On tourne/Fascicule 05
FASCICULE CINQUIÈME
I
Je sors maintenant de la chambre d’Aldo Nuti. Il est presque minuit.
La maison, où je passe ma première nuit, dort. Elle a pour moi une atmosphère nouvelle, non encore agréable à respirer. Aspects des choses : saveur de la vie, arrangements d’usages particuliers, indices d’habitudes ignorées.
Dans le corridor, à peine eus-je refermé la porte de la chambre de Nuti, en tenant une allumette allumée entre les doigts, que j’ai vu sur l’autre paroi mon ombre énorme et très proche. Dans le silence de la maison, troublé que j’étais, je me suis senti l’âme si petite que cette ombre si grande m’a paru l’image de la peur.
Dans le fond du corridor, une porte ; sur le seuil, une paire de petits souliers, ceux de mademoiselle Luisetta. Je me suis arrêté un moment à contempler mon ombre monstrueuse qui s’allongeait vers cette porte, et il m’a semblé que ces petits souliers étaient là pour tenir mon ombre éloignée ! Tout à coup, derrière la porte, peut-être déjà en garde, déjà les oreilles tendues, la vieille chienne Piccini émit deux rauques aboiements. Elle n’avait pas aboyé au bruit ; mais elle a entendu que je m’étais arrêté un moment ; elle a senti ma pensée pénétrer dans la chambrette de sa petite patronne, et elle a aboyé !
Me voici dans ma nouvelle chambre. Elle ne devait pas être la mienne. Quand je suis venu apporter mes effets, Cavalena, à la vérité très content de m’avoir chez lui, non seulement à cause de la sympathie et de la grande confiance que je lui ai inspirées de prime abord, mais aussi, parce qu’il espère plus facilement par moi entrer à la Kosmograph, m’avait destiné l’autre chambre, plus large, plus commode, mieux meublée.
Certainement, ni lui ni madame Néné n’ont voulu le changement qui a eu lieu. C’est mademoiselle Luisetta qui l’aura voulu, elle, qui avec tant d’attention et tant d’effroi en revenant en voiture de la Kosmograph, écouta ce matin mon sommaire récit des aventures de Nuti. Et ses petits souliers devant sa porte, sur le tapis du corridor, viennent de me confirmer la chose.
J’en ressens de l’ennui. Car si, ce matin, on m’avait montré les deux chambres, j’aurais laissé la plus grande pour Nuti, et j’aurais choisi l’autre pour moi. Mademoiselle Luisetta l’a si bien compris que, sans m’en rien dire, elle a enlevé de la première mes effets et les a portés dans ma chambre actuelle. Certainement si elle ne l’avait pas fait, j’aurais été contrarié en voyant Nuti logé dans la chambre la plus petite et la moins commode. Mais dois-je penser qu’elle ait voulu m’épargner ce déplaisir ? Je ne le puis. Qu’elle ait fait sans m’en rien dire ce que j’aurais fait moi-même m’offense, bien que je reconnaisse qu’il en devait être ainsi, et même justement, parce que je reconnais qu’il en devait être ainsi.
Ah ! quel effet prodigieux font sur les femmes les larmes dans les yeux d’un homme !
L’effet est encore plus grand, si ce sont des larmes d’amour ! Mais, à dire vrai, elles en ont fait aussi sur moi.
Nuti m’a gardé chez lui quatre heures environ. Il voulait continuer à raconter et à pleurer : Je l’ai empêché par pitié surtout pour ses yeux. Je n’ai jamais vu deux yeux se flétrir davantage à trop pleurer.
Je m’explique mal. Non à trop pleurer. Peut-être peu de larmes (il en a versé sans fin) mais peut-être il en aurait suffi de peu pour mettre ses yeux dans cet état.
C’est étrange cependant ! Il semble qu’il ne pleure pas. Étant donné ce qu’il dit, ce qu’il se propose de faire, il n’a ni raisons, ni certainement envie de pleurer. Les larmes lui brûlent les yeux, les joues, et c’est par cela, qu’on sait qu’il pleure ; mais il ne sent pas ses larmes. Ses yeux pleurent presque pour une douleur qui n’est pas la sienne, pour une douleur qui appartient presque aux larmes même ! Sa douleur est féroce et elle ne veut pas ces larmes, elle méprise ces larmes !
Ceci m’a semblé plus étrange encore : quand en parlant son sentiment s’est approché — pour ainsi dire — des larmes, celles-ci, tout d’un coup, ont diminué ; mais quand sa voix tremblait et s’attendrissait, ses yeux au contraire — ces yeux sanglants et flétris auparavant par les pleurs — sont devenus arides et durs : féroces.
Il y a donc désaccord entre ses paroles et ses yeux.
Mais son cœur est dans ses yeux et non en ce qu’il dit. C’est pourquoi j’ai eu de ces yeux une pitié spéciale. Qu’il ne dise rien et pleure ; qu’il pleure et sente ses larmes : c’est le mieux qu’il puisse faire.
À travers la cloison, le bruit de ses pas m’arrive. Je lui ai conseillé de se mettre au lit et d’essayer de dormir. Il affirme que cela lui est impossible ; depuis longtemps, il a perdu le sommeil. Qu’est-ce qui le lui a fait perdre ? Certainement ce n’est pas le remords si l’on s’en rapporte à ses paroles.
Parmi les nombreux phénomènes que présente l’âme humaine, l’un des plus communs, et en même temps des plus étranges à étudier, est celui de la lutte acharnée et pleine de rage qu’un homme s’obstine à mener, même rongé par ses fautes, consumé et vaincu par sa peine, pour se dresser debout contre sa propre conscience, ne pas reconnaître ses fautes et ne pas s’en faire un remords. Que les autres les connaissent et le punissent à cause d’elles ; qu’ils l’emprisonnent, lui infligent les plus cruels supplices, qu’ils le tuent même ; peu lui importe, pourvu qu’il ne les reconnaisse pas lui-même, alors que sa propre conscience les lui crie !
Qui est ce lui ? Qu’est-ce donc que soi-même ?
Ah ! si chacun de nous pouvait un instant éloigner de lui cette métaphore de soi-même que, d’une façon inévitable, nos déguisements conscients ou inconscients, et les interprétations fausses de nos actes et de nos sentiments nous amènent à former, nous nous apercevrions tout de suite que ce soi est un autre, un autre qui n’a rien ou bien peu à voir avec nous ; et que le vrai soi est celui qui crie notre faute au dedans de nous ; l’être intime condamné souvent par notre vie tout entière à nous rester inconnu ! Nous voulons à tout prix sauver cette métaphore de nous-mêmes qui est notre orgueil et notre amour, la tenir droite sur ses pieds. Pour cette métaphore nous souffrons le martyre, et nous nous perdons. Il serait si doux cependant de s’abandonner, vaincu, à notre être intime qui est un dieu terrible si nous nous opposons à lui, mais qui devient immédiatement pitoyable à toute faute que nous reconnaissons, et prodigue d’une tendresse inespérée. Mais ne semblerait-on pas se renier, ce qui est indigne d’un homme ; et il en sera toujours ainsi aussi longtemps que nous croirons que notre humanité réside en cette métaphore de nous-mêmes.
La version que donne Aldo Nuti des événements qui l’ont bouleversé — elle ne semble pas possible ! — tend surtout à sauver cette métaphore qui est sa vanité masculine.
Bien qu’elle soit réduite à mes yeux à un état misérable, il ne veut pas se résigner à confesser qu’il a été un jouet imbécile aux mains d’une femme. Un jouet, un petit fantoche que la Nestoroff, après s’être amusée à lui faire ouvrir et fermer les bras avec soumission, a brisé en pressant du doigt le trop apparent ressort de sa poitrine, puis qu’elle l’a rejeté dans un coin.
Il s’est remis sur ses jambes, le petit fantoche fracassé ; le petit visage, les petites mains de porcelaine sont dans un état pitoyable ; les mains n’ont plus de doigts, le visage est sans nez, tout crevassé, éclaté ; le ressort de la poitrine a troué la tunique de laine rouge et a sauté dehors ; il est brisé. Et cependant, non, voilà : le petit paillasse crie que non, qu’il n’est pas vrai que cette femme lui ait fait ouvrir et fermer les bras avec soumission pour en rire, et qu’après en avoir ri, elle l’ait mis en pièces de cette façon ! Non, ce n’est pas vrai !
D’accord avec Duccella, d’accord avec grand’maman Rosa, quittant la petite villa de Sorrente, il suivit à Naples les deux fiancés pour sauver le pauvre Giorgio, trop naïf, et aveuglé par la fascination de cette femme. Il n’était pas très difficile de le sauver ! Il suffisait de lui faire comprendre, de lui faire toucher avec la main que cette femme, qu’il voulait faire sienne en l’épousant, pouvait lui appartenir, à lui, Nuti, comme elle avait appartenu à d’autres, comme elle appartiendrait à n’importe qui, sans qu’il fût nécessaire de l’épouser. Et voilà que, délié par le pauvre Giorgio, il engagea sa parole de lui donner cette preuve. Le pauvre Giorgio croyait la chose impossible parce que, suivant la tactique habituelle de toutes ces femmes, la Nestoroff n’avait jamais voulu lui accorder la plus minime faveur, et qu’à Capri, il l’avait vue très dédaigneuse envers tous, très hautaine et vivant très à l’écart ! Une traîtrise horrible s’ensuivit ; non de lui, mais de Giorgio Mirelli ! Il avait promis que s’il avait la preuve de ce qu’on avançait, il s’éloignerait immédiatement de cette femme : au contraire, il se suicida.
