On tourne/Fascicule 07
FASCICULE SEPTIÈME
I
J’ai compris maintenant.
Se troubler ? Mais non, voyons, pourquoi ? Une si grande partie de ma vie est passée ; et bien loin, là-bas, le passé est mort… maintenant la vie est ici, celle-ci, une autre : sterrati, tout autour, et plates-formes ; les édifices, très écartés de la ville, presque à la campagne, entre la verdure et l’azur d’une maison de cinématographie. Et maintenant elle est ici actrice… et lui aussi est acteur ? Oh ! vraiment ! donc collègues ? Mais très bien ; beaucoup de plaisir…
Tout est bien, tout est lisse comme de l’huile. La vie. Ce bruissement de soie blanche, en ce moment, avec cette bizarre tunique de dentelle blanche, et ce chapeau ailé, comme le casque du dieu du commerce, sur des cheveux couleur de cuivre… certes ! La vie. Un peu de gravier remué avec la pointe de l’ombrelle, et un court silence avec des yeux charmeurs se fixant sur la pointe de l’ombrelle, et l’ombrelle remuant un peu de gravier, là…
Quoi donc ? Ah ! oui, mon cher : un grand ennui…
Cela est sans doute arrivé, hier, pendant mon absence. La Nestoroff avec ces yeux passionnés, étrangement ouverts, a dû aller à la Kosmograph, exprès pour le rencontrer ; elle se sera approchée de lui avec un air innocent, comme on va au-devant d’un ami, d’une connaissance que l’on retrouve, par hasard, après de nombreuses années ; et le petit papillon, sans soupçonner l’araignée, s’est mis à battre des ailes près d’elle, tout exultant.
Mais comment, mademoiselle Luisetta ne s’est aperçue de rien ?
Hé ! bien, voilà : cette satisfaction a manqué à madame Nestoroff. Hier, mademoiselle Luisetta pour fêter le retour à la maison de son père n’a pas été à la Kosmograph avec monsieur Nuti. Et ainsi madame Nestoroff n’a pu avoir le plaisir de montrer à cette dédaigneuse petite demoiselle qui, la veille, n’avait pas voulu accepter son invitation, comment, tout de suite, elle pouvait, à peine en avait-elle l’envie, détacher du flanc de n’importe quelle petite demoiselle dédaigneuse, pour les reprendre tous, les signorini fous qui menacent de faire de la tragédie, pst ! comme cela, avec un signe du doigt, et les apprivoiser immédiatement, tout de suite, et les enivrer avec le seul bruissement d’une robe de soie et d’un peu de gravier remué avec la pointe d’une ombrelle.
Ennui, oui, une grande contrariété, parce que madame Nestoroff tenait beaucoup, énormément sans doute, à ce plaisir qui lui a manqué.
Ignorante de tout, mademoiselle Luisetta a vu le soir rentrer à la maison le signorino, l’air joyeux, enfin transfiguré. Comment aurait-elle pensé que cette transfiguration, cet air heureux puissent venir de sa rencontre avec la Nestoroff, puisque chaque fois qu’elle pense avec terreur à cette rencontre elle voit rouge, noir ; elle voit un bouleversement, la folie, la tragédie ! Donc, si changé, si joyeux, lui aussi, sans doute à cause du retour de papa à la maison. Mais que lui importe à lui, le retour de papa à la maison ? mademoiselle Luisetta ne peut y croire, à son intérêt, non ; mais qu’il n’éprouve pas de joie, qu’il ne veuille pas s’unir à la fête des autres, voyons, pourquoi non ? Comment expliquer autrement cette gaîté ? Et il faut lui en être reconnaissant ; il faut en être heureux parce que cette gaîté prouve de toute façon que son esprit est devenu plus léger, plus ouvert, si bien qu’il peut accueillir facilement la joie des autres.
Certainement mademoiselle Luisetta aura pensé cela. Hier, oui, mais non aujourd’hui.
Aujourd’hui, elle est venue à la Kosmograph avec moi, le visage tout assombri. Il s’est trouvé — et on en a été très surpris — que monsieur Nuti était déjà sorti de la maison depuis longtemps, alors qu’il faisait encore sombre. Ne voulant pas me laisser voir, chemin faisant, sa tristesse, sa consternation, après le spectacle de sa joie qu’elle m’avait montrée la veille au soir, elle m’a demandé où j’avais été hier et ce que j’avais fait. Moi ? mais ! Une petite excursion de plaisir… Et je m’étais diverti ? — oh ! beaucoup. Au moins en principe. Puis… ce sont des choses qui arrivent ! Nous disposons tout parfaitement pour une excursion de plaisir ; nous croyons avoir pensé à tout ; tout arrangé, pour qu’elle demeure sereine, sans incidents qui nous la gâtent. Mais malheureusement, il y a toujours quelque chose, parmi tant d’autres, à laquelle nous n’avons pas songé ; une chose nous échappe… Voilà par exemple une famille de beaucoup d’enfants qui veut aller goûter à la campagne par une belle journée. Les petits souliers du second bambin ont un clou, un rien, un petit clou à l’intérieur qui a pointé dans le talon et sur lequel il faudrait frapper avec un marteau. La petite maman y a pensé à peine sortie du lit, mais ensuite, comment cela s’est-il fait ? Parmi tant de choses à préparer pour la partie de campagne, elle n’y a plus pensé. Et cette paire de petits souliers avec leurs deux languettes de dessus semblables aux oreilles tendues d’un drôle de petit lapin, alignée au milieu des autres paires toutes lustrées à souhait et prêtes à être chaussées par les petits, il semble qu’elle jouisse silencieusement du dépit que ressentira la petite maman qui l’a oubliée, qui maintenant à la dernière minute se dépêche plus que jamais, en grande confusion, parce que le papa est en bas, au pied de l’escalier, et crie de se dépêcher, et aussi tous les enfants impatients qu’elle fasse vite. Cette paire de petits souliers, pendant que la maman la prend pour en chausser, pleine de hâte et d’agitation, le bambin, rit sous cape :
— Eh ! oui, chère petite maman ; mais à moi, vois-tu tu n’as pas pensé ; et tu verras que je te gâterai tout. À la moitié de la route, je commencerai à piquer avec le clou le pied de ton petit et je le ferai pleurer et boiter… Eh ! bien, il m’était arrivé à moi quelque chose de semblable. Non certainement un clou dans mes chaussures à taper. J’avais oublié autre chose… Quelle chose ? — Rien : autre chose… Je ne voulus pas le lui dire. Une autre chose, mademoiselle Luisetta, qui peut-être depuis longtemps s’est abîmée en moi…
Que mademoiselle Luisetta me prêtât beaucoup d’attention, je ne pourrais le dire. Et, chemin faisant, pendant que je laissais parler mes lèvres, je pensais : « Ah ! tu ne prends aucun souci, chère petite, de ce que je te raconte ? Ma mésaventure te laisse indifférente ? tu verras avec quel air d’indifférence, à mon tour, pour te rendre la monnaie de ta pièce, j’accueillerai l’ennui qui t’attend tout à l’heure, en entrant avec moi à la Kosmograph : tu verras ! »
Et, en effet, à peine avions-nous fait cinq pas sur l’espace planté d’arbres qui s’étend devant le premier édifice de la Kosmograph, que voilà, côte à côte, comme deux très doux amis, monsieur Nuti et madame Nestoroff : celle-ci avec son ombrelle ouverte, appuyée et tournant sur une de ses épaules.
