On tourne/Fascicule 03
FASCICULE TROISIÈME
I
Un léger cabriolet… une petite voiture qui s’avance.
— Pô, pôpôôô, pôôô !
Qu’est-ce ? La sirène de l’automobile la fait-t-elle reculer ? Mais oui ! Il semble qu’elle la fasse reculer drôlement.
Les trois dames qui sont dans l’automobile rient, se tournent, se retournent, saluent de la main, dans un gai et confus envolement de voiles de diverses couleurs. La pauvre voiture qu’environne un nuage sec et puant de fumée et de poussière, son cheval efflanqué s’efforçant de la traîner de son petit trot las, continue à aller en arrière, en arrière, toujours en arrière, avec les maisons, avec les arbres, avec les rares passants jusqu’à ce qu’elle disparaisse au bout de la longue avenue, éloignée des portes de la ville. Elle disparaît ? Mais non, c’est l’auto qui a disparu. La voiture, au contraire, la voici qui continue tout doucement sa marche, au trot fatigué et égal de son petit cheval efflanqué. Et toute l’avenue semble s’avancer de nouveau tout doucement avec elle.
Avez-vous inventé les machines ? Eh ! bien, jouissez à présent de cette sensation d’agréable vertige.
Les trois dames de l’automobile sont trois actrices de la Kosmograph, elles ont salué avec tant de vivacité la voiture tirée en arrière par leur course mécanique, non parce que dans la voiture il y a quelqu’un qui leur soit très cher, mais parce que l’automobile, c’est à dire, le mécanisme, les enivre et suscite en elles une excitation sans frein. Elles l’ont à leur disposition, cette automobile : service gratis ; la Kosmograph paie ! Dans la voiture, il y a moi. Elles m’ont vu en une minute disparaître au fond de l’allée, marchant comiquement en arrière ; elles ont ri de moi ; en ce moment, elles sont déjà arrivées. Mais voilà que je reviens, mes chères amies ; je reviens tout doucement, oui ; mais vous, qu’avez-vous vu ? Une voiture tirée en arrière, comme par un fil, et toute l’allée fuyant en une glissée longue, confuse, violente, vertigineuse ! Moi, au contraire, me voici ; je puis me consoler de ma lenteur en admirant un à un, tout à loisir, ces grands platanes verts de l’allée, non plus bousculés par votre furie, mais bien là, tout droits, et dont les branches grises donnent au moindre souffle de l’air, dans l’or du soleil, une ombre violette ; géants du chemin, en file et nombreux, qui de leurs bras pleins de vigueur ouvrent et élèvent jusqu’au ciel leurs immenses couronnes palpitantes…
Conducteur, pousse, mais pas trop fort ton pauvre vieux cheval efflanqué… Tous lui passent devant ; automobiles, bicyclettes, trams électriques ; et la folie de tout ce mouvement dans les rues l’excite, lui aussi, sans qu’il le sache ou le veuille, renforce de façon irrésistible ses pauvres jambes ankylosées et fatiguées par le transport d’un point à l’autre de la grande ville de tant de gens tourmentés, inquiets, affectés par des besoins, des malheurs, des affaires et des ambitions qu’il ne peut comprendre ! Et peut-être le fatigue plus que tous les autres, le petit nombre de gens qui montent dans la voiture avec l’envie de se divertir, et qui ne savent ni où, ni comment !
Pauvre vieux cheval, il porte la tête basse de plus en plus, et il ne la relève même pas quand tu le fouettes jusqu’au sang, ô cocher !
— Voilà ! à droite ! Tourne à droite !
La Kosmograph est là, dans cette rue de traverse écartée, hors de la ville.
II
Bordée de fossés, poudreuse, bâtie à peine d’après un plan, la maison cinématographique a l’air et la mauvaise grâce de qui, s’attendant à vivre tranquille, se voit au contraire dérangé sans trêve.
Mais si elle n’a pas droit à quelque fraîche touffe d’herbe, à ces dons légers et errants avec lesquels, dans les solitudes, le silence tresse la paix (ainsi le son d’une grenouillette quand il pleut et que les mares pleines d’eau pluviale reflètent les étoiles dans la nuit redevenue sereine), si elle n’a pas droit à toutes les délices de la nature ouverte et déserte que devraient lui valoir un chemin de campagne à plusieurs kilomètres des portes de la ville, je ne sais vraiment pas qui le possède ce droit !
Eh ! bien, au contraire : automobiles, voitures, charrettes, bicyclettes et, tout le jour, une allée et venue sans interruption de machinistes, d’ouvriers, de figurants, de portefaix ; un vacarme de marteaux, de scies, de rabots, et des nuages de poussière et des puanteurs de benzine, voilà son lot !
Les bâtiments de la grande maison cinématographique, édifices hauts et bas, s’élèvent au fond du chemin, à droite et à gauche. Il s’en élève aussi quelques-uns plus loin, sans ordre, dans le très vaste enclos qui s’étend et s’écarte dans la campagne. L’un des édifices plus haut que tous les autres se termine par une tour vitrée de verres opaques qui s’enflamment au soleil. Sur le mur, pouvant se voir du chemin et de l’allée, dans la blancheur hallucinante de la chaux, est écrit en lettres noires onciales :
On entre à gauche par une petite porte à côté du portail, qui s’ouvre rarement. En face, est une auberge de campagne, baptisée pompeusement : Restaurant de la Kosmograph. Elle possède un beau berceau en treillis de roseau qui encage tout ce qu’on est convenu d’appeler le jardin et y répand une lumière verte. Il y a là cinq ou six tables rustiques un peu branlantes sur leurs quatre pieds, des sièges et des bancs.
Plusieurs acteurs, maquillés et parés de costumes étranges, y sont assis et discutent de façon animée. L’un d’eux crie plus fort que tous les autres, l’une de ses mains frappant sa cuisse avec rage :
— Et je vous dis qu’il faut le prendre ainsi, ainsi ! Et les coups sur les pantalons de peau claquent comme des coups de fusil.
Ils parlent sûrement de la tigresse achetée, il y a peu de temps, par la Kosmograph ; de la façon dont elle doit être tuée ; du point précis où l’on doit la frapper. Cela est devenue une idée fixe. À les entendre, il semble qu’ils soient tous chasseurs professionnels de bêtes féroces !
En foule devant la porte, avec des visages rieurs, les écoutent les chauffeurs des petites automobiles usées et poussiéreuses ; les cochers des voitures qui attendent là au fond, à l’endroit où le chemin de traverse est fermé par une haie d’épines et d’espontons ; et beaucoup d’autres pauvres gens, les plus misérables que je connaisse, mais vêtus cependant avec une certaine décence, Ce sont (veuillez m’excuser, mais ici tout porte des noms français ou anglais), ce sont les cachets[1] de hasard, c’est à dire ceux qui viennent s’offrir comme figurants en cas de besoin. Leur insolence est plus intolérable que celle des mendiants ; ils viennent en effet exhiber une misère qui ne demande pas la charité d’un sou, mais de cinq lires, pour se travestir souvent d’une façon grotesque. Il faut les voir certains jours envahir en foule le magasin-vestiaire pour saisir de vive force et endosser immédiatement quelque loque voyante, et avec quels airs ils la portent, en se promenant sur les plates-formes et les terrasses, car ils savent bien que du moment qu’ils réussissent à s’habiller, même s’ils ne posent pas, ils touchent la demi-paye.