Cette version est celle qu’Aldo Nuti veut donner du drame.
Mais comment donc ? Le jeu, c’est lui, le petit paillasse, qui l’a joué ! Alors pourquoi si le jeu était difficile à jouer, pourquoi s’est-il brisé ainsi ?
Écartons ces questions, écartons tout étonnement. Il faut faire semblant de croire. Notre pitié ne doit pas diminuer, mais bien plutôt croître pour le puissant besoin de mentir qui possède ce pauvre petit paillasse qu’est la vanité d’Aldo Nuti, le petit visage sans nez, les petites mains sans doigts, le ressort de la poitrine brisé, échappé de la tunique déchirée. Laissons-le mentir ! Au moins le mensonge lui sert à pleurer davantage.
Ce ne sont pourtant pas de bonnes larmes, car il ne veut pas y souffrir sa douleur. Il ne le veut pas et le dédaigne. Il veut faire autre chose que pleurer et il faudra qu’on le surveille. Pourquoi est-il venu ici ? Il n’a aucune vengeance à tirer de personne puisque la traîtrise c’est Giorgio Mirelli qui l’a accomplie en se suicidant et jetant son cadavre entre sa sœur et son fiancé. Je le lui ai dit.
— Je le sais, m’a-t-il répondu, mais cependant c’est elle, cette femme, qui est cause de tout ! Si elle n’était pas venue troubler la jeunesse de Giorgio, le séduire et l’irriter au moyen d’artifices qui ne pouvaient être vraiment perfides que pour un homme sans expérience, non qu’ils ne soient pas perfides en eux-mêmes, mais parce qu’un homme comme moi, comme vous, les reconnaît pour ce qu’ils sont, artifices de vipères qui se rendent inoffensives en s’arrachant les dents venimeuses, je ne me trouverais certes pas maintenant dans l’état où je suis, je n’y serais pas !
Elle vit en moi immédiatement l’ennemi, comprenez-vous ? Elle voulut me mordre furtivement. Mais dès le principe, je lui laissai croire qu’il lui serait très facile de me mordre. Je voulais qu’elle mordît, justement, pour lui arracher ses dents. Et j’y réussis. Mais Giorgio, Giorgio, Giorgio était empoisonné pour toujours. Il aurait dû me faire comprendre qu’il était inutile que je m’essayasse à arracher les dents à cette vipère…
Mais pardon, comment, vipère ! — Je n’ai pu m’empêcher de le lui faire remarquer. — Elle est trop naïve pour une vipère, excusez-moi. Lui arracher les dents si vite, avec tant de facilité !… À moins qu’elle ne l’ait laissé faire que pour causer la mort de Giorgio Mirelli.
— Peut-être.
— Mais pourquoi, si elle était déjà arrivée à son but qui était de se faire épouser ? Pourquoi n’a-t-elle pas tout de suite abandonné son jeu ? Pourquoi ne s’est-elle pas fait arracher les dents avant d’atteindre son but ?
— Mais elle ne le soupçonnait pas !
— Alors quelle sorte de vipère était-elle, voyons ! Vous voulez qu’une vipère n’ait pas de soupçons ? Une vipère aurait mordu après, non avant ! Si elle a mordu avant, cela veut dire… ou qu’elle n’était pas une vipère, ou que pour Giorgio, elle a voulu perdre ses dents. Pardon… non, attendez… je vous en prie, écoutez-moi… Je vous dis ceci, parce que… je suis d’accord avec vous… oui elle aura voulu se venger de Giorgio, mais tout d’abord et seulement en principe.
Cela, je le crois ; je l’ai toujours pensé.
— Se venger de quoi ?
— Peut-être d’un affront qu’aucune femme ne supporte facilement.
— Une femme ? celle-ci !
— Oui, une femme, monsieur Nuti.
— Vous qui les connaissez bien, vous savez qu’elles sont toutes les mêmes, surtout sur ce point…
— Quel outrage ? je ne comprends pas…
— Écoutez : Giorgio était tout à son art, n’est-il pas vrai ?
— Oui.
— Il trouva cette femme à Capri qui se prêta à être un objet d’étude pour lui, pour son art…
— Justement, oui, justement.
— Attendez : Giorgio ne vit, ne voulut voir en elle, autre chose que son corps, mais seulement pour le caresser sur une toile avec ses pinceaux, avec le jeu des lumières et des couleurs. Et elle alors, offensée, dépitée, le séduisit pour se venger ; je suis d’accord avec vous ! Et l’ayant séduit, pour se venger encore, pour se venger mieux, elle lui résista ; est-ce vrai ? jusqu’à ce que Giorgio, aveuglé par le désir de l’avoir, lui proposa le mariage et la conduisit à Sorrente près de sa grand’mère et de sa sœur…
— Non ! C’est elle qui le voulut, qui l’imposa !
— Très bien, oui ; et je pourrais dire : affront pour affront. Mais, je veux m’en référer à ce que vous avez dit, monsieur Nuti. Et ce que vous avez dit me fait croire qu’elle a imposé à Giorgio d’être conduite dans la maison de sa grand’mère et de sa sœur, parce qu’elle s’attendait à ce que Giorgio se rebellât devant cette exigence.
— Comment !
— Oui, pour se dégager de sa promesse de l’épouser.
— Se dégager, pourquoi ?
— Mais parce qu’elle était déjà arrivée à son but. Sa vengeance était réalisée : Giorgio était vaincu, aveuglé, pris par elle, par son corps, jusqu’à vouloir l’épouser ! Cela lui suffisait ; elle ne voulait rien de plus. Tout le reste, le mariage, la vie commune avec lui qui sûrement se serait bientôt repenti de ce qu’il avait fait, tout cela eût été le malheur pour elle et pour lui, une chaîne. Et peut-être n’a-t-elle pas songé qu’à elle ; peut-être a-t-elle eu aussi pitié de lui !
— Donc vous croyez…
— Mais c’est vous qui me le faites croire, vous qui tenez cette femme pour perfide ! Une personne qui veut le mariage, et qui, avant le mariage, se donne à vous si facilement…
— Se donne à moi ? a crié en ce moment Aldo Nuti qui éclatait et que ma logique mettait au pied du mur.
— Qui vous l’a dit qu’elle s’était donnée à moi ? Je ne l’ai pas eue, je ne l’ai pas eue… Vous croyez que j’aurais pu penser l’avoir ? Je voulais seulement la preuve que si je ne l’avais pas, ce n’était pas sa faute à elle, une preuve à montrer à Giorgio.
Je suis resté un instant à le regarder fixement, abasourdi.
— Et cette vipère l’a donnée tout de suite ? Si vous avez pu l’avoir facilement cette preuve ? Mais alors, mais alors, excusez-moi !…
J’avais cru finalement que ma logique avait la victoire, qu’il n’était plus facile de la lui arracher. Mais je dus apprendre qu’au moment même où la logique combattant avec la passion, croyait s’être saisie de la victoire, la passion, d’une taloche imprévue, la lui avait arrachée, et s’aidant de bourrades et de coups de pied, l’avait chassée au loin elle et l’escorte des conséquences qui la suivaient.
Puisque ce malheureux, très évidemment enjôlé par cette femme dans un but que je crois avoir deviné, a gardé rageusement en lui son image bien qu’il n’ait pu arriver à la faire sienne, et cela malgré tout ce qui lui était arrivé de souffrir, puisque ce petit fantoche aveuglé par la vanité a peut-être bien cru dans le principe pouvoir jouer facilement avec une femme de la force de la Nestoroff, comment voulez-vous raisonner ?
Était-il possible de le décider à s’en aller ? était-il possible de le contraindre à reconnaître qu’il n’avait aucun motif pour risquer de compromettre un homme pour s’essayer de plaire à une femme qui ne voulait pas entendre parler de lui ?
Et cependant… cependant, j’ai cherché à le décider à partir, je lui ai demandé ce qu’il voulait, en fin de compte, et ce qu’il espérait de cette femme.
— Je ne le sais pas ; je l’ignore — m’a-t-il crié. — Elle doit demeurer avec moi, elle doit souffrir avec moi… Il le faut. Je ne puis pas rester seul… J’ai cherché à vaincre Duccella ; j’ai fait tout pour cela ; j’ai chargé des amis d’essayer ; mais je comprends que cela n’est pas possible… Elles ne croient pas à mon tourment, à mon désespoir… Et maintenant j’ai besoin de m’attacher à quelqu’un, de ne plus être seul… Le comprenez-vous ? Je deviens fou, je deviens fou ! Je sais que cette femme n’a aucune valeur morale ; mais elle a pour moi la valeur de tout ce que j’ai souffert et tout ce que je souffre pour elle. Ce n’est pas de l’amour, c’est de la haine, c’est le sang qui s’est versé à cause d’elle ! Et puisque ma vie a voulu se noyer dans ce sang pour toujours, il faut que maintenant nous y plongions tous les deux, liés ensemble, moi et elle, mais non moi seul, non moi seul ! Je ne puis plus demeurer seul comme je le suis !
