois en être reconnaissant à Polacco, Polacco doit m’être reconnaissant aussi du mérite qu’il s’est acquis auprès du commandeur Borgalli, directeur général et conseiller délégué de la Kosmograph, pour avoir procuré à la maison un opérateur comme moi. Monsieur Gubbio n’est particulièrement affecté à aucune des quatre troupes de la section artistique, mais toutes l’appellent tantôt ici, tantôt là, pour l’exécution des films les plus difficiles et du plus long métrage. Monsieur Gubbio travaille beaucoup plus que les cinq autres opérateurs de la maison ; mais pour chaque film bien réussi, il reçoit un riche don, et on lui octroie aussi des gratifications fréquentes ! Je devrais donc être content, satisfait. Et au contraire je regrette le temps de Naples, le temps de la disette parmi les jeunes artistes !…

À peine de retour de Liége, je revis Giorgio Mirelli qui était à Naples depuis déjà deux années. Il avait exposé récemment dans un salon d’art deux étranges tableaux qui avaient suscité dans la critique et dans le public de longues et violentes discussions. Il conservait l’ingénuité et la ferveur de la seizième année. Il n’avait pas d’yeux pour voir la négligence de son vêtement, ses cheveux ébouriffés, les premiers poils encore rares qui se hérissaient le long de son menton et sur ses joues maigres comme celles d’un malade. Il souffrait, en effet, d’une divine maladie ; il était en proie à une continuelle anxiété, qui ne lui permettait ni de découvrir, ni de comprendre ce qui pour les autres était la réalité de la vie ; toujours sur le point de s’élancer avec fougue pour répondre à quelqu’appel mystérieux que lui seul entendait.

Je lui demandai des nouvelles des siens. Il me dit que grand’père Carlo était mort depuis peu. Je le regardai étonné de la façon dont il me donnait cette nouvelle ; on eût dit qu’il n’avait éprouvé nul chagrin de cette mort. Mais rappelé à sa douleur par ce regard, il dit : Pauvre grand’père ! — avec tant de tristesse et un tel sourire que je changeai d’opinion. Je compris que dans le tumulte de toute cette vie qui bouillonnait en lui, il n’avait ni le moyen, ni le temps de penser à ses douleurs.

— Et grand’maman Rosa ? Grand’maman Rosa était bien… oui, assez bien… comme elle pouvait l’être, pauvre petite vieille, depuis cette mort. Il lui fallait maintenant deux spighe di rizomolo chaque matin, pour y enfiler les fleurs de gelsomini, l’un pour le mort d’autrefois, l’autre pour le mort récent.

— Et Duccella, Duccella ?

Ah ! comme rirent les yeux du frère à cette question.

— Vermeille ! Elle est vermeille ! Une fleur !

Il me dit que depuis un an déjà elle était fiancée au petit baron Aldo Nuti. Les noces auraient dû se célébrer bientôt ; elles avaient été remises à cause de la mort de grand’père Carlo.

Mais il ne se montra pas très satisfait de ce mariage ; il me dit même qu’Aldo Nuti ne lui semblait pas un compagnon fait pour Duccella ; et agitant en l’air les doigts de ses deux mains il lança cette exclamation de dégoût dont il avait accoutumé de se servir quand je me fatiguais à lui faire comprendre les règles et les subdivisions de la seconde déclinaison grecque :

— Compliqué ! compliqué ! compliqué !

Il n’était plus possible de le retenir après cette exclamation. Et comme il se sauvait autrefois loin de la petite table de travail de sa salle d’études, il m’échappa encore cette fois. Je le perdis de vue pendant plus d’un an, mais je sus par ses camarades qu’il s’en était allé peindre à Capri.

, il trouva Varia Nestoroff !

III

À présent, je connais bien cette femme, du moins autant qu’il est possible de la connaître. Ainsi je m’explique aujourd’hui bien des choses, pour moi restées longtemps incompréhensibles. Il est vrai que l’opinion que je me fais de cette femme paraîtra peut-être incompréhensible à d’autres. Mais je me fais pour moi-même mon opinion et non pour les autres ; et je ne prétends pas excuser par elle la Nestoroff, même un peu.

L’excuser devant qui ?

Je me garde comme de la peste de ceux qui font profession d’être des gens de bien !

