On tourne/Fascicule 06
FASCICULE SIXIÈME
I
La pulpe des poires d’hiver est douce et froide, mais souvent elle se durcit en quelque nœud âpre. Les dents veulent mordre, elles trouvent ce corps âpre et elles s’irritent. Il en est ainsi de notre situation ; elle pourrait être douce et froide, au moins pour deux d’entre nous, si nous ne sentions l’obstacle de quelque chose d’âpre et de dur.
Nous allons ensemble à la Kosmograph, chaque matin, depuis trois jours, mademoiselle Luisetta, Aldo Nuti et moi.
À choisir entre Nuti et moi, madame Néné, il est inutile de le dire, confie sa fille à moi et certainement pas à Nuti. Mais celle-ci, à choisir entre Nuti et moi, semble certainement pencher plutôt vers Nuti que vers moi.
Quand nous allons ainsi ensemble, je vois mademoiselle Luisetta et je ne vois pas Nuti ; mademoiselle Luisetta voit Nuti et ne me voit pas ; Nuti ne voit ni moi ni mademoiselle Luisetta.
Ainsi nous marchons tous les trois, mais sans nous voir les uns les autres.
La confiance de madame Néné devrait m’irriter, devrait… quoi d’autre ? Rien. Elle devrait m’irriter, elle devrait m’humilier : et elle ne m’irrite ni ne m’humilie.
Elle m’émeut au contraire. Oui, presque jusqu’à me causer un grand dépit. Eh bien, discutons cette confiance afin de vaincre cette émotion qui m’apporte du dépit. Certainement c’est un extraordinaire brevet d’incapacité d’un côté et aussi de l’autre. Celui-ci — je parle du second brevet — pourrait d’une certaine façon me flatter, mais il est certain qu’il ne m’est pas donné par la même Madame Néné sans une légère pointe de commisération dérisoire.
Un homme incapable de mal faire, pour elle, ne peut être un homme. Donc, cette capacité de ne pas mal faire n’appartiendra pas à un homme.
Il semble que pour être estimé des hommes, on ne peut moins faire que de commettre le mal. Pour mon compte, je sais bien, je sais très bien que je suis homme : du mal, j’en ai commis et beaucoup ! Mais il semble que les autres ne veuillent pas s’en apercevoir. Et cela m’enrage. Cela m’enrage parce qu’obligé d’endosser cette patente d’insuffisance — qui est et qui n’est pas ! — je me trouve avoir parfois sur le dos, imposée par la supercherie d’autrui, une superbe cape d’hypocrisie. Et que de fois n’ai-je pas brûlé feu et flammes sous cette cape ! Non jamais autant, certes, qu’en ces quelques jours.
Presque, presque me viendrait envie de regarder madame Néné dans les yeux d’une certaine façon, qui… Non, non, voyons, pauvre femme ! Cela m’émeut, voilà. Elle s’est tellement adoucie tout à coup, stupide après l’emportement de sa fille et sa résolution imprévue de se faire actrice de cinématographe ! Il faut la voir, quand, peu avant de nous en aller chaque matin, s’approchant de moi et derrière sa fille, levant à peine les mains, les yeux touchants à faire pitié, elle me murmure : Je vous la recommande.
Quand nous arrivons à la Kosmograph la situation change et devient très sérieuse, bien que chaque matin nous trouvions à l’entrée — ponctuel et en proie à une anxiété trépidante — Cavalena. Je lui ai déjà parlé avant-hier et hier aussi du changement survenu chez sa femme ; mais Cavalena ne donne pas encore signe de vouloir redevenir médecin. Non ! Non ! Avant-hier et hier, il s’est presque évaporé en un air distrait, comme pour ne pas se laisser prendre par ce que je lui disais :
— Ah ! oui ? Bien, bien… m’a-t-il dit, mais moi, pour le présent… Comment dites-vous ?… Non, pardon, je croyais… J’en suis content, vous savez ? Mais si j’y retourne, tout sera fini… Dieu nous garde, maintenant ! parce que ici… ne vous semble-t-il pas, monsieur Gubbio ? que maintenant, il faut s’endurcir, il faut s’affermir…
Eh ! oui, s’affermir ; je ne puis en rien servir le papa et la fille. Je pense que leur vie pourrait être commode et facile, et se dérouler dans une paix sereine. Il y a la dot de la mère ; Cavalena, brave homme, pourrait reprendre tranquillement sa profession ; ils n’auraient pas besoin d’étrangers dans leur maison, et mademoiselle Luisetta sur le balcon de la fenêtre d’une tranquille petite maison au soleil pourrait gracieusement cultiver, avec les petites plantes de ses espoirs, les plus beaux songes d’une jeune fille. Eh ! bien, non, messieurs ! Ceci qui devrait être la réalité, comme tous la voient, parce que tous reconnaissent que madame Néné n’a pas la plus légère raison de tourmenter son mari, ceci est un songe. La réalité au contraire est toute autre et très éloignée de ce songe. La réalité est la folie de madame Néné. Et, dans la réalité de cette folie, voilà jetés hors de leur maison ce pauvre homme et cette pauvre fille ! Ils veulent s’endurcir, s’affermir l’un et l’autre, dans la réalité de cette folie, et les voici, errant depuis deux jours, l’un à côté de l’autre, muets et tristes parmi les plates-formes et les chemins.
À peine sont-ils entrés que Coco Polacco, auquel ils s’adressent avec Nuti, leur dit qu’il n’y a rien à faire pour le moment. Mais l’engagement existe ; la paie court. Provisoirement ; oui, puisque mademoiselle Luisetta prend la peine de venir ; si elle ne pose pas, c’est tout comme pour elle. Mais ce matin, finalement, ils l’ont fait jouer. Polacco l’a confiée à son collègue, le directeur de scène Bougarzoni, pour un petit rôle dans un film en couleurs qu’elle jouera en costume du dix-huitième siècle.
Je travaille depuis quelques jours avec Bougarzoni. À peine arrivé à la Kosmograph, je remets mademoiselle Luisetta à son père et j’entre à la section du positif prendre ma machine. Souvent il m’arrive de ne voir, pendant des heures et des heures, ni mademoiselle Luisetta, ni Nuti, ni Polacco, ni Cavalena. J’ignorais que Polacco eût donné mademoiselle Luisetta à Bougarzoni pour ce petit rôle. J’ai donc été étonné quand je l’ai vue apparaître devant moi comme sortant d’un tableau de Watteau.
Elle était avec la Sgrelli qui venait de finir de l’habiller avec beaucoup de soin et d’amour, mettant à profit la garde robe des costumes anciens. Avec un de ses doigts Sgrelli pressait encore sur sa joue une mouche qui ne voulait pas bien s’attacher. Bougarzoni lui a fait de nombreux compliments, et la pauvre petite s’efforçait de sourire sans trop bouger la tête, de crainte que ne croulât l’énorme coiffure. Elle ne pouvait plus, sous une robe de soie à bouffants, remuer les jambes !
Voici la petite scène telle qu’elle avait été arrêtée. Une rampe extérieure d’escalier qui descend à l’angle d’un parc. La petite dame sort d’une loggia[1] vitrée : elle descend deux marches, elle se penche sur la balustrade à pilastres pour regarder dans le lointain du parc, timide, perplexe, dans une anxiété craintive : puis elle descend en hâte les autres marches de l’escalier et cache un billet qu’elle a dans la main sous le laurier qui est dans un vase près de la balustrade.
