Orgueil et Prévention/40

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Traduction par Eloïse Perks.
Maradan (2p. 198-208).

CHAPITRE XL.


L’impatience qu’avait Élisabeth de communiquer à Hélen ce qui lui était arrivé, ne pouvait plus être réprimée et s’étant enfin décidée à cacher les détails qui concernaient sa sœur, et l’ayant prévenue qu’elle lui allait causer une vive surprise, elle lui raconta la scène passée entre elle et M. Darcy.

L’étonnement de Mlle Bennet fut bientôt diminué par ce vif attachement pour Élisabeth, qui la portait facilement à croire tout ce qui pouvait être à l’avantage de cette sœur chérie ; et d’ailleurs toute surprise s’évanouit bientôt pour faire place à un autre sentiment. Elle était fâchée que M. Darcy eût exprimé ses vœux d’une manière si peu propre à les faire agréer ; et bien plus affligée encore de la peine que lui avait dû causer le refus d’Élisabeth.

« Paraître si certain de réussir, dit-elle, était assez maladroit ; mais pensez donc combien cette circonstance même a dû accroître sa mortification !

» — En vérité, répondit Élisabeth, je le plains de tout mon cœur, mais je ne doute pas que son orgueil ne sache bientôt vaincre sa passion pour moi. Vous ne me blâmez point cependant de l’avoir refusé ?

» — Vous blâmer ! non.

» — Mais peut-être désapprouvez-vous la manière dont j’ai parlé de Wickham ?

» — Non ; je ne vois pas qu’en cela vous ayez eu tort.

» — Vous en allez juger différemment, lorsque vous saurez ce qui s’est passé le jour suivant. »

Alors elle parla de la lettre, répétant tous les détails qui concernaient Georges Wickham. Quel coup pour cette bonne Hélen, qui volontiers eût passé sa vie, sans croire qu’il existât dans toute l’humaine race autant de méchanceté, que d’apprendre qu’un homme de sa connaissance en fût si richement pourvu ! La conviction de l’innocence de M. Darcy, bien qu’agréable pour elle, ne la put consoler de cette triste découverte ; et avec quelle ardeur ne s’efforça-t-elle pas de justifier l’un sans condamner l’autre !

« Tous vos efforts sont vains, dit Élisabeth, ils ne peuvent tous deux avoir raison. Choisissez, mais il faut vous réduire à ne penser du bien que de l’un des deux. Il y a tout juste assez de mérite entre eux pour faire un homme estimable ; depuis peu je l’ai supposé, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre : maintenant je suis portée à croire qu’il appartient tout à M. Darcy, mais vous pouvez en penser ce qu’il vous plaira. »

Il se passa cependant quelques instans avant qu’elle pût forcer Hélen à sourire.

« Jamais je n’ai éprouvé une si vive surprise, dit-elle ; se peut-il que Wickham soit si pervers ? Cela est presque incroyable ; et ce pauvre M. Darcy ! chère Lizzy ! pensez seulement à ce qu’il a dû souffrir. Recevoir une telle mortification, être assuré du mépris que vous aviez pour lui, se trouver forcé de raconter une circonstance si affligeante pour sa sœur ! Oh ! c’en est trop à la fois ! vous ne sauriez être insensible à sa peine.

» — Si vraiment ; mes regrets, ma compassion s’évanouissent en vous voyant si vivement affectée. Je sais si bien que vous lui rendrez pleine et entière justice, que je crois m’en pouvoir dispenser ; votre profusion me rend économe et si vous continuez encore quelque temps à vous lamenter sur son compte, je perdrai jusqu’au souvenir de mes regrets.

» — Pauvre Wickham ! son regard exprime la bonté, ses manières sont si franches et si aimables !

» — Il y a certainement eu dans l’éducation de ces deux jeunes gens une singulière méprise ; l’un possède toutes les vertus et l’autre en a tous les dehors.

» — Je n’ai jamais pensé que M. Darcy parût aussi peu aimable que vous l’imaginiez.

» — Et cependant je croyais être fort habile en le haïssant sans motif. Avoir ainsi une antipathie pour quelqu’un, est une si grande ressource pour l’esprit, car l’on ne saurait se moquer continuellement, sans parfois dire quelque chose de spirituel.

» — Lizzy, quand vous lûtes cette lettre, pour la première fois, vous ne pouviez, je suis sûre, traiter ce sujet si légèrement.

» — Non, il est vrai ; j’ai été chagrine, oui, bien chagrine ; je puis dire malheureuse. Je n’avais personne à qui je pusse confier mes peines ; mon Hélen n’était pas là pour me consoler, pour me dire que je n’avais point agi d’une manière aussi absurde, aussi ridicule que je le craignais ; oh combien je vous ai désirée !

» — Il est malheureux qu’en parlant de Wickham à M. Darcy, vous vous soyez servie d’expressions aussi fortes ; elles paraissent maintenant si mal fondées.