Il me paraît impossible que celui-là ne jouisse de sa propre méchanceté qui, par calcul, froidement l’exerce. Mais si le malheur existe (et il doit être terrible !) de ne pas pouvoir jouir de sa propre méchanceté, le mépris que l’on a pour les méchants, comme celui pour tant d’autres malheureux, mériterait peut-être d’être vaincu, ou du moins atténué, par une certaine pitié. Je parle ainsi pour ne pas offenser une personne qui serait vraiment une personne de bien.

Mais, mon Dieu, nous devrions reconnaître ceci : c’est que tous — qui plus, qui moins, nous sommes méchants, et que nous n’en jouissons pas, et que nous sommes malheureux. Est-ce possible ?

Tous nous reconnaissons notre malheur ; mais personne ne reconnaît sa méchanceté ; le malheur, nous le jugeons s’accomplir sans raison, sans aucune faute de notre part, tandis que nous nous tourmentons à chercher cent raisons, cent causes, cent justifications, pour excuser chaque petite action mauvaise que nous avons commise, qu’elle soit étalée à nos yeux par les autres ou par notre propre conscience.

Voulez-vous voir comment nous nous révoltons sur le moment même et nions avec colère un acte de méchanceté incontestable, et dont nous avons incontestablement joui ?

Deux faits se sont passés. (Je ne divague pas, car la Nestoroff a été comparée à la belle tigresse achetée, il y a quelques jours, par la Kosmograph.) Voici donc les deux faits qui se sont produits.

Un vol d’oiseaux de passage. Des bécasses et bécassines descendent sur la campagne romaine se reposer un peu de leur long vol et reprendre des forces. Elles ont mal choisi leur place. Une bécassine plus hardie que les autres dit à ses compagnes :

— Restez ici, vous, à l’abri dans ces broussailles. Moi, j’irai explorer les environs et si je trouve quelque chose de mieux, je vous appellerai.

Un ingénieur de vos amis, d’âme aventureuse, membre de la Société de Géographie, a accepté la mission de se rendre en Afrique, je ne sais pas trop bien où (et vous-même l’ignorez peut-être aussi), aux fins d’accomplir une exploration scientifique. Il est encore loin de son but ; vous avez reçu de ses nouvelles ; les dernières vous ont laissé dans l’inquiétude ; votre ami, en effet, vous expose les dangers au devant desquels il court, alors qu’il s’apprête à traverser je ne sais quelles zones lointaines sauvages et désertes.

C’est aujourd’hui dimanche ; vous vous levez lestement pour aller à la chasse. Vous avez fait hier soir vos préparatifs, vous promettant un grand plaisir. Vous descendez du train gai et content ; vous marchez dans la campagne fraîche, verte, un peu nébuleuse, à la recherche d’un bon emplacement pour découvrir les oiseaux de passage. Vous demeurez à l’affût une demi-heure une heure ; vous commencez à vous fatiguer et vous tirez de votre poche le journal que vous avez acheté à la gare avant de partir. À un certain moment, vous remarquez comme un bruit d’ailes dans l’enchevêtrement des branches du hallier ; vous abandonnez votre journal ; vous vous approchez sans un souffle, courbé ; vous visez ; vous tirez. Oh ! joie ! une bécassine !

Oui, vraiment une bécassine. Justement cette bécassine exploratrice qui avait quitté ses compagnes dans les broussailles.

Je sais que vous ne mangez pas votre chasse ; vous en faites cadeau à vos amis ; pour vous tout est là, dans le plaisir de tuer ce que vous appelez de la sauvagine.

La journée ne promet pas. Mais comme tous les chasseurs, vous êtes un peu superstitieux ; vous croyez que la lecture du journal vous a porté chance et vous retournez lire votre journal à votre premier poste. À la seconde page, vous trouvez la nouvelle que votre ami l’ingénieur qui avait été en Afrique pour le compte de la Société de Géographie, en traversant les territoires sauvages et déserts est mort, malheureusement : assailli, déchiré et dévoré par une bête sauvage.

En lisant, tout glacé d’horreur, le récit du journal, l’idée ne vous vient pas de faire une comparaison entre le fauve, qui a tué votre ami, et vous mêmes, qui avez tué la bécassine, exploratrice comme lui !

Et cependant vous resteriez parfaitement dans les termes de la question et je le crains même, avec quelqu’avantage en faveur de la bête sauvage, car vous, vous avez tué par passe-temps, par plaisir et sans aucun risque d’être tué ; tandis que le fauve l’a fait, poussé par la faim, c’est à dire par le besoin, et avec le risque d’être tué par votre ami qui certainement était armé.