Avec quels yeux me regarda mademoiselle Luisetta ! Et alors moi, rien : — Vous voyez ? Ils se promènent tranquillement… Elle fait tourner son ombrelle, elle !…
Elle était devenue si pâle, la pauvre petite, que je craignais qu’elle ne tombât à terre, évanouie : instinctivement, je tendis un bras pour la soutenir ; elle retira ce bras avec colère et me regarda, les yeux dans les yeux. Certainement le soupçon lui traversa l’esprit que cette tranquille et douce réconciliation de Nuti avec madame Nestoroff était mon œuvre, était une manœuvre de moi, (qui sait ? d’accord peut-être avec Polacco) qu’elle était le fruit de ma visite faite à cette dame, deux jours auparavant, et peut-être de mon mystérieux éloignement d’hier. Toute cette machination secrète imaginée par elle, le temps d’un éclair, dut lui sembler une bien lâche dérision.
— Quoi ! lui faire craindre comme imminente, pendant tant et tant de jours, une tragédie, si ces deux êtres se rencontraient, lui faire concevoir tant d’effroi ; lui faire endurer tant de souffrance de cœur pour calmer la fureur de Nuti par un mensonge qui lui avait tant coûté ! Pourquoi ? Pour lui offrir à la fin comme salaire ce délicieux petit tableau de la placide promenade matinale de ces deux personnages sous les arbres de l’esplanade ? Oh ! lâcheté ! Dans ce but ? Pour l’agrément de tourner en dérision une pauvre enfant qui avait pris tout cela au sérieux, entraînée au milieu d’une intrigue laide et vulgaire ? Dans les ridicules et tristes conditions de sa vie, elle ne s’attendait à rien de bon ; mais pourquoi ceci enfin ? Pourquoi cette avanie ? C’était vil !
C’est ainsi que me parlèrent les yeux de la pauvre petite. Pouvais-je sur le moment lui démontrer que le soupçon était injuste, que la vie était telle, aujourd’hui plus que jamais, faite pour donner de ces spectacles et que je n’étais nullement fautif ?
Je m’étais endurci ; il me plaisait qu’elle mesurât l’injustice du soupçon, qu’elle souffrît à cause de ce spectacle, à cause de ces gens-là, auxquels, aussi bien elle que moi, sans en être priés nous avions donné quelque chose de nous, spectacle qui maintenant nous faisait mal, offensé et blessé au dedans de nous. Mais nous méritions cela ! En ce moment, l’avoir en cela comme compagne me plaisait, pendant que ces deux personnages se promenaient là-bas, sans même nous voir ! Indifférence, indifférence, mademoiselle Luisetta, courage ! Avec votre permission — aurais-je voulu lui dire, je m’échappe, je vais prendre ma petite machine et impassible je vais me placer ici comme c’est mon devoir.
Avec un sourire étrange qui ressemblait à l’air d’un chien réfléchissant en lui-même et grinçant des dents, je regardais du côté de la grande porte du bâtiment du fond d’où venaient à nous Polacco, Bertini et Fantappié, quand tout à coup arriva ce qui, en vérité, devait être attendu, et donnait raison à mademoiselle Luisetta de trembler ainsi et à moi de vouloir paraître indifférent. Mais mon masque d’indifférence fut contraint de se décomposer tout d’un coup sous la menace d’un péril qui vraiment parut à tous imminent et terrible. Je le vis tout d’abord passer sur la figure de Polacco qui s’était approché avec Fantappié et Bertini. Ils causaient entre eux, bien certainement, de ces deux personnes qui se promenaient sous les arbres et tous trois riaient de quelque saillie échappée de la bouche de Fantappié quand tout à coup ils s’arrêtèrent devant nous, avec des visages blancs et des yeux désorbités. Mais c’est surtout chez Polacco que je vis la terreur ! Je me retournai pour regarder en arrière : Carlo Ferro !
Il arrivait derrière nous tel qu’il venait de descendre du train et portant encore sur sa tête sa casquette de voyage. Et les deux personnages, pendant ce temps, continuaient à se promener ensemble là-bas, sans aucun soupçon, sous les arbres. Les vit-il ? Je ne sais. Fantappié eut la présence d’esprit de crier très fort :
— Oh ! Carlo Ferro !
La Nestoroff se retourna, planta là son compagnon, et alors on vit — gratis — l’émouvant spectacle d’une dompteuse qui, parmi l’effroi des spectateurs, s’avance à la rencontre d’une bête sauvage en furie. Placide, elle s’avança, sans hâte, l’ombrelle encore ouverte sur son épaule mais elle ne la faisait plus tourner. Elle avait un sourire sur les lèvres qui nous disait à tous sans daigner nous donner un regard : « Mais quelle frayeur, imbéciles ! Je suis là moi ! » Et un regard dans les yeux que je ne pourrai jamais oublier, le regard d’une femme qui sait que tous doivent voir qu’aucune crainte ne peut habiter en elle, qui regarde et s’avance ainsi. L’effet de ce regard sur la figure féroce, sur le corps menaçant, sur les pas excités de Carlo Ferro fut admirable. Nous ne vîmes pas le visage, mais nous vîmes le corps s’amollir, les pas se ralentir, à mesure que la fascination plus proche opérait. Unique signe que quelque agitation devait pourtant exister en la Nestoroff : elle se mit à lui parler en français.
Personne de nous ne regarda là-bas, où Aldo Nuti était resté seul, planté au milieu des arbres… Mais je m’aperçus tout à coup qu’une personne parmi nous, mademoiselle Luisetta, regardait vers là et n’avait peut-être pas regardé autre chose. Comme si, pour elle, la terreur fut là et non près de ces deux que, nous autres, suspendus et épouvantés ne quittions pas du regard.
En ce moment rien n’arriva. Pour conjurer la tempête, avec beaucoup de bruit, et, on peut le dire, ainsi qu’un coup de foudre providentiel, tomba sur l’esplanade le commandeur Borgalli accompagné de plusieurs sociétaires de la maison et de plusieurs employés à l’administration de celle-ci. Bertini et Polacco qui étaient avec nous furent pris à partie, et les sévères admonitions du Directeur Général s’adressaient aussi aux deux autres directeurs artistiques qui étaient absents. Les travaux se faisaient à pas de tortue ! Aucun sens critique dans la direction ! De la confusion en veux-tu, en voilà ; une vraie tour de Babel ! De Babel ! Quinze, vingt films laissés en panne ; les troupes d’acteurs débandées tandis que, depuis longtemps déjà, il avait été dit que toutes devaient se trouver réunies et prêtes pour le film de la tigresse, ce film pour lequel des milliers et des milliers de lires avaient été dépensées ! Qui à la campagne, qui à la mer, une vraie plaisanterie ! Pourquoi garder encore cette tigresse ? Tout le rôle de l’auteur qui devait la tuer manquait encore ? Et où était cet acteur ? Ah ! il était arrivé ? Et comment ? où avait-il été ?
Acteurs, comparses, attrezzisti[1] avaient débouché en foule de toutes parts aux cris du commandeur Borgalli qui eut la satisfaction de mesurer l’importance de son autorité, et combien elle était crainte et respectée, par le silence que tous ces gens gardaient et par la vitesse avec laquelle ils s’éparpillèrent quand il conclut sa harangue en ordonnant :
Au travail ! allons au travail ! Alors disparut de l’esplanade, comme submergée d’abord par cette affluence de gens, puis emportée par son reflux, tout vestige de la, disons, dramatique situation de tout à l’heure : là, madame Nestoroff et Carlo Ferro, et plus loin, Nuti, éloigné tout seul sous les arbres.
L’esplanade demeura vide devant nous. J’entendis mademoiselle Luisetta qui gémissait à côté de moi :
— Oh ! Dieu, oh ! Dieu, et qui tordait ses petites mains. Oh ! Dieu, et maintenant ? Qu’arrivera-t-il maintenant ?