— Attention ! on tourne !
Je n’ai jamais tourné avec une si grande délicatesse la manivelle de ma petite machine. Cette grosse araignée noire sur son trépied l’a déjà eue deux fois pour son repas. Mais la première fois, au Bosco Sacro, ma main en tournant pour lui donner à manger ne sentait pas encore. Cette fois au contraire… Eh ! bien, je suis perdu si ma main se met à sentir ! Non, mademoiselle Luisetta ! non : il faut que vous ne fassiez plus ce vilain métier… D’autant que je sais pourquoi vous le faites ! Tous vous disent, et Bougarzoni aussi ce matin, que vous avez pour l’art scénique une disposition naturelle peu commune. Je vous le dis moi aussi, oui ; mais non pour la répétition de ce matin. Oh ! vous l’avez rendue on ne peut mieux ; mais moi, je sais, je sais pourquoi vous avez su feindre si merveilleusement l’anxiété craintive, alors qu’ayant descendu les premières marches vous vous êtes penchée sur la balustrade pour regarder au loin. Je le sais si bien que presque, presque, à un certain moment, je me tournais, moi aussi, pour regarder où vous regardiez afin de voir si, par hasard, la Nestoroff n’arrivait pas.
Vous vivez ici depuis trois jours dans cette anxiété craintive. Et non pas vous seulement ; mais bien peut-être quelqu’un plus que vous.
D’un moment à l’autre, la Nestoroff peut véritablement arriver. Depuis neuf jours, on ne l’a pas vue. Mais elle est à Rome ; elle n’est pas partie. Carlo Ferro est parti seul, avec cinq ou six acteurs et Bertini, pour Tarente.
Le jour où Carlo Ferro est parti (voici presque deux semaines), Polacco vint me trouver rayonnant et comme s’il venait d’enlever une pierre de taille de sa poitrine.
— Je te l’avais dit, bébé ; il irait en enfer si elle le voulait !
Pourvu — lui ai-je répondu — que nous ne le voyions pas arriver à l’improviste comme une bombe…
Mais c’est déjà une grosse affaire vraiment — et pour moi encore inexplicable — qu’il soit parti. Ses paroles me résonnaient encore dans les oreilles :
— Je puis être un fauve en face d’un homme, mais comme homme en face d’une bête sauvage, je ne vaux rien !
Mais pourtant, en dépit de cette conviction de ne rien valoir, par point d’honneur, il ne s’est pas retiré, il n’a pas refusé d’affronter le fauve. Maintenant, en face d’un homme, voilà qu’il a fui. Il est certain en effet que son départ, le lendemain de l’arrivée de Nuti, a tout l’air d’une fuite !
Je ne peux pas nier que la Nestoroff ait le pouvoir de le contraindre à faire ce qu’elle veut. Mais j’ai entendu se déchaîner en lui la fureur des soupçons jaloux. Le soupçon que Polacco, en le désignant pour tuer la tigresse, ait voulu, par ce moyen, se débarrasser de lui, ne l’a pas tant mis en colère que le soupçon qu’il ait fait venir Nuti juste en ce même moment pour qu’il puisse reprendre librement la Nestoroff. Et il m’est apparu d’une façon manifeste qu’il n’est pas sûr d’elle. Comment donc est-il parti ?
Non, non : il y a sans doute entente ; ce départ doit cacher une embûche. La Nestoroff n’aurait pas pu le décider à partir si elle lui avait montré qu’elle avait peur de le mener à sa perte en le laissant attendre ici quelqu’un qui venait certainement avec l’intention délibérée de l’écarter. À voir cette peur, il ne serait pas parti. Ou alors, elle l’aurait accompagné. Si elle est restée et s’il est parti, laissant à Nuti le champ libre, cela veut dire qu’un accord doit s’être fait entre eux, qu’un piège doit avoir été tendu si solidement, si sûrement que Carlo Ferro a pu comprimer et tenir en frein sa jalousie. Elle n’a dû prétexter aucune crainte. Mais l’accord établi entre eux, elle aura réclamé de lui cette preuve de confiance d’être laissée ici en face de Nuti. Le fait est que, durant plusieurs jours après le départ de Carlo Ferro, elle est venue à la Kosmograph prête évidemment à se rencontrer avec lui. Elle ne pouvait pas venir dans une autre intention, libre comme elle l’est maintenant de tout engagement professionnel. Quand elle sut que Nuti était gravement malade, elle ne vint plus.
Mais maintenant, d’un moment à l’autre, elle peut revenir.
Qu’arrivera-t-il ?
De nouveau Polacco est sur les épines. Il demeure constamment à côté de Nuti ; s’il doit le quitter un instant, il dirige tout d’abord et en cachette un coup d’œil d’intelligence vers Cavalena. Mais bien que de temps à autre, à l’occasion de quelque légère contrariété, il lui arrive d’avoir certains mouvements qui donnent à voir en lui une exaspération violemment comprimée. Nuti est plutôt calme ; il semble sorti également de cette humeur sombre des premiers jours de la convalescence ; il se laisse conduire ici et là par Polacco et Cavalena ; montre une certaine curiosité de connaître de près ce monde du cinématographe, et a visité avec attention, de l’air d’un sévère inspecteur, les deux sections.
Pour le distraire, Polacco lui a proposé deux fois de s’essayer à remplir quelque rôle. Il s’est récusé disant qu’il voulait tout d’abord s’habituer un peu à voir comment s’y prennent les autres.
— Je vois une difficulté a-t-il fait observer hier devant moi, après avoir assisté à la mise en scène d’un tableau ; je vois une difficulté et cela doit être aussi un effort qui déforme, altère et exagère les expressions — à faire de la mimique sans paroles. Lorsqu’on parle, le geste sort spontanément ; mais sans parler ?
— On parle en dedans, lui a répondu avec une gravité merveilleuse la petite Sgrelli ; (la Sgrellina, comme tout le monde la nomme ici) on parle à l’intérieur, mais il ne faut pas forcer le geste…
— Voilà ! a répondu Nuti, comme si elle avait dit d’avance ce qu’il allait dire.
La Sgrellina s’est alors appuyé l’index sur le front et nous a tous regardés à la ronde en feignant un air idiot qui demandait avec une gracieuse malice :
— Suis-je intelligente, oui ou non ?
Nous avons tous ri, Nuti comme nous. Un peu plus et Polacco l’aurait embrassée. Peut-être espère-t-elle — Nuti ayant pris ici la place de Gigetto Fleccia — peut-être pense-t-elle qu’il le remplacera dans l’amour qu’il avait pour elle et qu’elle arrivera à le séparer de la Nestoroff. Pour augmenter ses chances et donner un large champ à cette espérance, elle l’a présenté à toutes les jeunes actrices des quatre troupes ; mais il semble que Nuti, tout en se montrant courtois envers toutes, ne donne pas le moindre signe de vouloir se distraire. Du reste, toutes les autres, même si elles n’étaient pas déjà plus ou moins engagées pour leur compte, se garderaient bien de faire du tort à la Sgrellina. Et quant à celle-ci, je gage qu’elle s’est déjà aperçue qu’elle ferait de la peine à une certaine demoiselle qui vient depuis trois jours à la Kosmograph avec Nuti et Si Gira.