Rhétorique, n’est-il pas vrai ? Eh ! oui, mon cher ; ne vous indignez point trop. Je le reconnais moi aussi : rhétorique, parce que nous, par la grâce de Dieu, nous sommes hommes et non bécassines.

La bécassine, sans crainte de faire de la rhétorique, pourrait faire la comparaison, et demander que les hommes qui vont à la chasse pour leur plaisir n’appliquent pas aux bêtes l’épithète de féroces.

Nous, non. Nous ne pouvons admettre la comparaison quand nous avons ici un homme qui a tué une bête, et là, une bête qui a tué un homme.

Tout au plus, chère bécassine, nous pouvons dire, pour te faire quelque concession, que tu étais une pauvre petite bête innocente, voilà ! Cela te suffit-il ? Mais ne va pas en déduire que notre méchanceté est justement par cela même plus grande, et surtout ne dis pas qu’en t’appelant une petite bête innocente, et en te tuant, nous n’avons plus le droit de nommer féroce la bête qui a tué un homme par faim et non par plaisir.

— Est-ce peut-être parce qu’après l’avoir tué, elle l’a mangé cru ?

Comment ? Qui a parlé ainsi ?

Ah ! n’écoutez pas cette bécassine impertinente qui non seulement fait de la rhétorique mais maintenant essaie l’ironie ! Peut-être sais-tu que la profession est lucrative parmi les hommes de faire cuire la chair des animaux tués à l’abattoir et que souvent après l’avoir apprêtée, manquant d’appétit, nous la laissons là !

Rhétorique, rhétorique cela aussi ! Tu dois te persuader ma bécassine, que ce n’est pas là pour nous de la méchanceté, parce qu’elle s’exerce sur les bêtes.

Mais, vas-tu dire, si un homme devenait pire qu’une bête ?

Eh ! oui, voilà ; il faut vraiment faire attention aux conséquences de la logique. Elle bronche souvent et l’on ne sait plus alors où parer le coup.

IV

Le fait de voir des hommes se ravaler pour elle à l’état de bête a dû arriver très fréquemment à Varia Nestoroff.

Et cependant elle ne les a pas tués. Elle est chasseresse, comme vous êtes chasseur. Mais vous avez tué la bécassine. Elle n’a tué personne. Un seul homme s’est tué pour elle avec ses propres mains : Giorgio Mirelli ; mais non pas pour elle seulement.

La bête féroce en tant qu’elle fait le mal poussée par un besoin de sa nature n’en est pas — que l’on sache — malheureuse.

Mais la Nestoroff, elle, comme tant d’indices me permettent d’en juger et, contre toute apparence, est très malheureuse. Elle ne jouit pas de sa méchanceté exercée cependant avec tant de calcul et une si grande froideur.

Si je disais ouvertement ce que je pense d’elle aux opérateurs, mes camarades, aux acteurs et aux actrices de la maison, ils soupçonneraient immédiatement que, moi aussi, je suis devenu amoureux de la Nestoroff !

Je ne me soucie aucunement de ce que l’on porte sur moi un tel soupçon. Comme tous ses camarades, la Nestoroff a pour moi une aversion presque instinctive. Je dis presque instinctive, parce que les acteurs ne peuvent l’expliquer. Elle dérive de ma profession, et je me la suis déjà expliquée moi-même comme on le verra plus tard. Je ne leur rends pas leur aversion, parce que je ne vis pas avec eux, si ce n’est quand je suis au service de ma petite machine. Je tourne alors la manivelle, je suis ce que je dois être, c’est à dire parfaitement impassible. Je ne puis ni détester, ni aimer la Nestoroff, comme je ne puis ni détester, ni aimer personne ! Je ne suis qu’une main qui tourne la manivelle, pas autre chose.

Quand je suis rendu à moi-même, c’est-à-dire quand se termine pour moi le supplice d’être seulement une main et que je puis rentrer en possession de la totalité de mon corps, m’émerveillant d’avoir encore une tête sur les épaules, quand je m’abandonne à ce malheureux superflu qui est en moi et dont ma profession me condamne à être presque tout le jour privé, eh ! bien, alors, les amitiés, les souvenirs qui se réveillent en moi ne sont point ceux qui peuvent me porter à aimer cette femme. Je fus l’ami de Giorgio Mirelli, et, parmi les plus chers souvenirs de ma vie, compte la douce maison de campagne près de Sorrente, où vivent encore et souffrent grand’maman Rosa et la pauvre Duccella !