Deux ou trois acteurs sortent du restaurant, se faisant place dans la foule. Ils sont couverts d’un juste-au-corps couleur de safran, leur visage et leurs bras sont barbouillés de jaune sale ; et ils portent sur la tête une espèce de crête de plumes de couleur. Ce sont des Indiens. Ils me saluent :
— Bonjour Gubbio.
— Bonjour On tourne…
On tourne est mon surnom. Mais oui !
Il arrive à une pacifique tortue de se tapir juste à l’endroit où un gros garçon mal éduqué s’est accroupi pour satisfaire à un besoin. Peu après, la pauvre bête, ignorante de la chose, reprend pacifiquement sa marche lente, portant sur son écaille le besoin de ce gros garçon, tour inopinée ! Contingences de la vie !
Vous avez perdu un œil et le cas a été sérieux. Mais, plus ou moins, nous sommes tous touchés et sans que nous nous en apercevions. La vie nous marque ; à l’un, elle colle une plaisanterie, à l’autre une grimace.
Non ? Ah ! permettez, vous, vous, justement qui dites non… Eh ! bien voilà magnifiquement !… N’intercalez-vous pas continuellement dans tous vos discours cet adverbe en ment ?
— J’allai magnifiquement à l’endroit qu’ils m’indiquèrent ; je le vis, et je lui dis magnifiquement : Mais comment, toi, magnifiquement…
Patience ! Personne encore ne vous appelle : Monsieur magnifiquement…
Sérafino Gubbio (On tourne) n’a pas eu tant de chance ! Sans m’en apercevoir, il me sera arrivé quelquefois, ou plusieurs fois de suite, de répéter après le directeur de la scène, la phrase sacramentelle :
On tourne ; je l’aurai répétée, portant sur le visage cet air d’impassibilité professionnelle qui m’est propre, et cela a suffi pour que tous ici maintenant sous l’inspiration de Fantappié m’appellent : On tourne…
Tous les publics en Italie connaissent Fantappié, l’auteur comique de la Kosmograph qui s’est spécialisé dans la caricature de la vie militaire : Fantappié aux arrêts à la caserne et Fantappié au champ de Tir ; Fantappié aux grandes manœuvres et Fantappié aérostier ; Fantappié sentinelle et Fantappié soldat colonial…
Il se l’est appliqué lui-même, ce surnom, qui va très bien à sa spécialité. À l’état civil, il se nomme Roberto Chismico.
— Cicchetto[2], cela t’a-t-il ennuyé que je t’aie collé : On tourne ? me demanda-t-il, il y a quelque temps.
— Non, mon cher, lui ai-je répondu en souriant, tu m’as estampillé !
— Je me suis estampillé, moi-aussi, vois-tu !
— Mais oui, tous, nous sommes estampillés ! Et plus que tous les autres le sont ceux qui s’en aperçoivent le moins, cher Fantappié.
III
J’entre dans le vestibule à gauche, et j’en ressors par la rampe du portail, rampe empierrée qui circule parmi les bâtiments de la seconde section, la section photographique ou du positif.
En qualité d’opérateur, j’ai le privilège d’avoir un œil dans cette section et l’autre dans la section artistique ou des négatifs. Et toutes les merveilles de la complication industrielle et aussi artistique, me sont familières.
Ici s’accomplit mystérieusement l’œuvre des machines.
Tout ce que les machines ont mangé de vie, avec la voracité de bêtes affligées d’un ver solitaire, se déverse ici dans les grandes pièces souterraines à peine sauvées des ténèbres par de sombres lanternes rouges qui éclairent sinistrement d’une légère lueur sanglante les énormes bassines préparées pour le bain.
La vie engloutie par les machines est là, dans ces vers solitaires, je veux dire, dans les pellicules enveloppées de leurs housses.
Il faut fixer cette vie, qui n’est plus de la vie, pour qu’une autre machine puisse lui rendre le mouvement arrêté depuis de longs moments.
Nous sommes comme en un ventre où va se formant, et se développant, une monstrueuse gestation mécanique.
Et que de mains y travaillent dans l’ombre ; il y a ici une armée entière d’hommes et de femmes : ouvriers, techniciens, préposés spécialistes aux dynamos et aux machines, aux séchoirs, aux imbibitions, aux virages, au coloriage, à la perforation des pellicules, à la ligature des pièces…
Il suffit que j’entre dans cette obscurité empestée par ce qui émane des machines et les exhalaisons des substances chimiques, pour que mon superflu s’évapore.
Des mains, en ces pièces obscures, je ne vois rien autre que des mains : mains affairées sur les bassinets, mains auxquelles la sombre lueur des lanternes rouges donne une apparence spectrale.
Je pense que ces mains appartiennent à des hommes qui ne sont plus, et qui sont condamnés ici à être seulement des mains : des mains-machines ! Ont-ils un cœur, ces hommes ? Et à quoi sert-il ? Un engin de machine peut servir, lui aussi, pour faire agir ces mains. Et ainsi de la tête : elle est faite seulement pour penser à ce qui peut servir à ces mains. Et peu à peu, m’envahit toute l’horreur de la nécessité qui s’impose à moi de devenir, moi aussi, une main et pas autre chose.
Je vais trouver le magasinier pour me pourvoir de pellicule vierge et je prépare ma machinette pour le repas.
L’instrument en mes mains, je revêts aussitôt mon masque d’impassibilité. Voici : je ne suis plus. Elle marche maintenant avec mes jambes. Depuis la tête jusqu’aux pieds, je suis sa chose : je fais partie de son ensemble. Ma tête est là, dans ma machinette, et je la porte dans ma main !
Au dehors, à la lumière, dans tout l’immense enclos existe l’animation pleine de gaîté des entreprises qui prospèrent et qui compensent exactement et merveilleusement le travail fourni ; existe cette marche facile de l’œuvre dans l’assurance qu’on ne rencontrera pas d’obstacles, ou que, grâce à la puissance des moyens, toutes les difficultés qui pourraient surgir seront facilement surmontées ; on a même le désir de faire naître, presque par défi, les difficultés les plus étranges et les plus singulières, sans regarder aux dépenses, avec la certitude que l’argent dépensé sans compter reviendra bientôt centuplé…
Hommes de scène, machinistes, préparateurs, charpentiers, maçons et stucateurs, électriciens, couturiers et couturières, modistes, fleuristes et quantité d’autres, ouvriers préposés à la chaussure, à la coiffure, aux armes, aux magasins du mobilier antique et moderne, à la garde robe, sont tous affairés, pas très sérieusement, et cependant pas non plus par jeu.