Qui ne s’en aperçoit ? Nuti seul ! Je soupçonne cependant que lui aussi s’en est aperçu. Mais ceci est étrange, et je voudrais le faire remarquer à mademoiselle Luisetta, le fait de s’apercevoir de ces sentiments provoque en Nuti un effet contraire à celui qu’elle attend : il l’éloigne d’elle et le fait tendre avec une plus grande passion vers la Nestoroff. Nuti, en effet, se souvient certainement d’avoir vu Duccella en mademoiselle Luisetta ; et comme il sait que celle-ci ne peut plus l’aimer, l’amour qu’il voit en mademoiselle Luisetta, doit lui sembler un mensonge, non plus désormais charitable, son délire n’existant plus, mais cruel ; un souvenir brûlant qui irrite sa plaie.
Impossible de faire comprendre cela à mademoiselle Luisetta !
Lié par l’amour, avec le sentiment tenace d’une victime, à deux femmes différentes qui le repoussent toutes deux, Nuti ne peut avoir d’yeux pour elle : il peut voir en elle le mensonge, cette Duccella imaginaire qui pendant un moment lui apparut dans le délire ; mais maintenant le délire a disparu et ce qui fut une tromperie charitable est devenu pour lui un souvenir d’autant plus cruel qu’il voit subsister encore en elle l’ombre de cette feinte.
Au lieu donc de le retenir, mademoiselle Luisetta, fantôme de Duccella, le chasse, Je pousse, plus aveugle que jamais, vers la Nestoroff.
Pour elle avant tout, puis pour lui et enfin pour moi — pourquoi non ? — pour moi aussi, je ne vois d’autre remède qu’une tentative extrême, presque désespérée : partir pour Sorrente, revenir après tant d’années dans l’ancienne maison des grands parents pour réveiller en Duccella le premier souvenir de son amour et, si c’est possible, lui remuer le cœur, obtenir d’elle qu’elle vienne donner corps à cette ombre qu’une autre, pour son propre compte, soutient désespérément avec sa pitié et son amour.
II
Ce matin, à huit heures, un billet de la Nestoroff inattendu et mystérieux me prie de me rendre chez elle avec mademoiselle Luisetta, avant d’aller à la Kosmograph. Ce billet m’a fait retarder mon départ.
Je suis resté, un instant, le billet en main, ne sachant que penser. Mademoiselle Luisetta déjà prête pour sortir a passé par le corridor devant la porte de ma chambre : je l’ai appelée.
— Voyez. Lisez.
Ses yeux coururent à la signature ; elle devint à son ordinaire très rouge, puis très pâle ; finissant de lire, ses yeux devinrent fixes avec un regard hostile. Elle eut au front une contraction de doute et d’effroi, et demanda d’une voix blanche :
— Que peut-elle vouloir ?
J’ouvris les mains, non point tant parce que je ne savais que répondre que pour connaître d’abord ce qu’elle en pensait.
— Je n’irai pas — dit-elle, le visage assombri — que peut-elle vouloir de moi ?
— Elle aura su, lui répondis-je, que lui… que monsieur Nuti est logé ici, et…
— Et ?
— Et elle veut peut-être vous dire quelque chose, que sais-je ?… pour lui.
— À moi ?
— Oui, à vous aussi, j’imagine… puisqu’elle vous prie de m’accompagner…
Elle eut un frémissement de toute sa personne qu’elle ne réussit pas à réprimer dans sa voix :
— Et qu’ai-je à faire là-dedans, moi ?
— Je l’ignore. Cela ne me regarde en rien non plus, moi, lui fis-je remarquer. — Elle nous demande tous les deux…
— Et que peut-elle avoir à me dire… pour monsieur Nuti ?
Je haussai les épaules et je la regardai avec une fermeté froide pour la rappeler à elle et lui faire comprendre que, quant à ce qui se rapportait à sa personne, elle, en qualité de mademoiselle Luisetta, ne devait avoir aucune raison de ressentir cette animosité pour une dame dont la sympathie lui avait été de prime abord agréable ; et que surtout elle ne devait avoir aucune raison de la craindre. Elle comprit et se troubla beaucoup.
— Je suppose — poursuivis-je — que si elle veut parler à vous aussi, c’est dans une bonne intention ; il en sera sûrement ainsi… vous prenez ombrage…
— Pourquoi… pourquoi ne puis-je arriver à… à imaginer… se mit-elle à dire, d’abord en hésitant, puis avec force, — et son visage s’enflamma — que peut-elle avoir à me dire, même comme vous le supposez dans une bonne intention ?… je…
— Vous êtes étrangère à la chose comme moi, n’est-il pas vrai ? — attaquai-je subitement en faisant montre d’une plus grande froideur — Eh ! bien, peut-être croit-elle que vous pouvez lui être utile en quelque façon…
— Non, non ; étrangère à la chose, c’est parfait, — se hâta-t-elle de répondre, froissée — je veux rester étrangère et n’avoir aucune relation avec cette dame en ce qui se rapporte à monsieur Nuti.
— Faites comme vous voudrez, dis-je, j’irai seul ; je n’ai pas besoin de vous avertir qu’il sera prudent de ne pas dire à Nuti un mot de cette invite.
— Oh ! certainement, fit-elle.
Et elle se retira.
Je suis resté longtemps à réfléchir, le billet en main, sur l’attitude que j’avais prise sans le vouloir pendant ce bref dialogue avec mademoiselle Luisetta.
Les bienveillantes intentions attribuées par moi à la Nestoroff n’avaient d’autres raisons d’être que le laconique refus de mademoiselle Luisetta de se joindre à moi pour une manœuvre secrète qu’elle a sentie instinctivement dirigée contre Nuti. J’ai défendu la Nestoroff à cause de ce seul fait qu’en invitant mademoiselle Luisetta à se rendre chez elle avec moi, elle m’a paru vouloir la détacher de Nuti, et la faire devenir ma camarade, en la supposant mon amie. Et voilà, au contraire, qu’au lieu de se détacher de Nuti, mademoiselle Luisetta se détachait de moi et m’obligeait à aller seul chez la Nestoroff.
Elle ne s’était même pas arrêtée un moment à considérer qu’elle avait été invitée avec moi ! L’idée d’être ma compagne ne lui était pas apparue en effet ; elle n’avait vu que Nuti, elle n’avait pensé qu’à lui ; et mes paroles ne lui avaient certainement produit d’autre effet que celui de me mettre du côté de la Nestoroff contre Nuti, et par conséquent contre elle aussi.
Si bien qu’ayant manqué le but pour lequel j’avais attribué à celle-ci des intentions bienveillantes, je retombais dans ma première perplexité. Je devenais la proie d’une sourde irritation : je me sentais très défiant, moi aussi, à l’égard de la Nestoroff. Et c’était pour mademoiselle Luisetta que je ressentais cette irritation, parce que, mon but manqué, je me voyais obligé de reconnaître qu’au fond elle avait raison de se défier. En somme il m’apparaissait tout à coup évident qu’il me suffisait d’avoir comme compagne mademoiselle Luisetta pour que fut vaincue toute pensée de défiance. Sans elle, la défiance me prenait, moi aussi ; elle était celle de quelqu’un qui sait pouvoir être saisi d’un pas à l’autre dans un rets préparé avec une subtile astuce.