J’étudie. Je continue à étudier, parce qu’étudier est peut-être la plus forte de mes passions. J’ai nourri et conservé mes songes dans la misère, et c’est le seul réconfort que je possède, maintenant que ces songes ont fini si misérablement.

J’étudie donc sans passion mais avec acharnement cette femme qui, si elle laisse voir qu’elle comprend ce qu’elle fait et pourquoi elle le fait, n’a pas cependant en soi cette organisation tranquille des concepts, des affections, des droits et des devoirs, des opinions et des habitudes, que je déteste en autrui.

Elle ne connaît que le mal qu’elle peut infliger aux autres, et elle le fait, je le répète avec calcul et sang-froid.

Dans l’estime des autres, de tous les systématiques, cela l’exclut de toute excuse. Mais je crois qu’elle ne s’en applique aucune elle-même pour le mal qu’elle sait avoir fait.

Elle possède en elle, cette femme, quelque chose que les autres ne réussissent pas à comprendre, parce qu’elle-même ne le comprend pas. On le devine cependant à voir les expressions violentes que sans qu’elle le veuille et sans qu’elle le sache, elle adopte, aussitôt dans les rôles qui lui sont confiés.

Elle seule les prend au sérieux et d’autant plus qu’ils sont plus illogiques, plus extravagants, plus grotesquement héroïques et contradictoires. Et il n’y a pas moyen de la tenir en bride, de lui faire atténuer la violence de ses expressions. Elle gâche à elle seule plus de pellicule que tous les autres acteurs des quatre troupes, pris ensemble.

Elle sort du champ à chaque fois et, quand par hasard elle y reste, son action est si désordonnée, son visage si étrangement altéré et toute sa personne si déformée, que dans la salle d’épreuve, presque toutes les scènes où elle a pris part sont inacceptables et à refaire.

N’importe quelle actrice qui ne jouirait pas, ou n’aurait pas joui de la bienveillance du magnanime commandeur Borgalli, aurait été depuis longtemps déjà licenciée.

— Là ! là ! là !… s’exclame au contraire le magnanime commandeur, sans s’impatienter, en voyant défiler sur l’écran de la salle d’épreuve ces images démoniaques ; — là ! là ! là !… mais voyons… Mais non… Mais comment est-il possible ?… Oh ! Dieu, quelle horreur !… Allons, allons, allons !…

Et il tombe sur Polacco et en général sur tous les metteurs en scène qui gardent par devers eux les scénarios, se contentant de suggérer à mesure aux acteurs l’action à développer pour chaque scène particulière, les intervertissant souvent parce que toutes les scènes ne peuvent pas se jouer avec ordre, l’une après l’autre sur un théâtre d’essai. Il arrive donc que souvent les acteurs ne savent pas quel rôle ils représentent dans l’ensemble de la pièce et que l’un d’entre eux demande :

— Pardon Polacco, suis-je le mari ou l’amant ?

Polacco proteste en vain d’avoir très bien expliqué à la Nestoroff son rôle en entier. Le commandeur Borgalli sait que la faute ne doit pas être imputée à Polacco ; cela est si vrai, qu’il lui a donné une autre première actrice, la Sgrelli, pour que tous les films confiés à la troupe ne soient pas gâtés. Mais de son côté, la Nestoroff proteste si Polacco se sert uniquement de la Sgrelli, ou davantage de la Sgrelli que d’elle, vraie première actrice de la troupe.

Les malins disent qu’elle agit ainsi pour perdre Polacco et Polacco lui-même le croit et le dit.

Cela n’est pas : il n’y a pas d’autre perte en ceci que celle des pellicules. La Nestoroff est véritablement désespérée de ce qui lui arrive, mais elle recommence sans le vouloir et sans le savoir. Elle-même demeure ahurie et presque atterrée à l’apparition sur l’écran de son image si altérée, si décomposée, si contrefaite ! Elle découvre là une personne qui est elle, et que cependant elle ne connaît pas. Elle voudrait bien ne pas se reconnaître en cette représentation ; mais au moins connaître ce qui est présenté.