Seuls les enfants ont la chance divine de prendre leurs jeux au sérieux. La merveille est en eux ; ils la déversent sur les choses avec lesquelles ils jouent et ils se laissent tromper par leurs jouets. Il n’y a plus de jeu pour eux, mais une merveilleuse réalité…
Ici, c’est tout le contraire.
On ne travaille pas par jeu, parce que personne n’a envie de jouer. Mais comment prendre au sérieux une besogne qui n’a d’autre but que de tromper — non soi-même, mais les autres ? Et de tromper en mettant debout les fables les plus stupides auxquelles la machine est chargée de donner une merveilleuse réalité ? Il en découle par la force des choses et sans que l’on puisse se tromper, un jeu hybride ; hybride parce qu’en lui la stupidité de la fable se montre, s’avère d’autant mieux qu’elle est mise à exécution par le moyen qui se prête le moins à la mystification : la reproduction photographique. On devrait comprendre que les choses imaginées ne peuvent acquérir de la réalité que par le moyen de l’art, et que cette réalité que peut leur donner une machine les tue, par le seul fait qu’elle leur est donnée par une machine, grâce à un moyen qui en montre et en découvre le mensonge par cela même qu’il les donne et les présente comme réelles. Si c’est du mécanisme, comment cela peut-il être de la vie, être de l’art ? C’est presque comme si l’on entrait dans un de ces musées de statues de cire, vêtues et peintes, et comme vivantes. On n’y éprouve que de la surprise (qui peut être aussi de l’effroi) dès l’instant où l’illusion d’une réalité matérielle est impossible.
Et personne ne croit sérieusement pouvoir la créer cette illusion. On fait du mieux que l’on peut pour donner de la matière à prendre à la machine, ici dans les chantiers, là sur les quatre théâtres de pose ou sur les plates-formes. Le public comme la machine prend tout. On fait de l’argent par pelletées et des milliers et des milliers de lires peuvent être dépensées allègrement pour la réalisation d’une scène qui sur l’écran ne durera pas plus de deux minutes.
Préparateurs, machinistes, acteurs se donnent tous l’air de tromper la machine qui donnera l’apparence de la réalité à toutes leurs fictions.
Que suis-je pour eux, moi qui avec un imperturbable sérieux assiste, impassible, à ce stupide jeu qui est le leur ?
IV
Un moment, permettez ! Je vais voir la tigresse. Je parlerai, je continuerai de parler, je reprendrai le fil de mon discours plus tard, n’en doutez pas ! Pour le moment il faut que j’aille voir la tigresse.
Depuis qu’ils l’ont achetée, je lui ai fait visite chaque jour, avant de me mettre au travail. À l’exception de deux jours seulement où je n’ai pu le faire, parce qu’ils ne m’en ont pas donné le temps…
Nous avons eu ici d’autres bêtes, féroces quoique très mélancoliques : deux ours blancs qui passaient les journées, droits sur leurs jambes de derrière, à se frapper la poitrine comme des trinitaires pénitents ; trois lionceaux frileux, toujours amoncelés les uns sur les autres dans un coin de leur cage ; et aussi d’autres bêtes : une pauvre autruche que le moindre bruit épouvantait comme un poussin et qui ne savait jamais comment poser le pied par terre ; enfin plusieurs singes endiablés.
La Kosmograph est fournie de tout, même d’un seraglio ; mais les locataires y séjournent peu…
Aucune bête ne m’a parlé comme cette tigresse.
Quand nous l’avons eue, elle était arrivée depuis peu, don de je ne sais quel illustre personnage étranger, au jardin zoologique de Rome. Mais on ne put la garder parce qu’il était absolument impossible de l’amener, je ne dis pas à se moucher dans un mouchoir de poche, mais à respecter les règles les plus élémentaires de la vie sociale. Trois ou quatre fois, elle menaça de sauter hors de sa fosse ; elle essaya même de le faire pour s’élancer sur les visiteurs du jardin qui, de loin, pacifiquement, se complaisaient à l’admirer.
Mais quelle autre pensée plus spontanée pouvait naître dans l’esprit d’une tigresse (si vous ne voulez pas qu’on dise dans l’esprit, disons dans les jambes) sinon que cette fosse était faite justement pour qu’elle s’essayât à la sauter, et que ces messieurs qui s’arrêtaient devant sa cage étaient faits pour être dévorés par elle si elle réussissait à sauter ?
C’est une qualité, certes, que de savoir se prêter à la plaisanterie ; mais nous savons que tous ne l’ont pas. Il en est qui ne sauraient tolérer que certains puissent seulement avoir la pensée de plaisanter avec eux. Je parle des gens, qui, en thèse générale, reconnaissent que badiner parfois est chose permise !…
Quoi qu’il en soit, nous plaignons ceux qui ne savent point se prêter à la plaisanterie.
Vous me dites qu’une tigresse n’est pas exposée dans un jardin zoologique par jeu. Je le crois. Mais ne vous semble-t-il pas fort plaisant de penser qu’elle puisse supposer que vous la tenez exposée là pour donner au peuple une notion vivante d’histoire naturelle ? Elle ne le suppose certainement pas.
Nous voici encore à la même question que précédemment. N’étant pas tigres, mais hommes, cela est logique.
Nous pouvons avoir de la compassion pour un homme qui ne comprend pas la plaisanterie, mais nous ne devons pas en avoir pour une bête ; et nous devons en avoir d’autant moins si cette plaisanterie à laquelle nous l’avons exposée en qualité de notion vivante peut entraîner des conséquences funestes : donner par exemple aux visiteurs du jardin zoologique une notion trop expérimentale de la férocité de la bête.
Cette tigresse fut donc sagement condamnée à mort. La Société de la Kosmograph réussit à le savoir à temps et l’acheta.
Elle est maintenant dans une cage de notre seraglio. Et depuis qu’elle y est, elle se montre très sage, comment cela s’explique-t-il ? Notre traitement lui semble sans doute beaucoup plus raisonnable. Ici on ne lui a point donné la liberté de s’essayer à sauter aucun fossé ; elle n’a aucune illusion de couleur locale comme au jardin zoologique. Elle a ici devant elle les barreaux de sa cage qui lui disent sans cesse : Tu ne peux t’échapper ; tu es prisonnière. Elle demeure presque tout le jour étendue et résignée à regarder au travers des barreaux, dans une attente tranquille et stupéfiée.
Hélas ! pauvre bête, elle ignore qu’ici il lui arrivera bien autre chose que cette plaisanterie de la notion vivante.