Je suis sorti de sa chambre sans avoir eu le plaisir de lui offrir un soulagement qui pût alléger un peu son cœur. Et voilà que moi je puis maintenant ouvrir la fenêtre et contempler le ciel, tandis que lui, là-bas, se tord les mains et pleure dévoré par la rage et la douleur…
Si j’y rentrais dans sa chambre, et si je lui disais avec joie : « Monsieur Nuti, vous savez ? il y a les étoiles… Vous l’avez certainement oublié, mais il y a les étoiles ! » Qu’arriverait-il ? à combien d’hommes perdus dans le gouffre d’une passion, oppressés, écrasés par la tristesse et le malheur, il serait bon de penser qu’au-dessus du plafond de la chambre, il y a le ciel, et que dans le ciel, il y a les étoiles ; et cela, même si l’existence des étoiles ne leur inspirait aucun réconfort religieux. Lorsque nous les contemplons, en effet, notre petit être souffrant s’abîme dans un gouffre, disparaît dans l’immensité des espaces et toute raison de tourment ne peut que nous sembler misérable et vaine. Mais quand la passion est là, il faudrait posséder en soi la possibilité de penser aux étoiles.
N’importe qui peut l’avoir comme moi, qui depuis longtemps considère de très loin tout et aussi soi-même. Si j’entrais dire à monsieur Nuti que, dans le ciel, il y a des étoiles, il me crierait peut-être de les saluer de sa part en me chassant comme un chien. Mais puis-je, comme le voudrait Polacco, me constituer son gardien ? Je m’imagine comment me regardera bientôt Carlo Ferro, quand il me verra à la Kosmograph avec lui à côté de moi ? Et Dieu sait que je n’ai pas plus de raison d’être l’ami de l’un que de l’autre.
Je voudrais continuer à être opérateur avec mon impassibilité habituelle. Je ne me mettrai pas à la fenêtre. Hélas ! depuis que ce maudit sénateur est venu à la Kosmograph, je vois, moi aussi, dans le ciel une merveille à cinématographier !
II
— C’est donc une affaire sérieuse ? — est venu me demander mystérieusement ce matin dans ma chambre Cavalena.
Le pauvre homme tenait à la main trois mouchoirs. Après s’être longtemps apitoyé sur ce « cher baron » (c’est-à-dire sur Nuti) après de nombreuses considérations sur les innombrables infidélités humaines, et comme preuve de ces infidélités, il a mis à l’air devant moi ces trois mouchoirs, l’un d’abord, puis l’autre et puis le troisième en s’exclamant :
— Regardez !…
Tous trois étaient troués et comme s’ils avaient été rongés par des rats.
Je les ai regardés avec pitié et étonnement ; puis je l’ai regardé lui-même, en montrant clairement que je ne comprenais rien. Cavalena éternua, ou plutôt, il me sembla qu’il avait éternué. Mais non. Il avait dit :
— Piccini !
Voyant que je le regardais avec un air étonné, il me montra de nouveau les mouchoirs et répéta :
Piccini !
— La petite chienne ?
Il ferma les yeux et secoua la tête avec une tragique solennité.
— Elle travaille bien, il me semble, dis-je.
— Et je ne puis rien lui dire ! s’écria Cavalena. — Elle est en effet le seul être dans ma maison dont ma femme se sente aimée, et dont elle ne craigne pas l’aversion. Ah ! monsieur Gubbio, croyez-le, la nature est bien horrible. Aucun malheur ne peut être plus grand et pire que le mien. Avoir une femme qui ne se sent aimée que par une chienne ! Et c’est faux, vous savez ! cette vilaine bête n’aime personne ! Ma femme l’aime, et vous savez pourquoi ? Parce que, seulement par cette bête, elle peut sentir qu’elle a dans la poitrine un cœur débordant d’amour. Si vous voyiez comme elle s’en vante ! Comme cela la console ! Tyrannique avec tous, cette femme est l’esclave d’une vieille et laide bête qui… vous l’avez vue !… laide, les jambes en faucille, les yeux chassieux… et ma femme l’aime d’autant plus qu’elle s’aperçoit qu’entre cette bête et moi, s’est établie depuis quelque temps déjà une antipathie plus grande, monsieur Gubbio, une antipathie invincible ! invincible ! Cette vilaine bête, certaine, se sachant protégée par la patronne, que je ne lui allouerai jamais un coup de pied qui l’éventrerait — je le jure monsieur Gubbio ! qui la réduirait en poussière, me fait avec le calme le plus irritant toutes les offenses possibles et imaginables, de vrais outrages. Elle salit constamment le tapis de mon cabinet : elle se retient exprès de faire ses besoins dans la rue pour venir se soulager sur le tapis de mon cabinet, et pas les petits, vous savez ? les gros et les petits : elle s’étend sur les fauteuils et sur le canapé de mon cabinet ; elle refuse la nourriture et me ronge toutes les étoffes sales : hier trois mouchoirs que voilà, et puis des chemises, des serviettes, des essuie-mains, des doublures ; et il faut l’admirer et la remercier parce que cet émiettement d’étoffes — savez-vous ce qu’il signifie pour ma femme ? affection ! Eh ! oui. Il signifie que la chienne sent l’odeur de ses maîtres. — Mais comment ? Et si elle mange les objets ? — Elle ne sait ce qu’elle fait : ma femme répondrait cela. Elle a rongé la moitié de ses effets. Je dois ne rien dire, passer là-dessus, passer là-dessus parce qu’autrement ma femme trouverait là un prétexte pour me démontrer une fois de plus, comme quatre et quatre font huit, que je suis un imbécile. Il en serait tout à fait ainsi ! Heureusement, monsieur Gubbio, je le dis toujours, heureusement que je suis médecin. Comme médecin, j’ai l’obligation de comprendre que cet amour passionné pour une bête est lui aussi un symptôme du mal.
Typique, vous savez ?
Un peu perplexe, un peu indécis, il demeura un instant à me regarder, puis m’indiquant une chaise, il me demanda :
— Vous permettez ?
— Mais voyons ! lui dis-je.
Il s’assit ; il considéra l’un des mouchoirs en hochant la tête ; puis avec un pâle sourire, un sourire presque suppliant :
— Est-il vrai que je ne vous ennuie pas ? que je ne vous dérange pas ?
Je l’assurai chaleureusement qu’il ne me dérangeait pas le moins du monde.
— Je sais, je vois que vous êtes un homme de cœur… laissez-moi dire ! Un homme calme, mais qui sait comprendre et compatir. Et moi…
Il s’interrompit, le visage troublé, tendit l’oreille, se leva précipitamment :
— Il me semble que Luisetta m’a appelé ?
Je tendis moi aussi l’oreille, et je dis :
— Non, il ne me le semble pas…
Il porta douloureusement en les pressant les mains à sa perruque.
— Vous savez ce que m’a dit Luisetta, hier soir ? Père il ne faut pas recommencer. Je suis un homme exaspéré, monsieur Gubbio ! Par force ! Emprisonné ici, dans cette maison du matin au soir, sans voir jamais personne, exclu de la vie, je ne puis décharger la rage que me cause l’inquiétude de mon sort. Et Luisetta dit que je fais fuir tous les locataires, tous les amis !
— Oh ! mais je… fis-je pour protester.
— Non, c’est vrai, vous savez ? la chose est vraie ! m’interrompit Cavalena — Et vous qui êtes si bon, vous devez me promettre qu’à l’avenir, à peine je vous fatiguerai, à peine je vous ennuierai, vous me prendrez par les épaules et vous me jetterez à la porte ! Promettez-le moi par charité !… Là, là… Donnez-moi la main pour me prouver que vous ferez bien ainsi…
Je lui donnai la main en souriant.
— Voilà… comme vous le voulez… pour vous être agréable.
— Merci ! De cette façon, je serai plus tranquille. Je suis conscient, monsieur Gubbio, vous ne le croyez pas ! Mais conscient savez-vous de quoi ? De n’être plus moi ! Quand il en arrive jusque là, c’est-à-dire à perdre la pudeur de sa propre infortune, un homme est fini ! Mais je ne l’aurais pas perdue cette pudeur ! J’étais si jaloux de ma dignité ! Cette femme me l’a fait perdre en criant sa folie. Mon malheur est connu de tous désormais ! Et c’est ignoble, ignoble, ignoble !…
— Mais non… pourquoi ?
— Obscène ! cria Cavalena — Voulez-vous le voir ? Regardez ! Le voilà !
En parlant ainsi, il saisit de deux doigts sa perruque et l’enleva de sa tête. Je restai presque atterré en regardant ce crâne nu, pâle, cette tête de bouc écorché, pendant que Cavalena les larmes aux yeux poursuivait :
— Peut-elle ne pas être répugnante, l’infortune d’un homme réduit en cet état et dont la femme est encore jalouse ?
— Mais si vous êtes médecin ! si vous savez que c’est une maladie — me hâtai-je de lui dire, plein d’affliction, et levant les mains comme pour l’aider tout de suite à rajuster cette perruque sur sa tête.
Il la remit et se prit à dire :
— Mais c’est justement parce que je suis médecin et que je sais qu’il s’agit d’une maladie, Monsieur Gubbio ! Là est l’infortune. Si je pouvais ignorer qu’elle le fait parce qu’elle est folle, je la chasserais de ma maison, voyez-vous ? Je me séparerais d’elle, je défendrais à tout prix ma dignité. Mais je suis médecin ! je sais qu’elle est folle ! je sais donc qu’il m’appartient d’avoir de la raison pour deux, pour moi et pour elle qui ne l’a plus ! Mais avoir de la raison pour une folle, quand la folie est ridicule d’une si surprenante façon, monsieur Gubbio, qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie se couvrir de ridicule forcément ! Cela signifie que je dois me résigner à supporter la mutilation de ma dignité par cette folle, devant ma fille, devant les domestiques, devant tous, publiquement. Ainsi est perdue la pudeur de ma propre infortune !
— Papa !
Ah ! cette fois, oui, mademoiselle Luisetta appelait vraiment.