Peut-être, depuis des années, des années et des années, à travers toutes les mystérieuses aventures de sa vie, poursuit-elle ce démon, qui est en elle et qui lui échappe ; cependant, elle l’interroge, lui demande ce qu’il veut, puisqu’elle souffre, et ce qu’elle devrait faire pour l’apaiser, pour le calmer, pour lui donner la paix.

Personne, à moins qu’il ait les yeux voilés par une passion qui l’occupe, l’ayant vu sortir de la salle d’épreuve après l’apparition de ces représentations d’elle-même, ne peut douter de son ahurissement. Elle est vraiment tragique, épouvantée et hors d’elle-même ; elle a dans les yeux cette stupeur ténébreuse que l’on voit chez les agonisants, et c’est à grand’peine qu’elle arrive à refréner le frémissement convulsif de toute sa personne.

Si je le faisais remarquer à quelqu’un, je sais la réponse qu’on me donnerait :

— Mais elle frémit de rage ! C’est la rage ! C’est la rage, oui ; mais non celle que tous supposent, et que cause un film mal venu. Une rage froide, plus froide qu’une lame d’acier, voilà vraiment l’arme de cette femme contre tous ses ennemis. En ce moment Coco Polacco n’est pas pour elle un ennemi. Elle ne frémirait pas de la sorte si cela était : avec un sang-froid terrible, elle se vengerait de lui.

Pour elle, deviennent des ennemis tous les hommes dont elle s’approche pour qu’ils l’aident à arrêter ce qui d’elle la fuit : elle-même, oui, mais qui vit et souffre pour ainsi dire au delà d’elle-même ?

Hé ! bien, personne ne s’est jamais préoccupé de cela, qui lui importe plus que tout ; au contraire, tous restent éblouis par son corps d’une élégance suprême et ne demandent pas autre chose, ne s’intéressent pas à autre chose.

Avec une froide rage elle les punit là même où s’attachent leurs désirs, exaspérant tout d’abord ces désirs, avec l’art le plus perfide, afin que sa vengeance soit plus grande.

Elle se venge en jetant son corps à l’improviste, froidement, à ceux qui s’y attendent le moins ; là, comme cela, pour leur prouver en quel mépris elle tient ce qu’ils estiment le plus en elle !

Je ne crois pas qu’on puisse expliquer d’une autre façon certains changements soudains dans ses relations amoureuses qui, à première vue, apparaissent à tous inexplicables, puisque personne ne peut nier qu’ils ne lui aient nui. Cependant, tout en reconnaissant cela, tous lorsqu’ils considèrent, d’une part, la qualité de ceux avec lesquels elle s’était mise tout d’abord, et d’autre part, la qualité de ceux à qui, tout à coup, elle s’est donnée, disent que cela vient de ce qu’avec les premiers, elle ne pouvait pas vivre, ne pouvait pas respirer, tandis qu’elle se sentait attirée vers les autres par affinité de « canaillerie » ; et ce don d’elle-même, subit, inopiné, ils l’expliquent comme l’élan de quelqu’un qui, ayant été longtemps suffoqué, veut respirer enfin, où il peut, une bouffée d’air.

Et si c’était vraiment le contraire ? Si pour respirer, pour avoir cette aide dont j’ai parlé plus haut, elle s’était approchée des premiers, et qu’au lieu de trouver cette haleine vivifiante, cette aide qu’elle espérait, elle n’en eût obtenu aucune aide, aucun souffle, mais au contraire n’avait remporté de cette tentative qu’une nausée et un dépit plus grands, parce que, augmentés et aigris par la déception et en même temps par cette sorte de mépris que ressent, pour les nécessités de l’âme d’autrui, celui qui ne voit que sa propre âme, ne se soucie que de cette ÂME en lettres majuscules ? Personne ne le sait ; mais ceux qui ont le plus d’estime d’eux-mêmes et qui sont considérés par les autres comme des êtres supérieurs peuvent être de telles « canailles ».

Alors… alors il vaut mieux la canaille qui se donne pour telle, la franche canaille, qui, si elle vous attriste, ne vous étonne point, et qui peut avoir, et qui possède souvent quelque bon côté, et de temps à autres, fait montre de certaines ingénuités qui nous font d’autant plus de plaisir et nous rafraîchissent d’autant plus qu’on s’y attendait moins de leur part.