Déjà le scénario est prêt — sujet indien — Elle est destinée à y tenir un des rôles principaux. Scénario à grand spectacle pour la réalisation duquel on dépensera quelques centaines de milliers de lires. Mais que peut-on imaginer de plus stupide et de plus vulgaire ! Il suffira d’en donner le titre : La femme et le tigre. La femme traditionnelle plus tigre que le tigre. Il me semble avoir entendu qu’il s’agira d’une miss anglaise voyageant dans les Indes avec un cortège d’adorateurs.
L’Inde sera une fiction, la jungle sera une fiction, le voyage sera une fiction ; feinte aussi la miss, et feints les adorateurs ; seule la mort de la pauvre bête ne sera pas feinte ! Comprenez-vous ? Et ne sentez-vous pas vos entrailles se soulever d’indignation ?
La tuer pour se défendre ou pour sauver autrui, passe ! Si encore de son propre mouvement, pour son plaisir, la bête était venue s’exhiber au milieu des hommes, mais ce sont les hommes qui pour leur agrément sont allés la capturer, l’arracher à son repaire sauvage.
La tuer ainsi dans une forêt fictive au milieu d’une chasse supposée, au bénéfice d’une fable stupide, c’est une véritable méchanceté qui dépasse tout.
À un certain moment, l’un des adorateurs tirera à bout portant sur un rival. Vous verrez ce rival tomber mort. Oui Messieurs ! Mais la scène terminée, le voilà qui se relève et qui secoue de son vêtement la poussière recueillie sur la plate-forme. Mais elle ne se relèvera plus, cette pauvre bête, quand on aura tiré sur elle. Ils emporteront la forêt fictive et aussi son cadavre. Au milieu d’une fiction générale, sa mort seule sera vraie.
Et si c’était au moins une fiction qui par sa beauté et sa noblesse pût compenser le sacrifice de cette bête !
Non ! D’un stupide achevé ! L’acteur qui la tuera ne saura peut-être même pas pourquoi il l’aura tuée. La scène durera une minute, deux minutes, en projection sur l’écran et passera sans laisser un souvenir durable chez les spectateurs qui sortiront de la salle en baillant :
Oh ! Dieu, quelle stupidité !
Voilà ce qui t’attend, beau fauve. Tu l’ignores et tu regardes entre les barreaux de ta cage avec ces yeux terribles où la pupille à compartiments, comme les lobes d’une bulbe, tantôt se rétracte et tantôt se dilate. Je vois presque s’exhaler de ton corps, comme une haleine embrasée, ton appétit féroce, et dans les noires striures de ton pelage se dessine l’impétueuse élasticité des élans sans frein. Quiconque t’observe de près est heureux qu’une cage t’emprisonne, car elle réfrène aussi en lui l’instinct cruel que ta vue remue d’une irrésistible façon dans son sang.
Tu ne peux demeurer ici d’une autre façon. Il faut que tu sois emprisonnée ou qu’on te tue. Ta férocité — nous le comprenons — est innocente : la nature l’a mise en toi et, en la mettant en œuvre, tu lui obéis et tu ne peux avoir de remords. Mais nous ne pouvons supporter qu’après un repas sanglant tu puisses dormir tranquille. Ton innocence même nous fait innocents de ta mort quand tu la subis, voulue pour notre défense. Nous pouvons te tuer et puis dormir comme toi avec tranquillité. Mais seulement là-bas, dans les terres sauvages où tu n’admets pas que les hommes viennent ; non pas ici, non pas ici, où tu n’es pas venue de ta propre volonté, pour ton plaisir. La belle innocence ingénue de ta férocité rend ici écœurante l’iniquité de la nôtre. Nous voulons nous défendre de toi après t’avoir apportée ici pour notre plaisir et nous te gardons en prison : cela n’est plus de la férocité, cela devient une férocité perfide ! Nous savons, il ne faut pas en douter, nous savons encore aller plus loin, faire mieux : nous te tuerons par jeu, stupidement. Un chasseur fictif, au milieu d’une chasse supposée, parmi des arbres faux… Nous serons vraiment tout à fait dignes du scénario inventé. Nous serons tigres, plus tigres qu’un tigre. Et dire que le sentiment que ce film en préparation veut éveiller chez les spectateurs est le mépris de la férocité humaine ! Nous la mettrons en œuvre par jeu, cette férocité, et nous comptons, de plus gagner avec elle une belle somme, si le jeu marche bien.
Tu regardes ? Que regardes-tu, beau fauve innocent ? C’est véritablement ainsi. Tu n’es pas ici pour autre chose. Et moi, qui t’aime et t’admire, quand ils te tueront, je tournerai impassible la manivelle de cette gracieuse petite machine, tu la vois ? Ils l’ont inventée. Il faut qu’elle agisse ; il faut qu’elle mange. Elle mange tout ; elle mange n’importe quelle stupidité qu’on met devant elle. Elle te mangera toi aussi ; elle mange tout te dis-je ! Et je la sers. Je m’arrangerai pour la mettre le plus près possible de toi, quand, frappé à mort, tu feras tes derniers mouvements. Ah ! n’en doute pas, elle tirera de ta mort tout le profit possible. Il ne lui arrive pas de savourer tous les jours un repas semblable. Tu peux avoir cette consolation. Et, si tu le veux, tu peux en avoir une autre encore.
Tous les jours, comme moi, une femme vient ici devant ta cage étudier comment tu te meus, comment tu tournes la tête, comment sont tes regards. C’est la Nestoroff. Cela te semble peu de chose ? Elle t’a élue en qualité de professeur. Une chance telle que celle-là n’arrive pas à toutes les tigresses.
Elle prend ordinairement son rôle au sérieux. Mais j’ai entendu dire que le rôle de la miss « plus tigresse que la tigresse ! » ne lui serait pas confié. Peut-être ne le sait-elle pas encore ; elle croit qu’il lui appartiendra ; et elle étudie…
Ils me l’ont dit et ils en riaient.
Moi-même, je l’ai surprise l’autre jour, alors qu’elle venait, et j’ai causé avec elle un bon moment.
V
Vous le comprendrez, on ne demeure pas en vain une demi-heure à examiner une tigresse incomparablement belle et innocente dans sa puissance féroce et à surprendre en elle une expression qui appartienne à la terre, une expression ingénue et qui dépasse le bien et le mal. Avant de pouvoir se distraire de cette vision pour arriver à voir devant soi un homme ou une femme de notre époque, quels qu’ils soient, les reconnaître et les considérer comme des habitants du même monde — pour moi, du moins, je ne sais pas s’il en est de même pour vous — il faut que du temps s’écoule !
Je restai donc un moment à regarder Madame Nestoroff sans arriver à comprendre ce qu’elle me disait.
Mais la faute, en vérité, n’en était pas seulement à moi et à la tigresse. Le fait qu’elle m’adressât la parole était insolite. Si quelqu’un avec qui nous n’avons de relations d’aucune sorte nous parle tout à coup, nous saisissons avec peine le sens et même le son des paroles les plus simples et nous lui demandons :
— Pardon, comment avez-vous dit ?