Je la regardai, aigri, mais cependant je m’efforçai de la réconforter :
— Mais que voulez-vous qu’il arrive ? Tranquillisez-vous ! Vous n’avez pas vu ? Tout était arrangé… J’ai du moins cette impression. Mais oui, ne vous tourmentez pas. Ce retour inattendu de Ferro… je gage qu’elle le connaissait ; si même, hier soir, elle ne lui a pas télégraphié de venir ; oui, pour qu’il la trouve là en amical colloque avec lui, avec monsieur Nuti. Croyez bien qu’il en est ainsi.
— Mais lui ? Lui ?
— Qui lui ? Nuti ?
— S’il y a là toute une machination de ces deux…
— Vous craignez qu’il ne s’en aperçoive…
— Mais oui ! Mais oui !
Et la pauvre petite recommença à tordre ses petites mains.
Eh ! bien ? S’il s’en aperçoit ? — dis-je — soyez calme, il ne fera rien. Croyez que cela aussi est prévu.
— Par qui ? par elle ? par cette femme ?
— Par cette femme. Elle se sera tout d’abord assurée en causant avec lui que l’autre pouvait revenir, sans péril pour personne, soyez tranquille ! S’il n’en avait pas été ainsi, Ferro ne serait pas revenu.
Je me vengeai. Cette assertion renfermait une profonde mésestime pour Nuti. Si mademoiselle Luisetta voulait se tranquilliser, elle devait l’accepter. Elle aurait tant désiré se rassurer, mademoiselle Luisetta ; mais à cette condition, non, elle ne le voulut pas. Elle secoua violemment sa tête : non, non.
Et alors rien ! Mais en vérité bien que j’eusse grande confiance dans l’astuce froide, dans le pouvoir de la Nestoroff, en me souvenant des fureurs désespérées de Nuti, je ne me sentais pas bien certain qu’il ne fallût pas s’inquiéter pour lui. Cette pensée augmentait la colère que faisait naître en moi le spectacle de cette pauvre petite épouvantée. Contre ma résolution de placer et de garder tous ces gens devant ma petite machine comme un repas à lui donner à manger, en tournant impassible sa manivelle, je me voyais encore forcé de m’intéresser à elle, de m’inquiéter encore de leurs destinées. Je me rappelais encore les menaces, les cruelles protestations de la Nestoroff, qu’elle ne craignait rien de personne, parce que n’importe quel autre malheur — un nouveau crime, la prison, la mort même — elle les estimait des maux moindres pour elle que celui dont elle souffrait secrètement et avec lequel elle voulait vivre. S’était-elle peut-être tout d’un coup fatiguée de cet état ? La résolution qu’elle avait prise, hier, durant mon absence, d’aller à Nuti contrairement à ce qu’elle m’avait dit, le jour précédent, venait-elle de là ?
— Aucune compassion — m’avait-elle déclaré, ni pour moi, ni pour lui ! Aurait-elle eu tout à coup compassion d’elle ? De lui, non, certainement ! Mais cette pitié pour elle voulait-elle dire qu’elle se soustrairait de n’importe quelle façon, même au prix d’un crime, à la punition qu’elle s’était imposée en vivant avec Carlo Ferro ? Résolument, à l’improviste, elle est allée à Nuti et elle a rappelé Carlo Ferro.
Que veut-elle ? Qu’arrivera-t-il ? Mais il est arrivé ceci en attendant. En foule, à midi, sous le berceau de l’hôtellerie, partie déguisés en Indiens, partie en touristes anglais, s’étaient portés des acteurs et des actrices des quatre troupes. Ils étaient tous ou feignaient d’être en colère, en révolution, à cause de la scène furieuse du commandeur Borgalli, et ils s’en prenaient, à leurs risques et périls, depuis un moment, à Carlo Ferro, lui laissant clairement entendre que cette fureur, ils la lui devaient, d’abord pour avoir mis en avant tant de ridicules prétentions et, ensuite, pour avoir essayé de se soustraire au rôle qui lui avait été assigné dans le film de la tigresse, comme si en vérité il y avait un grand risque à tuer une bête matée par tant de mois de prison, sans compter les garanties dont il s’entourait : une assurance de cent mille lires, traité, conditions etc. Carlo Ferro était assis à une petite table à l’écart avec la Nestoroff. Il était jaune : on voyait clairement qu’il faisait d’énormes efforts pour se contenir : nous nous attendions tous à le voir, d’un moment à l’autre, éclater, s’insurger. Nous étions donc tout d’abord ahuris quand, au contraire, quelqu’un auquel personne ne faisait attention, éclata tout à coup et se leva, se portant devant la table près de laquelle étaient assis Ferro et la Nestoroff. C’était Nuti, très pâle. Dans un silence plein d’une attente contrainte, on entendit un petit cri d’effroi auquel répondit subitement un geste impérieux de la main de Varia Nestoroff sur le bras de Carlo Ferro.
Nuti regardant celui-ci dans les yeux lui dit avec fermeté :
— Voulez-vous me céder votre place et votre rôle ? Je m’engage devant tous à le remplir sans traité et sans conditions !
Carlo Ferro ni ne sauta sur ses pieds ni ne se jeta contre le provocateur. À la stupeur de tous, il se plia au contraire, se détendit avec mauvaise humeur sur la chaise ; abaissa la tête d’un côté comme s’il voulait regarder de bas en haut et leva un peu le bras sur lequel appuyait la main de la Nestoroff, en lui disant :
— Je vous en prie…
Puis se retournant vers Nuti :
À vous ? Mon rôle ? Mais très heureux, cher Monsieur ! Je suis, en effet, un grand lâche… J’ai une peur, moi, que vous ne pouvez vous figurer… très heureux, très heureux, cher Monsieur !
Et il rit, comme je n’ai jamais vu rire personne.
Ce rire provoqua chez tous un frisson, et au milieu de ce frisson général, et sous le coup de fouet de ce rire, Nuti demeura comme égaré, et sûrement l’impétueuse ardeur qui l’avait poussé contre son rival faiblissait et tombait sous cet accueil de pardon pitoyable et moqueur. Il regarda autour de lui, et alors, tout à coup, à lui voir cette face pâle et égarée, tous éclatèrent de rire, d’un rire fou, d’un rire irrépressible. La tension d’angoisse se détendait ainsi dans cet énorme rire de soulagement crépitant dans les épaules du provocateur. Des exclamations de raillerie éclataient çà et là, comme des fusées au milieu du vacarme du rire : il nous a fait une belle figure !… Pris au piège !… Un rat !
Nuti aurait mieux fait de se mettre à rire, lui aussi ; mais très malheureusement il voulut demeurer dans ce rôle ridicule, cherchant des yeux quelqu’un à qui se cramponner pour ne pas être englouti dans cette tempête d’hilarité et il balbutiait :
— Eh ! bien… Eh ! bien, il a accepté… Je jouerai moi… il a accepté !…
Moi aussi, bien qu’il me fit peine je détachai mes yeux de lui pour regarder la Nestoroff : elle avait dans ses yeux dilatés un rire d’un éclat mauvais.
II
Pris au piège. Voilà tout. C’est cela, et rien d’autre qu’a voulu la Nestoroff ; elle a voulu que ce fût lui qui entrât dans la cage.
À quelles fins ? Il me semble facile de les comprendre, à voir la façon dont elle a disposé les choses. Voici : la Nestoroff, méprisant Carlo Ferro qu’elle avait persuadé ou contraint de s’éloigner, dit bientôt qu’on ne courait aucun risque à entrer en cette cage. Ainsi la bravade de Nuti d’y entrer apparut plus ridicule. L’amour-propre de Ferro sortait des rires avec lesquels cette bravade avait été accueillie, non pas tout à fait sauf, mais le moins mortifié qu’il était possible ; et non même, pas mortifié du tout ; au contraire. En effet, à cause de la satisfaction maligne que l’on a l’habitude d’éprouver en voyant un pauvre oiseau se prendre dans de la glu, tous reconnaissaient maintenant que la glu n’est pas une chose agréable ; bravo donc à Ferro qui, aux dépens de ce passereau, a réussi à s’en dégager. En somme, il me semble clair qu’elle ait voulu berner Nuti, en montrant qu’elle avait à cœur d’épargner à Ferro même un ennui sans importance et jusqu’à l’ombre d’un péril très éloigné, comme celui d’entrer dans une cage pour tirer sur une bête que tous prétendent matée par de si longs mois d’emprisonnement. Elle a pris Nuti poliment par le nez et au milieu des rires de tous elle l’a introduit dans cette cage.