Le fait est que, depuis plus d’un an, la Nestoroff vit avec l’acteur sicilien, Carlo Ferro, qui lui aussi, est engagé à la Kosmograph : il la domine et elle en est très amoureuse. Elle sait ce qu’elle peut attendre d’un homme de ce genre, et ne lui demande pas autre chose. Mais il me semble qu’il lui donne beaucoup plus que les autres ne peuvent se le figurer.

C’est la raison pour laquelle, depuis quelque temps déjà, je me suis mis à étudier, avec grand intérêt, Carlo Ferro, lui aussi.

V

Mais voici pour moi, un problème plus difficile à résoudre : comment Giorgio Mirelli qui fuyait toute complication, ne pouvant en supporter aucune, est-il devenu passionnément amoureux de cette femme au point d’en perdre la vie ? Presque toutes les données me manquent pour résoudre ce problème. J’ai déjà dit que je n’ai qu’une connaissance très sommaire du drame.

Je sais de différentes sources que lorsque Giorgio Mirelli aperçut pour la première fois la Nestoroff à Capri, elle était très mal vue et tenue en défiance par la petite colonie russe qui, depuis plusieurs années, avait pris ses quartiers d’hiver dans cette île.

Quelques-uns même avaient été jusqu’à la soupçonner d’être une espionne, peut-être parce qu’elle s’était présentée assez maladroitement comme la veuve d’un vieux conspirateur qui avait fui à Berlin, où il était mort quelques années avant qu’elle vienne à Capri. Quelqu’un, paraît-il, aurait demandé, tant à Berlin qu’à Petersbourg, des renseignements sur son compte, et sur celui du vieux conspirateur inconnu. On en était venu à savoir qu’un certain Nicolas Nestoroff, s’étant expatrié, avait vécu pendant plusieurs années à Berlin, et y était mort, mais sans avoir fait connaître à personne qu’il eût quitté son pays en suite de compromissions politiques. Il semble aussi qu’on ait su que ce Nicolas Nestoroff avait ramassé celle-ci, enfant, dans la rue, dans un des quartiers les plus populaires et les plus mal famés de Pétersbourg, qu’il l’avait fait élever et l’avait épousée ; puis réduit presque à la misère par suite de ses vices, il l’aurait exploitée en l’envoyant chanter dans des cafés concerts d’ordre infime, jusqu’à ce que, recherché par la police, il se fût enfui seul en Allemagne. Mais la Nestoroff, d’après ce que j’en sais, aurait dédaigneusement nié toutes ces histoires. Qu’en secret, elle se soit plainte à quelqu’un des mauvais traitements et même des sévices soufferts depuis son enfance, du fait de ce vieillard, cela est possible ; mais elle n’a jamais dit qu’il l’eût exploitée ; elle a dit même que spontanément, comme suite à sa passion pour le théâtre et un peu aussi pour subvenir aux besoins de la vie, elle s’était mise après avoir vaincu l’opposition de son mari, à jouer en province, à jou-er sur des théâtres où l’on ne chantait pas ; et que son mari ayant fui de la Russie pour compromissions politiques, et s’étant réfugié à Berlin, elle en avait eu pitié, le sachant malade, et n’ignorant pas qu’il avait besoin de soins. Elle était venue le rejoindre dans cette ville, et l’avait assisté jusqu’à sa mort. Devenue veuve, qu’avait-elle fait à Berlin, et ensuite à Paris et à Vienne dont elle parle souvent, faisant montre qu’elle en connaît la vie et les mœurs ? Elle ne l’a jamais dit à personne, ni personne certes ne s’est risqué à le lui demander…

Pour quelques-uns, pour beaucoup même, voudrais-je dire, qui dans la vie ne savent voir qu’eux-mêmes, aimer l’humanité ne signifie pas souvent, et même presque toujours, autre chose qu’être content de soi.

En ces jours de Capri, Giorgio Mirelli dut être sans doute très content de lui, de son art, et de ses études de paysage ; il était donc très disposé à aimer toute l’humanité dont il ne se souciait guère ou qu’il dédaignait durant les jours noirs du mécontentement.

En vérité — et il me semble l’avoir déjà dit — son habituel état d’âme était l’extase et l’admiration. Étant donné un tel état d’âme, on imagine facilement qu’il ne vit pas cette femme telle qu’elle était, tourmentée des besoins qu’elle ressentait et à cause de la défiance des méchants propos qui formaient son atmosphère, offensée, déchirée et courroucée. Il la vit suivant l’image chimérique qu’il s’en forma, illuminée de lumière.