Depuis un peu plus de huit mois que je suis ici, en dehors des saluts il a été à peine échangé entre la Nestoroff et moi une vingtaine de paroles.
Elle, se hâtant — oui il en fut ainsi — commença de me parler avec une grande volubilité, comme on le fait quand on veut détourner l’attention de quelqu’un qui nous surprend en quelque action ou quelque pensée que nous voulons tenir secrète. (La Nestoroff parle notre langue avec une merveilleuse facilité et un accent parfait, comme si elle était en Italie depuis de nombreuses années, puis tout à coup elle passe au français, aussitôt qu’elle se trouble, même momentanément ou qu’elle s’échauffe.)
Elle voulait savoir de moi s’il me semblait que la profession d’acteur fût telle que n’importe quelle bête (même sans métaphore) pût se croire apte tout de go à l’exercer.
— Où ? lui demandai-je ?
Elle ne comprit pas ma question.
— Voilà — lui expliquai-je — s’il s’agit de l’exercer ici où l’on n’a pas besoin de la parole, peut-être même une bête — pourquoi pas ? peut en être capable.
Je vis son visage s’assombrir.
— C’est probablement pour cela ! — dit-elle mystérieusement.
Je crus tout d’abord deviner que (comme tous les acteurs de profession engagés ici) elle parlait avec mépris de certains, qui sans en avoir le besoin, mais ne dédaignant cependant pas un gain facile, par vanité, pour se divertir ou pour tout autre motif, trouvent moyen de se faire accepter par la maison. Ils prennent ainsi place parmi les acteurs sans beaucoup de difficulté, en écartant celle qui serait la plus ardue et peut-être impossible à surmonter sans un long apprentissage et une vraie aptitude : je veux parler de la déclamation. Nous en avons plusieurs à la Kosmograph qui sont de vrais messieurs, des jeunes gens de vingt à trente ans, amis de gros actionnaires de l’administration, ou actionnaires eux-mêmes, qui se donnent le luxe de prendre en quelque film tel ou tel rôle qui leur plaît, seulement pour s’amuser, et qui le jouent avec éclat, quelques uns même de manière à faire envie à un acteur de profession.
Mais réfléchissant bientôt au ton mystérieux avec lequel — assombrie soudainement — elle avait proféré ces paroles : c’est probablement pour cela ! le doute me vint que peut-être lui était parvenue la nouvelle (je ne sais encore comment ni par qui) qu’Aldo Nuti cherchait le moyen d’entrer ici.
Ce doute ne me troubla pas peu.
Pourquoi, pensant à Aldo Nuti, venait-elle me demander à moi, précisément à moi, si la profession d’acteur me paraissait telle que n’importe quelle bête pût, de but en blanc, se croire capable de l’exercer ? Savait-elle donc quelque chose de mon amitié pour Giorgio Mirelli ?
Je n’avais et je n’ai encore maintenant aucun motif de le croire. Les questions que je lui ai adressées adroitement pour le savoir, ne m’ont apporté aucune certitude.
Je ne sais pourquoi, mais il me serait fort désagréable qu’elle sache que je fus l’ami de Giorgio Mirelli dans sa première jeunesse, et que la petite villa de Sorrente, où elle apporta le bouleversement et la mort, me fut familière.
Je ne sais pourquoi, ai-je dit, c’est faux : je sais pourquoi et j’y ai déjà fait allusion ailleurs. Je n’ai pas d’amour, je le répète, ni ne pourrais en avoir pour cette femme mais je ne lui porte pas de haine non plus.
Pourquoi lui en porter ? Ici tout le monde la hait et cela serait déjà pour moi une très forte raison pour ne pas la haïr.
Pour juger les autres, je me suis toujours efforcé de sortir du cercle de mes affections et dans le brouhaha de la vie, lequel est formé de pleurs plus que de rires, d’y prendre le plus de notes qu’il m’était possible en dehors de toute préférence de sentiments. J’ai connu Giorgio Mirelli. Quel Giorgio Mirelli ? Je l’ai connu tel qu’il était dans ses relations avec moi ? Tel que je l’aimais. Mais quel était-il avec cette femme et comment était-il ? Était-il tel qu’elle pût l’aimer ? Je l’ignore. Il n’était pas, il ne pouvait pas être un — être le même — pour moi et pour elle. Et comment pourrais-je donc juger d’après lui cette femme ?
Nous avons tous un faux concept de l’unité individuelle. Toute unité existe dans les relations des éléments entre eux ; ce qui signifie que si les relations varient, même d’une façon minime, l’unité varie aussi forcément. Cela s’explique ainsi : quelqu’un qui avec raison est aimé par moi, peut être tout aussi raisonnablement détesté par un autre. Moi qui aime et l’autre qui hait, nous sommes deux personnes ; nous ne sommes pas une seule personne ; mais celui que j’aime et celui que l’autre hait ne sont point non plus la même personne ; ils sont un : c’est à dire deux. Et nous mêmes nous ne pouvons jamais savoir quelle réalité nous est donnée par les autres ; qui nous sommes pour celui-ci et qui pour celui-là.
Si la Nestoroff venait à savoir que je fus le grand ami de Giorgio Mirelli, peut-être soupçonnerait-elle en moi, pour elle, une haine que je ne ressens pas. Ce soupçon suffirait à la faire devenir tout à coup une autre femme pour moi, même quand je resterais, moi, dans les mêmes dispositions pour elle ; elle me déguiserait une certaine partie d’elle qui m’en cacherait beaucoup d’autres ; et je ne pourrais plus l’étudier de façon intégrale comme je l’étudie actuellement.
Je lui parlai de la tigresse, des sentiments que sa présence ici et son sort éveillent en moi, mais je m’aperçus bien vite qu’elle n’était pas d’humeur à les comprendre, non peut-être qu’elle fut incapable de les ressentir, mais parce que les relations qui se sont établies entre elle et le fauve ne lui conseillent ni la pitié pour lui ni la colère contre ceux qui perpétreront à son égard un méfait.
Elle me dit sèchement :
— Fiction, oui, et même fiction stupide si vous voulez, mais quand, de la cage où elle se trouve, on ouvrira le guichet pour faire entrer la bête dans une autre grande cage qui représentera un coin de forêt et où les barreaux seront dissimulés sous les feuilles, le chasseur, bien qu’il ne représente qu’une fiction comme le bois lui-même, aura pourtant le droit de se défendre, précisément parce que, comme vous me le dites, ce tigre n’est pas une bête feinte, mais une bête véritable.
— La faute est justement là, m’écriai-je ; se servir d’une bête en chair et en os, dans un décor où tout sera fiction !
