On tourne/Fascicule 04
FASCICULE QUATRIÈME
I
Elle sait. Je n’ai plus le moindre doute. Elle sait mon amitié pour Giorgio Mirelli, elle sait qu’Aldo Nuti sera bientôt ici.
Elle a appris sûrement ces deux nouvelles par Carlo Ferro.
Mais comment se fait-il qu’ici on ne veuille pas se souvenir de ce qui est arrivé et que les négociations avec Nuti n’aient pas été rompues aussitôt ? Il est vrai qu’à leur début, Nuti s’adressa à Polacco qui est son ami, et que celui-ci s’employa sous main à les favoriser. Il semble que Polacco ait obtenu d’un des jeunes gens qui sont ici en dilettante, M. Fleccia, l’achat à de très bonnes conditions des dix actions que celui-ci possédait. Il est de fait que depuis plusieurs jours, Fleccia va disant partout que le séjour de Rome l’ennuie et qu’il ira à Paris. On sait que la plupart de ces jeunes gens hantent surtout la Kosmograph à cause de l’amitié contractée ou qu’ils voudraient contracter avec quelque jeune actrice ; et que beaucoup s’en vont quand ils n’ont pas réussi à la contracter ou qu’ils s’en sont fatigués. Nous disons amitié : les mots heureusement ne rougissent pas !
Voici une jeune actrice en costume de divette ou de ballerine qui, le torse nu, va, courant sur les plates-formes et dans les sterrati ; elle s’arrête ici et là pour causer, le sein offert aux yeux de tous ; hé ! bien, le jeune homme qui est son ami arrive derrière elle, la boîte et la houppette de poudre en main. Il passe la poudre sur ses épaules, sur ses bras, sur son cou, orgueilleux qu’une telle fonction lui incombe.
Combien de fois depuis que je suis à la Kosmograph ai-je vu Gigetto Fleccia courir après la petite Sgrelli ? Mais depuis environ un mois, il s’est avili auprès d’elle. Le noviciat est terminé : il ira à Paris.
Rien donc d’étonnant pour personne, même si l’on suppose la raison pour laquelle Aldo Nuti veut venir. Peut-être le drame de sa première aventure avec la Nestoroff n’est-il pas assez connu ou déjà oublié.
Je suis bien naïf parfois ! Qui, d’une année à l’autre, se souvient des choses les plus importantes ? En ville, au milieu du grand tumulte de la vie, a-t-on beaucoup de temps pour juger que quelque chose — homme, œuvre, événement — mérite qu’on s’en souvienne au bout d’une année ? Vous, dans la solitude de la campagne, Duccella et grand’maman Rosa, vous pouvez vous souvenir. Et même si quelqu’un se souvenait ici… Y a-t-il eu un drame ! Il en arrive tellement et pour aucun le tumulte de la vie ne s’arrête une minute. Cependant ne semble-t-il pas que présentement les autres, en leur qualité d’étrangers, devraient s’immiscer pour prévenir les conséquences d’un recommencement ? Quelles conséquences ? Un heurt avec Carlo Ferro ? Mais celui-ci est très mal vu de tous, non seulement à cause de sa morgue et de sa vanité, mais surtout parce qu’amant de la Nestoroff. Si ce choc se produit et qu’il en naisse quelque désordre, ce sera pour tous un spectacle réjouissant, et quant à ceux qui doivent avoir à cœur qu’aucun désordre ne naisse, ils espèrent peut-être y trouver un prétexte pour congédier, avec Carlo, la Nestoroff qui, si elle est très protégée par le commandeur Borgalli, est cependant un fardeau pour tous. Ou peut-être espère-t-on que, de son propre mouvement, la Nestoroff donne sa démission pour fuir Aldo Nuti ?
Sûrement, Polacco ne s’est employé avec tant de persévérance à faire venir Nuti que pour cela. Dès le début de cette affaire, il s’est arrangé sous main, pour qu’Aldo Nuti, malgré la protection que le commandant Borgalli pouvait faire jouer, fût prémuni par l’achat à un prix élevé des actions de Gigetto Fleccia et le droit de le remplacer dans ses rôles.
Quelles raisons ont donc tous ceux-ci de s’effrayer de l’état d’âme avec lequel arrivera Aldo Nuti ? Ils prévoient seulement — mais cela sera-t-il ? le heurt qui pourrait se produire avec Carlo Ferro, parce que Carlo Ferro est là devant eux, qu’ils le voient, qu’ils le touchent ; et ils n’imaginent pas qu’entre la Nestoroff et Aldo Nuti il puisse y avoir quelqu’autre individu.
— Toi ? me demanderaient-ils, si je m’entretenais avec eux de ces choses.
— Moi, mes chers amis ? Eh ! vous avez envie de plaisanter. Il y a entre eux quelqu’un que vous ne voyez pas ; quelqu’un que vous ne pouvez pas toucher, il y a un spectre comme dans les mythes.
À peine l’un d’eux tentera-t-il de se rapprocher de l’autre que ce spectre se dressera devant eux par la force des choses. Immédiatement après le suicide il surgit et les fit s’enfuir, glacés d’horreur, loin l’un de l’autre. Cela serait d’un très bel effet cinématographique pour vous, mais non pour Aldo Nuti. Comment peut-il tenter maintenant de se rapprocher de cette femme ; comment peut-il tenter de le faire ? Il n’est pas possible que lui — lui au moins — ait oublié le spectre. Mais il aura appris que la Nestoroff était ici avec un autre homme. Et cet homme lui donne certainement à cette heure le courage de se rapprocher d’elle. Peut-être espère-t-il que cet homme avec la consistance de son corps lui cachera le spectre, l’empêchera de le voir ou tout au moins l’attirera dans une lutte tangible, dans une lutte, non contre un esprit, mais dans une lutte de corps à corps. Et peut-être même feindra-t-il de croire qu’il s’engagera dans cette lutte en sa faveur, pour le venger. Car sûrement la Nestoroff, en mettant cet autre homme auprès d’elle, a prouvé qu’elle avait oublié le pauvre mort.
C’est faux. La Nestoroff ne l’a pas oublié. Ses yeux me l’ont dit clairement, la manière dont elle me regarde depuis deux jours, c’est à dire depuis que Carlo Ferro, grâce à des renseignements qu’il a eus, doit lui avoir appris que je fus l’ami de Giorgio Mirelli.
Indignation, dédain, aversion très évidente : voilà ce que je remarque depuis deux jours dans les yeux de la Nestoroff ; lorsque pour quelques secondes, ils se posent sur moi. J’en suis content, parce que je suis désormais certain que tout ce que j’ai imaginé et supposé d’elle en l’étudiant est juste et répond à la réalité, comme si elle même, en une sincère effusion, de tous ses plus secrets sentiments m’eût ouvert son âme blessée et angoissée.
Depuis deux jours, elle fait parade devant moi d’une affection dévote et asservie pour Ferro ; elle se serre contre lui, se pend à son bras, laissant comprendre cependant à qui veut bien l’observer, qu’elle, comme tous les autres, plus que tous les autres voit et n’ignore pas l’étroite vulgarité de l’esprit, la grossièreté des manières, en somme, la bêtise de cet homme. Elle les connaît et les voit. Mais les autres, intelligents et de bonne compagnie, le méprisent et le fuient ? Eh ! bien, elle l’estime et s’attache à lui pour cette raison qu’il n’est ni intelligent ni poli.
Je ne puis pas en avoir de meilleure preuve que cela même. Et cependant au-delà de cet arrogant dédain quelqu’autre sentiment doit s’agiter dans son cœur. Elle médite quelque chose. Certainement Carlo Ferro n’est pour elle qu’un pénible et amer remède auquel, grinçant des dents, se faisant à elle-même une énorme violence, elle s’est soumise pour essayer de guérir un mal désespéré. Et maintenant plus que jamais elle se cramponne à ce remède, puisqu’avec la venue d’Aldo Nuti apparaît à ses yeux la menace de retomber dans son mal. Non que je croie qu’Aldo Nuti ait sur elle un tel pouvoir. Aussitôt après, elle le prit comme un fantoche ; elle le prit, le brisa en morceaux, le rejeta au loin. Mais aujourd’hui son arrivée n’aura sûrement d’autre effet que de l’enlever, de l’arracher à son remède en plaçant de nouveau devant elle le spectre de Giorgio Mirelli, en qui, peut-être, elle voit son mal : le tourment de son étrange esprit, tourment dont nul parmi les hommes avec lesquels elle se lia n’a su ou voulu prendre souci.
Elle le repousse, son mal ; à tout prix, elle en veut guérir. Elle sait que si Carlo Ferro la serre entre ses bras, elle peut craindre d’être brisée par lui. Et cet effroi lui plaît.
Mais à quoi te sert, voudrais-je lui crier — à quoi te sert qu’Aldo Nuti ne vienne pas le rapporter devant toi, ton mal, s’il persiste encore en toi-même, oppressé par tes efforts, jamais vaincu ! Tu ne veux pas voir ton âme : est-ce possible ? Ton mal te poursuit, il te poursuit sans cesse et tu es comme folle ! Pour le fuir, tu te cramponnes, tu te mets à l’abri dans les bras d’un homme que tu sais sans âme et capable de te donner la mort, si par hasard ton âme à toi aujourd’hui ou demain redevient ta maîtresse pour te rendre ton ancien tourment ? Ah ! ne vaut-il pas mieux être tuée ? mieux vaut être tuée que de retomber dans ce tourment, que de sentir en soi une âme qui souffre et ne sait de quoi elle souffre.
Eh ! bien, ce matin pendant que je tournais ma petite machine, j’ai eu tout à coup le terrible soupçon qu’elle — jouant son rôle ainsi qu’à l’ordinaire comme une forcenée — voulût se tuer : oui, oui, se tuer devant moi. Je ne sais comment j’ai fait pour conserver mon impassibilité, pour me dire à moi-même :
— Tu es une main, tourne ! Elle te regarde, elle te regarde fixement, elle ne regarde que toi, pour te faire comprendre quelque chose ; mais tu ne sais rien, tu ne dois rien comprendre ; tourne !
On a commencé à mettre en scène le film de la tigresse qui sera très long et auquel prendrons part nos quatre troupes. Je me soucie très peu de rechercher le nœud de cet écheveau désordonné de vulgaires et stupides scènes. Je sais que la Nestoroff n’y prendra point part puisqu’elle n’a pu obtenir que le rôle de la protagoniste lui soit confié. Mais ce matin par une concession singulière qu’elle a faite à Bertini, elle a posé pour une courte scène « de couleur » dans un petit rôle secondaire mais difficile de jeune indienne sauvage et fanatique qui se tue en exécutant les danses des poignards.
Le champ de la scène ayant été délimité sur le sterrato[1], Bertini a disposé en demi-cercle une vingtaine de figurants camouflés en peaux-rouges. La Nestoroff s’est avancée presque nue ; une seule draperie à raies jaunes, vertes, rouges et bleues serrait ses flancs. Mais la nudité merveilleuse de son corps résistant, plein et mince, était presque couverte par l’insouciance dédaigneuse avec laquelle elle se présenta au milieu de tous ces hommes, tête haute, bras baissés avec deux poignards très pointus, un à chaque poing.
Bertini a expliqué brièvement l’action :
— Elle danse. C’est comme un rite. Tous y assistent religieusement. Tout à coup, à un cri de moi, au milieu de la danse, elle se perce le sein avec les deux poignards et tombe sur le carreau. Tous accourent et l’entourent, confondus et épouvantés. Ça ! Allons ! Allons ! Faites attention aux limites de la scène. Vous, là-bas, avez-vous compris ? Soyez sérieux ; à peine Madame tombe-t-elle, accourez-tous ! Faites attention. Faites attention aux limites de la scène dès à présent !