Même les moralistes les plus moraux laissent apparaître, sans le vouloir, entre les lignes de leurs fables une grande complaisance pour les ruses du renard au détriment du loup ou du lapin, ou de la poule ; et Dieu sait ce que représente le renard dans ces fables ! La morale à en tirer est toujours celle-ci : le préjudice et les moqueries vont aux imbéciles, aux timides et aux simples ; ce qui surtout est à priser, c’est l’astuce, même quand elle n’arrive pas aux raisins, ou encore, même quand elle dit qu’ils ne sont pas mûrs ! Belle morale ! Mais le renard joue toujours ce mauvais tours aux moralistes que, quoi qu’ils fassent, ils n’arrivent jamais à lui faire faire méchante figure. Avez-vous ri de la fable : le renard et les raisins ? Moi, non, jamais. Parce que nulle sagesse ne m’est apparue plus sage que celle qui enseigne à nous guérir d’un désir en le méprisant.
Ceci, bien entendu, je le dis maintenant pour moi qui voudrais être renard et qui ne le suis pas. Moi, je ne sais pas dire « raisins trop verts » à mademoiselle Luisetta. Et cette pauvre petite au cœur de laquelle je n’ai pas pu arriver, voilà, fait tout pour que je perde près d’elle le calme impassible, la belle sagesse que je me suis proposé bien des fois d’acquérir, enfin mon si vanté silence de chose. Je voudrais la mépriser, mademoiselle Luisetta, en la voyant passionnément éprise de cet imbécile ; je ne le puis. La pauvre petite ne dort plus et vient me le dire dans ma chambre chaque matin avec certains yeux qui changent de couleur, tantôt azur foncé, tantôt vert pâle, avec la pupille qui tantôt se dilate par l’appréhension, tantôt se rétracte en un petit point où semble fixée, plus aiguë, la douleur.
Je lui demande : vous ne dormez pas ? Pourquoi ? — poussé par un méchant désir, que je voudrais et que je ne sais pas chasser, de l’irriter : Votre bel âge, la saison, devraient pourtant vous pousser à dormir. Non ? Pourquoi ? J’éprouve là un beau plaisir à la forcer à me le dire, à m’avouer qu’elle ne dort pas à cause de lui parce qu’elle craint pour lui !… Ah ! oui ? — Et alors : Mais non, dormez donc, car tout va bien, très bien ! voyez avec quelle décision il s’est engagé à reprendre le rôle de Carlo Ferro dans le film de la tigresse ! Oui, vraiment, parce que, quand il était tout jeune homme, il disait toujours que si son grand père le lui avait permis, il se serait fait auteur dramatique ; et il ne s’était pas trompé ! grande disposition naturelle ; véritable élégance aristocratique ; parfaite élégance de gentleman anglais à la poursuite de la perfide Miss en voyage dans les Indes. Il faut voir avec quelle docilité pleine de courtoisie, il accepte les conseils des acteurs de profession, des directeurs Bertini et Polacco, et comme il se plaît à être loué par eux ! Donc aucune peur, mademoiselle… Soyez absolument tranquille… Comment cela s’explique ? Mais cela s’explique ainsi peut-être, que n’ayant jamais rien fait, grâce au ciel ! dans sa vie, maintenant que, par suite d’une combinaison — heureuse pour lui ! — il s’est mis à faire quelque chose et justement celle qu’autrefois il aurait été heureux de faire, voilà, il y a pris goût, cela le distrait et il s’en enorgueillit…
Non ? Mademoiselle Luisetta dit : non, s’obstine à dire : non, non, non ; que cela ne lui semble pas possible ; cela n’est pas croyable ; il est en train de mûrir quelque violente résolution sans le laisser voir.
Quand un soupçon de ce genre s’est enraciné, rien de plus facile que d’en découvrir dans l’acte le plus minime un signe révélateur. Elle en découvre tellement, mademoiselle Luisetta ! et elle vient me les communiquer chaque matin dans ma chambre : il écrit, — il est taciturne — il ne fait attention à rien — il a oublié de saluer… — Oui, mademoiselle et voyez, aujourd’hui, il s’est mouché le nez avec la main gauche au lieu de la main droite !
Elle ne rit pas, mademoiselle Luisetta : elle me regarde, fâchée, pour voir si je parle sérieusement ; puis elle s’en va dépitée et envoie dans ma chambre Cavalena, son père qui, je le vois, fait tous ses efforts, pauvre homme, pour dominer en ma présence la consternation que sa fille a réussi à lui communiquer, consternation très sérieuse, l’incitant à se lancer dans des considérations abstraites.
— La femme ! me dit-il en gesticulant. Vous, pour votre bonheur (et qu’il en soit toujours ainsi, je vous le souhaite de tout cœur, monsieur Gubbio !) Vous, vous ne l’avez pas rencontrée sur votre chemin, l’Ennemie. Mais moi, voyez ! Quels imbéciles tous ceux qui entendant définir la femme : l’ « ennemie » vous objectent immédiatement : — « Mais votre mère ? vos sœurs ? vos filles ? comme si pour l’homme qui, en ce cas, est fils, frère, père, elles étaient des femmes ! Comment des femmes ? Votre mère ? Il faut que vous mettiez votre mère en face de votre père, comme vos sœurs et vos filles en face de leurs maris ; alors oui, la femme, l’ennemie surviendra ! Ma pauvre chère petite ne compte-t-elle pas plus pour moi que la femme ? Mais je n’ai pas la plus minime difficulté à admettre, monsieur Gubbio, que ma Sesé, elle aussi, puisse devenir, comme toutes les autres femmes, en face de l’homme, l’ennemie ! Et il n’y a pas de bonté, il n’y a pas de rémission qui tienne, croyez-le ! Quand au détour de la route, vous rencontrez véritablement celle que je dis, moi, être l’ennemie, vous êtes là entre deux solutions : ou vous la tuez, ou vous tombez dans l’état qui est le mien ! Mais combien sont capables de se réduire au point où j’en suis ? Laissez-moi au moins cette maigre, triste et laide aussi, oui, cette minable satisfaction de dire que très peu, monsieur Gubbio, très peu en sont capables !
Je lui réponds que nous sommes pleinement d’accord.
— D’accord ? me demanda alors Cavalena, avec une surprise qu’il se hâte de dissimuler, par suite de la crainte que je puisse, grâce à cette surprise, deviner sous peu !
— D’accord ?
Et il me regarda timidement dans les yeux comme pour surprendre le moment de glisser, sans gâter cet accord, de la considération abstraite au cas concret. Mais là, je l’arrête tout de suite.
— Oh ! Dieu, mais pourquoi, lui demandé-je, voulez-vous croire à toute force que madame Nestoroff soit avec une si cruelle obstination l’ennemie de monsieur Nuti ?
— Comment, comment ? Pardon ? Vous ne le croyez pas ? Mais elle est, elle est l’ennemie ! s’exclama Cavalena ; cela me semble indubitable !
— Et pourquoi ? lui demandai-je de nouveau. Il me semble au contraire indubitable qu’elle ne veuille être pour lui ni amie, ni ennemie, ni rien du tout.