Je suis allé seul chez la Nestoroff dans cet esprit. Mais, cependant, j’étais poussé par l’anxieuse curiosité de ce qu’elle me dirait, par le désir de la voir de près, chez elle, dans sa maison, bien que je n’attendisse ni d’elle ni de la maison aucune ouverture d’intimité.
Je suis entré dans beaucoup de maisons, depuis que j’ai perdu la mienne, et dans presque toutes, en attendant que se présentât le maître ou la maîtresse de maison, j’ai éprouvé une étrange sensation d’ennui, et en même temps d’angoisse, à la vue des meubles plus ou moins riches, disposés avec art comme pour une représentation. Cette angoisse, cet ennui, je les ressens plus que d’autres, peut-être, parce que m’est resté inconsolable au fond de l’âme le regret de ma petite maison à l’ancienne mode. Tout y respirait l’intimité ; les vieux et simples meubles, soignés avec amour, invitaient à une étroite confiance, pleine de familiarité, et semblaient heureux de conserver les empreintes de l’usage qu’on en avait fait, parce que si ces empreintes les avaient un peu abîmés, un peu usés, elles représentaient le souvenir de la vie vécue avec eux et à laquelle ils avaient pris part. Mais vraiment je ne réussis pas à comprendre comment ne donnent pas de l’angoisse et de l’ennui certains meubles où nous n’osons mettre aucune confiance parce qu’on dirait qu’ils sont là, avec leur gracilité élégante mais sèche, pour nous avertir que notre ennui, notre douleur, notre joie ne doivent ni s’extérioriser, ni faire des folies, ni s’agiter, ni même tressaillir, mais être contenus dans les règles de la bonne éducation. Maisons faites pour les yeux des autres en vue du rôle qu’ils veulent jouer dans la société ; maisons faites pour paraître, où les meubles aussi peuvent nous faire honte si par hasard ils nous surprennent avec des manières ou dans des attitudes qui jurent avec cet apparat et qui n’entrent pas dans le rôle que nous devons jouer.
Je savais que la Nestoroff habitait un riche appartement meublé rue Mecenate. Je fus introduit dans le salon par la femme de chambre (sans doute prévenue de ma visite). Mais elle fut un peu déconcertée, s’attendant à me voir accompagné d’une demoiselle. Pour les gens qui ne vous connaissent pas, et ils sont nombreux, vous n’avez d’autre réalité que celle de vos pantalons clairs, ou de votre pardessus marron, ou de vos moustaches à l’anglaise. Moi, pour la femme de chambre, j’étais un monsieur qui devait venir avec une demoiselle. Sans la demoiselle, je pouvais être un autre. Raison pour laquelle je fus tout d’abord laissé près de la porte.
— Seul ? Et votre petite amie ? — demanda la Nestoroff, entrant au salon. Mais la question arrivée à mi-chemin, entre votre et petite amie, tomba ou plutôt s’affaiblit par suite d’une altération imprévue de sentiment. Les mots : petite amie ne furent presque pas prononcés.
Cette altération imprévue de sentiment fut causée par la pâleur de mon visage troublé, le regard de mes yeux grands ouverts en une stupeur presque inquiétante.
En me regardant, elle comprit immédiatement le pourquoi de ma pâleur et de mon ahurissement, et tout de suite elle devint très pâle aussi ; ses yeux se troublèrent étrangement, la voix lui manqua et tout son corps trembla devant moi comme presque celui d’un fantôme vaporeux.
L’exaltation de ce corps, qui était le sien, jusqu’à une vie prodigieuse, en une lumière dont pas même en songe elle n’aurait pu imaginer être illuminée et réchauffée, dans une transparence triomphale en accord avec la nature qui l’entourait et dont certainement ses yeux n’avaient jamais vu le chant des couleurs, cette assomption était six fois répétée, par un miracle d’art et d’amour, dans ce salon, en six toiles de Giorgio Mirelli.
Fixée là pour toujours, en cette réalité divine qu’il lui avait donnée, en cette divine lumière, en cette divine fusion de couleurs, la femme qui était devant moi qu’était-elle désormais ? En quelle misère de réalité était-elle désormais tombée ? Et elle avait osé teindre de cette étrange couleur de cuivre ses cheveux qui, là, dans les six toiles donnaient avec leur couleur naturelle une expression si sincère à son fin visage au sourire vague, au regard perdu dans le miracle d’un triste songe lointain !
Elle se fit pleine d’humilité, elle se retira en elle-même poussée par la honte, sous mon regard qui certes exprimait une indignation pénible. Par la façon dont elle me regarda, par la contraction douloureuse des cils et des lèvres, par toute l’attitude de sa personne, je compris que non seulement elle sentait qu’elle méritait mon indignation, mais qu’elle l’acceptait et m’en était reconnaissante parce qu’en cette indignation, dont elle se chargeait toute, elle goûtait le châtiment de sa faute et de sa chute.
Elle s’était gâtée, elle avait teint ses cheveux, elle était tombée en cette réalité misérable, elle vivait avec un homme grossier et violent pour s’outrager elle-même ; voilà, c’était clair ; et elle voulait que personne désormais ne s’approchât d’elle pour la tirer de ce mépris de soi-même auquel elle s’était condamnée, en quoi elle mettait son orgueil, parce que, seulement en cette ferme et cruelle intention de se mépriser, elle se sentait encore digne du songe plein de lumière dans lequel elle avait un moment respiré, et dont lui restait le témoignage vivant et éternel dans le prodige de ces six toiles.
Ce n’est pas en s’aidant des autres ni de Nuti, mais d’elle seule, se faisant à elle-même une violence barbare, qu’elle s’était arrachée à ce songe pour s’abîmer, loin de lui. Pourquoi ? Ah ! la raison, peut-être fallait-il la chercher lointaine, ailleurs. Qui connaît les chemins que choisit l’âme ? Ses tourments, ses éclipses, ses funestes et imprévues résolutions ? La raison, peut-être devait-on la chercher dans le mal que les hommes lui avaient fait depuis son enfance, dans les vices où elle s’était perdue durant sa première jeunesse vagabonde et qui, pensait-elle, avaient offensé son cœur au point qu’elle ne se sentait plus digne qu’un jeune homme avec son amour la rachetât et l’ennoblit.
En face de cette femme ainsi tombée et très malheureuse, à coup sûr, et que son malheur faisait l’ennemie de tous et plus encore de soi-même, quel mépris, quel dégoût m’assaillirent tout à coup pour la vulgaire petitesse des faits auxquels je me voyais mêlé, des gens avec lesquels je traitais et de l’importance que j’avais donnée à leurs actes et à leurs sentiments ! Comme il m’apparut stupide et grotesque ce Nuti dans sa tragique fatuité de gravure de mode, tout grimaçant et défraîchi, dans son amidonnage souillé de sang. Stupides et grotesques ces deux Cavalena, mari et femme ! Stupide, Polacco avec ses airs de condottiere invincible ! Et stupide surtout mon rôle à moi, le rôle que j’avais assumé de consolateur, d’une part, de gardien, de l’autre, et au fond de l’âme, de sauveteur d’une pauvre petite à laquelle le triste et ridicule désordre de sa famille avait fait assumer un rôle presque identique au mien : celui de providence dans l’ombre d’un jeune homme qui ne voulait pas être sauvé !