La Nestoroff, s’avançant au milieu du demi-cercle en brandissant ses deux poignards, se prit à me regarder avec une fixité si dure et si aiguë que, derrière ma grosse araignée noire aux aguets sur son trépied, je sentis mes yeux s’effarer et ma vue se troubler. J’ai pu par miracle obéir au commandement de Bertini :
— On tourne !
Et comme un automate, je me suis mis à tourner ma manivelle. Au milieu des pénibles contorsions de son étrange danse macabre, parmi la fulgurance des poignards, elle ne détacha pas une minute ses yeux des miens, qui fascinés la suivaient. Je vis sur son sein haletant la sueur tracer des sillons sur la pommade jaunâtre dont elle était toute barbouillée. Sans prendre aucun souci de sa nudité, elle se démenait, comme une frénétique, elle haletait, et tout doucement, d’une voix inquiète, les yeux toujours fixés dans les miens, elle demandait de temps à autre :
— Bien comme ça ? Bien comme ça ?
Comme si elle voulait le savoir par moi ; et ses yeux étaient ceux d’une folle. Dans les miens, elle lisait sûrement, outre la surprise, un effroi prêt à se changer en terreur dans l’attente pleine d’épouvante du cri de Bertini. Quand ce cri se fit entendre, qu’elle tourna contre son sein la pointe des deux poignards et s’abattit à terre, j’eus vraiment pendant une minute l’impression qu’elle s’en était transpercée et je fus sur le point d’accourir, moi aussi, abandonnant la manivelle, lorsque Bertini furieux excita les figurants :
Allons, vous autres, saprelotte ! Accourez ! Faites-moi la contre-partie ! Comme cela… Comme cela… Suffit !
J’étais presque en défaillance ; ma main était devenue de plomb et cependant toute seule, mécaniquement elle continuait à tourner la manivelle.
J’ai vu Carlo Ferro accourir, sombre, plein de colère et de tendresse, avec un long manteau violacé ; il aida la jeune femme à se relever, l’entoura de ce manteau et l’emporta presque à bras tendus dans sa petite loge.
J’ai regardé dans la machine et je me suis trouvé dans le gosier une voix affaiblie pour annoncer à Bertini :
— Vingt-deux mètres.
II
Nous attendions aujourd’hui sous la tonnelle du restaurant qu’arrivât une certaine « demoiselle de bonne famille » recommandée par Bertini pour assumer un petit rôle dans un film interrompu et que l’on veut terminer.
Depuis plus d’une heure un garçon avait été envoyé auprès de cette demoiselle et l’on ne voyait arriver personne, pas même le garçon.
Polacco était assis avec moi à une petite table ; la Nestoroff et Carlo Ferro à une autre. Tous les quatre, avec cette nouvelle venue, nous devions aller en auto pour un extérieur d’après nature, au « Bois Sacré. »
La chaleur étouffante de cette après-midi, le désagrément que nous causaient les innombrables mouches de l’auberge, le silence forcé qui régnait entre nous quatre contraints de rester ensemble malgré l’aversion déclarée et patente des deux jeunes gens pour Polacco et aussi pour moi, accroissaient et rendaient de plus en plus insupportable l’ennui de l’attente.
La Nestoroff se défendait obstinément de tourner les yeux vers moi. Mais elle sentait que je la regardais, sans attention apparente pourtant, et plus d’une fois elle en avait donné des signes d’agacement. Carlo Ferro s’en était aperçu et avait froncé les sourcils en la regardant lui-même ; alors elle avait feint devant lui d’être ennuyée, non par moi, qui la regardais, mais par le soleil qui, entre les pampres de la treille, la frappait en plein visage. C’était vrai. Et sur ce visage, c’était merveilleux le jeu de l’ombre violette qui tantôt enflammait une des ailes du nez et un peu de la lèvre supérieure, tantôt le lobe de l’oreille et une partie du cou…
Je suis parfois assailli avec tant de violence par les aspects extérieurs des choses, que la netteté précise, distincte, de mes perceptions me cause presque de l’effroi ; ce que je vois devient tellement mien et je le perçois ainsi si nettement, que je me demande — cette pensée me consterne — comment un aspect donné, chose ou personne, peut ne pas être tel que je le voudrais. L’aversion de la Nestoroff, en ce moment de si intense lucidité de perception, m’était intolérable, comment ne comprenait-elle point que je n’étais pas son ennemi ?
Tout à coup, après avoir regardé un moment à travers le treillage du berceau, elle se leva et nous la vîmes en sortir et se diriger vers une voiture de louage qui, elle aussi, était arrêtée depuis une heure à l’entrée de la Kosmograph, attendant sous le soleil cuisant.
J’avais vu, moi aussi, cette voiture, mais les rameaux de la vigne m’empêchaient de découvrir les gens qui y attendaient. Elle était là depuis si longtemps que je ne pouvais croire que quelqu’un y fût.
Polacco se leva ; je me levai également, et nous regardâmes :
Une petite jeune fille vêtue d’une petite robe bleue de soie suisse, toute légère sous un grand chapeau de paille garni de rubans de velours, était dans cette voiture et attendait. Une vieille chienne blanche et noire, très poilue, sur ses genoux, elle regardait, timide et désolée, le taximètre qui, de temps à autre, bougeait et devait déjà marquer un chiffre d’importance. La Nestoroff s’approcha d’elle avec beaucoup de grâce et l’invita à descendre pour se mettre à l’abri de l’ardeur du soleil. Ne valait-il pas mieux attendre sous la tonnelle de l’hôtellerie ?
— Les mouches n’y manquent pas, mais au moins on est à l’ombre…
La chienne à l’épaisse toison se mit à gronder contre la Nestoroff, grinçant des dents pour la défense de sa petite patronne.
Celle-ci, le visage tout à coup rougissant à cause peut-être du plaisir inattendu de voir cette belle dame s’occuper d’elle avec tant d’amabilité, ou aussi peut-être à cause du dépit que lui causait sa vieille et stupide bestiole, en répondant si mal à l’empressement aimable de la dame, accepta l’invitation et descendit avec la chienne sur ses bras. J’eus l’impression qu’elle descendait surtout pour réparer le mauvais accueil fait par la vieille chienne à la dame.
— Tais-toi, Piccini !
Puis se tournant vers la Nestoroff :
— Pardonnez-lui, elle ne comprend rien…
Et elle entra avec elle sous le berceau.
Je me tournai vers la vieille chienne qui pleine de colère épiait sa petite patronne en la regardant de bas en haut avec des yeux humains. Elle semblait lui demander :
Et toi que comprends-tu ?
Polacco pendant ce temps s’était approché avec galanterie près de la jeune fille.
— Mademoiselle Luisetta ?
Elle redevint toute rouge, suspendue d’étonnement d’être connue par quelqu’un qu’elle ne connaissait pas ; cependant elle sourit et dit oui, de la tête, et tous les rubans de velours noir du grand chapeau de paille dirent oui comme elle.
— Papa est ici ?
Oui, dit-elle de nouveau de la tête, comme si entre la rougeur et la confusion elle ne trouvait pas de voix pour répondre.
Enfin avec un effort timide :
— Il est arrivé, il y a quelque temps ; il avait dit qu’il aurait terminé très vite, et cependant…
Elle leva les yeux pour regarder la Nestoroff et elle lui sourit comme s’il lui eût déplu que ce monsieur avec ses questions l’eût distraite d’elle qui s’était montrée si gentille sans la connaître.
Polacco fit les présentations :
Mademoiselle Luisetta Cavalena ; Madame Nestoroff.
Puis il se tourna en faisant un signe à Carlo Ferro qui se leva tout de suite et s’inclina sans courtoisie :
— L’acteur Carlo Ferro.
Enfin il me présenta :
— Gubbio.
Il me sembla que j’étais celui qui l’embarrassait le moins.
Je connaissais de réputation Cavalena, son père, célèbre à la Kosmograph sous le surnom de Suicide. Il paraît que le pauvre homme est terriblement violenté par une femme jalouse. À cause de la jalousie de cette femme, on dit qu’il dut quitter l’armée et je ne sais combien de situations avantageuses : l’exercice de la médecine civile, le journalisme où il avait trouvé moyen d’entrer, et enfin l’enseignement dans lequel en désespoir de cause il s’était installé, comme chargé de cours de physique et d’histoire naturelle.
En ce moment, ne pouvant pas (toujours à cause de sa femme), se vouer au théâtre pour lequel il croit, depuis quelque temps, avoir de brillantes aptitudes, il s’est mis à commettre des scénarios cinématographiques, non sans grand dédain, mais — comment en a-t-il le courage — pour subvenir aux besoins de sa famille, à l’entretien de laquelle ne peuvent suffire la seule dot de sa femme, et ce qu’il retire de la location de deux chambres meublées. Dans l’enfer de sa maison, habitué à considérer le monde comme un habitacle de galériens, il ne réussit jamais malgré ses efforts à composer la trame d’un film sans qu’à un moment donné se produise un suicide. C’est la raison pour laquelle Polacco lui a toujours refusé tous ses scénarios, vu et considéré que les Anglais — de façon absolue — n’admettent pas le suicide dans les pellicules.
— C’est moi qu’il est venu voir ? demanda Polacco à Mademoiselle Luisetta.
— Non… dit-elle… je ne sais… Bertini, il me semble…
— Ah ! le coquin ! Il s’est tourné vers Bertini ? Mais dites, Mademoiselle… il est venu seul ?
Nouvelle et plus vive confusion de mademoiselle Luisetta.
— Avec Maman…
Polacco leva ses mains ouvertes, les agita un peu en l’air, son visage s’allongea et amicalement :
— Espérons qu’il n’en arrivera rien de mauvais !
Mademoiselle Luisetta s’efforça de sourire, elle répéta :
— Espérons…
Et cela me fit beaucoup de peine de la voir sourire de cette façon, avec son petit visage en flammes ! J’aurais voulu crier à Polacco :
— Cesse de la tourmenter de ton interrogatoire ! Tu ne vois pas qu’elle marche sur des épines ?
Mais, à l’improviste, Polacco eut une idée ; il battit des mains :
Et si nous emmenions mademoiselle Luisetta ? Mais oui, par Bacchus, nous sommes ici depuis une heure à attendre ! Oui, oui… chère Mademoiselle, vous nous tirerez d’embarras et vous verrez, nous vous ferons vous amuser. Dans une petite demi-heure, tout sera fini… J’avertirai l’huissier, qui, dès que votre papa et votre maman sortiront, leur dira que vous êtes venue avec moi et ces messieurs pour une petite demi-heure. Je suis un si grand ami de votre papa que je puis prendre cette licence. Je vous ferai jouer un petit rôle. Êtes-vous contente ?
Mademoiselle Luisetta a eu certainement grand’peur de sembler timide, gênée, bébête. Quant à venir avec nous, a-t-elle dit, pourquoi pas ? mais quant à jouer, elle ne pouvait pas l’accepter, elle ne saurait pas le faire… Et puis, comme cela ? Mais voyons ! Elle n’avait jamais essayé… elle aurait honte… et puis…
Polacco lui expliqua que cela ne serait rien ; elle ne devait pas ouvrir la bouche, ni monter sur une scène, ni se présenter devant le public. Rien. À la campagne. Devant les arbres. Sans parler.