— Mais c’est justement pour cela — continua Cavalena en s’échauffant ; pardon, ne faut-il pas toujours considérer la femme en soi et pour soi ? Toujours en face d’un homme, monsieur Gubbio ! D’autant plus ennemie, en certains cas, qu’elle est plus indifférente ! Et que penser en ce cas-ci, de l’indifférence, pardonnez-moi, après tout le mal qui a été fait ? Et ce n’est pas assez encore ; n’y a-t-il pas aussi la raillerie ? Mais veuillez m’excuser !
Je le regarde un instant et je m’encourage avec un soupir à lui demander comme tout à l’heure :
— Très bien. Mais pourquoi voulez-vous croire à toute force que l’indifférence et la raillerie de madame Nestoroff aient provoqué chez monsieur Nuti je ne sais quoi, de la colère, de l’indignation, des projets violents de vengeance ? Quels indices vous le font penser ? Il ne le laisse pas voir en effet ! Il se montre très calme, il se donne avec un plaisir évident à son rôle de gentleman anglais…
— Ce n’est pas naturel ! Ce n’est pas naturel ! proteste Cavalena en haussant les épaules. Croyez-le monsieur Gubbio, ce n’est pas naturel ! Ma fille a raison. Elle l’a vu pleurer de colère ou de douleur, déraisonner, se tordre, s’épuiser. Le dirais-je : voilà, il est en suspens entre les deux partis.
— C’est-à-dire ?
— Entre les deux partis qu’on peut prendre lorsqu’on a en face de soi l’ennemie. Me suis-je expliqué ? Mais non, ce calme n’est pas naturel ! Nous l’avons vu ici fou de cette femme, fou… à lier ; et maintenant… Mais voyons, cela n’est pas naturel ! Cela n’est pas naturel !
Je fis alors avec un doigt un signe que le pauvre Cavalena ne comprit pas tout d’abord.
— Que voulez-vous dire ? me demanda-t-il.
— Je refis le signe ; puis placide, calme :
— Plus haut, voilà, plus haut…
— Plus haut… quoi ?
— Une marche plus haut, monsieur Fabrizio ; montez une marche plus haut que ces considérations abstraites dont, en commençant, vous avez voulu me donner un essai en principe. Si vous voulez reprendre courage, c’est l’unique moyen. Et, de plus, il est à la mode aujourd’hui.
— Quel est-il ? me demanda Cavalena ébaubi.
Et moi :
— S’évader, monsieur Fabrizio, s’échapper ; fuir le drame ! C’est une belle chose et aussi une chose à la mode, je le répète. S’é-v-a-p-o-r-e-r en dilatations, disons lyriques, au-dessus des contingences brutales de la vie, à contre-temps, en dehors de tout et sans logique ; en haut, une marche plus haut que toute réalité qui se précise à nos yeux, petite et nue. En somme, imiter les petits oiseaux en cage, monsieur Fabrizio, qui font, oui, qui font çà et là, tout en sautillant, leurs petites ordures, mais qui ensuite volent au-dessus. Voilà : prose et poésie ; c’est à la mode. À peine les choses tournent-elles mal, à peine deux personnes, admettons, en viennent aux mains ou aux couteaux, hé ! bien, en haut, regardez en haut quel temps il fait, regardez en haut les hirondelles qui volent, ou même les chauve-souris ; regardez si quelque nuage passe, à quelle phase en est la lune et si les étoiles sont d’argent ou d’or ! On passe pour être des originaux et on fait figure de comprendre plus largement la vie.
Cavalena me regarde les yeux grand ouverts : peut-être me croit-il devenu fou.
— Eh ! dit-il ensuite, pouvoir le faire !
— Très facile, monsieur Fabrizio ! Que faut-il ? À peine un drame se dessine-t-il, à peine les choses marquent-elles vouloir prendre un peu de consistance et bondir devant nous solides, concrètes, menaçantes, le fou s’en éloigne, le poète courroucé, armé d’une petite pompe aspirante, se met à pomper et à extraire de la prose de cette réalité mesquine un peu d’amère poésie, et le tour est joué !
— Mais le cœur ? me demande Cavalena.
— Quel cœur ?
— Pardieu, le cœur ! Il faudrait ne pas en avoir ?
— Mais qu’est le cœur, monsieur Fabrizio ? Rien. Des idioties ! Que voulez-vous que cela fasse à mon cœur que Tizio pleure ou que Cajo se marie, ou que Sempronio tue Filano, ou etc. ? Je m’évade, je fuis le drame, je me dilate, voilà ; je me dilate !
Au contraire ce sont les yeux du pauvre Cavalena qui se dilatent de plus en plus. Je me lève et je lui dis pour conclure : — En somme, à votre grande consternation et à celle de votre fille, monsieur Fabrizio, je réponds ceci : que je ne veux plus rien savoir ; tout m’ennuie et je voudrais envoyer tout en l’air, d’un coup de pied. Monsieur Fabrizio, dites-le à votre fille : je suis opérateur et c’est tout !
Et je m’en vais à la Kosmograph.
III
Nous sommes, si Dieu le veut, vers la fin. Il ne manque plus maintenant que le dernier tableau, celui de la mise à mort de la tigresse.
La tigresse : voilà, je préfère m’affliger sur elle ; et je vais lui faire une visite, la dernière, devant sa cage.
Il s’est habitué à me voir, le beau fauve, et il ne bouge pas. Il fronce seulement un peu les sourcils d’ennui, mais il supporte ma vue en même temps que le poids de ce lourd silence du soleil qui, dans cette cage, s’imprègne d’une forte odeur animale. Le soleil entre dans la cage et le fauve ferme à demi les yeux, pour songer, peut-être, peut-être pour ne pas voir les raies d’ombre projetées sur lui par les barres de fer. Ah ! il doit être terriblement ennuyé, lui aussi ; ennuyé aussi de ma pitié ; et je crois que par une juste compensation, pour la faire cesser, volontiers il me dévorerait. Ce désir, qu’il reconnaît impossible à contenter en ce moment à cause des barreaux, le fait soupirer profondément, et comme il est étendu tout de son long, sa tête languissante abandonnée sur l’une de ses pattes, je vois, à ce soupir, une petite nuée de poussière se lever du plancher de sa cage. Il me fait vraiment de la peine ce soupir, parce que je comprends pourquoi il l’a poussé : il est la constatation douloureuse de la privation de son droit naturel, et ce droit est de dévorer l’homme qu’il a toute raison de considérer comme son ennemi.
— Demain — lui dis-je, demain matin, ma chère, ce supplice finira. Il est vrai que ce supplice est encore quelque chose pour toi et que quand il sera terminé, rien ne sera plus pour toi. Mais entre ce supplice et rien, peut-être vaut-il mieux rien ! Éloignée comme tu l’es de tes sauvages régions, sans pouvoir déchirer quelqu’un ni faire peur à personne, quelle tigresse es-tu devenue ? Écoute, écoute… ils préparent là-bas ta grande cage… Tu es déjà habituée à entendre ce martelage et tu ne t’en inquiètes plus. Vois, en ceci tu es plus fortunée que l’homme : en entendant les coups de marteau, l’homme pourrait penser : « voilà, ils sont pour moi ; ce sont ceux du menuisier qui prépare la caisse. » Toi, tu t’y trouves déjà dans la caisse, et tu l’ignores : ce sera une cage beaucoup plus grande que celle-ci ; et tu auras la consolation d’un peu de couleur locale : elle représentera un coin de forêt. La cage où tu te trouves sera transportée là-bas et approchée jusqu’à joindre l’autre. Un machiniste montera sur le plafond de celle-ci et en ouvrira le guichet, pendant qu’un autre machiniste tirera la petite porte de l’autre cage ; et toi alors, parmi les troncs des arbres, tu t’y introduiras, rapide, émerveillée. Mais tu entendras aussitôt un tic-tac curieux. Ce ne sera rien ! Ce sera moi qui sur le trépied tournerai ma petite machine ; oui, dans la cage, moi aussi, avec toi. Mais tu ne feras pas attention à moi !