Je sentis, grâce à cette nausée, que je me désaffectionnais de tous, de tout et aussi de moi-même ; je me sentis délivré et comme vide de tout intérêt pour tout et pour tous. Je rentrais dans mon office qui était de manœuvrer impassiblement un appareil de prise de vues. J’étais dominé de nouveau et uniquement par mon premier sentiment que tout ce bruyant et vertigineux mécanisme de la vie ne peut produire autre chose que la stupidité. Stupidité douloureuse et grotesque. Quels hommes, quelles intrigues, quelles passions, quelle vie en un temps comme celui-ci ! La folie, le crime ou la stupidité ! Vie bonne pour le cinématographe !
Voilà par exemple, ici, cette femme qui était devant moi avec ses cheveux de cuivre ; là, dans les six toiles, le songe lumineux d’un très jeune homme qui ne pouvait vivre en un temps tel que celui-ci !
Et la femme est tombée de ce songe, tombée de cet art dans le cinématographe ! Allons, une petite machine à tourner ! Y aura-t-il un drame ici ? Voici la protagoniste.
— Attention, on tourne !
III
De même que la Nestoroff avait compris ma colère, à l’expression de mon visage, elle comprit mon abattement, mon dégoût, et le mouvement de l’âme qui s’en était suivi.
La colère lui avait plu parce qu’elle pensait s’en prévaloir pour des fins secrètes et elle l’acceptait dans mes yeux avec une douleur pleine d’humilité. L’abattement, le dégoût ne lui avaient pas déplu parce que peut-être, et plus que moi, elle les éprouvait, elle aussi. Mais ce qui lui déplut, ce fut ma froideur imprévue, ce fut de me voir tout à coup rentrer dans l’habit de ma professionnelle impassibilité. Et elle aussi changea : elle me regarda froidement, elle dit :
— J’espérais vous voir avec mademoiselle Cavalena.
— Je lui ai donné à lire votre billet, répondis-je, elle était déjà prête pour se rendre à la Kosmograph. Je l’ai priée de venir…
— Elle n’a pas voulu ?
— Elle n’a pas cru… peut-être à cause de sa qualité de nouvelle…
— Ah ! — fit-elle — en rejetant sa tête en arrière. Mais justement, poursuivit-elle, je l’avais justement invitée pour cela, à cause de sa qualité de nouvelle…
— Je le lui ai fait remarquer, dis-je.
— Et elle n’a pas cru qu’il fût convenable de venir ?
J’ouvris les bras.
Elle demeura quelque temps absorbée dans ses pensées ; puis, presque dans un soupir, elle dit :
— J’ai commis une bévue… Le jour, vous vous souvenez ? où nous sommes allés ensemble au Bosco Sacro, elle m’avait semblé si gentille… et contente d’être auprès de moi… mais je comprends, elle n’était pas encore à la Kosmograph et elle ignorait. Pardon, mais n’êtes-vous pas nouveau, vous aussi ?
Je souris.
Et en vérité, malgré ma résolution de rester étranger à tout et à tous, je me senti blessé par cette question, si bien que je répondis :
— Mais entre deux novices, vous le savez bien, on peut tenir compte de l’un plus que de l’autre.
— Je croyais le contraire, dit-elle, cela ne vous fait pas plaisir ?
— Ni plaisir ni déplaisir, madame.
— Est-ce tout à fait vrai ? Pardon, je n’ai aucun droit à votre sincérité, mais je me proposais d’être sincère avec vous aujourd’hui…
— Et moi je suis venu…
— Parce que mademoiselle Cavalena a voulu, comme vous le dites, prouver qu’elle faisait plus grand compte de l’autre novice ?
— Non, Madame. Mademoiselle Cavalena a dit vouloir rester étrangère à tout cela.
— Et vous aussi ?
— Je suis venu.
— Et je vous en remercie beaucoup, beaucoup. Mais vous êtes venu seul. Et cela — peut-être me trompé-je encore — ne me donne pas confiance, non que je maintienne, faites bien attention, que vous, comme mademoiselle Cavalena, teniez plus de compte de l’autre novice, au contraire…
— Comment cela serait-il ?
— Vous ne vous mettez pas en peine de cet autre, et même vous seriez content qu’il lui arrivât quelque malheur parce que mademoiselle Cavalena, en ne voulant pas venir avec vous, a montré qu’elle tenait plus à lui qu’à vous. Je m’explique ?
— Ah ! non, Madame, vous vous trompez ! — m’exclamai-je, d’une façon tranchante.
— Cela ne vous contrarie pas ?
— Nullement. C’est-à-dire… Hé ! bien, sincèrement, cela me contrarie, mais non pas pour moi, désormais ; d’autant que je me sens véritablement étranger…
— Ah ! voilà, vous voyez ? s’exclama-t-elle en m’interrogeant. — J’ai craint cela en vous voyant entrer seul. Avouez que vous ne vous sentiriez pas étranger, de la même façon, si la jeune fille était venue avec vous…
— Mais je suis venu tout de même…
— Comme étranger !
— Non, madame, sachez-le, j’ai fait plus que vous ne croyez. J’ai causé longuement avec ce malheureux, et j’ai cherché à lui faire comprendre de toutes les manières qu’il n’a rien à prétendre ici, après ce qui est arrivé ; tout au moins selon ce que lui-même raconte…
— Que vous a-t-il dit ? — demanda la Nestoroff s’arrêtant tout court, pleine de trouble.
— Beaucoup de stupidités, madame, répondis-je. Il est fou. Et il est à craindre, croyez-le, d’autant plus qu’il est incapable, selon moi, de n’importe quel sentiment véritablement sérieux et profond. Ce fait le démontre déjà, qu’il soit venu avec certaines intentions…
— De vengeance ?
— Non pas précisément de vengeance… Il ne le sait même pas, lui ! C’est un peu le remords… Un remords qu’il ne voudrait pas avoir ; dont il ressent superficiellement l’irritant aiguillon, parce que, je le répète, il est incapable d’un vrai repentir, d’un repentir sincère qui pourrait le mûrir, le corriger… Il y a donc un peu de l’irritation de ce remords, intolérable ; un peu de la rage ou plutôt (la rage ce serait trop fort pour lui) disons du dépit acerbe et non avoué d’avoir été abandonné…
— Par moi ?
— Non. Il ne veut pas l’avouer !
— Mais vous le croyez ?
— Je crois, madame, que vous ne l’avez jamais pris au sérieux et que vous vous êtes servie de lui pour vous détacher de…
Je ne voulus pas prononcer le nom ; je levai la main vers les six toiles. La Nestoroff fronça les sourcils et baissa la tête. Je restai un peu de temps à la considérer, et, décidé à aller jusqu’au bout, j’insistai :
— Il parle de trahison… de la trahison de Mirelli qui s’est tué à cause de la preuve que Nuti voulait lui donner qu’il était facile d’obtenir de vous (pardon !) ce que Mirelli n’avait pu obtenir…
— Ah ! il dit cela ? — demanda la Nestoroff en éclatant.
— Il dit cela, mais il avoue n’avoir rien obtenu de vous. Il est fou ; il ne sait pas lui-même ce qu’il dit parce qu’il ne peut voir clair en lui-même, parce qu’en lui, je le répète, il n’y a rien de véritablement profond C’est un fat qui radote parce que sa fatuité est en désarroi et qu’il ne sait plus à quoi s’accrocher. Il veut s’accrocher à vous désespérément parce qu’à demeurer seul, si seul — dit-il — il deviendrait fou.