— Vous serez sur un siège à côté de ce monsieur — et il indiqua Ferro — ce monsieur fera semblant de vous parler d’amour. Vous, naturellement, n’y croyez pas, et en riez… Voilà… comme cela, très bien.
Vous riez et secouez votre petite tête en effeuillant une fleur. Survient une automobile à grande allure. Le Monsieur s’agite, fronce les sourcils et regarde pressentant une menace, un péril. Vous cessez d’effeuiller la fleur et demeurez comme suspendue dans un doute, toute troublée. Tout à coup, cette dame — il indique la Nestoroff — saute de l’auto, tire de son manchon un revolver et le décharge…
Mademoiselle Luisetta épouvantée ouvre tout grands ses yeux en face de la Nestoroff.
— C’est de la frime ! N’ayez pas peur poursuivit Polacco en souriant. — Alors le monsieur s’élance et désarme la dame : pendant ce temps, vous vous êtes abandonnée d’abord sur votre siège, blessée à mort ; du siège, vous tombez à terre — sans vous faire de mal, bien entendu — et tout est fini… Allons, allons, ne perdons pas davantage notre temps ! Nous ferons un essai sur place ; ce sera bien, vous verrez ; et quel beau petit cadeau vous fera ensuite la Kosmograph !
— Mais si papa…
— Nous l’avertirons !
— Et Piccini ?
— Nous l’emmènerons avec nous ; je le porterai moi-même… Vous verrez que la Kosmograph fera un beau cadeau à Piccini aussi… Allons, allons, en route !
En montant en automobile (certainement encore pour ne pas paraître timide et bébête) elle qui n’avait pas fait attention à moi jusque là, me regarda avec incertitude.
Pourquoi partais-je moi aussi ? Que représentais-je, moi ?
Personne ne m’avait adressé la parole ; j’avais été tout juste, tout juste présenté, comme on le ferait pour un chien ; je n’avais pas ouvert la bouche ; je continuais à rester muet.
Je m’aperçus que ma présence muette, dont elle ne voyait pas la nécessité, mais qui cependant s’imposait à elle comme mystérieusement nécessaire, commençait à la troubler. Personne ne s’occupait de lui en donner l’explication ; moi, je ne pouvais pas la lui donner. Je lui avais semblé quelqu’un comme les autres ; peut-être même quelqu’un plus proche d’elle que les autres. Maintenant elle commençait à remarquer que pour ces autres et aussi pour elle (confusément) je n’étais vraiment pas quelqu’un. Elle commençait à remarquer que ma personne n’était pas nécessaire, mais que ma présence, là, avait la nécessité d’une chose qu’elle ne comprenait pas encore ; et que j’étais muet ainsi, à cause de cela. Ils pouvaient parler — oui, eux, tous les quatre — parce qu’ils étaient des personnes et représentaient chacun une personne, la leur propre ; moi, non : j’étais une chose ; j’étais peut-être la chose qui était sur mes genoux enveloppée d’une toile noire.
Cependant, j’avais, moi aussi, une bouche pour parler, des yeux pour regarder ; et ces yeux, voilà, ces yeux brillaient en la contemplant ; et certainement en moi-même, de forts sentiments s’agitaient.
Oh ! Mademoiselle Luisetta, si vous saviez quelle joie tire de ses propres sensations celui qui n’est pas nécessaire comme personne, mais qui est nécessaire comme chose — celui qui est devant vous ! Pensiez-vous que moi — moi qui étais devant vous comme une chose — je pusse dans mon for intérieur sentir ? Oui, peut-être. Mais ce que je sentais, sous mon masque d’impassibilité, vous ne pouviez certes l’imaginer.
Des sensations qui ne sont pas nécessaires, mademoiselle Luisetta, vous ignorez ce qu’elles sont et quelles joies enivrantes elles peuvent donner ! Cette petite machine que voici, vous semble-t-il qu’elle ait la nécessité de sentir ? Elle ne peut l’avoir ! Si elle pouvait sentir, que seraient ses sensations ? Certainement pas nécessaires. Un luxe pour elle. Une chose invraisemblable.
Eh ! bien, entre vous quatre aujourd’hui, moi — deux jambes, un buste, une petite machine — j’ai senti invraisemblablement.
Je vous recevais, mademoiselle Luisetta, vous et toutes les choses qui vous entouraient dans ce que je ressentais et qui jouissait de votre ingénuité, du plaisir que vous causait le vent de la course, la vue de la campagne ouverte, le voisinage de la belle dame… Il vous semble étrange que mes sentiments vous aient reçus vous et toutes les choses d’alentour ? Mais un mendiant, au coin d’une rue, ne voit peut-être pas cette rue et tous les gens qui y passent pleins de ce sentiment de pitié qu’il voudrait faire naître ? Vous, plus sensible que les autres, vous accédez plus manifestement à ce sentiment et vous vous arrêtez pour lui faire la charité d’un sou. Beaucoup d’autres n’y accèdent point de la sorte et le mendiant ne se dit pas que ces gens ne s’engagent pas dans ce sentiment, mais dans un autre qui leur est propre, et où celui-là est inclus comme une ombre modeste ; le mendiant pense qu’ils sont sans pitié. Qu’étais-je pour vous, qu’étais-je dans vos sentiments, mademoiselle Luisetta ? Un homme mystérieux ? Oui, vous avez raison. Mystérieux. Si vous saviez de quelle façon, je sens, en certains moments mon silence de chose ! Et je me complais au mystère qui s’exhale de ce silence pour qui est capable de le comprendre. Je voudrais ne jamais parler ; accueillir tout et tous avec ce silence, chaque plainte, chaque sourire ; non pour faire écho au sourire, je ne le pourrais pas ; non pour consoler la plainte, je ne le saurais pas ; mais pour que tous trouvent en moi, non seulement pour leurs douleurs, mais plus encore pour leurs joies, une tendre pitié qui les lierait à moi pour un moment au moins.
J’ai tant joui du bien que la fraîcheur de votre ingénuité timide et souriante a fait à la dame qui était à vos côtés. Parfois, quand la pluie manque, les plantes brûlées trouvent un allègement au plus léger zéphyr. Ce petit vent doux et agréable, vous l’avez été un instant pour la sécheresse ardente des sentiments de celle qui était assise auprès de vous ; sécheresse qui ne connaît pas le rafraîchissement des larmes !
À un certain moment, comme elle vous regardait avec une craintive admiration, elle a pris une de vos mains et elle l’a caressée… Qui sait quelle jalousie douloureuse lui étreignait le cœur en cet instant ?
Avez-vous vu comment tout de suite après s’est obscurci son visage ?
Un nuage a passé… Quel nuage ?
III
Parenthèses. Une de plus, oui. Ce que je suis obligé de faire tout le jour, je n’en parle pas. Les sottises que je dois donner à manger à cette araignée noire sur son trépied, jamais rassasiée, je n’en parle pas ; sottises incarnées par ces acteurs, par ces actrices, par tant de gens qui, par nécessité, se prêtent à donner en nourriture à cette machine leur pudeur propre, leur dignité ; je n’en dis rien, mais il faut seulement que je reprenne un peu haleine, de temps à autre ; il le faut absolument ; un peu d’air frais pour mon superflu ou je meurs.
Je m’intéresse à l’histoire de cette femme, je veux dire de la Nestoroff. Je remplis d’elle beaucoup de mes notes ; mais enfin je ne veux pas me laisser envahir par son histoire ; je veux qu’elle, cette femme, reste devant ma machine, ou mieux, que je reste devant elle ce que je suis pour elle, opérateur, et cela suffit.
Lorsque mon ami Simon Pau néglige pendant plusieurs jours de venir me trouver à la Kosmograph, je vais le trouver le soir au Borgo Pio dans son auberge du Faucon.
C’est une triste raison qui l’a empêché de venir ces jours-ci. L’homme au violon se meurt.
J’ai trouvé Pau veillant dans la petite chambre qui lui est réservée à l’hospice. Il y avait également dans sa chambre son vieux collègue pensionné par le gouvernement pontifical, et les trois institutrices célibataires, amies des sœurs de charité. Sur le lit de Simon Pau, une compresse de glace sur la tête, gisait l’homme au violon, frappé, il y avait trois jours, d’une attaque d’apoplexie.
Il se libère — m’a dit Simon Pau, avec un geste consolant de la main ! Assieds-toi là, Sérafino. La science lui a posé sur la tête ce bonnet de glace qui ne sert à rien. Nous berçons son agonie avec de sereins discours philosophiques en retour du don précieux qu’il nous laisse en héritage : son violon. Assieds-toi, assieds-toi là. On l’a lavé tout entier ; on l’a mis en règle avec les sacrements ; il a reçu l’extrême-onction. Maintenant nous attendons sa fin qui ne peut tarder. Te souviens-tu du jour où il a joué devant la tigresse ? Cela lui a fait du mal. Mais peut-être est-ce mieux ainsi : il se libère !
Ah ! comme il souriait plein de bénignité à ces paroles, le petit vieux tout rasé, fin propre, propre, la papalina[2] sur la tête et tenant en main une tabatière d’os avec le portrait du Saint-Père sur le couvercle !
— Continuez, reprit Simon Pau en se tournant vers le petit vieux, continuez, je vous en prie, Monsieur Césarino, votre éloge des lampes à huile à trois becs.
— Mais quel éloge ! s’écria monsieur Césarino, vous vous obstinez à répéter que j’en fais l’éloge ! Je dis que je suis de cette génération-là, et c’est tout.
— Et cela n’est-il pas un éloge ?
— Mais non, je pense qu’en somme tout se compense. C’est une de mes idées. — Je voyais beaucoup de choses dans l’obscurité avec ces lumières-là, que vous ne voyez peut-être plus maintenant avec la lampe électrique, mais comme compensation, avec ces lampes d’à présent vous voyez d’autres choses que moi je ne réussis pas à apercevoir. Parce que quatre générations de lumières, quatre, cher professeur, huile, pétrole, gaz et lumière électrique au cours de soixante ans, hé !… hé !… hé !… c’est trop, vous savez, et cela nous abîme la vue et aussi la tête. Eh ! la tête, oui, un peu !
Les trois grosses vieilles filles, qui tenaient tranquillement, toutes les trois, sur leur poitrine, leurs mains ornées de mitaines au filet, approuvèrent de la tête en silence : oui, oui, oui.
— Lumière, belle lumière, je ne dis pas non ! Eh ! je le sais moi — soupira le petit vieux — moi qui me rappelle qu’on marchait dans les ténèbres avec une petite lanterne pour ne pas se rompre les os du cou ! Mais lumière pour l’extérieur, voilà !… Qu’elle nous aide à voir à l’intérieur, non, non, non !
Les trois grosses vieilles filles, très calmes, tenant toujours, toutes les trois, sur leur poitrine, leurs mains ornées de mitaines au filet, dirent encore en silence avec la tête : non, non, non !
Le petit vieux se leva et s’en alla offrir en récompense une petite prise de tabac à ces mains calmes et pures.
Simon Pau tendit ses deux doigts.
— Vous aussi ? demanda le petit vieux.
— Moi aussi, moi aussi ! — répondit Simon Pau, un peu irrité de la question. Et toi aussi, Sérafino. Prends, te dis-je ! Ne vois-tu pas que c’est un rite ?
Le petit vieux, la prise entre les doigts, cligna de l’œil avec malice :
— Tabac prohibé — dit-il tout doucement. — Il vient de là-bas !…
Et du pouce de l’autre main, il fit, comme en cachette, un signe pour dire : Saint-Pierre, le Vatican.