Cavalena se recomposa tout de suite, rajusta la perruque sur sa tête, se racla la gorge pour changer de voix, et il en trouva une fine, fine, caressante, et souriante pour répondre :
— Me voilà, Sesé…
Et il s’encourut en me faisant signe avec un doigt de me taire.
Je sortis, moi aussi, peu après pour voir Nuti. J’écoutai derrière la porte de la chambre. Silence. Peut-être dormait-il… Je restai un peu perplexe, regardai ma montre : il était déjà l’heure de me rendre à la Kosmograph ; je n’aurais pas voulu le laisser seul, d’autant plus que Polacco m’avait expressément recommandé de le ramener avec moi. Tout à coup, il me sembla entendre comme un grand soupir d’angoisse. Je frappai à la porte. Du lit, Nuti me répondit :
— Entrez.
J’entrai. La chambre était dans l’obscurité. Je m’approchai du lit. Nuti me dit :
— Je crois… je crois avoir la fièvre… Je me penchai sur lui ; je lui touchai une main. Elle brûlait.
— Mais oui, m’écriai-je ; vous avez la fièvre et forte ! Attendez. Je vais appeler Monsieur Cavalena. Le maître de la maison est médecin.
— Non, laissez… Cela passera ! dit-il ; ce sont les tourments…
— Certainement, répondis-je, mais pourquoi non ? Cela passera plus vite… Permettez que j’ouvre un peu les volets ?
Je le regardai à la lumière ; il me fit peur. La face couleur de brique était dure, sombre, tirée ; le blanc des yeux, hier injecté de sang, était devenu presque noir entre les paupières horriblement gonflées ; les moustaches tombaient sur les lèvres brûlées, enflées et ouvertes.
— Vous devez être vraiment mal…
— Oui, mal, dit-il, la tête…
Et il enleva l’une de ses mains des couvertures pour la poser, le poing fermé, sur son front.
J’allai appeler Cavalena, qui parlait encore avec sa fille au fond du corridor. Mademoiselle Luisetta en me voyant approcher me regarda sévèrement.
Elle a certainement dû supposer que son père m’avait déjà fait une première confidence. Hélas ! je me vois injustement condamné à payer ainsi la trop grande confiance qu’il m’accorde.
Elle m’est déjà ennemie. Ce n’est pas seulement à cause de la confiance que m’accorde son père, mais aussi à cause de la présence du second locataire. Le sentiment éveillé en elle dès le premier moment par cet autre locataire, exclut toute amitié pour moi. Je l’ai immédiatement remarqué. Raisonner là-dessus est vain. Il est des motifs secrets, instinctifs, qui déterminent les dispositions de l’âme et par lesquels d’un moment à l’autre, sans cause apparente, s’altèrent les rapports entre deux êtres. Et sûrement à cette heure j’ai dû faire grandir l’inimitié par le ton de voix et la manière avec lesquels, presque sans le vouloir, ayant remarqué ses sentiments, j’annonçai qu’Aldo Nuti était au lit, dans sa chambre, avec la fièvre. Tout d’abord, elle devint pâle, très pâle, puis très rouge. En cet instant peut-être eut-elle conscience de son sentiment encore indéterminé d’aversion pour moi.
Luisetta courut immédiatement à la chambre de Nuti ; elle s’arrêta devant la porte de cette chambre comme si elle voulait m’empêcher d’entrer ; si bien que je fus obligé de lui dire :
— Pardon, voulez-vous me permettre ?
Mais peu après, c’est-à-dire quand son père lui ordonna d’aller chercher le thermomètre pour prendre la température du malade, elle entra, elle aussi dans la chambre. Je ne quittai pas un moment son visage des yeux, et je vis que se sentant observée par moi, elle fit violemment effort sur elle pour dissimuler la pitié et tout ensemble l’épouvante, que la vue de Nuti lui causait.
L’examen dura longtemps. Mais excepté la fièvre et le mal à la tête, Cavalena ne trouva rien. Cependant lorsque nous fûmes sortis de la chambre après avoir fermé les volets, car le malade ne peut supporter la lumière, Cavalena s’est montré très inquiet ! Il craint une fièvre cérébrale.
— Il faut appeler immédiatement un autre médecin, monsieur Gubbio. Comme maître de la maison, je ne puis, vous le comprenez, assumer seul la responsabilité d’une maladie que j’estime grave, oui, grave.
Il m’a donné un billet pour ce médecin, son ami, qui loge à la plus proche pharmacie, je suis allé y porter le billet, puis, déjà en retard, j’ai couru à la Kosmograph.
J’ai trouvé Polacco marchant sur des épines. Il se repentait beaucoup d’avoir aidé Nuti dans sa folle entreprise. Il ne se serait jamais, m’a-t-il dit, au grand jamais, imaginé le voir dans l’état où il lui est apparu à l’improviste, inopinément. D’après ses lettres, d’abord de Russie, puis d’Allemagne et enfin de Suisse, il n’y avait pas à le supposer. Polacco voulait me les montrer pour sa justification ; puis soudainement, il n’y pensa plus.
L’annonce de la maladie lui a presque causé de la satisfaction, ou pour le moins, l’a soulagé d’un grand poids pour l’instant.
— Une fièvre cérébrale ! Oh ! écoute Gubbio, s’il mourait… Parbleu, quand un homme en arrive à ces extrémités, quand il devient un danger pour lui et pour les autres, la mort… presque, oui, presque… Mais espérons… espérons que ce sera au contraire une crise bienfaisante… Si souvent… qui sait ! Espérons qu’il guérira de tout, qu’il redeviendra de sens rassis et qu’il s’en ira… certainement, Gubbio, il faudra le faire partir, absolument ! T’imagines-tu un pauvre homme comme moi… Tu comprends, j’ai ma justification dans ses lettres… Mais la responsabilité… je dis morale, bien entendu ! Mais pourquoi nous plaignons-nous ?… Pour le moment !… Je suis désolé pour toi, pauvre Gubbio, et aussi pour le pauvre Cavalena… Quelle tuile !… Je viendrai, je viendrai ce soir, vous trouver. Mais il y a quelque chose de providentiel, tu sais ? Jusqu’à présent, excepté toi, personne ne l’a vu ; personne ne sait qu’il est arrivé… Silence avec tous, hein ? Tu m’as dit qu’il serait prudent d’enlever à Ferro son rôle dans le film de la tigresse…
— Mais sans lui laisser comprendre…
— Bébé ! C’est avec moi que tu parles ! J’ai pensé à tout. Vois : hier soir, peu après que vous étiez partis, la Nestoroff est venue me trouver.
— Ah ! Oui ? Ici ?
— Elle doit avoir flairé dans l’air que Nuti est arrivé Elle a grand peur, mon cher ! Peur, non de Nuti, mais de Ferro. Elle est venue me demander comme cela… comme si de rien n’était, si je trouvais réellement nécessaire qu’elle continuât à venir à la Kosmograph, et même à demeurer à Rome, lorsque les quatre troupes seront engagées dans le film de la tigresse où elle ne prenait pas part. Tu comprends ? J’ai saisi la balle au bond. Je lui ai répondu que le commandeur Borgalli avait ordonné qu’avant d’employer quatre compagnies, on finisse de mettre en scène les trois ou quatre films restés inachevés avec plusieurs extérieurs d’après nature pour lesquels il faudrait aller plus loin. Il y a celui des marins d’Otrante dont Bertini a donné le sujet. « Je n’en fais pas partie », m’a dit la Nestoroff. « Je le sais, lui ai-je répondu, mais Ferro y a un rôle, le rôle principal, et peut-être serait-il mieux, plus convenable pour nous de le dégager de celui dont il s’est chargé dans le film de la tigresse, et de l’envoyer là-bas avec Bertini. Peut-être ne voudra-t-il pas accepter… Mais si vous le persuadiez, vous, madame Nestoroff ? » Elle me regarda un instant dans les yeux… tu sais, comme elle a coutume de le faire… puis elle dit : « Je pourrais le faire. » Et enfin après avoir réfléchi un peu : « Dans ce cas, lui seul irait là-bas ; je resterais ici à sa place, pour quelque rôle, même secondaire dans le film de la tigresse. »
— Oh ! alors non ! n’ai-je pu me retenir de crier en cet instant à Polacco. Carlo Ferro n’ira pas seul là-bas tu peux en être certain !
Polacco se mit à rire.
— Bébé ! si elle le veut vraiment, tu peux être sûr qu’il ira ! Il irait même en enfer !
— Et pourquoi veut-elle rester ici ? je ne comprends pas.
— Mais cela n’est pas ! Elle le dit… Tu ne comprends pas qu’elle fait semblant de le vouloir pour ne pas me laisser comprendre qu’elle a peur de Nuti ? Elle aussi ira, tu verras. Ou peut-être… peut-être… qui sait ! Elle voudra rester pour se rencontrer ici, seule, librement, avec Nuti et lui passer toute envie… Elle est capable de cela, et d’autre chose encore ; capable de tout… Ah ! quel malheur ! Mais en attendant, allons, allons travailler. Ah ! dis-moi un peu : mademoiselle Luisetta ? Il faut absolument qu’elle vienne pour les autres tableaux du film.
Je lui racontai les fureurs de madame Néné, et que Cavalena était venu la veille pour rendre (bien à contre-cœur) l’argent et les petits cadeaux. Polacco me répéta qu’il viendrait le soir chez Cavalena, et saurait décider, lui et madame Néné à laisser tourner mademoiselle Luisetta à la Kosmograph. Nous étions déjà à l’entrée de la section du Positif : je cessai d’être Gubbio, et je devins une main.