Pour lui, les sentiments devaient être des couleurs ; et pris tout entier par son art, peut-être n’avait-il plus d’autre sentiment que celui des couleurs. Toutes les impressions qui lui vinrent d’elle dérivèrent peut-être seulement de cette lumière dont il l’illumina ; impressions qui existèrent seulement pour lui. Elle n’y participa probablement point, parce qu’elle ne le pouvait pas. Or rien n’irrite davantage que de rester exclu d’une joie vive et présente, d’une joie qui est devant nous, et autour de nous, et dont on ne découvre ni ne devine la raison. Mais même si Giorgio Mirelli la lui avait expliquée, il n’aurait pu la lui communiquer. C’était une joie qui lui était personnelle, et qui prouvait que, lui aussi dans le fond, ne voulait pas d’elle autre chose que son corps ; mais non, il est vrai, comme les autres, pour contenter un bas instinct.

Cette prétention, ne pouvait qu’irriter cette femme. Si n’être pas soutenue, aidée, dans les incertitudes de l’esprit qui l’agitaient, par ceux qui ne voyaient et ne voulaient voir en elle que son corps, pour y assouvir la faim brutale de leurs sens, l’offensait et lui donnait du dégoût, de la colère qu’elle ressentait pour un homme qui voulait lui aussi son corps, uniquement son corps, mais seulement pour en tirer une joie idéale et étroitement personnelle, devra être d’autant plus violente qu’il y manquait justement tout motif de dégoût, ce qui rendait ainsi plus difficile, et même absolument vaine, la vengeance qu’elle avait l’habitude d’exercer sur les autres. Un ange pour une femme est toujours peut-être plus irritant qu’une bête.

Je sais par tous les camarades de Giorgio Mirelli à Naples, qu’il était très chaste, non qu’il ne sût se faire valoir auprès des femmes, car il n’était pas timide, mais parce qu’il fuyait instinctivement toute vulgaire distraction.

Pour nous expliquer son suicide, dû sans aucun doute à la Nestoroff, nous devons supposer que cette femme au cœur mauvais, livrée à elle-même, et très irritée, pour pouvoir se venger, dut avec les plus subtils artifices, les plus déguisés et les plus habiles, agir comme si son corps près de lui commençait peu à peu à vivre non plus uniquement pour le délice des yeux ; et puis quand elle le vit vaincu, comme tant d’autres, et son esclave, elle lui défendit, pour mieux savourer sa vengeance, de tirer d’elle d’autre joie que celle dont il avait eu l’unique ambition, parce que cette ambition était seule digne de lui. Je dis nous devons supposer cela si nous voulons être méchant. La Nestoroff, en effet, pourrait dire, et dit peut-être, qu’elle ne fit rien pour altérer les relations de pure amitié qui s’étaient établies entre elle et Mirelli. Et il est vrai que lorsqu’il ne se contenta plus de cette pure amitié, il fut dupe plus que jamais, des sévères refus qu’elle lui opposa ; pour arriver à son but, il se proposa comme mari ; elle lutta longtemps — et cela est vrai, je l’ai su — pour l’en dissuader ; elle voulut quitter Capri, disparaître ; elle ne céda à la fin que devant son violent désespoir.

Mais il est encore vrai que si nous voulons être méchant nous pouvons penser que les refus, comme la lutte et les menaces et les préparatifs de départ, et les tentatives de disparaître furent peut-être autant d’artifices bien médités avec commencement d’exécution, pour réduire ce jeune homme au désespoir après l’avoir séduit et en obtenir mille choses que sans cela, il ne lui aurait jamais accordées. Parmi celles-ci, la première était d’être présentée comme fiancée dans la petite villa de Sorrente à cette chère grand’maman, à cette douce petite sœur, dont il lui avait parlé, et au futur mari de celle-ci.

Il paraît que tous trois, et Aldo Nuti plus que les deux femmes, s’opposèrent à cette présentation. Mais Nuti n’avait ni l’autorité nécessaire pour s’y opposer ni le pouvoir d’empêcher ce mariage. Giorgio était, en effet, maître de lui-même et de ses actions, et croyait ne devoir plus en rendre compte à personne. Seulement qu’il amenât ici cette femme, et la mit en contact avec sa sœur, et obligeât celle-ci à l’accueillir et à la traiter en sœur, à cela, oui, parbleu, Nuti pouvait et devait s’opposer, et il s’y opposa de toutes ses forces.