— Tu comprends ? dit alors Simon Pau, tourné vers moi me mettant sous les yeux sa prise. — Tu t’émancipes de l’Italie ! Cela te semble peu de chose ? Flaire-la, et tu ne sentiras pas la mauvaise odeur du royaume !
— Voyons, ne parle pas ainsi, pria le petit vieux affligé, qui en se montrant tolérant voulait jouir en paix des bénéfices de la tolérance.
Je le dis moi, et non vous — lui répondit Simon Pau — je le dis moi qui puis le dire. Si vous le disiez, je vous prierais de ne pas le dire en ma présence, n’est-ce pas ? Mais vous êtes sage, monsieur Césarino ! Continuez, continuez, je vous en prie, à commémorer avec votre bonne grâce ancienne les bonnes lampes à huile à trois petits becs d’il y a tant d’années !… J’en ai vu une, vous savez ? dans la maison de Beethoven, à Bonn sur le Rhin, à l’époque de mon voyage en Allemagne. Il faut ce soir, à côté de ce pauvre violon qui s’est brisé devant un piano automatique, célébrer le souvenir de toutes les bonnes choses anciennes. J’avoue que je vois mal ici, en ce moment, mon ami. Oui, toi, Sérafino ! Mon ami, messieurs, je vous le présente :
Sérafino Gubbio. Il est opérateur. Il tourne, le malheureux, un appareil de prise de vues cinématographiques.
— Ah ! fit le petit vieux, avec plaisir.
Et les trois grosses vieilles filles me regardèrent avec admiration.
— Tu vois ? me dit Simon Pau, tu apportes le trouble ici. Je parie que maintenant, vous, monsieur Césarino, et vous aussi mesdemoiselles, vous avez grande envie de savoir de mon ami comment tourne la machinette, et comment on fait un film cinématographique. Par pitié !
Et de la main, il indiqua le mourant qui râlait dans un profond coma sous sa compresse de glace.
— Tu sais, me hasardai-je à dire doucement, que je…
— Je le sais ! interrompit-il. Tu n’es pas entré dans ta profession, ce qui ne veut pas dire que ta profession ne soit pas entrée en toi. Enlève donc de la tête de messieurs mes collègues que je ne suis pas professeur. Je suis pour eux le professeur : un peu bizarre, mais professeur ! Nous pouvons très bien ne pas nous retrouver dans ce que nous faisons, mais, mon cher, ce que nous faisons existe, reste un fait qui te circonscrit, qui te donne aussitôt une forme et t’emprisonne en elle. Tu veux te révolter ? Impossible. Tout d’abord, nous ne sommes pas libres de faire ce que nous voudrions : le temps, les habitudes des autres, le sort, les conditions de l’existence, de nombreuses raisons encore, extérieures ou intérieures à nous, nous obligent à faire souvent ce que nous ne voudrions pas ; et puis l’esprit n’existe pas sans la chair ; et la chair, tu as beau la surveiller, elle exige sa part. Et que devient l’intelligence si elle n’a pas pitié de la bête qui est en nous ? Je ne parle pas de l’excuser. L’intelligence qui accuse la bête s’abêtit elle aussi. Mais en avoir pitié, c’est autre chose. Jésus l’a prêché ; ai-je tort, monsieur Césarino ? Donc, tu es prisonnier de ce que tu as fait, de la forme que ce que tu as fait t’a donnée. Devoirs, responsabilités, une séquelle de conséquences, autant de volutes, de tentacules qui t’enveloppent et ne te permettent plus de respirer. Ne plus rien faire, ou le moins possible, comme moi pour rester libre le plus possible ? Eh ! oui ! La vie même est un fait ! Quand ton père t’a mis au monde, mon cher, le fait a existé. Tu ne t’en délivreras plus, tant que tu n’auras pas achevé de mourir. Et même lorsque tu seras mort, il y a ici monsieur Césarino qui dit que tu n’en seras pas délivré, est-ce vrai ? On ne s’en délivre plus, est-ce vrai ? Pas même après qu’on est mort ! Te voilà frais, mon cher ! Tu iras aussi tourner ta machinette dans l’au-delà ! Mais oui, mais oui, parce que tu n’es pas fautif d’être, mais des faits et des conséquences des faits, tu dois en répondre ; oui ou non, est-ce vrai, monsieur Césarino ?
— Très vrai, oui ; mais il n’y a pas le plus petit péché, professeur, à tourner un appareil de prise de vues remarqua monsieur Césarino.
— Il n’y a pas de péché ? je le lui demande, dit Pau.
Le petit vieux et les trois grosses vieilles filles me regardèrent, étonnés et affligés que j’approuvasse en souriant le jugement de Simon Pau.
Je souriais parce que je m’imaginais en présence de Dieu, Créateur, des Anges et des âmes saintes du Paradis, derrière ma grosse araignée noire sur son trépied à jambes rentrantes, condamné à tourner la manivelle là-haut aussi, après ma mort.
— Eh ! certainement — soupira le petit vieillard. Quand le cinématographe donne des spectacles immoraux ou stupides…
Les trois grosses vieilles filles, les yeux baissés, firent avec leurs mains un geste de réprobation.
— Mais monsieur n’en est pas responsable, ajouta vivement monsieur Césarino toujours rempli de politesse et d’amabilité.
On entendit dans l’escalier un bruit de lourdes étoffes et de gros grains de rosaire heurtant un crucifix pendu. Sous les larges ailes blanches de la cornette, apparut une sœur de charité. Qui l’avait appelée ? Le fait est qu’à peine elle se présenta sur le seuil de la porte que l’agonisant cessa de râler. Elle se trouva prête à accomplir les derniers devoirs. Elle enleva de la tête l’appareil de glace, se retourna pour nous regarder, muette, avec un signe rapide des yeux au ciel ; puis elle s’inclina afin de disposer le cadavre sur le lit et s’agenouilla. Les trois grosses vieilles filles et monsieur Césarino suivirent son exemple. Simon Pau m’appela hors de la petite chambre.
— Compte, m’ordonna-t-il, en commençant à descendre l’escalier et en m’indiquant les marches : une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit et neuf. Neuf marches d’un escalier, cet escalier qui donne sur ce corridor sombre… Les mains qui les façonnèrent et les installèrent là avec ordre… mortes ! Les mains qui élevèrent cette maison… mortes ! Mortes comme les autres mains qui bâtirent les nombreuses maisons de ce borgo !… Rome, qu’en penses-tu ? Elle est grande… Réfléchis combien dans l’espace cette terre est petite. Écoute-moi. Qu’est-il arrivé ?… Un homme est mort… moi, toi… n’importe : un homme !… Et cinq créatures, là-bas, sont agenouillées autour de lui pour prier quelqu’un, quelque chose qu’elles croient en dehors et au-dessus de tout et de tous, qui n’est pas en elles-mêmes, qui n’est pas un sentiment qui leur appartienne, qui se libère de tout jugement et qui demande pour lui cette pitié qu’elles espèrent pour elles… et elles y trouvent du réconfort et de la paix ! Eh bien ! il faut agir ainsi. Moi et toi, qui ne pouvons le faire, nous sommes deux imbéciles. Parce que tout en disant les stupidités que je suis en train de dire, nous le faisons tout de même, debout, malaisément, avec ce bel avantage que nous n’en retirons ni réconfort ni paix. Et sont imbéciles comme nous, tous ceux qui cherchent Dieu au dedans et le dédaignent au dehors ? c’est à dire qui ne savent pas comprendre la valeur des actes, de tous les actes, même les plus minimes, que l’homme accomplit depuis que le monde est monde et qui sont toujours les mêmes bien qu’ils nous paraissent différents. Différents parce que nous leur attribuons une valeur différente, qui, de quelque façon que ce soit, est arbitraire. Nous ne savons rien d’une façon certaine. Et il n’y a rien à savoir hors de ce qui, de quelque manière que ce soit, se présente au dehors, en actes. Tout ce qui est intérieur n’est que tourment et ennui. Va, va tourner ta petite machine, Sérafino ! Crois que ta profession est enviable ! Et n’estime pas plus stupides que les autres les actions que l’on agence devant toi pour que tu les prennes avec ta petite machine. Les actes sont tous stupides, de la même façon, toujours : la vie dans son ensemble est une stupidité, toujours, parce qu’elle ne conclut jamais, et qu’elle ne peut conclure. Va, mon cher, va tourner ta machine, et laisse-moi aller dormir avec la science qu’en dormant sans cesse nous montrent les chiens. Bonne nuit.
Je sortis de l’hospice, fortifié. La philosophie est comme la religion : elle fortifie toujours, même quand elle est sans espoir, parce qu’elle naît du besoin de vaincre un tourment et que, même quand on ne le subjugue pas, considérer ce tourment devant soi est déjà une allégeance par le fait qu’au moins, pour une part, nous ne le sentons plus au dedans de nous. Les paroles de Simon Pau m’avaient surtout réconforté quant à ma profession.
Enviable, oui, peut-être ; mais si elle s’appliquait seulement à saisir, sans aucune stupide invention ou construction imaginaire de faits et de scènes, la vie comme elle vient, sans choisir, les actions de la vie comme elles s’accomplissent lorsqu’on n’y pense pas, quand on vit et qu’on ignore qu’une machine est prête à les surprendre à la dérobée.
— Qui sait combien elles nous sembleraient drôles ! Et les nôtres plus que toutes. Au premier abord, nous ne nous reconnaîtrions pas ; ébaubis, humiliés, offensés, nous pousserions des exclamations : Mais comment ? Suis-je ainsi ? Moi, celui-là ? Je marche de cette façon ? Je ris ainsi ? Ça, mon attitude ! Ça, mon visage !
— Eh ! non, mon cher, toi, non : ta hâte, ton désir de faire cette chose ou cette autre, ton impatience, ton agitation, ta joie, ta douleur !… Toi qui les as à l’intérieur comment peux-tu savoir de quelle façon elles se représentent au dehors ! Celui qui vit quand il vit, ne se voit pas ! il vit… Voir comment on vit serait un spectacle bien drôle !
Ah ! si ma profession n’était destinée qu’à cela ! Si elle avait le seul but de montrer aux hommes le spectacle bouffon de leurs actes inopinés, la photographie immédiate de leurs passions, de leur vie prise sur le fait, de cette vie sans repos qui ne conclut pas…
IV
— Monsieur Gubbio, pardon, je veux vous dire quelque chose…
Il faisait déjà sombre, je marchais très vite sous les grands platanes de l’allée. Je savais que Carlo Ferro venait derrière moi, hors d’haleine, avec l’intention de me dépasser, puis sans doute de se retourner en feignant de se souvenir tout à coup qu’il avait quelque chose à me dire. Je voulais lui enlever le plaisir de cette feinte, et j’accélérais mon pas toujours davantage, m’attendant d’un moment à l’autre à ce que, — fatigué à la fin — il se reconnût vaincu et m’appelât : Il en fût ainsi. Je me retournai, simulant la surprise. Il me rejoignit et avec un dépit mal dissimulé, me demanda :
— Vous permettez ?
— Dites, je vous prie…
— Vous allez chez vous ?
— Oui.
— Vous habitez loin ?
— Oui, loin.
— Je veux vous dire quelque chose répéta-t-il et il s’arrêta en me regardant de travers avec des yeux brillants. Vous devez savoir que, grâce à Dieu, je puis cracher sur le contrat qui me lie à la Kosmograph. Un autre contrat pareil à celui-ci, meilleur que celui-ci, je le trouverai tout de suite, pour moi et pour mon amie, dès que je le voudrai, partout où j’irai. Vous le savez, ou vous ne le savez pas ?
Je souris ; je ne me souciais pas trop de répondre :
— Je puis le croire si cela vous fait plaisir.