Vois-tu ? placé un peu devant moi, il y a un autre homme, un homme qui vise et tire sur toi. Ah ! te voilà par terre, pesante, foudroyée dans ton élan… Je m’approcherai, je ferai prendre, sans péril, à la petite machine tes dernières convulsions et, adieu !
Cela finira ainsi…
Ce soir, en sortant de la section du positif où à cause de la diligence recommandée par Borgalli, j’ai prêté la main au développement et à la liaison du tronçon de ce film monstrueux, j’ai vu Aldo Nuti venir à ma rencontre pour m’accompagner à la maison, contre son habitude. J’ai remarqué immédiatement qu’il s’étudiait, ou mieux, qu’il s’efforçait à ne pas laisser voir qu’il avait quelque chose à me dire.
— Vous allez à la maison ?
— Oui.
— Moi aussi.
À un certain moment, il me demanda :
— Avez-vous été aujourd’hui à la salle d’épreuve ?
— Non, j’ai travaillé en bas à la Section.
Silence pendant un instant. Puis il a tenté, non sans peine, avec un sourire qui voulait paraître un sourire de satisfaction :
— On a essayé mes tableaux… Ils ont fait à tous bonne impression… Je n’aurais pas imaginé qu’ils pussent produire aussi bon effet… L’un d’eux spécialement. J’aurais voulu que vous le vissiez.
— Lequel ?
— Celui qui me représente seul, pendant un instant et détaché du tableau… grandi, un doigt sur la bouche en train de réfléchir.
Peut-être dure-t-il un peu trop… La figure avance trop… avec les yeux… On peut compter les poils des cils… Je ne voyais pas l’instant où je disparaîtrais de l’écran…
Je me tournai pour le regarder ; mais il m’échappa tout de suite avec une considération opposée.
— Ah ! dit-il, l’effet que nous produit notre image rendue photographiquement, même dans un simple portrait, est curieux quand nous le regardons pour la première fois. Pourquoi ?
— Peut-être, lui répondis-je, parce que nous nous sentons fixés là en un instant qui déjà n’existe plus en nous ; qui demeurera et qui se fera peu à peu toujours plus lointain.
— Peut-être, soupira-t-il, toujours plus lointain pour nous.
— Non, répondis-je, pour l’image aussi. L’image aussi vieillit telle quelle, comme nous vieillissons nous-mêmes peu à peu. Elle vieillit bien que fixée là toujours en ce moment ; elle vieillit jeune, si nous sommes jeunes, parce que ce jeune homme là devient, d’année en année, toujours plus vieux avec nous, en nous.
— Je ne comprends pas…
C’est facile à comprendre si l’on y pense un peu : le temps à partir de là, de ce tableau, ne marche plus en avant, il ne s’éloigne pas davantage d’heure en heure avec nous vers l’avenir ; il semble rester là fixé. Mais non, il s’éloigne, lui aussi, en sens inverse ; il s’enfonce toujours davantage dans le passé, dans le temps. Comme conséquence, cette image qui est là devient une chose morte qui, avec le temps, s’éloigne peu à peu, elle aussi, et toujours davantage dans le passé ; et plus elle est jeune, et plus elle devient vieille et lointaine.
— Ah ! certes, il en est ainsi… oui, oui, dit-il ; mais il y a quelque chose de plus triste, une image jeune, vieillie à vide…
— Comment à vide ?
— L’image de quelqu’un mort jeune.
De nouveau, je me tournai pour le regarder, mais il poursuivit tout de suite.
— J’ai un portrait de mon père, mort très jeune, environ à mon âge, si jeune que je ne l’ai pas connu. Je l’ai conservée avec respect cette image, bien qu’elle ne me dise rien. Elle a vieillie, elle aussi, en s’enfonçant, comme vous le dites, dans le passé. Mais le temps qui vieillit l’image, n’a pas vieilli mon père ; mon père ne l’a pas vécu ce temps-là. Et il se présente à moi à vide, dans le vide de cette vie qui n’a pas existé pour lui ; il se présente à moi avec sa vieille image de jeune homme qui ne me dit rien, qui ne peut rien me dire, parce qu’elle ne sait même pas que j’existe ; oui, parce que c’est un portrait qu’il fit faire avant de se marier ; portrait donc d’une époque où il n’était pas mon père. Là, je ne suis pas en lui, de même que toute ma vie a été sans lui.
— C’est triste…
— Triste, oui. Mais dans chaque famille dans les vieux albums de photographies, sur les petites tables placées devant le canapé des salons provinciaux, combien d’images jaunies de gens qui ne disent plus rien à personne, dont on ne sait plus qui ils ont été, ce qu’ils ont fait, comment ils sont morts !
Tout à coup, il changea de conversation pour me demander les sourcils froncés :
— Combien de temps peut durer une pellicule ?
Il ne s’adressait plus à moi comme à quelqu’un avec lequel on a plaisir à causer ; mais à moi comme opérateur. Et le ton de sa voix était si différent, si changée l’expression du visage, que je sentis de nouveau, tout à coup, remuer en moi la colère qui y couve tout au fond, depuis quelque temps contre tout, et contre tous. Pourquoi voulait-il savoir combien peut durer une pellicule ? Était-il venu m’accompagner pour s’informer de cela ? Ou pour le plaisir de m’alarmer, en laissant transparaître qu’il avait l’intention de faire quelque folie le jour suivant, si bien que de cette promenade dût me rester un tragique souvenir ou un remords ?
J’eus la tentation de me planter sur les deux pieds et de lui crier en face :
— Oh ! tu sais, mon cher, tu peux me laisser tranquille, parce que tu ne m’intéresses en rien ! Tu peux faire toutes les folies qui te passeront par la tête, ou qui te plairont, ce soir, demain : Je ne m’en émeus pas. Tu me demandes peut-être combien de temps peut durer une pellicule pour me faire penser que tu laisses de toi cette image avec un doigt sur la bouche ? Et tu crois peut-être devoir la publier à coups de trompette et impressionner tout le monde avec cette image de toi grandie et dans laquelle on peut compter les poils de tes sourcils ? Mais que veux-tu qu’elle dure, une pellicule ?
Je haussai les épaules et je lui répondis :
— C’est selon l’usage qu’on en fait !
Lui aussi, au ton de ma voix qui était changé, il comprit certainement que changée aussi était la disposition de mon âme envers lui. Il me regarda alors d’une façon qui me fit peine.
Et voilà : il était sur la terre un petit être, inutile, presque nul ; mais il existait, il était à côté de moi et il souffrait. Il souffrait, comme tous les autres, de la vie qui est le vrai mal de tous. Il en souffrait lui, pour des raisons peu dignes d’intérêt ; mais à qui la faute s’il était né mesquin ? Mais petit comme il était, il souffrait et sa souffrance était grande pour lui, quelle qu’elle fût et bien qu’indigne… Elle était de la vie !
C’était un de ces nombreux hasards de la vie qui s’était abattu sur lui pour lui enlever le peu qui était en son être et pour le briser et le détruire !
Maintenant il était encore à mes côtés, dans cette soirée de juin dont il ne savait pas respirer la douceur. Demain peut-être, puisque la vie s’était ainsi transformée en lui, il ne serait plus ; il ne marcherait plus, il ne verrait plus cette allée dans laquelle nous cheminions ; il ne chausserait plus ces beaux souliers vernis et ces belles chaussettes de soie ; et, en proie au désespoir, il ne se complairait plus chaque matin devant la glace de l’armoire à voir l’élégance de son vêtement, impeccable sur son beau corps svelte que je pouvais toucher encore vivant et sensible à côté de moi.