La Nestoroff me regarda presque avec épouvante.
— Vous le méprisez ? me demanda-t-elle.
Je répondis :
— Je ne l’estime certes pas. Il peut m’inspirer de la colère et aussi de la compassion.
Elle sauta sur ses pieds comme poussée par un emportement impossible à refreiner.
— J’ai de la colère, dit-elle, contre ceux qui ressentent de la compassion !
— Je comprends très bien, répondis-je avec calme, je comprends très bien en vous ce sentiment.
— Et vous me méprisez ?
— Non, madame, mon sentiment est tout autre.
Elle se tourna pour me regarder, sourit avec un amer dépit :
— Alors vous m’admirez ?
— J’admire en vous, répondis-je, ce qui peut-être chez les autres provoque la colère ; cette colère que du reste vous voulez vous-même susciter pour ne pas faire naître chez eux la compassion. Elle me regarda de nouveau plus fixement, elle s’approcha presque contre ma poitrine, et me demanda :
— Et vous ne voulez pas dire ainsi, en un certain sens, que vous ressentez de la compassion pour moi ?
— Non, madame, de l’admiration. Parce que vous savez vous punir.
— Ah ! oui ! Vous comprenez cela ? — dit-elle le visage altéré, et avec un frémissement, comme si un frisson l’avait saisie à l’improviste.
— Depuis quelque temps, madame.
— Malgré le mépris de tous ?
— Peut-être justement à cause du mépris de tous.
— Je m’en suis aperçue, moi aussi, depuis quelque temps, dit-elle en me tendant la main et en serrant fortement la mienne. Merci. Mais je sais punir aussi, croyez-le ! ajouta-t-elle, tout de suite, menaçante en retirant sa main et la levant en l’air, l’index tendu. Oui, je sais aussi punir sans pitié, parce que je n’en ai jamais voulu pour moi de la pitié et que je n’en veux pas !
Elle se mit à se promener dans la pièce en répétant :
Sans pitié… sans pitié !…
Puis s’arrêtant :
— Voyez — dit-elle avec des yeux mauvais ; par exemple, je ne vous admire pas vous, qui savez vaincre la colère par la compassion.
— En ce cas, vous ne devez pas vous admirer vous-même, dis-je en souriant ; réfléchissez un peu et dites-moi pourquoi vous m’avez prié de venir chez vous ce matin ?
— Vous croyez que c’est par compassion pour… ce malheureux, comme vous l’avez dit ?
— Pour lui, ou pour quelqu’autre, ou pour vous même !…
— Pas du tout ! cria-t-elle avec emportement ; Non ! Non ! Vous vous trompez ! Aucune pitié pour personne ! Je veux être sans pitié ; je veux rester ainsi. Je vous ai prié de venir pour que vous lui fassiez entendre que je n’ai aucune pitié de lui, et que je n’en aurai jamais !
— Mais en attendant, vous ne voulez pas lui faire de mal…
— Je veux justement lui faire du mal en le laissant où il est, et comme il est.
— Mais si vous êtes sans pitié, ne lui feriez-vous pas plus de mal en le rapprochant de vous ? Et vous voulez au contraire l’éloigner…
— Mais parce que je veux rester ainsi, moi, moi ! Je lui ferais plus de mal, oui ; mais je ferais du bien à moi, puisque je me vengerais de lui plutôt que de moi. Et quel mal, pensez-vous, pourrait me venir d’un homme comme lui ? Je ne le veux pas, vous comprenez ? Je ne le veux pas ! Non que j’aie compassion de lui, mais parce qu’il me plaît de ne pas en avoir de moi. Son malheur ne m’importe pas et il ne m’importe pas non plus de lui en causer un plus grand. Celui qu’il a suffit. Qu’il aille pleurer loin de moi ! Moi, je ne veux pas pleurer.
— Je crains, dis-je, qu’il n’ait plus envie de pleurer non plus.
— Et que prétend-il faire ?
— Mais n’étant capable de rien, comme je vous l’ai dit, avec l’esprit qui l’anime, il peut être malheureusement capable de tout…
— Je ne le crains pas, je ne le crains pas, vous le voyez ! Il en est ainsi ! Je vous ai invité à venir près de moi pour vous dire cela, pour vous faire comprendre cela, et pour que vous, à votre tour, le lui fassiez entendre. Je ne crains pas qu’aucun mal puisse me venir de lui, pas même s’il me tuait ! Pas même si, à cause de lui, je devais aller et finir en prison ! Je cours aussi ce risque vous le savez ? De propos délibéré, je me suis exposée aussi à ce régime. Parce que je n’ignore pas à qui j’ai à faire. Et je ne crains rien, je ne crains rien. Je voudrais sentir en moi un peu de crainte, en ce moment. Non, rien ! Je me suis illusionnée en pensant que j’en ressentirais ; croyant à cette illusion, je me suis employée à éloigner d’ici quelqu’un qui menaçait d’user de violence envers moi et envers tous… Mais ce n’était pas vrai ! J’ai agi froidement et non poussée par la crainte ! N’importe quelle peine serait moindre pour moi. Un autre crime, la prison, la mort même, comprenez-nous ? seraient pour moi des maux moindres que celui dont je souffre maintenant et dans lequel je veux demeurer. Malheur à lui s’il tente de faire naître en moi un peu de pitié pour moi-même ou pour lui. Je n’en ai pas ! Si vous en avez pour lui, vous qui en avez à revendre pour tous, faites, faites qu’il s’en aille ! Voilà ce que je souhaite de vous, justement parce que je n’ai aucune crainte !
Elle me dit cela en me laissant voir dans toute sa personne la fureur de ne pas éprouver ce qu’elle aurait voulu éprouver. Je restai un instant dans une perplexité pleine d’effroi, d’angoisse, et aussi d’admiration ; puis, j’ouvris de nouveau les bras, et pour ne pas promettre en vain, je lui parlai de mon projet de me rendre à la petite villa de Sorrente. Elle m’écouta retirée en soi peut-être pour apaiser la souffrance que faisait naître en elle le souvenir de cette petite villa et de ces deux femmes inconsolables, elle ferma douloureusement les yeux, secoua négativement la tête et dit :
— Vous n’obtiendrez rien…
— Qui sait ? soupirai-je, au moins essayons…
Elle me serra fortement la main :
— Peut-être, dit-elle, ferai-je, moi aussi, quelque chose pour vous…
Je la regardai dans les veux plus préoccupé que curieux :
— Pour moi ? Et quelle chose ?
Elle leva les épaules ; sourit douloureusement.
— Je dis, peut-être… quelque chose. Vous verrez.
— Je vous remercie, poursuivis-je, mais je ne vois vraiment pas quelle chose vous pouvez faire pour moi. J’ai toujours demandé si peu à la vie, et moins que jamais j’entends maintenant lui demander. Je ne lui demande même vraiment plus rien, madame.
Je la saluai et je me retirai l’esprit en suspens à cause de cette mystérieuse promesse.