— Vous pouvez le croire, parce que cela est ! répliqua-t-il avec force, sur un ton de provocation et de défi.
Je dis en recommençant à sourire :
— Il en est probablement ainsi ; mais je ne vois pas pourquoi vous venez me le dire et sur un tel ton.
— Voici pourquoi, reprit-il, je reste à la Kosmograph.
— Vous restez ? Très bien, je ne savais même pas que vous aviez l’idée de la quitter…
— D’autres avaient cette idée, — reprit Carlo Ferro
en appuyant sur d’autres. Mais je vous dis que je reste, vous avez compris ?
— Cela me fait plaisir.
— Et je reste non parce que je me soucie de mon contrat, je m’en soucie comme de colin tampon ; mais parce que je n’ai jamais fui devant personne, vous avez compris ?
En parlant ainsi, il prit ma jaquette entre ses deux doigts et la secoua quelque peu.
— Permettez, dis-je à mon tour avec calme, en enlevant sa main. Je pris dans ma poche une boîte d’allumettes, j’allumai la cigarette que j’avais déjà tirée de l’étui et que j’avais dans la bouche ; je gardai encore un peu de temps l’allumette entre les doigts pour lui faire voir que ses paroles, leur ton menaçant et son acte agressif ne me causaient pas le moindre trouble ; puis je répondis doucement :
— Je pourrais encore avoir compris à quelle chose vous voulez faire allusion ; mais je répète que je n’entends pas pourquoi vous venez dire de pareilles choses justement à moi.
— Cela n’est pas vrai l cria alors Carlo Ferro, vous feignez de ne pas comprendre !
Avec calme, mais d’une voix ferme, je répondis :
— Je n’en vois pas la raison. Si vous voulez me provoquer, mon cher Monsieur, vous commettez une méprise ; non seulement parce que cela sera sans motif, mais aussi parce que — précisément comme vous — je n’ai pas l’habitude de fuir devant quelqu’un.
— Comment non ? fit-il alors moqueur. J’ai dû cependant beaucoup courir pour vous rattraper !
J’éclatai d’un franc rire :
— Oh ! là ! Vous avez cru vraiment que je me sauvais ? vous vous trompez, cher monsieur, et je vous en donne immédiatement la preuve. Vous soupçonnez peut-être que j’ai eu une part quelconque dans le fait de la prochaine arrivée de quelqu’un qui vous donne de l’ombrage ?…
— Aucun ombrage !
— Tant mieux. À cause de ce soupçon, vous avez pu croire que je vous fuyais…
— Je sais que vous avez été l’ami d’un certain peintre qui s’est tué à Naples…
— Oui… Eh ! bien ?
— Eh ! bien, vous qui vous êtes trouvé mêlé à cette affaire…
— Moi ? Mais point du tout ! Qui vous l’a dit ? J’en sais autant que vous ; peut-être moins que vous !…
— Mais vous connaissez ce monsieur Nuti !
— Point du tout ! Je l’ai vu, il y a plusieurs années, une fois ou deux, pas plus. Je n’ai jamais échangé une parole avec lui…
— Ainsi…
— Ainsi, cher Monsieur, ne connaissant pas ce monsieur Nuti, et ennuyé de me voir regardé de travers par vous depuis plusieurs jours parce que vous supposiez que je m’étais mêlé, ou que je voulais me mêler de cette affaire, tout à l’heure je ne tenais pas à être rejoint par vous et j’ai pressé le pas. Voilà ma fuite expliquée. Êtes-vous satisfait ?
À l’improviste Carlo Ferro changea de manières, il me tendit la main :
— Pourrai-je avoir l’honneur et le plaisir de devenir votre ami ?
Je serrai sa main et je répondis :
— Vous le savez bien, je suis tellement peu de chose en face de vous que tout l’honneur sera pour moi.
Carlo Ferro se secoua comme un ours :
— Ne dites pas cela ! ne le dites pas ! Vous êtes un homme qui sait son affaire beaucoup mieux que tous les autres ; vous savez, vous voyez et vous ne parlez pas… Mais quel vilain monde, monsieur Gubbio, quel vilain monde que celui-ci ! quelle malpropreté ! Ils me semblent tous… Que sais-je ! Mais pourquoi cela doit-il être ainsi ? Des masques ! Des masques ! Des masques ! Vous me l’avez dit ! Pourquoi, à peine ensemble, l’un en face de l’autre devenons-nous tous des paillasses ? Non, pardon, moi aussi, moi aussi, je suis du nombre, moi aussi ; tous ! Des masques ! Celui-ci a tel air et celui-là tel autre… Mais en nous-mêmes nous sommes différents ! Nous avons le cœur comme… comme celui d’un gosse qu’on a mis dans le coin ; il est ulcéré, il pleure, il a honte ! Oui, Monsieur, croyez-le ; notre cœur est plein de honte ! Pour être franc, monsieur Gubbio, je vous dirais que je suis furieux, que je rage d’être avec les autres ce que je suis trop souvent avec moi-même, au-dedans de moi : une créature, une pauvre petite créature, je vous en fait le serment, qui larmoie parce que la maman sainte, en la grondant, lui a dit qu’elle ne l’aimait plus ! Toujours, toujours, quand le sang afflue jusqu’à mes yeux, je pense à ma petite vieille, là-bas en Sicile. Mais malheur si je me mettais à pleurer ! Ces larmes qui sont des larmes pour mes yeux, si quelqu’un n’en comprend pas la cause et croit que c’est la peur qui les fait couler, elles peuvent devenir tout à coup du sang dans mes mains ; je le sais, aussi je tremble lorsque j’ai la sensation que les pleurs piquent mes yeux. Alors, voyez-vous, mes doigts deviennent ainsi !
Dans la pénombre de la grande allée déserte, je vis se présenter devant mon visage deux grandes mains vigoureuses férocement contractées comme des serres. Dissimulant, non sans effort, le trouble que cette effusion de sincérité inattendue avait suscité en moi, et pour ne pas irriter en lui la douleur secrète, à laquelle il était sans doute en proie, et qui sûrement avait trouvé malgré lui un soulagement dans cette effusion dont il se repentait déjà peut-être, je retins ma voix jusqu’au moment où il me parut que je pouvais lui parler de telle façon qu’en percevant ma sympathie pour sa sincérité, il fût porté à penser plus qu’à sentir ; alors je lui dis :
— Vous avez raison ; il en est ainsi tout à fait, monsieur Ferro. Mais d’une façon inévitable, en vivant dans la société, nous nous construisons… En vérité, la société en elle-même est peut-être un monde naturel…
Mais elle est bien pour nous un monde construit, même matériellement. La nature ne connaît pas d’autre maison que la tanière ou la grotte…
— Faites-vous allusion à moi ?
— Comment à vous ? Non…
— Suis-je un sauvage de la tanière ou de la grotte ?
— Mais non. Je voulais vous expliquer cela, parce que, suivant ma manière de voir, on ment inévitablement. Et je dis que tandis que la nature ne connaît pas d’autre abri que la tanière où la grotte, la société construit la maison ; l’homme quand il sort d’une maison construite où il ne vit déjà plus d’une façon naturelle, l’homme en entrant en relation avec ses semblables se construit lui-même ; il se montre, non tel qu’il est, mais tel qu’il croit devoir être, ou pouvoir être, c’est à dire en une construction adéquate aux rapports que chacun croit devoir contracter avec quelque autre. Ensuite, tapis au fond de nos constructions qui font face à celles des autres, nous restons bien cachés derrière les jalousies et les impostes, nous et nos pensers les plus intimes, nos plus secrets sentiments. Mais parfois, voilà, nous nous sentons étouffer ; et nous sommes vaincus par le besoin tout puissant d’ouvrir jalousies et impostes afin de crier au dehors, en face de tous, nos pensées et nos sentiments tenus pendant si longtemps cachés et secrets !
— En vérité… En vérité… certainement… approuva plusieurs fois de suite Carlo Ferro redevenu sombre. Mais il y a des gens qui s’embusquent, qui se tiennent à l’affût derrière ces constructions dont vous parlez, comme des lâches, comme de lâches vauriens, pour vous assaillir par derrière, pour vous attaquer traitreusement ! J’en connais un ici, à la Kosmograph et vous le connaissez, aussi.
Il faisait sûrement allusion à Polacco. Je compris tout de suite qu’en ce moment, on ne pouvait le faire réfléchir, il sentait trop vivement.
— Monsieur Gubbio, reprit-il avec résolution, je vois que vous êtes un homme, et je sens qu’on peut parler à cœur ouvert avec vous. À ce monsieur construit que nous connaissons tous deux, dites un petit mot tel qu’il doit être dit. Je ne peux pas lui parler, je connais ma vilaine nature ; si je me mets à lui parler, je sais comment je commencerai, mais je ne sais pas jusqu’où j’irai pour finir. Parce que les pensées cachées et tous ceux qui agissent d’une façon dissimulée, qui se construisent, comme vous le dites, je ne puis les souffrir. Ils me représentent des serpents auxquels j’écraserais la tête, voyez, comme cela… comme cela…
Et par deux fois, avec rage, il frappa la terre de son talon.
— Que lui ai-je fait ? Que lui a fait mon amie pour que, avec tant d’acharnement, il s’insurge contre nous à la dérobée ? Ne dites pas non, je vous en prie, je vous en prie… Vous devez être sincère avec moi, parbleu ! Vous ne le voulez pas ?
— Mais si…
— Vous voyez que je vous parle avec sincérité. Alors, je vous en prie ! Écoutez : sachant que par point d’honneur je ne me déroberais pas, c’est lui qui m’a désigné à Monsieur le Commandeur Borgalli pour la mise à mort de la tigresse… Comprenez-vous bien jusqu’où il a été ? Jusqu’à la perfidie : me prendre, grâce à ce point d’honneur, et me supprimer ! Vous dites non ? C’est bien son idée cependant ; son intention est telle, telle : je vous le dis et vous devez me croire ! Il ne faut point de courage, vous le sentez, pour tirer sur un tigre dans une cage : il faut seulement du calme, du sang-froid ; il y faut un bras ferme, un œil sûr… Eh ! bien, moi qu’il désigne, moi qu’il met en avant, il sait que je puis, le cas échéant, devenir une bête sauvage en face d’un homme, mais que comme homme, en face d’un fauve, je ne vaux rien ! J’ai l’impétuosité, je n’ai pas le calme. En voyant une bête féroce devant moi, je m’élancerai d’instinct ; je n’aurai pas le sang-froid de me tenir ferme pour bien viser, pour la frapper, là où je dois la frapper… Je ne sais pas tirer ; je ne sais pas tenir un fusil ; je suis capable de le jeter au loin, en sentant qu’il m’encombre, comprenez-vous ? Et cela, il le sait, lui, il le sait ! Il le sait bien ! Donc il a voulu de propos délibéré m’exposer au péril d’être déchiré par cette bête sauvage… Et pour quelles fins ? Mais voyez, voyez jusqu’où va la perfidie de cet homme ! Il fait venir Nuti : il lui sert d’entremetteur ; il déblaie la route, en m’enlevant du milieu de cette route ! « Oui, mon cher, viens ! » Il a dû le lui écrire : « Je veux te servir, je l’enlèverai de tes pas ! Viens donc avec tranquillité ! » Est-ce que vous dites non ?
La question était si agressive, si péremptoire, qu’à nier d’une façon tranchée, j’aurais enflammé davantage sa fureur. Je levai les épaules une fois de plus, et je répondis :
— Que voulez-vous que je vous dise ? En ce moment, vous devez le reconnaître, vous êtes très excité.