Savaient-elles, grand’maman Rosa et Duccella à quelle race de femmes appartenait celle que Giorgio voulait amener chez elles et épouser ? Une aventurière russe, une actrice, sinon quelque chose de pire ! Comment le permettre, comment ne pas s’y opposer de toutes ses forces ?… De toutes ses forces ? Ah ! oui ! Qui sait combien ont combattu grand’maman Rosa et Duccella pour vaincre, peu à peu, avec une douce et triste persuasion toutes ces forces d’Aldo Nuti !… Auraient-elles pu s’imaginer ce que devaient devenir ces forces, dès qu’il vit Varia Nestoroff, entrer timide, aérienne et souriante, dans la chère petite villa de Sorrente ?

Giorgio, pour excuser le retard que grand’maman Rosa et Duccella mettaient à répondre, aurait-il dit, à la Nestoroff que ces délais venaient de l’opposition, toutes forces déployées, du fiancé de sa sœur, si bien que la Nestoroff se serait sentie tentée de se mesurer avec ces forces tout de suite, à peine entrée dans la villa ? Je n’en sais rien. Mais je sais qu’Aldo Nuti fut soudain attiré comme en un gouffre et enlevé comme un fétu dans la passion qu’il ressentit pour cette femme.

Je ne connais pas Aldo Nuti. Je le vis une seule fois quand il était enfant et que je servais de répétiteur à Giorgio ; il me sembla un peu sot. Cette impression ne s’accorde pas avec ce que Giorgio me dit de lui à mon retour de Liége, qu’il était compliqué. Ce que j’ai su aussi par d’autres, sur lui, ne répond point du tout à cette première impression, qui m’a porté, peut-être irrésistiblement, à parler de lui selon l’idée qu’elle m’en donna. Elle doit être fausse. Duccella a pu l’aimer ! Cela plus que tout me prouve mon erreur. Mais aux impressions, on ne commande pas. Il doit être, ainsi qu’on me l’a dit, un garçon sérieux quoique d’une nature très ardente ; et pourtant pour moi, tant que je ne l’aurai pas revu, il reste l’enfant un peu nigaud qui étalait sa couronne de baron sur ses mouchoirs et sur ses portefeuilles, et qui aurait tant aimé être acteur dramatique !

Il le fut et pour de bon avec la Nestoroff aux dépens de Giorgio Mirelli. Le drame se déroula à Naples, peu après la présentation et le bref séjour de la Nestoroff à Sorrente. Il semble que Nuti retourna à Naples avec les deux fiancés pour les aider, Giorgio qui manquait d’expérience et elle qui connaissait encore mal la ville, à installer leur maison avant le mariage.

Le drame n’aurait peut-être pas eu lieu ou aurait abouti à une catastrophe différente, sans la complication apportée par les fiançailles de Duccella, disons mieux : son amour pour Nuti. Cette circonstance porta Giorgio Mirelli à tourner contre lui-même l’exaspération insoutenable qui s’empara de lui à la découverte imprévue de la trahison.

Aldo Nuti se sauva de Naples comme un fou, avant que grand’maman Rosa et Duccella, à la nouvelle du suicide de Giorgio, n’arrivassent de Sorrente.

Pauvre Duccella, pauvre grand’maman Rosa ! La femme qui, de mille et mille kilomètres de distance, vint apporter le bouleversement et la mort dans votre douce petite maison, où avec les gelsomini di bella notte, s’épanouissait la plus sincère des idylles, je l’ai maintenant chaque jour dans le champ de ma petite machine ; et si les nouvelles que m’a données Polacco sont exactes, j’y aurai dans peu de temps, Aldo Nuti, lui aussi, qui a su, paraît-il, que la Nestoroff était première actrice à la Kosmograph.

Et je ne sais pourquoi, le cœur me dit qu’en tournant la manivelle de cette petite machine de prise de vue, je suis destiné à accomplir votre vengeance et celle de votre pauvre Giorgio, chère Duccella, chère grand’maman Rosa !

  1. Escalier externe soutenu par un arc en maçonnerie (n. du trad.).
  2. Espèce de jasmin (n. du trad.).
  3. Épis d’une espèce de cumin (n. du trad.).
  4. Bonnet grec (n. du trad.).