Que veut-elle faire ? Froidement, comme je l’avais supposé, elle a fait partir Carlo Ferro, prévoyant pourtant, et sans aucun effroi, ni pour elle, ni pour lui, ni pour autrui que d’un moment à l’autre il pouvait tomber ici pour commettre un crime. Cela étant, peut-elle penser à faire quelque chose pour moi ? Quoi ? Qu’ai-je de commun, moi, avec tout ce triste imbroglio ? Entend-elle m’y mêler en quelque façon ? Et par quel moyen ? En moi, elle n’a pu découvrir autre chose que mon amitié lointaine pour Giorgio Mirelli et un sentiment léger pour mademoiselle Luisetta. Elle ne peut m’en vouloir ni pour cette amitié, dont l’objet n’existe plus, ni pour ce sentiment qui en ce moment meurt en moi.
Et cependant, qui sait ? Je ne réussis pas à me tranquilliser.
IV
La petite villa.
Était-ce celle-là ? Était-il possible que ce fut celle-là ?
Et cependant, il n’y avait rien de changé, ou bien peu. Seulement ce portail un peu plus haut ; ces deux pilastres un peu plus hauts aussi que les petits pilastres d’autrefois, sur l’un desquels grand’papa Carlo avait fait enlever la plaque de marbre qui portait son nom.
Mais ce portail nouveau pouvait-il avoir ainsi changé l’aspect de l’ancienne petite villa ?
Je reconnaissais que c’était celle-là et il me semblait impossible que ce fût elle ; je reconnaissais qu’elle était restée telle quelle et pourquoi donc me semblait-elle autre ?
Quelle tristesse ! Le souvenir qui cherche à redevenir vie et qui ne se retrouve plus dans les lieux qui semblent changés parce que le sentiment est changé ! Et pourtant je croyais être accouru à cette petite villa avec mon sentiment d’alors, avec mon cœur d’autrefois !
Sachant bien que les lieux n’ont d’autre vie, d’autre réalité que celle que nous leur donnons, je me voyais contraint de reconnaître ceci avec consternation et une douleur infinie : comme je suis changé ! Autrefois, je la touchais cette réalité… Au fait, que touchais-je ? Une de mes illusions. La réalité à cette heure est celle-ci, une autre. Et demain, je la reconnaîtrai illusion…
Je sonnai. La cloche avait un autre son. Mais je ne savais plus si cela dépendait de moi, ou pourquoi la cloche était autre. Quelle tristesse ! Ne plus pouvoir distinguer entre l’illusion et la réalité…
Un vieux jardinier se présenta, long, maigre, courbé, sans veste, mais habillé d’une chemise aux manches retroussées jusqu’au coude et dont le col lui retombait dans le dos, la poitrine noire et dénudée, les bras également noirs, un arrosoir en main et sur la tête un grand vieux chapeau sans bords comme ceux des prêtres.
— Donna Rosa Mirelli ?
— Qui ?
— Elle est morte ?
— Mais de qui parlez-vous ?
— Donna Rosa…
— Ah !… Si elle est morte ? Eh ! qui le sait ?
— Elle ne demeure plus ici ?
— Mais je ne sais pas de quelle Donna Rosa vous me parlez. Ici, elle n’y est pas. Ici demeure Persico. Don Filippo, le chevalier.
— Il a une femme ? Donna Duccella ?
— Non, monsieur. Il est veuf. Il demeure en ville.
— Alors, ici il n’y a personne ?
— J’y suis, moi, Nicola Tavuso, jardinier.
Je regardai le long de la petite allée d’entrée les fleurs des deux haies, rouges, jaunes, blanches, immobiles, semblant dans l’air limpide et silencieux émaillées et conservant les gouttes d’eau d’un récent arrosage, fleurs nées d’hier, mais sur ces haies anciennes. Elles me réconfortèrent ; elles me disaient que oui, que Tavuso était là maintenant pour elles, qu’il les arrosait généreusement chaque matin, et qu’elles lui en étaient reconnaissantes ; fleurs fraîches, sans odeur, riantes de toutes ces gouttes d’eau !
Heureusement survint une vieille paysanne, poitrine énorme, ventre énorme, hanches énormes, énorme enfin, sous une grosse corbeille d’herbage, avec un œil clos qu’opprimait sa paupière rouge et gonflée, tandis que l’autre œil était très vif, limpide, bleu céleste, embué de larmes.
— Donna Rosa ? Veh ! l’ancienne propriétaire… Il y a tant d’années qu’elle n’y est plus !… Si elle est vivante ? Oui, monsieur, la pauvre… une petite vieille… avec sa nièce, oui monsieur… Donna Duccella, oui monsieur… Bonnes gens ! tout en Dieu… Elle n’a pas voulu le monde, rien !… Voilà, la maison, elles l’ont vendue, oui monsieur, depuis beaucoup d’années à Don Filippo « la souris »…
— Persico, le chevalier.
— Allez, Nicolas, don Philippo est connu ! N’est-ce pas, monsieur, que vous venez avec moi ; je vais vous amener avec moi, chez donna Rosa, à côté de l’église neuve.
Avant de partir, je regardai une dernière fois la petite maison. Elle n’était plus rien ; rien subitement, comme si ma vue eût été inopinément obscurcie par un brouillard. Elle est là, misérable, si misérable, vieille, vide… plus rien ! Et alors, peut-être… grand’maman Rosa, Duccella… elles ne sont plus rien ? Les ombres d’un rêve, des ombres, elles si douces à moi et chères, des ombres et pas autre chose ?
J’eus froid. Quelque chose de dur, de nu, de sourd, déglacé… les paroles de cette grasse paysanne : bonnes gens ! toutes en Dieu… elle a quitté le monde… Je sentis l’église dure, nue, glacée… Au milieu de cette verdure qui n’était plus joyeuse… Mais alors ?
Je me laissai guider. J’entendais je ne sais quel long bavardage sur ce don Filippo, à qui allait bien : la souris, parce que… (un parce que qui ne finissait jamais…) le gouvernement d’autrefois… lui, non, son père… homme de Dieu, lui, mais… — De la fatigue, une marche dans la fatigue, de si nombreuses impressions objectives, désagréables, dures, nues, comme tout à l’heure… un âne couvert de mouches qui ne voulait pas marcher, le chemin malpropre, un mur tout crevassé, la sueur fétide de cette femme grasse… Ah ! quelle tentation de tourner bride pour la gare et de reprendre le train ! Deux ou trois fois, je fus sur le point de le faire. Je me fis violence ; je me dis : Voyons !
Un petit escalier étroit, sale, humide, presque sombre, et la vieille qui me criait d’en bas :
Tout droit, allez tout droit… En haut, au second étage… la sonnette est cassée, monsieur… Frappez fort… Elle est sourde ; frappez fort !…
Comme si j’étais sourd, moi aussi… disais-je à part moi, tout en montant. — Comment en sont-elles réduites là ? Tombées dans la misère ?… Peut-être, deux femmes seules… Ce don Filippo…
Sur le palier du second étage, deux humbles portes, basses, repeintes de frais. À l’une d’elles, pendait le petit cordon fruste de la sonnerie. L’autre n’en avait pas. Celle-ci ou celle-là ? Je frappai d’abord à celle-là, fort avec la main, une, deux, trois fois… J’essayai de tirer la sonnette de l’autre : elle ne sonnait pas. C’était ici alors ? Je frappai fort, trois fois, quatre fois… Rien ! Mais comment ? Duccella aussi était sourde ? N’était-elle pas à la maison avec sa grand’mère ? Je frappai plus fort. J’allais m’en aller, quand j’entendis dans l’escalier les pas lourds et le halètement de quelqu’un qui montait avec peine. Une femme vêtue d’une de ces robes que l’on porte après un vœu et ceinte du cordon de la pénitence. La robe couleur café indiquait un vœu à la Madone du Carmel. Sur la tête une mantille de dentelle noire, à la main, un gros livre et la clef de la maison.