— Mais puis-je être calme ?
— Oh ! Je comprends…
— Je n’ai pas raison d’être calme, il me semble !
— Oui, sans doute, mais dans un tel état, cher Ferro, il est très facile aussi d’exagérer…
— Ah ! J’exagère ? Presque, oui… parce que ceux qui sont de sang froid, ceux qui raisonnent, quand ils commettent très secrètement un crime, ils l’ont construit, de telle façon que si quelqu’un le découvre, forcément on parlera d’éxagération. J’en suis persuadé. Son idée, il l’a échafaudée en silence, avec beaucoup de sagesse, tout doucement avec des gants, mais oui… pour ne pas se salir les mains ! En cachette, oui, furtivement, même pour lui-même ! Oh ! lui, il ne le sait pas du tout qu’il est en train de commettre un crime ! Vraiment, il serait glacé d’épouvante, si quelqu’un le lui faisait remarquer. — « Moi, un crime ? Eh ! voyons quelle idée exagérée ! » Mais comment de l’exagération, ventrebleu ! Il raisonne comme je raisonne moi-même ! On prend un homme et on le fait entrer dans une cage, où sera introduit un tigresse et on lui dit : « Sois calme, tu sais ? vise bien et tire. Fais bien attention, hein ? de la jeter par terre du premier coup, en la frappant juste au point voulu ; sinon, même blessée, elle te sautera dessus et te mettra en pièces ! » Tout cela si l’on choisit un homme calme, froid, un tireur expert, tout cela n’est rien, il n’y a pas là l’ombre d’un délit. Mais si l’on choisit un homme comme moi ? Tu remarques, un homme comme moi ! Va lui en parler : il tombera des nues : — « Mais comment ? Ferro ? Mais si je l’ai choisi c’est justement parce que je le sais très courageux ! » Voilà la perfidie ! Voilà où va se nicher le crime : c’est de me savoir courageux ! C’est de vouloir profiter de mon courage, de l’habitude que j’ai de me tenir prêt à la riposte. Il le sait bien, lui, que pour accomplir cet acte, il ne faut pas de courage ! Il feint de le croire ! Et là est le crime ! Va lui demander pourquoi, dans le même temps, il se remue pour faciliter, sous main, l’entrée de la maison à un ami qui voudrait reprendre la femme qui, dans la même heure, vit justement avec cet homme qu’il a désigné pour entrer dans la cage de la tigresse. Il tombera des nues une seconde fois ! Oh ! mais voyez, avoir une telle défiance ? Quelle ex-a-gé-ra-ti-on ! Voilà, il a dit lui-même que j’exagère… Mais réfléchissez-bien ; pénétrez jusqu’au fond des choses ; découvrez ce que lui-même ne veut point voir, ce qu’il cache sous de si factices apparences de raisonnements. Je lui arrache ses gants à ce monsieur, et vous verrez, ses mains seront souillées de sang !…
J’ai bien souvent pensé, moi aussi, que — quelque probe et honnête qu’il soit — chacun, à considérer ses actions dans l’absolu, c’est à dire dégagées des incidences et coïncidences qui leur donnent leurs poids et leur valeur, peut être coupable d’une faute cachée, même de lui ; mais j’ai été étonné de me l’entendre dire avec tant de clarté, et une si grande force dialectique surtout, par quelqu’un que j’avais considéré jusqu’alors comme de mentalité étroite et d’âme vulgaire, seulement j’étais très sûr que Polacco n’agissait pas réellement avec la conscience de commettre une faute et ne favorisait pas Nuti dans le but que soupçonnait Carlo Ferro. Mais à son insu ce but de Polacco pouvait exister et dans la désignation de Ferro pour la mise à mort de la tigresse et dans le fait de faciliter la venue de Nuti : actions qui pour lui n’étaient pas connexes.
Il pouvait avoir une secrète aspiration, un désir non encore manifesté, de voir la Nestoroff redevenir la maîtresse de son ami Nuti, puisqu’il ne trouvait pas d’autre façon d’écarter de lui la jeune femme. Maîtresse d’un de ses amis, la Nestoroff lui aurait été non seulement moins ennemie, mais encore peut-être que Nuti, ayant réalisé son désir, ne lui permettrait plus, riche comme il l’était, de continuer à être actrice et l’emmènerait avec lui.
— Mais, dis-je, il est encore temps, cher Ferro… si vous croyez…
— Non, monsieur, m’interrompit-il durement : Déjà ce monsieur Nuti avec l’aide de Polacco s’est acquis le droit d’entrer à la Kosmograph.
— Excusez-moi ; je dis qu’il est encore temps de refuser le rôle qui vous a été assigné. Si l’on vous connaît, personne ne pourra croire que vous le faites parce que vous avez peur.
— Tous le croiront, cria Carlo Ferro, et moi tout le premier ! Oui, monsieur… Parce que le courage, je puis l’avoir, et je l’ai face à face avec un homme, mais que, face à face avec un fauve, je manque de calme, je manque de courage : qui n’est pas calme a peur. Et j’aurai peur, oui, Monsieur ! Peur, non pour moi, entendez-moi bien ! Peur pour ceux qui m’aiment !… J’ai voulu que ma mère fut assurée, mais si demain on lui donne un argent taché de mon sang, ma mère en mourra ! Que voulez-vous qu’elle en fasse de cet argent ? Voyez dans quelle honte ce pantin m’a mis ! Dans la honte de dire ces choses, qui paraissent suggérées par une peur terrible, par une peur tout ce qu’il y a de plus ex-a-gé-rée ! Puisque tout ce que je fais, sens et dis, est condamné à paraître exagéré à tout le monde ! Mon Dieu, on tue quantité de bêtes féroces dans toutes les maisons de cinéma, et jamais aucun acteur n’y est mort ; personne n’y a attaché tant d’importance, est-ce vrai ? Mais moi je vois qu’on me tend des embûches ; je me vois marqué, comprenez-vous ? Je vois l’unique intention qu’on a de me faire perdre mon calme. Je suis sûr qu’il n’arrivera rien, que ce sera l’affaire d’une minute, et que je tuerai le tigre sans aucun danger. Mais je suis en colère à cause de l’embûche qu’on me tend avec l’espoir qu’il m’arrive quelque malheur, grâce auquel monsieur Nuti, qui sera présent, se trouvera bien placé et aura devant lui la voie ouverte et libre. Et cela, cela… me… me…
Il s’interrompit brusquement ; noua ses mains et les tordit en grinçant des dents. Dans le temps d’un éclair, je sentis en cet homme toutes les fureurs de la jalousie. Voilà pourquoi il m’avait appelé ! pourquoi il avait parlé avec cette abondance ! pourquoi il se trouvait en cet état !
Donc Carlo Ferro n’était pas sûr de la Nestoroff. Je le regardai à la lumière de l’un des rares becs de gaz de l’avenue, il était défiguré ; ses yeux étaient féroces.
— Cher Ferro, lui dis-je avec empressement, si vous croyez que je puisse en quelque façon vous être utile en tout ce qui est en mon pouvoir…
— Merci ! me répondit-il avec dureté, non… vous ne le pouvez pas… vous ne le pouvez pas…
Peut-être voulait-il dire tout d’abord : « cela ne me servirait de rien ! » Il put se contenir et poursuivit :
— Non, vous ne pouvez m’être utile en rien, sinon en ceci : vous pouvez dire à ce monsieur Polacco, qu’avec moi, il n’est pas commode de plaisanter, parce que ni la vie, ni une femme, je ne suis pas homme à me les laisser arracher aussi facilement qu’il le croit. Cela, dites-le lui. Et que s’il arrive quelque chose, — qui arrivera sûrement — malheur à lui : parole de Carlo Ferro ! Dites-lui cela et je vous présente mes respects.
Esquissant à peine avec la main un salut méprisant il allongea le pas et s’enfuit.
Et l’offre d’amitié ?
Cet imprévu retour au mépris me plaît infiniment !
Carlo Ferro a pu durant un moment penser qu’il était mon ami ; il ne peut ressentir de l’amitié pour moi. Et sûrement demain il me haïra plus qu’auparavant pour m’avoir traité ce soir en ami.
V
Il serait commode pour moi, je pense, d’avoir un autre esprit et un autre cœur.
Qui me les changera ?
Avec mon intention de rester un spectateur impassible des choses d’ici-bas, — j’en ai de plus en plus la volonté — cet esprit et ce cœur me servent mal. J’ai raison de croire (et plus d’une fois je l’ai trouvé agréable) que le sens de la réalité que je donne aux autres correspond d’une manière parfaite à celui que ces autres se donnent à eux-mêmes, parce que je m’efforce de les voir en moi comme ils se voient en eux-mêmes, de les désirer pour moi, comme ils se désirent pour eux-mêmes : une réalité absolument désintéressée. Mais je vois que pendant ce temps, sans le vouloir, je me laisse prendre par cette réalité qui, telle qu’elle, devrait me rester étrangère, car c’est une matière à laquelle je donne forme pour la contemplation, non dans mon intérêt, mais seulement pour elle-même. Sans doute, sous tout ceci, il y a de la duperie, une railleuse duperie. Je me vois pris. Si bien que je ne réussis plus même à sourire quand, à côté ou sorti d’une complication de hasards et de passions qui se font de plus en plus âpres et fortes, je vois s’évader quelqu’autre hasard et quelqu’autre passion qui auraient pu m’égayer l’esprit. Le cas de mademoiselle Luisa Cavalena par exemple.
L’autre jour, il vint à Polacco l’idée de faire venir cette demoiselle au Bosco sacro et de lui faire jouer un petit rôle. Je sais que pour l’engager à prendre à part d’autres scènes du film, il a envoyé à son père un billet de cent lires, et à la jeune fille selon sa promesse, le cadeau d’une jolie ombrelle pour elle et d’un collier à grelots d’argent pour la vieille chienne Piccini.
Il n’avait jamais fait cela.
À ce qu’il semble, Cavalena avait donné à entendre à sa femme que jamais il ne voyait personne lorsqu’il venait à la Kosmograph apporter ses scénarios — tous pourvus de leur brave et immanquable suicide, et tous, grâce à cela, constamment refusés — personne excepté Coco Polacco : Coco Polacco et cela suffisait ! Et qui sait de quelle façon il lui avait décrit l’intérieur de la Kosmograph : peut-être comme un austère ermitage dont toutes les femmes étaient éloignées ainsi que des démons ! Si bien que, l’autre jour, l’épouse farouche, prise de soupçon, voulut accompagner son mari. Je ne sais ce qu’elle a pu voir, mais je me l’imagine facilement. Le fait est que ce matin comme j’entrais à la Kosmograph, j’ai vu arriver dans une voiture les quatre Cavalena : mari, femme, fille et chienne ; mademoiselle Luisetta pâle et convulsée ; Piccini plus que jamais hérissée ; Cavalena sous son grand chapeau à larges bords, avec son habituel visage de citron moisi perdu au milieu des boucles de sa perruque ; l’épouse semblable à un ouragan contenu à grand peine et portant un petit chapeau qui en montant en voiture s’en était allé de travers.
Sous son bras, Cavalena portait le long manche de l’ombrelle que Polacco avait offert à sa fille et à la main, la boîte du petit collier de Piccini. Il venait les rendre.
Mademoiselle Luisetta m’a tout de suite reconnu. Je me suis hâté de m’approcher d’elle pour la saluer ; elle aurait voulu me présenter à sa maman et à son père, mais elle ne se rappelait plus mon nom je l’ai tirée d’embarras, en me présentant moi-même.