III
J’ai interrompu mes notes durant plusieurs jours qui ont été des jours d’angoisse et de crainte. Ils ne sont pas encore complètement passés ; cependant désormais la tempête qui avait éclaté terrible dans l’âme de ce malheureux que tous, ici, nous avons assisté à l’envi avec une grande sollicitude bien qu’il nous fût à tous à peu près inconnu, ce que l’on savait de lui, son aspect, et le souvenir de ce qui lui était arrivé, nous disposant à la commisération et à un vif intérêt pour son triste sort ; cette tempête paraît devoir se calmer peu à peu, à moins que ce ne soit qu’une courte trêve. Je le crains. Souvent au plus fort d’un ouragan l’éclat formidable d’un coup de tonnerre réussit à dégager un peu de ciel ; mais bientôt l’amas des nuages, mis un instant en déroute, s’agglomère de nouveau lentement, lentement, et plus sombre encore ; l’ouragan plus énorme se déchaîne plus furieux qu’auparavant. Le calme où l’âme de Nuti paraît se recueillir, peu à peu, après les fureurs délirantes, l’horrible frénésie de jours si nombreux, est terriblement morne et ressemble à celui d’un ciel qui se couvre.
Personne ne s’en aperçoit ou ne semble s’en apercevoir, peut-être à cause du besoin qui est en tous de respirer, de se sentir soulagé, de se dire qu’en somme le plus fort du mal est passé. Nous devons, nous voulons nous remettre un peu nous-mêmes, et aussi toutes les choses qui sont autour de nous et qui ont été entourées par le tourbillon de la folie ; en effet, il est resté non seulement en nous-mêmes, mais aussi dans la chambre et dans les meubles de la chambre, comme une immobilité d’effroi, comme une incertitude étrange dans l’apparence des choses, comme un air de folie suspendue et latente.
On n’assiste pas en vain au soulèvement d’une âme qui du plus profond d’elle-même tire, affranchies et bouleversées, les pensées les plus mystérieuses qu’elle ne s’était jamais avouées, les sentiments les plus secrets et les plus déconcertants qui vident les choses de leur sens habituel pour leur en donner un autre tout à fait imprévu, et cela avec une réalité qui vous terrasse et s’impose, qui vous désoriente et vous atterre. La terreur naît de reconnaître avec une évidence bouleversante que la folie siège et couve en chacun de nous, et qu’un rien pourrait l’y déchaîner. Un relâchement léger de ce cordon élastique qui est notre actuelle conscience, et voilà que toutes les images accumulées depuis de nombreuses années, et qui errent incohérentes, les fragments d’une vie restée secrète, parce que nous ne voulons pas l’examiner à la lumière de la raison ; actes ambigus, honteux mensonges, jalousies sournoises, crimes médités au fond de nous-mêmes, jusqu’en leurs extrêmes détails et souvenirs oubliés et désirs inavoués font irruption en tumulte avec une furie diabolique et un rugissement pareil à celui des fauves. Plus d’une fois, nous nous regardâmes tous avec la folie dans les yeux, la terreur, que nous donnait le spectacle de ce fou, suffisant, à détendre un peu le cordon élastique de notre conscience. Et maintenant encore nous regardons obliquement et nous touchons avec un sentiment d’effroi un objet quelconque de la chambre qui fut éclairée sinistrement et prit un aspect nouveau par l’hallucination du malade ; en retournant dans notre chambre, nous nous apercevons avec effroi, avec horreur que… Oui vraiment, nous aussi, nous avons été opprimés par la folie, même depuis longtemps, même seuls : nous en trouvons ici et là des signes évidents, tant d’objets, tant de choses qui étrangement ne sont pas à leur place !
Nous devons, nous voulons nous rasséréner, nous sentons le besoin de croire que le malade est maintenant dans un calme sombre parce qu’il est encore étourdi par la violence des derniers accès, qu’il est maintenant énervé, sans force ! il suffit d’exprimer cette opinion qui n’est qu’un leurre pour voir un léger sourire de gratitude s’esquisser à peine, à peine, sur ses lèvres ou paraître dans ses yeux, sourire adressé à mademoiselle Luisetta : souffle, fantôme de lumière presque imperceptible qui, à mon avis, ne s’exhale pas du malade, mais plutôt se répand sur son visage grâce à l’influence de la douce infirmière dès qu’elle s’approche de son lit, dès qu’elle s’y penche.
Hélas ! comme elle est fatiguée, elle aussi, la douce infirmière ! Mais personne ne s’en inquiète et elle-même moins que tous. Et cependant la même tempête a déchiré et troublé cette innocente !
Il y a eu un ravage dont elle ne se rend peut-être pas compte, parce que sa propre âme n’est pas avec elle, n’est pas en elle : elle la lui a donnée à lui comme une chose qui ne lui appartenait pas à elle, une chose qu’il pouvait s’approprier dans son délire pour en tirer un rafraîchissement et un réconfort.
J’ai assisté à ce ravage. Je n’ai rien fait, et peut-être ne pouvais-je rien faire pour l’empêcher. Mais je le sens, et j’avoue que j’en suis cruellement troublé. Cela veut dire que mon sentiment est en danger, de sorte que bientôt je devrai me faire à moi-même, une autre douloureuse confession.
Il est arrivé ceci : Nuti dans son délire a pris mademoiselle Luisetta pour Duccella, et tout d’abord, furibond, l’a invectivée, lui criant en face que sa dureté, sa cruauté pour lui étaient iniques, qu’il n’était nullement coupable du suicide de son frère, qui sans prendre conseil de personne, comme un imbécile, comme un fou, s’était tué pour cette femme. À peine la jeune fille eût-elle surmonté son premier effroi que, comprenant tout de suite l’hallucination du malade, elle s’approcha de lui pleine de compassion, ne voulut plus le quitter un moment, le tint serré contre elle, tandis qu’il sanglotait éperdument, ou qu’il lui murmurait les paroles d’amour les plus brûlantes et les plus tendres, tout en lui caressant ou lui baisant les mains, les cheveux et le front…
Elle l’a laissé faire. Et tous les autres l’ont laissé faire. Oui, parce que ces paroles, ces caresses, ces étreintes, ces baisers n’étaient point pour elle : ils étaient produits par une hallucination dans laquelle le délire du malade se calmait. Il fallait donc le laisser faire. Elle, mademoiselle Luisetta, faisait son âme pitoyable et amoureuse pour le compte d’une autre, et cette âme devenue ainsi pitoyable et amoureuse, elle la lui donnait comme une chose qui n’était pas sienne, qui appartenait à l’autre, à Duccella. Et pendant qu’il s’appropriait cette âme, elle ne pouvait pas, ne devait pas s’approprier ces paroles, ces caresses, ces baisers… Mais elle en a tremblé dans toutes les fibres de son corps, la pauvre petite, disposée dès le premier moment à ressentir tant de pitié pour cet homme qui souffrait tant par la faute d’une autre femme. Il lui est arrivé d’être pitoyable non pour son compte à elle, qui avait vraiment pitié, mais pour celui de cette autre femme qu’elle pense naturellement dure et cruelle. Elle a donné à cette femme sa pitié pour qu’elle la déverse sur lui, et que par lui — à travers son corps à elle — elle se fasse aimer et caresser. Mais l’amour, l’amour qui le donnait ? Devait-elle le donner, elle, cet amour par force majeure et en même temps que cette pitié ? Elle l’a donné, la pauvre petite. Elle sent qu’elle l’a donné de toute son âme, de tout son cœur. Mais non : elle doit croire l’avoir donné à la place de cette autre femme.
Il en résulte ceci : pendant que lui rentre peu à peu en soi-même, qu’il se reprend et que, sombre, il se renferme maintenant dans son malheur, elle reste comme à l’état de vacuité, comme égarée, irrésolue, ne tenant plus compte de rien et comme privée de tout sentiment ; un fantôme enfin, le fantôme qu’elle a été pendant son délire à lui. Pour lui, le fantôme a disparu et avec lui, l’amour. Mais cette pauvre petite qui s’est dévouée pour remplir cette larve d’elle-même de son amour, de sa pitié, est restée un fantôme, et lui ne s’en aperçoit pas ! Il lui sourit à peine, par gratitude. Le remède a été utile : l’hallucination s’est évanouie. Cela suffit maintenant, n’est-ce pas ?
Je ne m’en désolerais pas tant si, pendant tous ces jours, je ne m’étais vu contraint à donner ma pitié, moi aussi, à me dépenser, à courir çà et là, à veiller plusieurs nuits de suite, non poussé par un sentiment sincère et particulier, qui m’aurait été inspiré par Nuti comme je l’aurais voulu, mais par un autre sentiment de pitié aussi, mais de pitié si intéressée qu’elle me faisait apparaître fausse et odieuse celle que je témoignais et que je témoigne à Nuti.