Elle s’arrêta sur le palier et me regarda avec des yeux à la fois clairs et éteints dans une chair blanche, grasse et flasque au menton ; sur la lèvre et aux coins de la bouche, des poils de moustache. Duccella ! Cela me suffisait ; j’aurais voulu m’enfuir ! Ah ! si au moins elle avait conservé cet air apathique, cet air d’hébétée avec lequel elle se planta devant moi, encore un peu haletante sur le palier ! Mais non : elle voulut me faire fête, elle voulut être gracieuse — elle avilie ainsi ! — avec ces yeux qui n’étaient plus les siens, avec cette face pléthorique et blême de nonne qui aurait été si heureuse de l’honneur…
Mais oui, mais oui !…
— Passez, je vous prie, passez…
Pour la faire disparaître, je lui aurais donné une bonne poussée, au risque de la faire rouler dans l’escalier ! Quelle chair molle, quelle chose, cette vieille sourde idiotisée qui n’avait plus une dent dans la bouche et dont le menton pointu sautait horriblement jusque sous son nez ; qui prononçait les mots à vide et dont la langue pâle pointait entre les lèvres flasques et ridées, cette vieille aux énormes lunettes qui agrandissaient monstrueusement ses yeux vides opérés de la cataracte, entre les cils rares, pareils à des antennes d’insecte !
— Vous vous êtes fait une position (avec le doux z napolitain) — une po-si-ti-on. Elle ne sut pas me dire autre chose. Je m’enfuis, sans avoir eu, un moment, l’ombre même de la pensée de lui adresser les paroles pour lesquelles j’étais venu. Que dire ? Que faire ? Pourquoi demander des nouvelles de leur situation ? leur demander si elles étaient vraiment tombées dans la misère comme, d’après l’aspect seul de la maison, on pouvait le croire ? Très consolées de tout, abêties et heureuses avec Dieu ! Ah ! quelle horreur que la foi ! Duccella, la fleur vermeille !… Grand’maman Rosa… le jardin de la petite villa avec les gelsomini di bella notte.
Dans le train, il me sembla courir au milieu de la nuit vers la folie. En quel monde étais-je ? Mon compagnon de voyage, un homme d’âge moyen, aux yeux ovales noirs et comme en émail, aux gros sourcils noirs, aux cheveux noirs, épais et luisants de pommade, était de ce monde, lui ; oui certes, ferme et bien campé dans le sentiment de sa tranquille et dédaigneuse sottise ; il comprenait tout à merveille, lui, sans s’inquiéter de rien ; il savait parfaitement tout ce qu’il lui importait de savoir, où il allait, pourquoi il voyageait, la maison où il devait descendre, le souper qui l’attendait… Mais moi ? Était-il du même monde ? Son voyage et le mien… sa nuit et la mienne… Non, moi je ne possédais ni temps, ni monde, ni rien !… Le train était à lui ; et lui voyageait. Comment voyageais-je, moi aussi ? Comment étais-je, moi aussi, dans le monde où il était, lui ? Comment, de quelle façon était à moi cette nuit si je n’avais ce qu’il fallait pour la vivre, si je n’avais rien à y faire ? La nuit et le temps tout entier, il le possédait lui, oui, cet homme d’âge moyen, qui, en ce moment, un peu ennuyé, tournait et retournait son cou dans son col amidonné. Non, ni monde, ni temps, ni rien : j’étais hors de tout, absent de moi-même et de la vie ; et je ne savais plus où j’étais, ni pourquoi j’étais. J’avais en moi, mais non à moi des images de choses et de personnes ; des images, des aspects, des formes, des souvenirs de personnes et de choses qui n’avaient jamais existé dans la réalité, en dehors de moi-même, dans le monde que ce monsieur voyait autour de lui et touchait. J’avais cru les voir, les toucher, mais quoi ! cela n’était pas vrai, je n’avais rien vu ! Je ne les avais plus trouvées, parce qu’elles n’avaient jamais été : ombres, songes… Mais comment avaient-elles pu venir en mon esprit ? D’où ? Pourquoi ? Je fus peut-être moi aussi alors ? Existait-il un moi qui maintenant n’existe plus ? Mais non. Ce monsieur d’âge moyen me disait que non, que les autres existaient, chacun à sa manière et avec son monde et avec son temps ; moi, non, je n’étais pas, je n’étais pas, et bien que n’étant pas, je n’aurais pas su dire d’où j’étais véritablement, et ce que j’étais cependant, moi, hors du temps et hors du monde !…
Je ne comprenais plus rien. Et je ne compris plus rien quand, arrivé à Rome et à la maison, vers dix heures du soir, je trouvai dans la salle à manger, heureux comme si rien ne se fût passé, comme si une nouvelle vie eût commencé au cours de mon absence, Fabrizio Cavalena, redevenu médecin et rentré dans sa famille, Aldo Nuti, mademoiselle Luisetta et madame Néné soupant ensemble. Comment ? Pourquoi ? Qu’était-il advenu ?
Je ne pus vaincre l’impression qu’ils n’étaient ainsi, joyeux et réconciliés, que par esprit de raillerie à mon adresse, pour me récompenser par le spectacle de leur joie de la peine que je m’étais donnée pour eux ; et non seulement cela, mais que, sachant en quel état d’esprit je devais me trouver au retour de ce petit voyage, ils s’étaient entendus pour achever de me troubler en me montrant ici encore une contingence à laquelle je ne me serais jamais attendu.
Plus que tous, mademoiselle Luisetta me mit en colère, mademoiselle Luisetta qui jouait le rôle de Duccella amoureuse, de cette Duccella, fleur vermeille, dont je lui avais tant parlé ! J’aurais voulu lui crier à la face comment je l’avais retrouvée là-bas cette Duccella, et qu’il fallait, parbleu, qu’elle cessât cette comédie qui était une indigne et grotesque honte.
Et à lui aussi, au signorino[2] qui, par miracle, semblait être redevenu celui qu’il était, il y a tant d’années, j’aurais voulu lui crier en face, comment j’avais retrouvé Duccella et grand’maman Rosa…
Mais bravo à tous ! Là-bas, à ces deux pauvres femmes heureuses avec Dieu et à vous, ici, heureux avec le Diable ! cher Cavalena, mais oui, redevenu non seulement médecin, mais enfant, aussi, jeune époux à côté de sa jeune épouse ! Non, merci, merci : il n’y a pas place pour moi parmi vous : vous êtes à votre aise, ne vous dérangez pas : je n’ai envie ni de manger ni de boire, merci ! Je puis me passer de tout cela, moi. J’ai gaspillé pour vous un peu de ce qui, en effet, ne me sert à rien, vous le savez ; un peu de ce cœur qui, au fait, m’est inutile, parce que c’est seulement la main qui me sert : donc aucune obligation de me remercier ! Même excusez-moi, si je vous ai dérangés. Le tort est de mon côté, le tort est d’avoir voulu me mêler… soyez à l’aise, soyez à l’aise, et bonne nuit, chers, bonne nuit !