» — Certainement ; mais ce langage si outré est une conséquence naturelle des injustes préventions que je m’étais fait un plaisir à encourager ; il y a un point sur lequel vos conseils me sont nécessaires : il faut me dire si je dois, ou ne dois pas faire connaître le vrai caractère de M. Wickham ? »

Mlle Bennet réfléchit quelques instans, puis elle répondit : « Il n’y a, ce me semble, nulle raison de rendre ses torts publics ; et quelle est votre opinion ?

» — Qu’on ne le doit pas faire. M. Darcy ne m’a pas autorisée à parler de ce qu’il m’a confié ; au contraire, il désire que l’événement qui regarde sa sœur soit tenu sous le plus grand secret ; et si je voulais désabuser le monde sur le reste de sa conduite, qui est-ce qui me croirait ? La prévention contre M. Darcy est si générale et si forte, qu’essayer même de le représenter comme un homme aimable, serait le moyen de se faire lapider par la moitié des bons habitans de Meryton. Non, non, je dois y renoncer : Wickham sera bientôt parti ; et alors il importera peu qu’on sache ou non ce qu’il est ; quelque jour tout sera connu ; jusque-là, nous devons nous taire.

» — Vous avez raison ; publier ses erreurs lui ferait un tort extrême, et peut-être se repent-il de ce qu’il a fait, et cherche-t-il, par une conduite, sage à rétablir sa réputation : il ne faut donc pas le désespérer. »

Cette conversation rendit à Élisabeth un peu de sa tranquillité ; elle avait confié deux des secrets qui, pendant quinze jours, l’avaient si cruellement tourmentée, et était sûre de trouver Hélen toujours disposée à l’écouter si jamais elle en voulait reparler ; mais comment être parfaitement satisfaite, puisque la prudence l’obligeait à cacher encore quelque chose. Elle n’osait confier à Hélen l’autre partie de la lettre de M. Darcy, ni lui dire combien elle avait été chère à Bingley : ce secret, elle devait le garder pour elle seule ; elle sentait que rien de moins qu’une parfaite intelligence entre les deux parties intéressées ne lui pourrait permettre de le divulguer, et alors, se disait-elle, « je ne pourrais dire que ce que Bingley saura expliquer lui-même d’une manière bien plus agréable ».

Maintenant, souvent seule avec sa sœur, rien ne l’empêchait d’étudier ses sentimens. Hélen n’était point heureuse, elle conservait encore pour Bingley l’attachement le plus tendre ; et n’ayant jamais eu jusqu’à ce moment même la moindre fantaisie, son attachement pour lui avait toute la vivacité d’une première inclination ; et par l’âge, et le caractère d’Hélen, cet attachement était plus solide que ne le sont d’ordinaire les premières affections de ce genre ; elle chérissait si tendrement son souvenir, et sa préférence pour lui était si décidée, que toute sa raison et son amour filial pouvaient à peine l’empêcher de l’abandonner à des regrets, qui, en altérant sa santé, auraient nui au bonheur de ses parens.

« Eh bien, Lizzy, dit un jour Mme Bennet, quelle est maintenant votre opinion sur cette triste affaire d’Hélen ? Quant à moi, je suis décidée à n’en plus parler : je l’ai dit l’autre jour à ma sœur Philips ; mais il est donc vrai qu’elle n’a point entendu parler de lui, pendant son séjour à Londres : enfin, tout ce que je puis dire, c’est que sa conduite est celle d’un malhonnête homme, et je ne pense pas que désormais on puisse espérer de les voir unis. Je n’entends rien dire de son retour à Netherfield ; cependant j’ai questionné, à ce sujet, tous ceux qui auraient pu le savoir.

» — Je doute qu’il revienne jamais à Netherfield.

» — Tant mieux pour lui, personne ne désire le revoir ; mais, moi, je dirai toujours qu’il s’est bien mal conduit avec ma fille, et si j’avais été elle, je ne l’eusse point souffert… Enfin, ma consolation est qu’Hélen en mourra de chagrin, et alors il se repentira d’en avoir agi ainsi avec elle. »

Cette attente ne paraissant pas fort consolante à Élisabeth, elle ne fit nulle réponse.

« Eh bien ! Lizzy, continua sa mère quelques instans après, les Colins sont donc heureux ensemble ? J’espère que cela durera : tiennent-ils une bonne table ? Je ne doute point que Charlotte ne soit une excellente ménagère ; si elle ressemble à lady Lucas, elle doit être furieusement économe. Ils ne jettent point l’argent par les fenêtres, je présume ?

» — Non ; leur maison est tenue avec beaucoup d’ordre.

» — Oh ! avec ordre, je le crois facilement ; Charlotte a été à bonne école pour cela… enfin grand bien lui fasse… ils parlent sans doute souvent de ce qu’ils feront à la mort de votre père ; ils regardent, je suppose, la terre de Longbourn comme si déjà elle leur appartenait ?

» — C’est un sujet sur lequel ils ne pouvaient s’entretenir en ma présence.

» — Non, cela eût été assez singulier… Mais je ne doute point qu’ils n’en parlent souvent ensemble. Enfin, s’ils peuvent posséder sans remords une terre si illégalement acquise, tant mieux pour eux ; quant à moi, j’aurais honte d’avoir un bien par substitution. »