Je sens qu’en assistant aux ravages, involontaires il est vrai, qu’il a faits dans le cœur de mademoiselle Luisetta, j’aurais dû — pour obéir à un sentiment sincère de ma part — lui enlever ma pitié. Je la lui ai véritablement enlevée dans mon cœur pour la reporter tout entière sur ce pauvre petit cœur déchiré, mais j’ai continué à la lui témoigner à lui, parce que je ne pouvais pas faire autrement, y étant obligé par son sacrifice, à elle, qui était le plus grand. Si, en effet, elle se résignait à souffrir ce supplice par pitié pour lui, pouvais-je, moi, et les autres pouvaient-ils se dispenser de soins, de fatigues et de preuves d’affection beaucoup moindres ? Me retirer, aurait été dire et reconnaître et laisser voir qu’elle ne supportait pas ce supplice par pitié simplement, mais encore par amour. Et cela ne se pouvait pas, ne se devait pas. J’ai dû feindre, parce qu’elle devait croire qu’elle lui donnait son amour à la place de l’autre. Et je l’ai fait tout en me méprisant admirablement. C’est par cette tactique que j’ai pu modifier les dispositions de son âme à mon égard ; me faire d’elle de nouveau une amie. Mais hélas ! me montrant, à cause d’elle, aussi pitoyable envers Nuti qu’autrefois, j’ai peut-être perdu l’unique moyen qui me restât de la faire rentrer en elle-même ; et ce moyen était de lui faire comprendre que Duccella pour le compte de laquelle elle croit l’aimer, n’a aucune raison d’être pitoyable pour lui. En donnant à Duccella sa réalité véritable, son fantôme à elle, cette larve amoureuse et pleine de pitié, en quoi elle a voulu se transmuer, aurait dû disparaître et, elle, rester avec son amour que rien ne justifie, et que lui, Nuti n’a pas demandé : parce qu’il l’a demandé à Duccella et non à elle, et qu’elle pour Duccella et non pour elle-même le lui a donné devant tous.
Oui, mais si je sais que véritablement elle lui a donné son amour sans cette pieuse fiction, pourquoi maintenant subtiliser ainsi ?
De même qu’Aldo Nuti croit Duccella dure et cruelle, de même elle me croirait dur et cruel si je lui arrachais cette pieuse fiction.
Elle est une Duccella fictive, justement parce qu’elle aime ; et elle sait que la vraie Ducella n’a aucune raison d’aimer. Elle le sait du fait même qu’Aldo Nuti, maintenant que son hallucination a disparu, ne voit plus l’amour en elle, et la remercie froidement, la remercie à peine de sa pitié. Au prix de souffrir un peu plus, elle pourrait se reprendre peut-être, mais seulement à la condition que Duccella redevint, elle, vraiment pitoyable, sachant en quel triste état est réduit son ancien fiancé, et se présente devant le lit où il gît, pour lui rendre son amour et le sauver.
Mais Duccella ne viendra point et mademoiselle Luisetta continuera à croire de bonne foi devant tous et devant elle-même qu’elle aime Aldo Nuti pour le compte de l’absente !
IV
Comme ils sont idiots tous ceux qui déclarent la vie un mystère, malheureux qui veulent expliquer avec la raison ce qu’avec la raison on n’explique pas !
Mettre la vie devant soi comme un sujet à étudier est absurde, parce que, placée ainsi, la vie perd forcément toute consistance réelle et devient une abstraction vide de sens et de valeur. Et comment est-il possible de l’expliquer ? Vous l’avez tuée. Vous pouvez tout au plus en faire l’autopsie.
La vie ne s’explique point ; elle se vit.
La raison existe dans la vie ; elle ne peut être hors d’elle. Il n’est pas nécessaire de la placer, la vie, devant soi ; il faut la sentir en soi et la vivre. Combien, évadés d’une passion comme on sort d’un songe, ne se demandent-ils pas :
Moi, comment ai-je pu être ainsi ? faire cela ?
Ils ne savent plus se l’expliquer ; de même ne savent-ils pas s’expliquer qu’autrui puisse donner un sens et de la valeur à certaines choses qui pour eux n’en n’ont plus aucun, ou n’en ont pas encore. La raison qui réside en ces choses, ils la cherchent en dehors de ces choses. Peuvent-ils la trouver ? Hors de la vie, il n’y a rien. Observer ce rien avec la raison qui s’abstrait de la vie est encore vivre, est encore un néant dans la vie : un sentiment de mystère : la religion. On peut être désespéré si on est sans illusions : on peut aussi s’apaiser en se plongeant dans la vie, non plus ici, mais là-bas en ce néant qui, subitement, devient tout.
Comme j’ai bien compris ces choses en peu de jours, depuis que je sens véritablement. Je vis depuis que je me comprends, moi aussi, parce que les autres, je les ai toujours compris en moi, et, par cela, il m’a été facile de me les expliquer et de les plaindre.
En ce moment, le sentiment que j’ai de moi est très amer.
C’est à cause de vous, mademoiselle Luisetta qui êtes cependant si miséricordieuse ! Mais c’est justement parce que vous êtes pitoyable… Je ne puis pas vous le dire, je ne peux pas vous le faire comprendre. Je ne voudrais pas me le dire, je ne voudrais pas le comprendre moi-même. Mais je ne suis plus une chose et mon silence n’est plus un silence de chose. Je voulais le faire remarquer aux autres, ce silence, mais maintenant j’en souffre, moi, j’en souffre tellement !
Il ne s’agit de rien moins que de recevoir tout le monde en moi. Je sens pourtant qu’à cette heure tous ceux-là me font mal qui y entrent comme en un lieu de sûre hospitalité. Mon silence voudrait se fermer autour de moi.
En attendant, voici Cavalena chez moi ; il y prend ses quartiers comme chez lui. Dès qu’il le peut, il vient me parler de son malheur avec toujours de nouveaux arguments, ou parfois de très futiles allégations. Il me dit qu’à cause de sa femme, il n’est plus possible qu’il loge Nuti, et qu’il faudra lui trouver place ailleurs, à peine sera-t-il remis. Deux drames, l’un à côté de l’autre, il n’est plus possible de les supporter. Surtout que le drame de Nuti est un drame de passion, un drame de femme… Cavalena a besoin de locataires graves et pleins de prudence. Il payerait pour que tous les hommes soient sérieux, dignes, purs et jouissent d’une réputation de chasteté incontestable, de quoi réduire à jamais l’animosité de sa femme, acharnée contre tout le genre masculin. Tous les soirs, il doit payer le tribut, dit-il, de tous les méfaits des hommes enregistrés dans la chronique des journaux, comme s’il était, lui, l’auteur ou le complice nécessaire de toutes les séductions et de tous les adultères.
— Voyez ? lui crie sa femme, l’index appuyé sur le fait que rapporte la chronique : voyez de quelles choses vous êtes capables, vous autres ?
Et en vain le pauvre homme s’efforce de lui faire observer qu’en chaque cas d’adultère, pour tout homme pervers qui trahit sa femme, il faut qu’il y ait une femme perverse, complice de la trahison.
Il croit avoir trouvé un argument victorieux, Cavalena, et au contraire il voit en face de lui la bouche de madame Néné former un o, un doigt entrer dans cette bouche suivant le geste habituel qui signifie :
— Imbécile !
Belle logique, vraiment ! Et pourquoi madame Néné ne haïrait-elle pas, en effet, tout le genre féminin ?
Entraîné par des raisonnements serrés, pressés, de cette terrible folie raisonnante qui ne cède devant aucune déduction, il se trouve toujours à la fin troublé, déconcerté, dans une situation fausse dont il ne sait comment sortir ! il y est forcément, puisqu’il est obligé d’altérer, de compliquer les choses les plus communes et les plus naturelles, de cacher les actes les plus simples et les plus ordinaires : une connaissance, une présentation, une rencontre fortuite, un regard, un sourire, une parole dans lesquels sa femme suspecte de secrètes intelligences, des fourberies cachées ; même en discutant avec elle d’une façon abstraite, des incidents, des contradictions se font qui, tout à coup, inopinément, le découvrent, et, avec toute l’apparence de la vérité, le représentent comme un homme plein de fausseté et d’imposture. Découvert, pris dans son innocente duperie, mais qui ne semble point telle aux yeux de sa femme exaspérée, mis au pied du mur, il s’obstine à nier même contre l’évidence ; alors sans causes sérieuses naissent des disputes, des scènes. Cavalena s’enfuit de sa maison et reste au dehors quinze ou vingt jours, jusqu’à ce que lui reviennent la conscience d’être médecin, et la pensée de sa fille abandonnée, « pauvre chère petite âme belle ! » comme il la nomme.
Je ressens un grand plaisir quand il se met à me parler d’elle ; mais à cause de cela, justement, je ne fais rien pour provoquer cette conversation : il me semblerait même profiter d’une façon indigne de la faiblesse du père, pour pénétrer à travers ses confidences dans l’intimité de cette « pauvre chère petite âme belle ! » Non, non ! Souvent même je suis sur le point de l’empêcher de poursuivre.
Cavalena éprouve le plus vif désir que sa Luisetta se marie, qu’elle ait une vie hors de l’enfer de sa maison. La maman, au contraire, ne fait autre chose que de lui crier tous les jours :
Fais attention de ne pas te marier ! Ne te maries pas, idiote ! Ne commets pas cette folie !
— Et Sesé ? Sesé ? Il me vient parfois le désir de lui demander. Mais, comme j’en ai l’habitude, je reste muet !
La pauvre Sesé ne sait peut-être pas elle-même ce qu’elle veut. Peut-être certains jours désirerait-elle que ce soit demain le mariage ; certains autres jours, elle éprouverait le plus cruel dépit à entendre ses parents y faire quelque allusion voilée. Il est certain que ceux-ci avec leurs scènes inconvenantes doivent lui avoir enlevé toutes les illusions une à une, lui laissant voir à travers leurs luttes quotidiennes les crudités les plus rebutantes de la vie conjugale.
En attendant, ils l’ont empêchée de conquérir sa liberté, de s’assurer les moyens de se suffire, de s’en aller de cette maison, vivre ailleurs, pour son compte. Ils lui auront dit que, grâce à Dieu, elle n’avait pas besoin de cela ; qu’elle était fille unique, et qu’elle aurait la dot de sa mère. Pourquoi s’abaisser alors à être institutrice ou à remplir quelqu’autre emploi ? Elle peut lire, étudier les choses qui lui plaisent, jouer du piano, broder, tout en étant libre dans sa maison.