— Opérateur, celui qui tourne, tu comprends. Néné ? a expliqué immédiatement avec un empressement timide, Cavalena a sa femme ; il souriait comme pour implorer un peu d’affabilité.
Dieu ! quelle figure a la signera Néné ! une face de vieille poupée défraîchie ! Un casque épais de cheveux déjà presque tout gris opprime son front bas et dur où les sourcils joints, courts, hérissés et horizontaux semblent une barre fortement marquée pour donner un caractère de stupide entêtement aux yeux clairs et brillants aux yeux d’une dureté de verre. On la dirait apathique ; mais à la regarder avec attention, on lui voit courir à fleur de peau certains fourmillements nerveux étranges, certaines altérations de couleurs imprévues, certaines taches qui disparaissent tout de suite. Elle a aussi, de temps en temps, de rapides gestes inattendus très curieux. Par exemple, je l’ai surprise, à un certain moment, qui répondait à un regard suppliant de sa fille, en formant un O avec la bouche et en mettant le doigt au milieu. Évidemment, ce geste signifiait :
— Idiote ! pourquoi me regardes-tu ainsi ?
Son mari et sa fille la regardent toujours, du moins à la dérobée, perplexes, anxieux, hantés de la peur que, d’un moment à l’autre, elle se laisse aller à quelque furieux emportement. De la sorte, ils l’irritent davantage. Mais, les malheureux, qui saura quelle est leur vie !
Polacco m’en a donné quelque connaissance. Elle ne s’est peut-être jamais douté qu’elle était mère, cette femme ! J’ai dépeint ce pauvre homme qui, après tant d’années passées entre les griffes de cette femme, s’est amoindri à un point qu’on ne pourrait se figurer plus lamentable ; peu importe : elle rompt des lances pour lui ; elle continue à rompre des lances férocement pour le conserver. Polacco m’a dit que lorsqu’elle est en proie aux fureurs de la jalousie, elle perd toute retenue, tout sentiment de pudeur et, devant tout le monde, sans faire attention à rien, pas même à sa fille qui entend et scrute les choses, elle flagelle à nu (à nu, comme en sa furie, elles passent devant ses yeux) les prétendues fautes de son mari : fautes absolument invraisemblables. Sûrement au milieu de cette honte rebutante, mademoiselle Luisetta ne peut voir autrement que ridicule ce père qui, cependant, comme on peut le remarquer par les regards qu’il tourne vers elle, doit lui faire tellement pitié ! Ridicule, il ne peut que l’être par la façon avec laquelle dénudé, fouetté, le pauvre homme cherche tous les moyens qui lui permettent de recouvrir hâtivement, et du mieux qu’il peut, sa dignité réduite en pièces. Coco Polacco m’a cité plusieurs des phrases que, tout étourdi par les assauts sauvages et imprévus de sa femme, il lui a adressées en ces moments de furie ! On n’en pourrait imaginer de plus idiotes, de plus vaines, de plus puériles ; et cela justement me fait croire que Coco Polacco ne les a pas inventées :
— Néné, par grâce, j’ai quarante-cinq ans !…
— Néné, j’ai été officier !…
— Néné, par notre Dieu saint, quand quelqu’un a été officier et donne sa parole d’honneur !…
Mais parfois cependant — oh ! à la fin des fins, la patience a des limites ! — blessé par une cruauté pleine de raffinements dans ses sentiments les plus délicats, fustigé d’une façon barbare à l’endroit où la plaie était le plus douloureuse, il paraît que Cavalena s’enfuit de sa maison, s’évade de sa prison. Comme un fou, il se trouve tout à coup au milieu de la rue, sans un sou en poche, décidé à reprendre sa vie d’antan, de quelque façon que ce soit ; il va d’ici, de là, à la recherche des amis, et les amis, de prime abord, l’accueillent joyeusement dans les cafés, dans les rédactions de journaux, parce qu’ils voient en sa venue une occasion de s’amuser ! Mais la joie se refroidit bien vite quand il manifeste le besoin urgent de trouver place de nouveau au milieu d’eux, de chercher à gagner sa vie de quelque façon que ce soit, et au plus vite. Eh ! oui parce qu’il n’a pas même de quoi se payer une tasse de café, un souper quelconque, son logement dans un hôtel pour la nuit. Qui lui prêtera en ce moment une vingtaine de lires ? Auprès des journalistes, il fait appel à l’esprit d’ancienne camaraderie. Il portera demain un article à son ancien journal. — Quoi ? Un article littéraire ou une variété scientifique ? — Il a tant de matière accumulée en lui… des choses nouvelles… — Par exemple ? — Oh ! bien par exemple ceci…
Il n’a pas fini d’énoncer la chose nouvelle que tous ces bons amis lui éclatent de rire au nez. Ça, des choses nouvelles ! Celles de Noé dans l’arche, à ses enfants, pour tromper les loisirs de la navigation, sur les eaux du déluge universel !…
Ah ! je les connais bien, moi aussi, ces bons amis de café ! Ils parlent tous avec un vocabulaire burlesque, forcé, et chacun s’excite à l’audition des exagérations verbales des autres ; chacun s’encourage à dire quelque chose de plus fort, qui pourtant ne dépasse pas la mesure, ne détonne pas, afin qu’elle ne soit pas écoutée au milieu d’un hurlement général ; ils se tournent en dérision tour à tour, mettent en pièces leurs vanités les plus caressées, se les jettent à la face avec une gaieté féroce ; en apparence, personne ne se fâche, mais intérieurement le dépit s’enflamme, la bile fermente. L’effort de garder à la conversation ce ton burlesque qui suscite les rires (dans les rires collectifs l’injure se dilue et perd de son fiel) devient peu à peu plus pénible et plus difficile. De ce long effort qui a trop duré, chacun garde une lassitude d’ennui et de nausée ; chacun sent avec une âcre rancœur qu’il a fait violence à ses pensées propres, à ses propres sentiments ; on ressent plus que du remords : du dégoût pour avoir offensé la sincérité, une peine intérieure presque comme si l’esprit gonflé et livide n’était plus en relation avec l’être intime. Tous halètent de colère, voulant chasser l’accablement que leur donne leur propre dégoût. Mais le jour suivant, tous retombent en ce dégoût accablant ; de nouveau ils s’échauffent, cigales mélancoliques, condamnées à scier frénétiquement leur ennui.
Malheur à qui arrive ou à qui revient au milieu d’eux. Mais Cavalena peut-être ne s’offense pas, peut-être ne se plaint pas d’être déchiré par ses bons amis, martyrisé comme il l’est dans son cœur de reconnaître qu’il a perdu pendant sa réclusion « le contact avec la vie ». Depuis sa dernière évasion de sa prison, il s’est passé, mettons dix-huit mois. Bien ! c’est comme si l’on disait dix-huit siècles. Tous, à l’entendre dire certains mots d’argot jeunes, vivants autrefois, et qu’il avait enfermés comme des pierres précieuses dans l’écrin de sa mémoire, tordent la bouche et le regardent, comme on regarde dans un restaurant un plat réchauffé qui sent le ranci à mille mètres.
Oh ! pauvre Cavalena, mais écoutez-le ! Écoutez-le ! Il s’est arrêté à l’admiration de celui qui, dix-huit mois plus tôt, était le plus grand homme du xxe siècle. Mais qui était-ce ? Ah ! écoutez : Un tel… Quel imbécile ! Quel homme embêtant ! Quelle cariatide ! Mais comment, il est encore vivant ? Oh ! vraiment ! Véritablement vivant ? Oui, messieurs, Cavalena jure l’avoir vu encore vivant, il y a une semaine… Au contraire, voilà… croyant que… (non, pour être vivant il est vivant). — Mais s’il n’est plus un grand homme… Voilà : il voulait faire un article sur lui, il ne le fera plus !
Humilié, la face verte de bile, et tachetée çà et là, comme si ses amis, en le mortifiant, s’étaient divertis à le pincer sur le front, sur les joues, sur le nez, Cavalena dévore intérieurement sa femme comme un cannibale à jeun, sa femme qui l’a rendu ainsi le jouet de tous. Il se jure à lui-même de ne plus retomber dans ses griffes ; mais, peu à peu, hélas ! l’anxiété de reprendre « la vie » commence à devenir en lui une espèce d’égarement d’esprit que tout d’abord il ne peut comprendre, mais qui s’exaspère et croît de plus en plus. Depuis des années et des années, il a exercé ses facultés mentales à défendre sa propre dignité contre les iniques soupçons de sa femme. Et maintenant, distraites de cette défense assidue et acharnée, elles n’ont plus toute l’aptitude voulue, elles ont beaucoup de peine à se tourner vers d’autres offices et à s’y appliquer. Mais sa dignité si longtemps et si vaillamment défendue s’est appliquée sur lui comme le moule immuable d’une statue. Cavalena se sent vide à l’intérieur mais tout pétrifié à l’extérieur. Il est devenu le moule ambulant d’une statue. Il ne peut plus s’enlever cette pétrification. Pour toujours désormais, inexorablement, il est l’homme le plus digne du monde. Et cette dignité est d’une sensibilité si exquise qu’elle s’offusque, qu’elle se trouble au moindre signe de transgression qu’elle entrevoit aux devoirs du citoyen, du mari, du père de famille. Que de fois il a juré à sa femme qu’il n’a jamais manqué à ces devoirs, même en pensée, qu’il ne veut pas même avoir l’idée de les transgresser et qu’il souffre, qu’il pâtit lorsqu’il voit les autres les transgresser, d’un cœur léger. Ses amis se moquent de lui et le traitent d’hypocrite. Pétrifié comme il l’est au milieu d’eux, parmi le bruit et l’instabilité d’une vie impétueuse sans tempérament ni de la foi, ni des affections, Cavalena se sent violenté et en sérieux péril ; il a l’impression d’avoir des pieds de verre au milieu d’un désordre où des fous se démènent avec des chaussures de fer. Cette vie que dans son bagne il avait imaginée pleine d’attrait et lui être indispensable, il la découvre vide, stupide, fade. Comment a-t-il pu tant souffrir d’être privé de la compagnie d’amis de ce genre et du spectacle de toute cette sottise, de tout ce misérable désordre ?
Pauvre Cavalena ! La vérité est autre peut-être ! La vérité est que, dans son rude bagne, il s’est trop habitué, sans le savoir, à converser avec soi-même, c’est à dire avec le pire ennemi que chacun de nous possède. Il a eu ainsi la nette perception de l’inutilité de tout et il s’est vu perdu, solitaire, entouré de ténèbres, écrasé par son propre mystère et celui de toutes choses… Illusions ? Espérances ? À quoi nous servent-elles ? Vanités !… Et son être abattu, anéanti quant à lui-même, ressuscite peu à peu, plein de pitié pour les autres qui ne savent pas, qui agissent, aiment et souffrent… Sa femme est-elle coupable, cette pauvre Néné, si elle est jalouse ainsi ? Il est docteur et il sait que cette jalousie féroce est une vraie, une réelle maladie mentale, une forme de la démence, c’est à dire de la folie raisonnante. Typique, forme typique de la paranoja[3] avec délire de la persécution. Il le va disant à tous. Typique, typique ! Sa pauvre Néné, elle soupçonne qu’il veut la tuer pour s’approprier avec sa fille son argent !… Ah ! alors quelle agréable vie sans elle : liberté, liberté… le droit de tout faire ! Elle parle ainsi, sa pauvre Néné, parce qu’elle-même s’aperçoit que la vie telle qu’elle la fait à elle et aux autres n’est pas possible : elle est la suppression même de la vie : Elle se supprime elle-même, pauvre Néné, avec sa folie, et elle croit naturellement que les autres veulent la supprimer. Non avec un couteau, car cela se découvrirait ! À force d’offenses ! Elle ne s’aperçoit pas que ces offenses, elle se les fait elle-même. Ce sont tous les soupçons de sa folie auxquels elle prête un corps. Mais n’est-il pas médecin, lui ? Et si lui, comme médecin, comprend tout cela, ne s’en suit-il pas qu’il devrait traiter sa pauvre Néné comme une malade, irresponsable du mal qu’elle lui a fait et qu’elle continue à lui faire ? Pourquoi se révolter ? Et contre qui se révolte-t-il ? Il doit la plaindre, en avoir pitié, demeurer auprès d’elle avec amour, supporter, patient et résigné, l’inévitable tyrannie. Et puis, il y a la pauvre Luisetta, qu’il a laissée seule en cet enfer, pour tenir tête à sa mère qui déraisonne… Ah ! voyons, voyons, il faut retourner tout de suite à la maison, tout de suite ! Peut-être au fond, tout au fond de cette pitié pour sa femme et sa fille, y a-t-il le besoin d’échapper à la vie précaire et hasardeuse qui n’est plus faite pour lui. Du reste n’a-t-il pas le droit d’avoir aussi pitié de lui-même ? Qui l’a rabaissé à ce point ?