— Qui vous le dit ? rétorqua-t-elle vivement. Le rôle du chasseur sera une fiction ; mais en face de cette bête vraie, il y aura cependant un homme vrai ! Et je vous assure que s’il ne la tue pas du premier coup ou s’il ne la blesse pas de manière à l’abattre, elle, la bête, sans tenir le moindre compte de ce que le chasseur est une fiction et la chasse une autre, lui sautera dessus et mettra en pièces pour de vrai un homme véritable.
Je souris de l’esprit de sa logique et je lui dis :
— Mais qui l’aura voulu ? Regardez-la ! Elle ne sait rien, cette belle bête, qui n’est pas coupable de sa férocité !…
Elle me regarda avec des yeux étranges, comme si elle soupçonnait que je voulusse me moquer d’elle ; mais ensuite elle se mit à sourire, elle aussi, leva très légèrement les épaules et poursuivit :
— Elle vous tient tant au cœur ? Instruisez-la donc. Faites-en un tigre-acteur qui sache feindre de tomber mort au coup de fusil d’un chasseur-fiction, et alors tout sera parfaitement arrangé !
À poursuivre, nous ne nous serions jamais entendus, parce que si j’avais à cœur la tigresse, elle avait, elle, le chasseur.
En effet, le chasseur désigné pour tuer le fauve est Carlo Ferro. La Nestoroff doit en être désolée et peut-être ne vient-elle pas là, comme le veulent les malins, pour étudier son rôle, mais pour se rendre compte du péril qu’affrontera son amant.
Et lui-même, bien qu’il affecte une indifférence pleine de mépris, doit être au fond consterné. Je sais qu’en conférant de l’affaire avec le commandeur Borgalli et aussi là-haut dans les bureaux de l’administration, il a formulé de nombreuses exigences : une assurance sur la vie d’au moins cent mille lires en cas de mort, qui ne se produira pas, en faveur de ses parents qui habitent la Sicile ; une seconde assurance plus modeste, pour le cas d’inaptitude au travail par suite de blessures qui ne se produiront pas non plus ; une importante gratification si tout, comme il est à présager, marche bien ; puis, exigence curieuse et qui certes n’a pas été suggérée par un avocat comme les précédentes, la peau de la tigresse tuée !
La peau de la tigresse est destinée sans doute à la Nestoroff, à ses petits pieds : tapis précieux. Oh ! elle aura certes déconseillé à son amant d’assurer ce rôle si dangereux ; elle l’aura supplié, conjuré, mais ensuite lorsqu’elle l’aura vu décidé et engagé, elle lui aura suggéré, à lui Ferro, de réclamer au moins la peau de la tigresse.
Comment au moins ? Mais oui ! Qu’elle lui ait dit : au moins me semble tout à fait certain. Au moins, c’est à dire en compensation de l’anxiété et de l’angoisse que lui coûtera le danger auquel il s’exposera. Non, il n’est pas possible que l’idée de posséder la peau de la bête tuée pour la mettre sous les petits pieds de sa maîtresse soit venue à l’esprit de Carlo Ferro. Non, Carlo Ferro est incapable d’une telle idée ! Pour s’en convaincre, il suffit de regarder sa grosse tête de paillard poilue et toute prête à l’ostentation.
Il vint, l’autre jour, devant la cage interrompre ma conversation avec la Nestoroff. Il ne se soucia même pas de savoir de quoi nous parlions, comme si pour lui une conversation avec moi ne pouvait avoir aucune importance, me regarda à peine, approcha à peine, en signe de salut, sa petite canne de bambou de son chapeau, regarda le tigre dans sa cage avec son habituelle indifférence, pleine de mépris et dit à sa maîtresse :
— Allons ; Polacco est prêt ; il nous attend.
Il tourna les épaules, sûr d’être suivi par la Nestoroff, comme un tyran par son esclave.
Personne plus que lui ne ressent et ne manifeste pour moi cette antipathie instinctive que j’ai déclarée commune à presque tous les acteurs, et que je m’explique comme une résultante de ma profession, sentiment qui n’est peut-être pas très clair pour eux-mêmes.
Carlo Ferro le ressent plus que tous parce que, au milieu de tant d’autres chances, il a celle de se croire sérieusement un grand acteur.
VI
Cette antipathie, ce n’est pas tant pour moi — Gubbio — qu’elle existe, que pour ma petite machine. On la tourne vers moi parce que je suis celui qui agit sur la machine.
Ils ne s’en rendent pas clairement compte, mais, ma manivelle en main, je suis en réalité pour eux une espèce d’exécuteur.
Chacun d’eux — je parle, cela s’entend, des vrais acteurs, de ceux qui aiment vraiment leur art, quelle que soit leur valeur intrinsèque — chacun d’eux est ici de mauvais gré, est ici parce qu’il est mieux payé et pour un travail qui ne lui coûte aucune fatigue ni aucun effort d’intelligence. Souvent même, je le répète, ils ne savent pas quel est le rôle qu’ils jouent.
La machine avec les énormes gains qu’elle produit les séduit ; elle peut les rémunérer mieux que n’importe quel impresario ou n’importe quel directeur propriétaire d’une troupe dramatique. Ce n’est pas tout. Avec ses reproductions mécaniques, comme elle peut offrir à bon compte au grand public un spectacle toujours nouveau, elle remplit les salles des cinématographes et laisse les théâtres vides, si bien que toutes ou presque toutes les troupes dramatiques font désormais de pauvres affaires et les acteurs, pour ne pas végéter, se voient contraints de frapper à la porte des maisons de cinématographie. Mais ils ne haïssent pas seulement la machine pour l’abaissement du travail stupide et muet auquel elle les condamne ; ils la haïssent surtout parce qu’ils se voient éloignés, parce qu’ils se sentent séparés du public dont ils tiraient autrefois la meilleure compensation à leur travail et la meilleure satisfaction : celle de voir de la scène et de sentir dans un théâtre une multitude attentive suspendue à leur action, suivre cette action vivante, s’émouvoir, frémir, rire, s’échauffer, éclater enfin en applaudissements.
Ici, ils se sentent comme en exil. En exil non seulement de la scène, mais encore d’eux-mêmes. Parce que leur action, l’action vivante de leur corps vivant, là, sur la toile du cinéma, n’existe plus : c’est leur image seulement, saisie en un instant, dans un geste, dans une expression, qui s’agite et disparaît.
Ils remarquent confusément, avec une sensation de dépit, d’indéfinissable vide et même de faillite, que leur corps est presque subtilisé, supprimé, privé de sa réalité, de sa vie, de sa voix, du bruit qu’il produit en se remuant, pour devenir une image muette qui tremble un instant sur l’écran et disparaît en silence, tout d’un coup, telle une ombre inconsistante, jeu illusoire sur un pâle fragment de toile.