Belle liberté !
L’autre soir, il était tard, et nous avions tous quitté la chambre de Nuti déjà endormi. Elle était assise sur le petit balcon. Nous étions dans la dernière maison de la rue Veneto et nous avions devant nous l’entrée de la villa Borghèse. Il y a quatre petits balcons au dernier étage de la maison. Cavalena était assis à un autre balcon, et semblait absorbé par la contemplation des étoiles. Tout à coup, d’une voix qui arrivait de loin, de très loin, presque du ciel, d’une voix imprégnée d’une douleur infinie, je lui ai entendu dire :
— Luisetta, tu vois les Pleïades ?
Elle a fait semblant de regarder : peut-être avait-elle les yeux remplis de larmes.
Et le père :
— Les voilà, ici… sur ta tête… ce petit groupe d’étoiles… tu les vois ?
Elle lui fit signe que oui, qu’elle les voyait.
— Ne sont-elles pas belles, Luisetta ? Et là, vois Capella, comme elle brûle ?
Les étoiles… pauvre papa ! Belle distraction !…
Et d’une main, il s’arrangeait, il caressait sur ses tempes les boucles frisées de sa perruque artistique, tandis que de l’autre main… voyons ? mais oui… il retenait sur ses genoux, Piccini, son ennemie, et caressait sa petite tête !…
Pauvre papa ! Il devait être dans l’un de ses moments les plus tragiques et les plus mélancoliques…
De la villa, nous arrivait un bruissement de feuilles, long, lent et léger ; de la rue, quelques bruits de pas, et le rapide fracas martelé d’une voiture hâtive, le tintement de la cloche du tram et le bourdonnement longitudinal de la poulie du trolley courant sur le fil électrique qui semblait enlever et traîner derrière lui, avec violence, la rue, ses maisons et ses arbres. Puis tout se taisait et, dans le calme lassé, se faisait entendre un son lointain de piano, venant qui sait de quelle maison ! C’était un son doux, comme voilé, mélancolique, et ce son attirait l’âme, la fixait en un point, presque pour lui donner le moyen de remarquer combien était immense la tristesse qui flottait partout !…
Ah oui, pensait peut-être mademoiselle Luisetta, se marier… Et elle s’imaginait peut-être que c’était elle dans une maison inconnue, éloignée, qui jouait du piano pour endormir la peine des tristes souvenirs lointains qui, pour toujours, ont empoisonné sa vie…
Lui sera-t-il possible de se faire illusion ? Pourra-t-elle faire qu’elles ne tombent pas comme des fleurs flétries dans l’air muet, glacées par une défiance désormais invincible, toutes les grâces ingénues qui, de temps en temps, s’échappent de son âme ?
Je remarque qu’elle se déforme volontairement ; elle se fait parfois dure et âpre pour ne pas paraître tendre et crédule. Peut-être souhaiterait-elle être gaie et vive, comme plus d’une fois le lui ont suggéré ses yeux dans le miroir, à peine avait-elle abandonné son lit ; ses yeux qui riraient si volontiers, brillants et pénétrants, qu’elle condamne à paraître au contraire absents ou sévères ! Pauvres beaux yeux ! Combien de fois, sous les sourcils froncés, ne les fixe-t-elle pas dans le vide, pendant que de ses narines elle tire un long soupir silencieux, presque comme si elle ne voulait pas l’entendre elle-même ! Et comme ses yeux se voilent et changent de couleur chaque fois qu’elle soupire silencieusement !
Elle doit certes avoir appris, depuis quelque temps déjà, à se défier de ses impressions, crainte d’être attaquée peu à peu de la même maladie que sa mère. Ce qui le démontre clairement, c’est la décomposition, chez elle imprévue, des expressions, certaines pâleurs subites succédant à une subite rougeur de tout le visage, un rassérénement plein de sourire de ce même visage après une attitude sombre, inopinée. Qui sait combien de fois, en suivant dans les rues son père et sa mère, elle s’est sentie blessée par le grelot du rire ? qui sait combien de fois a-t-elle éprouvé l’étrange impression que cette petite robe bleue de soie suisse lui pèse comme une casaque de prisonnière et que son chapeau de paille lui écrase la tête ; et combien de fois n’a-t-elle pas éprouvé la tentation de mettre en pièces cette soie bleue, d’arracher cette paille de sa tête, de la lacérer avec les deux mains furieusement et de la jeter loin d’elle… à la figure de sa maman ?… non, à la figure de son papa, alors ?… non par terre, par terre, et de piétiner dessus. C’est qu’en effet, cela lui paraît une bouffonnerie, une farce malséante, de marcher parée ainsi, comme une personne sérieuse, comme une demoiselle qui a l’illusion de faire figure et qui vraiment donne à croire qu’elle a quelque beau rêve dans la tête, quand à la maison, et parfois même dans la rue, ce qu’il y a de plus vilain, de plus brutal, de plus sauvage dans la vie, se fait jour, se montre dans les scènes quotidiennes entre ses parents, scènes qui l’étouffent et l’accablent de tristesse, de honte et de dégoût !…
Il me semble qu’elle est surtout désormais profondément pénétrée de l’idée que dans le monde, comme se le créent et le créent autour d’elle ses parents avec leur aspect comique, le grotesque ridicule de cette furieuse jalousie, le désordre de leur vie, il ne peut y avoir ni place pour sa grâce, ni air ni lumière pour elle. Comment sa grâce pourrait-elle se montrer, respirer, avec quelque couleur joyeuse, avec quelque élégance, au milieu de ce ridicule qui l’entrave, l’étouffe et l’assombrit ?
Comme un petit papillon, sa grâce, encore vivante, est piquée cruellement avec une épingle à la perruque de son père. Elle est encore vivante, mais elle n’ose battre des ailes, non seulement parce qu’elle n’a pas l’espoir de se libérer, mais aussi et plus encore, pour ne pas se laisser trop voir dans cette ridicule prison !
V
Je marche sur un terrain volcanique. Éruptions et tremblements de terre sans fin. Volcan de belle taille, vêtu de neige en apparence, mais en perpétuelle ébullition à l’intérieur, telle est madame Néné. On le savait. Mais maintenant on a découvert d’une façon inattendue un petit volcan qui vient d’avoir sa première éruption ; le feu couvait dans son sein, caché et menaçant, bien qu’il ne fût allumé que depuis peu de jours.
Une visite de Polacco a suscité ce matin le cataclysme. Venu auprès de Nuti pour le persuader de quitter Rome, de retourner à Naples et puis de se remettre à voyager pour se distraire et se guérir entièrement, j’ai eu la désagréable surprise de trouver Nuti debout, cadavérique, les moustaches déjà rasées, et qui manifestait la ferme intention de prendre dès aujourd’hui son rôle d’acteur à la Kosmograph.
À peine sorti du lit, il s’est rasé lui-même. Cela a été pour nous tous une surprise parce que hier soir même, le médecin lui avait recommandé un calme absolu, le repos, et de ne pas quitter son lit, sinon pour une petite heure, le matin ; et hier soir il avait répondu oui, il avait promis d’obéir à ces prescriptions !
Nous sommes restés bouche bée, en le voyant devant nous, rasé, défiguré, avec cette face de mort, encore mal d’aplomb sur ses jambes, et très élégamment vêtu.
Il s’était un peu blessé en se rasant au coin gauche de la bouche et les petits grumeaux de sang noirâtres de la blessure se détachaient sur la pâleur rigide du visage. Ses yeux, qui maintenant semblaient très grands avec leurs paupières inférieures tirées par la maigreur, si bien qu’elles laissaient voir le blanc du globe sous le cercle de la cornée, avaient pris, en face de notre stupeur douloureuse, une expression cruelle, presque criminelle, de mépris sombre et de haine.
— Mais comment ! — s’exclama Polacco.
Le visage de Nuti se contracta, presque jusqu’à grincer des dents, il leva les mains avec un frémissement nerveux dans tous les doigts ; puis à voix très basse, on peut dire presque sans voix, il dit :
— Laissez-moi, laissez-moi faire…
— Mais si tu ne tiens pas sur tes pieds ! lui cria Polacco.
Il se tourna pour le regarder avec des yeux hagards :
— Je puis ! Ne m’ennuyez pas ! répondit-il, j’ai besoin… j’ai besoin de sortir… d’un peu d’air…
— Peut-être est-ce un peu trop tôt, voilà… essaya de lui faire remarquer Cavalena, si… si vous me permettez de…
— Mais si je dis que je me sens capable de sortir… interrompit Nuti atténuant à peine par la grimace d’un sourire l’irritation que sa voix laissait paraître.
Cette irritation naissait en lui de la volonté de se soustraire aux soins que jusqu’alors nous avions eus pour lui et qui avaient pu nous donner (non à moi sûrement) l’illusion qu’en une certaine manière il nous appartenait, qu’il était un peu nôtre. Il sentait que cette volonté, ou plutôt ce désir, était tenu en bride par la considération qu’il nous devait, par la dette de gratitude qu’il avait contractée envers nous. Il ne voyait d’autre moyen de rompre ce lien de reconnaissance qu’en montrant du dédain, du mépris pour sa santé et son sauvetage, de manière à ce que naisse en nous la pensée de ravaler les soins que nous lui avions donnés et que cette pensée l’éloignant subitement de nous le déliât de cette dette de reconnaissance.
Un homme qui éprouve ce sentiment ne doit pas oser regarder les yeux en face. De fait, ce matin Nuti n’a pu regarder nettement en face aucun de nous.