Peut-il à son âge reprendre la vie après en avoir coupé tous les fils, après s’être privé, pour être agréable à sa femme, de tous les moyens qu’il avait à sa disposition ? En fin de compte, il va s’enchaîner de nouveau à sa galère. Le pauvre homme a si bien trahi sous tous ses aspects la grande adversité qui l’oppresse ; il laisse si bien voir, quand sa femme est auprès de lui, par la gêne de chacun de ses pas, de chacun de ses regards, la crainte constante que dans ce pas, dans ce regard, elle ne trouve le prétexte d’une scène, qui fait que, tout en le plaignant, on ne peut moins faire que de rire de lui.
Peut-être en aurais-je ri, moi aussi, pendant cette matinée, si mademoiselle Luisetta n’eût pas été là. Qui sait combien elle doit souffrir du ridicule inévitable que s’attire son père et qui rejaillit sur elle aussi, pauvre fille !
Un homme de quarante-cinq ans, réduit à cet état, et dont la femme est encore si férocement jalouse, ne peut pas échapper à un énorme ridicule ! D’autant plus qu’il est affligé d’une autre disgrâce cachée, d’une vilaine calvitie précoce due à une infection typhoïdale dont il s’est sauvé par miracle, si bien que le pauvre homme est obligé de porter une perruque artistique sous un grand chapeau capable de la maintenir. La crânerie de ce grand chapeau et de toutes ces boucles de cheveux contraste si violemment avec l’air effaré, troublé et à la fois circonspect du visage, qu’il est véritablement impossible de le prendre au sérieux, et cela doit constituer sûrement un crève-cœur constant pour sa fille.
— Non, voilà, voyez cher Monsieur… comment avez-vous dit, pardon ?
— Gubbio.
— Gubbio, merci. Moi, vous le savez : Cavalena…
— Oui, Cavalena, merci, je le sais.
— Fabrizio. Certes… je suis plutôt comme…
— Je te crois, comme un bouffon…
Cavalena se retourna très pale, la bouche ouverte, pour regarder sa femme.
— Bouffon, bouffon, bouffon ! — répéta trois fois, celle-ci.
— Néné, pour l’amour de Dieu, respecte… commença Cavalena d’un ton de menace ; mais, tout à coup il s’interrompit, ses yeux se crispèrent, son visage se contracta, il ferma ses poings comme assailli par un spasme inopiné et violent de l’estomac… — ce n’était rien ! C’était seulement le terrible effort qu’il avait accoutumé de faire sur lui-même pour se contenir, pour tirer de sa colère la conscience qu’il était médecin et qu’il devait traiter sa femme comme une pauvre malade et la plaindre.
— Vous permettez ?
Il passa son bras sous le mien pour s’éloigner avec moi de quelques pas.
— Typique, vous savez ? Pauvre petite… Ah ! il faut de l’héroïsme, croyez-le, un grand héroïsme de ma part pour la supporter. Je ne l’aurais pas, peut-être… s’il ne s’agissait de ma pauvre petite. Mais cela suffit ! Je vous disais… ce Polacco, ce Polacco ! que Dieu le bénisse !… ce Polacco ! Mais excusez-moi, est-ce la manière d’agir envers un ami quand il connaît son malheur ? Il a mené ma fille poser… avec une mauvaise femme… avec une actrice qui notoirement… vous vous figurez ce qui est arrivé chez moi ! Et ensuite, il m’envoie ces cadeaux… même un petit collier, pour la bête… et cent lires ! cent lires !
J’essayai de lui expliquer que, quant aux cadeaux et aux cent lires, il ne me semblait pas y découvrir tout le mal qu’il voulait y voir. Lui ? Mais il n’en voyait aucun ! Quel mal ? Il était très content, très heureux de ce qui était arrivé ! Il était très reconnaissant au fond de son cœur à Polacco d’avoir fait jouer ce petit rôle à sa fille ! C’était pour faire plaisir à sa femme qu’il devait feindre d’être indigné. À peine me suis-je mis à parler que je m’en aperçus. Il était enchanté de m’entendre lui dire que, dans le fond, rien de mal n’avait eu lieu. Il me prit de nouveau par le bras et m’entraîna impétueusement devant sa femme.
— Écoute ! Écoute ! Moi je ne sais pas, mais ce monsieur dit… Je vous en prie, dites-lui, dites-lui… je ne veux rien dire… Je suis venu ici rapportant les cadeaux et les cent lires, n’est-ce pas ? Pour rendre tout cela. Mais s’il s’agit comme le dit ce monsieur… Je ne sais rien… d’offenser gratuitement… de répondre par une vilenie à qui n’a pas eu la plus minime intention de nous offenser, de nous nuire, car je crois… Je ne le sais pas, je ne le sais pas… Je vous prie pour l’amour de Dieu, dites-lui, mon cher monsieur, dites-lui… répétez à ma femme ce que vous avez eu la bonté de me dire…
Ce ne fut pas de ma faute. Je me disposais à répéter ce que je lui avais dit, mais sa femme ne m’en donna pas le temps. Elle me prit à partie avec des yeux clairs et transparents de chatte en furie.
— N’écoutez pas ce bouffon, cet hypocrite, ce comédien ! Ce n’est pas pour sa fille, ce n’est pas pour la vilaine figure qu’il fait ! Lui, lui, voudrait hanter la Kosmograph parce qu’il y serait, comme poisson dans l’eau, parmi de petites femmes qui lui plaisent, artistes comme lui, mignardes et complaisantes… et il ne se fait pas scrupule de mettre sa fille en avant, de se mettre à couvert derrière sa fille, au risque de la compromettre et de la perdre, l’assassin ! Il aurait le prétexte d’accompagner sa fille, comprenez-vous ? Il viendrait pour sa fille…
— Mais tu viendrais aussi, toi, cria Fabrizio Cavalena exaspéré ; n’es-tu pas là, toi aussi, avec moi ?
— Moi ? rugit l’épouse, moi, ici ?
— Pourquoi pas ? poursuivit sans s’intimider Cavalena ; et se tournant vers moi : Dites-lui, dites-lui si Zème lui-même ne vient pas ici ?
— Zème ? demanda l’épouse ahurie en fronçant les sourcils. Qui est Zème ?
— Zème, le sénateur ! s’écria Cavalena. Sénateur du Royaume, savant à la réputation mondiale !
— Il doit être encore plus polichinelle que toi !
— Zème qui va au Quirinal ? Zème qui est invité à tous les dîners de cérémonie de la cour ? Le vénérable sénateur Zème, gloire de l’Italie, directeur de l’observatoire astronomique ! Mais pour l’amour de Dieu, sois honteuse ! Respecte, sinon moi, du moins une des illustrations de la patrie ! Il est venu ici, n’est-il pas vrai ? Mais parlez, cher Monsieur, parlez, je vous en prie, par charité ! Zème est venu ici, il a consenti à figurer dans un film lui aussi, est-ce vrai ? Les Merveilles des cieux ! Lui, le sénateur Zème ! Et si Zème vient ici, si Zème consent, lui un savant mondial, je dis… Je puis y venir moi aussi, il me semble, je puis y consentir, moi aussi… Mais cela ne m’importe en rien ! Je ne viendrai plus ! Je ne parle maintenant que pour prouver à ma femme que ce lieu n’est pas un lieu d’infamie où pour des fins honteuses je veux mener ma fille à la perdition ! Vous comprendrez, mon cher Monsieur, et vous me pardonnerez : Je parle pour ma femme ! Je brûle à petit feu quand je m’entends dire devant ma fille que je veux la compromettre, la perdre en la conduisant dans un lieu d’infamie… Allons, allons, faites-moi ce plaisir… introduisez-moi tout de suite près de Polacco pour que je puisse lui rendre ces cadeaux, les cent lires, et le remercier. Quand quelqu’un a le malheur d’avoir une femme comme la mienne, il faut qu’il se cloître, qu’il se mette à l’écart de la société des hommes, qu’il en finisse une fois et pour toujours ! Introduisez-moi près de Polacco !
Cette fois encore ce ne fut pas de ma faute, mais ouvrant étourdiment, sans frapper, la porte de la Direction artistique où se trouvait Polacco, j’entrevis dans la pièce une chose surprenante qui soudainement changea ma disposition d’esprit, et il me fut impossible de penser aux Cavalena ni de rien voir presque.
Courbé sur une chaise devant le bureau de Polacco, un homme était là, qui, le visage dans les mains, pleurait éperdument.
Polacco, voyant la porte s’ouvrir, releva brusquement la tête et me fit avec colère signe de la refermer.
J’obéis et restai presque annihilé. Cet homme qui pleurait était à n’en pas douter Aldo Nuti ! Cavalena, sa femme, sa fille, me regardèrent étonnés et perplexes.
— Qu’y a-t-il ? fit Cavalena.
Je trouvai avec peine assez de souffle pour répondre :
— Il y a… il y a du monde…
Peu après, Polacco troublé, agité sortit de la Direction artistique. Il vit Cavalena et lui fit signe d’attendre :
— Ah ! très bien. J’ai à te parler.
Et, sans même penser à saluer les dames, il me prit par le bras et me tira à l’écart.
— Il est venu. Il ne faut absolument pas le laisser seul. Je lui ai parlé de toi. Il se rappelle parfaitement.
Il se tourna pour appeler Cavalena.
— Tu loues deux chambres, n’est-ce pas ? Sont-elles libres en ce moment ?
— Eh ! je te crois, soupira Cavalena. Depuis plus de trois mois…
Gubbio, me dit Polacco, il faut que tu quittes immédiatement ton logis ; paie ce que tu dois payer, un mois, deux mois, trois mois, et prends en location une de ces deux chambres de Cavalena. L’autre sera pour lui.
— J’en suis très heureux ! s’exclama Cavalena rayonnant en me prenant les deux mains.
— Allons ! allons ! poursuivit Polacco, Allez ! Allez ! Toi, prépare les chambres ; prends tes effets et transporte-les tout de suite chez Cavalena. Ensuite tu reviendras ici. Nous sommes d’accord ?
J’ouvris les bras, résigné.
Polacco rentra dans la pièce.
Je m’en fus avec les Cavalena abasourdis et très anxieux d’avoir de moi l’explication de tout ce mystère.