Ils se sentent esclaves, eux aussi, de cette petite machine à la voix stridente, qui sur son trépied ressemble à une grosse araignée aux aguets, suçant, absorbant leur réalité vivante pour en faire une image évanescente, passagère, un jeu fait, pour le public, d’illusion mécanique. Et celui qui les dépouille de leur réalité, la donne à manger à la petite machine, fait de leur corps une ombre, qui est-il ? C’est moi, Gubbio. Peuvent-ils m’aimer ?
S’ils répètent, ils paraissent jouer sur une « scène de jour ». Le soir de la représentation ne vient jamais pour eux. Le public, ils ne le voient plus. La petite machine jouera devant le public avec leurs ombres ; eux, ils doivent se contenter de jouer devant elle.
Quand ils ont joué, leur jeu n’est plus de l’action ; il n’est plus de la vie : le voilà : il est de la pellicule !
Peuvent-ils m’aimer ?
Ils trouvent peut-être une certaine consolation à leur humiliation, en constatant qu’ils ne sont pas les seuls à être maltraités par la machine, qui met en mouvement, agite et attire autour d’elle tant de gens. Écrivains illustres, auteurs comiques, poètes, romanciers viennent ici, pleins de dignité suivant leur coutume, proposer la « régénération artistique » de l’industrie. Et à tous, le commandeur Borgalli parle sur un certain mode, et Coco Polacco sur un autre : celui-là avec des gants, en directeur général ; celui-ci railleur, en directeur de la mise en scène.
Coco Polacco écoute patiemment toutes les propositions de scénarios, mais à un certain moment il lève une main et dit :
Oh !… cela est un peu cru !… Peu de chose je le sais ; mais mon cher… les Anglais… les Anglais…
Trouvaille géniale que celle des Anglais !
En vérité, la plus grande partie des pellicules produites par la Kosmograph va en Angleterre. Il est donc nécessaire que l’on se conforme au goût anglais pour le choix des fables. Et que de choses, dans les pellicules, déplaisent aux Anglais, selon Coco Polacco !
— La pruderie… la pruderie anglaise, tu comprends ! qu’ils disent shocking et tout est fini !
Si le public jugeait directement les pellicules, peut-être, oui, peut-être beaucoup de choses passeraient ; mais non : des agents surveillent l’importation des pellicules en Angleterre ; il y a l’écueil, la plaie des agents. Les agents décident sans appel : cela va ; cela ne va pas. Et pour chaque film qui ne va pas, ce sont des milliers et des milliers de lires perdues.
Parfois Coco Polacco s’exclame :
— Très bien ! Mais cela, mon cher, est un drame parfait ! Gros succès assuré ! Tu veux en faire une pellicule, je ne te le permettrai jamais ! Comme pellicule, cela ne va pas : je te l’ai dit, cher, trop exquis !… trop exquis !… Tu es trop intelligent, tu comprends.
Au fond, si Coco Polacco leur refuse des sujets, il leur fait un éloge : il leur dit qu’ils ne sont pas assez stupides pour écrire pour le cinéma !
D’une part, à cause de cela, ils voudraient comprendre, ils se résigneraient à comprendre ; mais d’autre part, ils désireraient aussi que leurs sujets fussent acceptés. Cent, deux-cent-cinquante, trois cents lires en de certains moments !… Le doute que l’éloge de leur intelligence et la dépréciation du cinéma, instrument d’art, ne sont peut-être que des moyens de refuser leurs sujets avec une certaine élégance, ce doute doit passer comme un éclair devant les yeux de quelques-uns, mais la dignité est sauve et ils peuvent s’en aller la tête haute. Les acteurs les saluent de loin comme compagnon d’infortune.
— Il faut que tous passent ici, se disent-ils dans leur for intérieur, avec une joie maligne, même les têtes couronnées ! Tous ici sont imprimés un instant sur un drap de lit !
Il y a quelques jours, j’étais avec Fantappié dans la cour où se trouve la salle d’épreuve et le bureau de la Direction artistique quand nous aperçûmes, coiffé d’un chapeau haut de forme, un petit vieux chevelu, au nez énorme, aux yeux louches sous des lunettes d’or, à la petite barbe en collier. Il semblait tout concentré en lui-même, tout effrayé par les grandes affiches illustrées collées au mur ; les affiches rouges, jaunes, bleues, violentes, terribles, représentant les films qui avaient fait le plus d’honneur à la maison.
— Illustre sénateur ! s’exclama Fantappié faisant un bond et accourant, puis se plantant au garde-à-vous avec la main comiquement levée pour le salut militaire. Vous êtes venu pour la répétition ?
— Oui… On m’avait dit : vers dix heures, répondit l’illustre sénateur, faisant des efforts pour se rendre compte de la personne avec laquelle il parlait.
— Vers dix heures ? Qui vous l’a dit, Polacco ?
— Je ne comprends pas…
— Le Directeur Polacco ?
— Non, un Italien… quelqu’un que l’on nomme l’Ingénieur…
— Ah ! j’ai compris : Bertini ! Il vous avait dit vers dix heures ? Je le crois. Il est dix heures et demie. Vers les onze heures il sera sûrement ici.
C’était le vénérable professeur Zème, l’astronome insigne, directeur de l’observatoire et sénateur du Royaume, académicien des Lincei[3], décoré de je ne sais combien d’ordres italiens et étrangers, et invité à tous les dîners de la Cour.
Permettez, Sénateur, reprit ce plaisantin de Fantappié. — Une question : Ne pourriez-vous pas me faire aller dans la lune ?
— Moi ? dans la lune ?
— Oui, je veux dire… cinématographiquement, vous comprenez… Fantappié dans la lune : cela serait délicieux ! En reconnaissance avec huit soldats… Pensez-y un peu, sénateur… j’agencerais la petite scène… Non ? Vous dites que non ?
Le sénateur Zème dit non de la main, sinon dédaigneusement, du moins avec beaucoup de sévérité. Un savant comme lui ne peut mettre sa science au service d’une bouffonnerie. Il s’est prêté à se laisser prendre dans toutes les attitudes, à l’observatoire, pour que le public lise les signatures de LL. MM. le roi et la reine, de leurs altesses le prince héréditaire et la princesse, et de S. M. l’Empereur d’Allemagne et d’autres rois, ministres d’état et ambassadeurs ; mais tout cela à la plus grande gloire de sa science, et pour donner au peuple quelqu’idée des Merveilles des cieux (titre de la pellicule) et des formidables grandeurs au milieu desquelles lui, le sénateur Zème, si petit qu’il soit, vit et travaille.
— Martuf ! s’exclama tout bas, tout bas, Fantappié, en bon piémontais, avec une de ses habituelles grimaces, et il s’en alla en ma compagnie.
Mais peu après, nous revînmes, appelés par un grand bruit de voix qui s’était élevé dans la cour.
Acteurs, actrices, opérateurs, directeurs de scène, machinistes, qui venaient de sortir des loges d’acteurs et de la salle d’épreuve, entouraient le sénateur Zème aux prises avec Simon Pau qui, de temps à autre, vient me trouver à la Kosmograph.