Devant une résolution si arrêtée, Polacco ne trouva d’autre ressource que de mettre autour de Nuti le plus de nous qu’il serait possible afin de le préserver et de faire face aux événements s’il le fallait.
Il pensa particulièrement à celle qui, plus que nous tous, s’était montrée secourable envers lui et à laquelle, par conséquent, il devait la plus grande considération ; et avant de partir avec Nuti, Polacco pria instantanément Cavalena de le rejoindre sans retard à la Kosmograph, avec mademoiselle Luisetta et moi. Il déclara que mademoiselle Luisetta ne pouvait abandonner plus longtemps le film auquel, par suite de contingences fortuites, elle s’était trouvée prendre part, et que, du reste, ce serait un vrai malheur, car en effet, de l’avis de tous, en un court et difficile petit rôle, elle avait fait montre d’une merveilleuse aptitude qui pourrait lui valoir un engagement à la Kosmograph et un profit sûr, facile, sous la garde de son père.
En voyant Cavalena approuver avec enthousiasme la proposition de Polacco, je fus plusieurs fois sur le point de m’approcher de lui et de tirer sa jaquette.
Ce que je craignais arriva effectivement.
Madame Néné a cru que la visite matinale de Polacco, la résolution imprévue de Nuti, la proposition d’engagement pour sa fille, que tout cela était une combinaison de son mari pour aller s’ébattre au milieu des jeunes actrices de la Kosmograph. Et Polacco et Nuti à peine partis, le volcan a eu une effrayante éruption.
Tout d’abord, Cavalena a essayé de lui tenir tête en présentant comme un argument le trouble que Nuti avait fait ressentir à Polacco — comment ne pas le comprendre, mon Dieu ! — et qui avait suggéré à Polacco cette proposition d’engagement. Eh ! qu’elle se souciât de Nuti comme d’une guigne, mais lui aussi se souciait de Nuti comme d’une guigne !
Qu’il allât donc cent fois se casser le cou, Nuti, si une ne suffisait pas ! Très bien !… Mais la proposition faite à Luisetta était une occasion à prendre par les cheveux. C’était la fortune pour Luisetta, parbleu ? Comment se compromettre sous les yeux de son père ? Polichinelle ? Ah ? Comment ? Quoi ?
Les raisons prirent fin ; les injures, les vitupérations commencèrent avec une telle violence qu’à la fin Cavalena indigné, exaspéré, furibond, s’est sauvé. Nous lui avons couru après dans l’escalier, dans la rue, en cherchant par tous moyens de l’arrêter, en lui répétant je ne sais combien de fois :
— Mais vous êtes médecin ! Mais vous êtes médecin !
Ah ! bien oui, médecin, médecin !…
En ce moment c’était une bête forcenée qui fuyait. Et j’ai dû le laisser fuir, pour qu’il ne continuât pas à crier dans la rue.
Il reviendra quand il sera fatigué de courir, quand, de nouveau, l’ombre de son tragi-comique destin ou plutôt de sa conscience apparaîtra devant lui avec le parchemin de son vieux grade de docteur en médecine. En attendant, il respirera un peu en liberté !
Lorsque je suis rentré à la maison, j’ai trouvé à ma grande et douloureuse surprise le petit volcan en éruption ; en une éruption si violente que le grand volcan en était presque épouvanté.
Mademoiselle Luisetta ne ressemblait plus à elle-même ! Toute la colère accumulée déjà depuis tant d’années, depuis son enfance jamais traversée d’un sourire mais passée au milieu des disputes et du scandale, et toutes les hontes qu’elle avait dû ressentir, elle les jetait à la face de sa mère et dans le dos de son père qui fuyait. Ah ! maintenant, maintenant, sa mère se préoccupait de sa réputation, quand durant tant d’années, avec cette stupide et honteuse folie, elle avait détruit son existence irréparablement ! Elle l’avait étouffée dans le dégoût, l’entraînant dans le peu de dignité d’une famille dont personne ne pouvait s’approcher sans moquerie ! N’y avait-il pas honte à la tenir attachée à ce carcan ? N’entendait-elle pas les risées de tous sur elle et ce père ? Assez ! Assez ! Assez ! Elle ne voulait plus l’outrage de ces rires ; elle voulait s’arracher à ce carcan et se sauver dans la rue qui s’ouvrait devant elle, qu’elle n’avait pas voulue, mais où rien de pire ne pourrait lui arriver ! En route ! en route ! en route !
Elle se tourna de mon côté, toute brûlante, toute vibrante :
— Accompagnez-moi, monsieur Gubbio ; je vais mettre mon chapeau et nous partirons tout de suite.
Elle courut à sa chambre. Je me tournai pour regarder la mère. Elle était comme privée de sens devant sa fille se dressant à la fin pour l’écraser d’une condamnation que, tout à coup, la mère sentait d’autant plus méritée que le souci de la réputation de sa fille n’était au fond qu’un prétexte qu’elle alléguait pour empêcher son mari de l’accompagner à la Kosmograph. Maintenant, devant moi, la tête abandonnée, les mains sur sa poitrine elle s’essayait péniblement avec un bruit sourd à tirer des gémissements de ses entrailles contractées…
Elle me fit peine.
Tout à coup, avant que sa fille ne fut revenue, elle enleva les mains de sa poitrine et les joignit pour une prière, sans pouvoir parler, le visage contracté, en attendant les sanglots qu’elle ne réussissait pas encore à tirer d’elle-même. Avec ses mains, elle me dit ce que certes avec la bouche elle n’aurait pu me dire. Puis elle porta les mains à son visage et se dirigea à la rencontre de sa fille.
Je montrai à celle-ci avec pitié sa maman qui se dirigeait en sanglotant vers sa chambre.
— Vous voulez que je m’en aille seule dans la rue ? menaça avec rage, mademoiselle Luisetta.
— Je voudrais — répondis-je douloureux, qu’auparavant vous vous calmiez un peu…
— Je me calmerai en route, me dit-elle. Allons, allons !…
Et peu après, montés en voiture, au commencement de la rue Venete elle me dit :
— Vous verrez, du reste, que nous trouverons sûrement papa à la Kosmograph.
Pourquoi cela ? pour me délivrer du souci de la responsabilité qu’elle me faisait assumer en m’obligeant à l’accompagner ? Donc elle n’est pas bien sûre d’être libre, de pouvoir agir à son gré ? Oui, c’était bien cela. Elle reprit immédiatement :
— Cette vie vous semble-t-elle possible ?
— Mais si c’est une folie — fis-je — si c’est comme le dit votre père une forme typique de monomanie ?
— Très bien, mais c’est justement à cause de cela, s’écria-t-elle. Est-il possible de vivre ainsi ? Quand on a de ces malheurs, on ne peut plus avoir de maison, il n’y a plus de famille… plus rien… On est dans une continuelle contrainte, dans un continuel désespoir, croyez-le ! On ne peut plus le supporter ! Qu’y a-t-il à faire ? Qu’y a-t-il à empêcher ? L’un se sauve par ici, l’autre par là… Tout le monde voit, tout le monde sait ! Notre maison est ouverte… Il n’y a plus rien à sauvegarder ! Nous sommes comme sur une place publique !… C’est une honte ! une honte ! Du reste, qui sait ! Peut-être qu’en opposant la violence à la violence elle s’arrachera à cette manie qui est en passe de nous faire tous devenir fous ! Tout au moins ferai-je quelque chose… je verrai… je me remuerai… Je m’arracherai un peu, moi aussi, à cet avilissement, je me soustrairai à ce désespoir…
Mais si pendant un si grand nombre d’années, vous l’avez supporté ce désespoir, pourquoi tout à coup, maintenant — avais-je envie de lui demander — une si cruelle rébellion ?
Si tout de suite après ce petit rôle représenté au Bosco Sacro, Polacco lui eût proposé de l’engager à la Kosmograph, ne se serait-elle pas dérobée avec horreur ? Mais oui, certainement ! Et sa famille étant cependant dans les mêmes conditions…
Maintenant au contraire la voilà qui court avec moi à la Kosmograph ! Par désespoir ? Oui, mais non à cause de sa maman jamais pacifiée…
Comme elle est devenue pâle, comme elle s’est sentie près de se trouver mal dès que son père, le pauvre Cavalena, s’est avancé vers nous à l’entrée de la Kosmograph pour nous annoncer que « lui » Aldo Nuti n’y était pas, et que Polacco avait téléphoné à la direction qu’il ne viendrait pas aujourd’hui, de sorte qu’il ne nous restait plus qu’à nous retirer.
— Moi, non, malheureusement, dis-je à Cavalena. Il faut que je reste, je suis déjà très en retard. Tu accompagneras à la maison mademoiselle Luisetta.
— Non, non, non, non — cria précipitamment Cavalena. Je la garderai avec moi toute la journée ; mais je la ramènerai ici et vous me ferez le plaisir de l’accompagner à la maison, monsieur Gubbio, ou bien, elle ira seule. Mais surtout pas avec moi. Je ne mettrai plus les pieds chez moi ! Cela suffit maintenant !… Cela suffit !… J’en ai assez…
Et il s’en alla, en accompagnant sa protestation d’un geste expressif de la tête et des mains. Mademoiselle Luisetta suivit son père laissant voir clairement dans ses yeux qu’elle ne voyait plus la raison de tout ce qu’elle avait fait. Comme elle était froide la petite main qu’elle me tendit et comme son regard était absent et sa voix vide quand elle se retourna pour me saluer et me dire :
— À plus tard !…