Orgueil et Prévention/4

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Traduction par Eloïse Perks.
Maradan (1p. 24-30).


CHAPITRE IV


Quand Hélen et Élisabeth furent seules, la première, qui jusque là avait été silencieuse sur le compte de M. Bingley, dit à sa sœur combien elle l’avait trouvé aimable.

« Il est justement ce qu’un jeune-homme doit être, dit-elle, sensé, gai et affable ; je n’avais pas encore vu quelqu’un unir des manières aussi distinguées à tant d’aisance et si peu de fatuité.

» — Il est aussi fort joli homme, reprit Élisabeth, ainsi le voilà un être parfait.

» — J’ai été très-flattée qu’il m’ait deux fois demandé à danser, je ne m’attendais pas à cet empressement.

» — Vous ne vous y attendiez pas ? Eh bien ! moi, je m’y attendais ; mais voilà la différence entre nous deux, les complimens vous surprennent toujours, et moi jamais : quoi de plus naturel que de vous demander une seconde fois ? Il était impossible qu’il ne vît point que vous étiez la plus belle personne du bal. — Je ne le remercie point de cette galanterie. — Après tout, il est fort agréable ; je vous permets de le trouver tel, vous en avez admiré de bien plus sots.

» — Chère Lizzy !

» — Ah ! vous êtes beaucoup trop facile à aimer tout le monde en général ; vous ne voyez jamais les défauts des autres, toutes les personnes que vous connaissez sont bonnes et aimables à vos yeux, je ne vous ai de ma vie entendu dire du mal de qui que ce fût.

» — Je ne voudrais pas être trop prompte à censurer n’importe qui ; mais je dis toujours ce que je pense.

» — Je le sais, et voilà justement pourquoi je m’étonne qu’avec votre bon sens vous ne voyiez jamais les folies et les sottises des autres. Afficher la candeur est une chose très-commune, on voit cela partout ; mais être franche sans désirer le paraître, savoir discerner les bonnes qualités de chacun, les exagérer sans le vouloir et ne jamais parler de leurs défauts, voilà ce que vous seule savez faire. Eh bien, sans doute, vous aimez aussi les sœurs de M. Bingley ? Leurs manières cependant ne peuvent être comparées aux siennes.

» — Non certainement pas au premier abord, mais elles causent agréablement. Miss Bingley doit vivre avec son frère, et je me tromperais bien si nous ne trouvions en elle une charmante voisine. »

Élisabeth écouta en silence, mais ne fut pas convaincue. Douée d’une grande pénétration, d’un caractère moins facile que sa sœur et d’un jugement froid que des attentions personnelles ne pouvaient influencer, elle était très-peu portée à admirer ces dames ; d’ailleurs, leur conduite au bal n’en avait pas donné, en général, une idée très-favorable.

C’étaient, en un mot, des élégantes affichées, extrêmement fières et suffisantes ; mais pouvant, lorsqu’elles le voulaient, être gaies et aimables. Elles étaient assez belles, avaient été élevées dans une des premières pensions de Londres, possédaient une fortune de vingt mille livres sterl., et savaient fort bien dépenser plus que leurs revenus. Elles fréquentaient les gens du bel air, et ainsi étaient naturellement portées à bien penser d’elles, et mal des autres. Elles appartenaient à une famille respectable du Nord de l’Angleterre, et la fortune de leur frère, ainsi que la leur, avait été acquise dans le commerce, circonstance qui leur déplaisait fort et qu’elles auraient bien voulu faire oublier.

M. Bingley hérita de cent mille livres sterlings à la mort de son père, dont l’intention avait été d’acheter une terre. Son fils le désirait également ; mais ayant maintenant la possession d’une maison et d’un parc fort agréables, ceux qui connaissaient la facilité de son caractère pensaient qu’il pourrait bien passer sa vie à Netherfield et laisser à ses successeurs le soin de faire cette acquisition.

Ses sœurs désiraient qu’il possédât une terre ; mais, bien qu’il eût seulement loué Netherfield, miss Bingley consentit avec plaisir à faire les honneurs de sa table, et Mme Hurst, qui avait épousé un homme à la mode, mais peu riche, était aussi très-disposée à considérer, quand cela l’accommodait, la maison de son frère comme la sienne.

M. Bingley n’avait pas été majeur deux ans lorsqu’il fut tenté, par la recommandation d’un de ses amis, de visiter le château de Netherfield : il le considéra pendant une demi-heure, fut charmé de la beauté de la vue, satisfait des avantages dont le propriétaire l’assurait, et l’arrêta sur-le-champ.

En dépit de la différence du caractère de Bingley et de Darcy, il existait entre eux une sincère amitié : la franchise, la vivacité, la flexibilité d’humeur de Bingley l’avaient rendu cher à Darcy. Bingley comptait réellement sur l’attachement de Darcy, et avait une haute opinion de son jugement ; Darcy avait plus de pénétration que son ami. Bingley n’était certainement pas un sot ; mais Darcy était instruit. Ce dernier était également fier, réservé, dédaigneux, et ses manières, quoique distinguées, n’étaient point engageantes. De ce côté-là, son ami avait sur lui de grands avantages : Bingley, partout où il se présentait, était sûr d’être aimé ; Darcy offensait continuellement quelqu’un. Leur conversation au sujet du bal de Meryton peut donner une idée de leurs caractères. Bingley n’avait de sa vie rencontré autant de gens aimables ni de plus jolies femmes ; il avait reçu mille marques de civilité, et n’y avait vu ni roideur ni cérémonie. Il eut bientôt fait connaissance avec toutes les personnes de l’assemblée ; et quant à Mlle Bennet, rien, selon lui, ne pouvait la surpasser. Darcy, au contraire, n’avait vu qu’une réunion de personnes qui possédaient peu de beauté et point d’élégance ; nulle d’elles ne lui avait inspiré le moindre intérêt, fait la plus légère politesse ou procuré un instant de plaisir. Il avoua que Mlle Bennet était jolie, mais qu’elle souriait trop souvent. Mme Hurst et miss Bingley furent de son avis ; cependant elles avaient trouvé Mlle Bennet à leur gré, et dirent qu’elles seraient charmées de cultiver sa connaissance. On prononça donc qu’Hélen était charmante, et Bingley se crut par là autorisé à en penser ce qu’il voulait.