— Frère !…
Non : je ne lui adressai pas cette parole. Certaines paroles, à certains moments, se sentent, elles ne se disent pas. Jésus put les dire qui n’était point vêtu comme moi et n’était pas comme moi opérateur : une main qui tourne une manivelle.
Dans une humanité qui se délecte à un spectacle cinématographique, qui admet en soi un métier tel que le mien, certaines paroles, certains mouvements de l’âme deviennent ridicules.
Si j’appelais frère ce monsieur Nuti, pensai-je, il s’en offenserait… parce que… oui, j’ai pu lui faire un peu de philosophie sur les portraits qui vieillissent, mais que suis-je pour lui ? Un opérateur, une main qui tourne une manivelle. Lui est un « monsieur » avec la folie peut-être déjà dans la petite boîte du crâne, avec le désespoir dans le cœur, mais enfin un riche « monsieur titré », qui se souvient bien de m’avoir connu petit étudiant pauvre, humble répétiteur de Giorgio Murelli dans la petite villa de Sorrente. Il garde la distance entre moi et lui, et il m’oblige à la garder, moi aussi, entre lui et moi : celle que l’époque et ma profession ont oubliée. Entre lui et moi, il y a la petite machine.
— Pardon, me demanda-t-il, peu avant d’arriver à la maison, demain comment ferez-vous pour prendre la scène de la mort de la tigresse ?
— C’est facile, répondis-je, je me tiendrai derrière vous.
— Mais n’y aura-t-il pas les barreaux de la cage ? l’encombrement des plantes ?
— Pour moi, non. Pourquoi ? Je me tiendrai dans la cage comme vous.
Il s’arrêta pour me regarder, surpris :
— Dans la cage, vous aussi ?
— Certainement, répondis-je avec placidité.
— Et si… si je manquais mon coup ?
— Je sais que vous êtes un tireur éprouvé. Mais, du reste, cela n’aurait pas d’importance ! Demain, tous les acteurs seront autour de la cage pour assister à la scène. Plusieurs seront armés et prêts, eux aussi, à tirer.
Il resta un moment à réfléchir, un peu rembruni, comme si cette nouvelle le contrariait.
— Ils ne tireront point avant moi, dit-il ensuite.
— Non certainement. Si cela était nécessaire…
— Mais alors, demanda-t-il, pourquoi ce monsieur là… ce monsieur Ferro avait-il mis en avant toutes ces prétentions, s’il n’y a vraiment aucun danger ?
— Parce que, avec Ferro, ces acteurs armés et non dans la cage ne se seraient pas présentés.
— Ah ! et ils y seront pour moi ? On a pris cette mesure de précaution pour moi ? C’est ridicule ! Qui l’a prise ? C’est vous peut-être qui l’avez prise ?
— Moi, non. Pourquoi ?
— Mais alors comment le savez-vous ?
— Polacco l’a dit !
— Il l’a dit ? Donc c’est Polacco qui l’a prise ? Hé ! bien, demain matin, il m’entendra ! Je ne veux pas, avez-vous compris ? Je ne le veux pas !
— C’est à moi que vous le dites.
— Je le dirai à lui aussi.
— Mon cher monsieur, croyez bien qu’à moi, cela ne fait ni chaud, ni froid : que vous frappiez ou que vous manquiez votre coup ; que vous fassiez dans la cage toutes les folies que vous voudrez : je ne m’en émeus pas, soyez-en sûr. Quoi qu’il arrive, je continuerai impassiblement à tourner ma manivelle. Tenez le vous bien pour dit !
IV
Tourner. J’ai tourné. J’ai tenu ma parole jusqu’à l’extrême limite. Mais la vengeance que j’ai voulu tirer de cette obligation qui m’est faite, comme serviteur d’une machine, de donner la vie en repas à cette machine, la vie, dans ce qu’elle a de plus beau, a voulu la retourner contre moi. Très bien ! Personne ne pourra nier maintenant que je ne sois arrivé à ma perfection.
Comme opérateur, je suis maintenant parfait.
Je clos ces notes, environ un mois après que s’est passé un fait atroce dont on parle encore partout.
Une plume et un morceau de papier, il ne me reste plus d’autre moyen pour communiquer avec les hommes. J’ai perdu la voix, je n’ai plus la parole, je suis resté muet pour toujours. Opérateur parfait ! Dans une page de mes notes est écrit : je souffre de mon silence dans lequel tous entrent comme dans un lieu de sûre hospitalité. Je voudrais maintenant que mon silence se fermât autour de moi. Hé ! bien voilà, il s’est fermé. Je ne pourrais pas être mieux le serviteur d’une machine.
Mais voici toute la scène, telle qu’elle s’est déroulée.
Ce malheureux, le matin suivant, se rendit auprès de Borgalli pour protester âprement contre Polacco à cause du rôle ridicule qu’il entendait lui faire jouer, en prenant cette mesure de précaution qu’il n’aurait pas prise si l’acteur Carlo Ferro était entré dans la cage. Il voulut à tout prix qu’elle fût révoquée, donnant ainsi à tous, s’il le fallait, une preuve de son habileté bien connue de tireur. Polacco s’excusa auprès de Borgalli en disant qu’il avait pris cette mesure, non qu’il n’eût pas foi dans le courage et l’œil de Nuti, mais par prudence, connaissant sa nervosité, nervosité dont il donnait en ce moment la preuve par cette protestation si excitée, alors qu’il lui devait bien plutôt un juste et amical remercîment.
— Puis, commandeur, ajouta-t-il malheureusement en m’indiquant, il y a aussi Gubbio qui doit entrer dans la cage…
Ce maussade personnage me regarda avec un tel sentiment de pitié que j’éclatai en me tournant vers Polacco :
— Mais non, mon cher, ne parle pas pour moi, je t’en prie ! Tu sais bien que je tournerai tout tranquillement, même si je vois ce monsieur dans la gueule et entre les jambes de la bête.
Tous les acteurs accourus pour assister à la scène se mirent à rire ; alors Polacco haussa les épaules et se soumit ou plutôt feignit de se soumettre. Pour mon salut, comme je l’ai su plus tard, il pria secrètement Fantappié et un autre acteur de s’armer en cachette, et de se tenir prêts en cas de besoin.
Nuti se rendit dans sa loge pour s’habiller en chasseur ; moi j’allai dans la section du négatif préparer ce qu’il convenait pour le repas de la machine. La chance voulut que j’y prisse beaucoup plus de pellicule vierge qu’il n’était nécessaire, à en juger par la durée approximative de la scène. Quand je retournai sur l’esplanade, je la trouvai encombrée par la cage énorme machinée en forêt. L’autre cage qui contenait la tigresse avait été déjà transportée et mise près de celle-là, de telle façon que les deux cages se touchaient. Il ne restait plus qu’à ouvrir le guichet de la plus petite.
Beaucoup d’acteurs des quatre troupes s’étaient mis çà et là, tout près, afin de voir entre les troncs des arbres et les branches qui cachaient les barreaux. J’espérai un instant que la Nestoroff, étant arrivée à son but, avait eu au moins la pudeur de ne point venir. Malheureusement non, elle était venue. Elle se tenait loin de la foule, à l’écart avec Carlo Ferro ; vêtue de vert gai, elle souriait en inclinant souvent la tête aux paroles que Ferro lui adressait, bien qu’il apparut clairement, à voir l’attitude sombre de celui-ci, qu’elle n’eût pas dû lui répondre avec ce sourire. Mais il était pour les autres, ce sourire, pour ceux qui la considéraient, et il fut aussi pour moi, et plus vif, lorsque je fixai les yeux sur elle. Elle me dit encore une fois qu’elle ne craignait rien, que je savais quel était pour elle le mal le plus grand ; elle l’avait à côté d’elle — le voilà, là — Ferro ; c’était son châtiment, et jusqu’au bout, avec ce sourire, elle voulait le savourer dans les paroles grossières qu’il lui disait peut-être en ce moment même.