— Mais quelle éducation du peuple ! hurlait Simon Pau. Envoyez Fantappié dans la lune ! Faites-moi ce plaisir. Faites le jouer aux boules avec les étoiles ! Mais vous croyez peut-être qu’elles vous appartiennent les étoiles ? Ici, vous les confiez à la divine sottise des hommes, qui a le droit absolu de se les approprier et de jouer aux boules avec elles ? Du reste, pardon, que faites-vous ? Que croyez-vous être ? Vous ne voyez que l’objet ! Vous n’avez conscience que de l’objet ! Donc, religion ! Et votre Dieu est le télescope ! Vous croyez qu’il est votre instrument ? Cela n’est pas. Il est votre Dieu et vous le vénérez ! Vous êtes comme Gubbio avec sa petite machine ! Le serviteur… non, je ne veux pas vous offenser, je dirai donc : le prêtre, le grand pontife (cela vous suffit-il ?) de votre Dieu et vous jurez par le dogme de son infaillibilité !
Où est Gubbio ? Vive Gubbio ! Vive Gubbio ! Attendez, ne partez pas, sénateur ! Je suis venu ce matin pour consoler un malheureux. Je lui ai donné rendez-vous ici : il devrait y être déjà ! Ce malheureux est un de mes camarades, client de l’auberge du Faucon… Je ne sache pas de meilleur moyen pour consoler un malheureux que de lui faire toucher du doigt qu’il n’est pas le seul à l’être. Et je l’ai invité au milieu de ces braves amis artistes… C’est un artiste lui-même ! Le voilà ! Le voilà !
Et l’homme au violon, arc-bouté, long, long et ténébreux, que j’avais vu il y avait plus d’un an au dépôt de mendicité, s’avança, semblant comme à l’ordinaire absorbé par la contemplation des poils pleureurs de ses énormes sourcils froncés.
Tous lui firent place. Et dans le silence tout à coup survenu, des éclats de rire crépitèrent çà et là. Mais l’étonnement et une certaine sensation de frayeur s’étaient emparés de la plus grande partie des assistants, à voir cet homme s’avancer, la tête inclinée, les yeux occupés de telle façon par les poils de ses sourcils qu’on aurait dit qu’il ne voulait pas apercevoir son nez rouge et charnu, d’un poids énorme et qui était le châtiment de son intempérance. En s’avançant, il semblait dire plus que jamais :
— Silence ! Faites place ! Voyez ce que la vie peut faire du nez d’un homme.
Simon Pau le présenta au sénateur Zème, qui se sauva indigné ; tout le monde se prit à rire, mais Simon Pau se remit à le présenter aux actrices, aux acteurs, aux directeurs de scène, racontant par à coups, un peu à l’un, un peu à l’autre, l’histoire de son ami et comment et pourquoi après cette dernière contingence il n’avait plus joué ! À la fin, tout échauffé, il cria :
— Mais aujourd’hui, il jouera, messieurs, il jouera ! Il brisera l’envoûtement maléfique !… Il m’a promis de jouer. Non pas pour vous, messieurs, vous vous tiendrez éloignés… Il m’a promis qu’il jouerait pour la tigresse ! oui… oui… pour la tigresse, pour la tigresse ! Il faut respecter son idée. Certes, il doit avoir de bonnes raisons ! Allons là-haut, allons-y tous… nous nous tiendrons éloignés… Il ira seul devant la cage, et il jouera !
Poussés par une très vive curiosité, au milieu des cris, des rires, des applaudissements, nous suivîmes Simon Pau, qui, ayant pris son homme par le bras, le poussait en avant, tout en suivant les indications que lui criaient les gens de l’arrière sur le chemin à suivre pour aller au seraglio. Arrivés près de la cage, il nous arrêta tous en recommandant le silence et envoya seul en avant l’homme et son violon.
Au bruit, des chantiers, des magasins, ouvriers, machinistes, préparateurs accoururent en grand nombre pour assister, derrière nous, à la scène : une foule !
La bête, d’un bond, s’était retirée au fond de la cage ; arquée, la tête basse, les dents grinçantes, les jambes prêtes à déchirer, elle-même prête à l’assaut : terrible !
L’homme la considéra effrayé ; il se retourna perplexe pour chercher des yeux, parmi nous, Simon Pau.
— Joue ! lui cria celui-ci ; ne crains rien ; joue ! Elle comprendra.
Alors l’homme, comme se libérant d’un cauchemar, avec un terrible effort, leva la tête et la secoua, jeta par terre son grand vieux chapeau déformé, passa l’une de ses mains sur ses longs cheveux en désordre, tira son violon de sa vieille housse de panne verte et la lança à son tour sur le chapeau. Pendant qu’il accordait son violon, les ouvriers serrés derrière nous lâchèrent quelques plaisanteries suivies d’éclats de rire et de commentaires, mais à peine se mit-il à jouer qu’un grand silence se fit. Un peu incertain d’abord, hésitant comme s’il se sentait blessé par le son de son instrument qu’il n’avait pas entendu depuis un temps si long, il vainquit tout à coup cette hésitation, et peut-être les frémissements douloureux qu’il ressentait, avec des sons d’une énergie déchirante. Ceux-ci furent suivis, tel le halètement d’une peine de plus en plus grandissante, d’étranges notes âpres et sourdes ; c’était comme un profond enchevêtrement d’où, de temps à autre, s’élançait une note : on aurait dit quelqu’un qui s’essayait à pousser un soupir au milieu de sanglots ! À la fin, cette note s’étendit, se développa, s’abandonna, libérée de toute souffrance, en une ligne mélodique limpide, très douce, pleine d’intensité, toute vibrante d’une passion infinie : alors une émotion profonde nous envahit tous et chez Simon Pau cette émotion se mouilla de larmes. Les bras levés, il nous faisait signe de rester muets, de ne manifester notre admiration d’aucune manière, afin que ce fantasque déguenillé et merveilleux pût écouter son âme !
Cela cessa bientôt. Comme épuisé, il abaissa les mains qui portaient son violon et son archet, se retourna vers nous, le visage transfiguré et baigné de pleurs, en disant :
— Voilà !…
De bruyants applaudissements éclatèrent. Il fut saisi porté en triomphe au restaurant où, malgré les prières et les menaces de Simon Pau, il but ; il but et s’enivra !
Polacco s’est mordu un doigt de rage pour n’avoir pas pensé à m’envoyer prendre la petite machine afin de fixer cette scène de la sonate à la tigresse.
Comme Coco Polacco comprend bien tout, toujours ! Je ne pus lui répondre parce que je pensais aux yeux de madame Nestoroff qui, pleine de saisissement et comme en extase avait assisté à la scène.
Dieu ! quels yeux ! quels yeux !