En détachant mes yeux d’elle, je cherchai ceux de Nuti. Ils étaient troublés. Lui aussi, de toute évidence, il avait découvert la Nestoroff, là-bas, à une certaine distance ; mais il voulut faire semblant de ne l’avoir pas vue. Son visage s’était comme étiré aux paroles que quelqu’un lui adressait, il s’efforçait de sourire, mais il souriait avec les lèvres seules, à peine, nerveusement. La casquette de velours noir à la longue visière sur la tête, l’habit rouge, un cor de chasse en cuivre en bandoulière, les culottes de peau blanches adhérentes aux cuisses, les bottes à éperons, le fusil en main : il était prêt.
On leva le guichet de la grande cage par lequel nous devions nous y introduire, moi et lui ; pour nous faciliter la montée, deux appariteurs approchèrent un escabeau à deux marches. Nuti entra le premier, je le suivis. Pendant que je disposais sur son trépied la machine qui m’avait été apportée par le guichet, je remarquai que Nuti s’agenouilla d’abord au point qu’on lui avait désigné pour se poster, puis il se leva et alla remuer un peu les rameaux en une partie de la cage comme s’il voulait y établir une ouverture. Moi seul aurais pu lui demander :
— Pourquoi ?
Mais la disposition d’âme qui s’était établie entre nous n’admettait pas d’échanger à cette heure même une parole. Et puis ce geste pouvait être interprété par moi de plusieurs façons qui m’auraient tenu dans l’incertitude en un moment où l’assurance la plus précise m’était nécessaire. Ce fut pour moi comme si Nuti n’avait pas bougé ; non seulement je ne pensais plus à son geste, mais ce fut absolument comme si je ne l’avais pas remarqué.
Il revint sur le point désigné et saisit à deux mains son fusil ; je dis :
— Prêts !
On entendit le bruit du guichet de l’autre cage qui se levait. Polacco, peut-être en voyant le fauve se mouvoir pour entrer par ce guichet ouvert, Polacco dis-je, cria dans le silence :
— Attention, on tourne !
Et je me mis à tourner la manivelle, les yeux sur les troncs d’arbre du fond d’où sortait déjà la tête du fauve, basse, comme tendue pour épier, en embuscade. Je vis cette tête se retirer doucement en arrière, les deux jambes de devant rester fermes, unies, celles de derrière, peu à peu, silencieusement se rassembler et l’échine se tendre en arc pour prendre l’élan. Ma main obéissait impassible à la mesure que j’imposais au mouvement, plus vite, plus doucement, très doucement, comme si ma volonté — ferme, lucide, inflexible — fût descendue dans mon poignet et de là gouvernât seule mon cerveau libre de penser, mon cœur libre de sentir ; c’est ainsi que la main continua d’obéir même quand je vis, avec terreur, Nuti détourner la mire de la bête, tourner lentement la pointe du fusil là où, peu auparavant, il avait ménagé une ouverture entre les rameaux, et tirer, et tout de suite après, la tigresse se lancer sur lui, se mêler avec lui sous mes yeux en un horrible enchevêtrement. Plus forts que les grands cris poussés par tous les acteurs qui étaient autour de la cage et qui accouraient instinctivement vers la Nestoroff, tombée sous le coup, plus forts que les hurlements de Carlo Ferro, j’entendais là, dans la cage, le sourd grondement du fauve et le râle horrible de l’homme qui s’était abandonné aux dents et aux griffes de la bête lui lacérant la gorge et la poitrine ; j’entendais, je continuais à entendre par-dessus ce grondement, par-dessus ce râle, le tic-tac de la machine dont ma main, seule, d’elle-même, continuait encore à tourner la manivelle. Et je m’attendais à ce que la bête, après avoir terrassé cet homme, s’élançât sur moi ; les secondes de cette attente me semblaient éternelles et il me semblait que pour l’éternité je les scanderais en tournant, en tournant encore la manivelle, sans pouvoir moins faire, quand, à la fin, un bras s’introduisit entre les barres de la cage, un bras armé d’un revolver, qui tira tout à coup à bout portant dans l’oreille de la tigresse accroupie sur Nuti déjà mis en pièces ; et je fus entraîné en arrière, arraché de la cage, la manivelle de la machine si serrée dans ma main que tout d’abord, il ne fut pas possible de me l’arracher. Je ne gémissais pas, je ne criais pas : la terreur avait éteint la voix dans ma gorge pour toujours !
Et voilà ! J’ai rendu à la maison un service qui lui rapportera des trésors ! À peine l’avais-je fait, qu’aux gens atterrés qui m’entouraient, j’ai signifié par gestes d’abord, puis par écrit, que je voulais que fût conservée avec soin la machine qui, à grand peine, m’avait été arrachée des mains. Cette machine possédait en elle la vie d’un homme ; je la lui avais donnée à dévorer jusqu’au bout, jusqu’au moment où le bras s’était tendu pour tuer la tigresse. On tirerait des trésors de ce film avec le bruit énorme et la curiosité morbide suscités partout par la basse atrocité du drame qui avait causé deux morts.
Ah ! que cela dût m’émouvoir de donner en repas, matériellement, la vie d’un homme à l’une de ces nombreuses machines inventées par l’homme pour son délice, je ne l’aurais pas supposé. La vie qu’a dévorée cette machine était naturellement telle qu’elle devait être, en un temps comme celui-ci, époque de machines ; production forcément stupide d’un côté, folle de l’autre ; et la première davantage, et la seconde un peu moins, marquées d’un sceau de vulgarité !
Je me réfugie, moi, moi seul, dans mon silence, avec mon silence qui m’a rendu — grâce au temps — parfait.
Je ne veux pas entendre mon ami Simon Pau qui, de plus en plus, s’obstine à se noyer dans le superflu, perpétuel locataire d’un hospice de charité. J’ai déjà conquis l’aisance par la rétribution que la Maison m’a donnée pour le service que je lui ai rendu, et je serai riche demain avec les pourcentages qui m’ont été assignés sur les locations du film monstrueux. Il est vrai que je ne saurai que faire de cette richesse ; mais je ne la laisserai voir à personne ; et, moins qu’à tous, à Simon Pau qui vient chaque jour me secouer, m’injurier, pour me faire sortir de mon silence, un silence désormais absolu et qui le rend furieux. Il voudrait m’en voir pleurer, il voudrait, qu’avec les yeux, je m’en montre affligé ou colère ; que je lui fasse comprendre par signes que je suis avec lui, que je crois, moi aussi, que la vie est là, en son superflu ! Je demeure à le regarder, immobile, rigide, et cela l’incite à se sauver en rage. D’un autre côté, le pauvre Cavalena étudie pour moi des traités de pathologie nerveuse, me propose des courants électriques et des piqûres, me tourmente pour me décider à une opération chirurgicale sur les cordes vocales ; et mademoiselle Luisetta, pleine de repentir, affligée de mon malheur dans lequel elle veut ressentir à toute force une saveur d’héroïsme, me laisse voir maintenant d’une façon timide qu’elle serait heureuse de voir sortir, non plus des lèvres, mais du cœur, un oui pour elle.
— Non merci ! Merci à tous. Cela suffit maintenant. Je veux rester ce que je suis. L’époque est ainsi ; la vie est ainsi ; et, dans le sens que je donne à ma profession, je veux continuer — seul, muet et impassible — à être opérateur.
La scène est-elle prête ?
— Attention, on tourne !
- ↑ Les hommes qui s’occupent des accessoires. (N. du trad.).