Orgueil et Prévention/45

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Traduction par Eloïse Perks.
Maradan (3p. 16-27).


CHAPITRE XLV


Convaincue comme Élisabeth l’était maintenant, que l’antipathie de Mlle Bingley pour elle avait été causée par la seule jalousie, elle ne put s’empêcher de penser combien son apparition à Pemberley serait peu agréable à cette dame. Elle était donc curieuse de voir si elle pourrait même se contraindre assez pour lui adresser, avec quelques dehors de politesse, les phrases d’usage.

Arrivés au château, on les fit entrer dans le salon, dont l’exposition septentrionale était délicieuse en été. Les croisées ouvertes jusqu’à terre laissaient apercevoir ces montagnes couronnées de bois où le soleil semblait n’oser pénétrer, et les chênes majestueux, épars çà et là sur la pelouse voisine.

Elles furent reçues par Mlle Darcy, qui y travaillait avec Mme Hurst, Mlle Bingley, et la dame avec laquelle elle demeurait à Londres. La réception que leur fit Georgiana fut parfaitement polie ; mais accompagnée de cet air embarrassé, qui, bien que provenant de son extrême timidité et de sa crainte de mal faire, aurait pu facilement faire croire à ceux qui se sentaient ses inférieurs, qu’elle était fière et réservée. Mme Gardener et sa nièce lui rendirent cependant justice, et la plaignirent.

Elles ne reçurent de Mme Hurst et de Mlle Bingley qu’une simple révérence ; et, s’étant assises, un silence assez désagréable suivit pour quelques instans ; il fut d’abord interrompu par Mme Annesley, femme aimable et gracieuse, et entre elle et Mme Gardener, avec quelques secours d’Élisabeth, la conversation se soutint. Mlle Darcy paraissait désirer de parler, mais n’en avait pas le courage, et parfois hasardait une courte phrase, lorsqu’elle avait le moins de chance d’être entendue.

Élisabeth s’aperçut bientôt qu’elle était elle-même étroitement observée par Mlle Bingley, et qu’elle ne pouvait dire un mot, surtout à Mlle Darcy, sans exciter toute son attention. Cette remarque ne l’aurait point empêchée de chercher à causer avec cette dernière, si elle eût été assise moins loin d’elle, mais elle n’était nullement fâchée de ne se trouver point dans la nécessité de parler beaucoup, ses pensées l’occupaient assez ; elle s’attendait à tout instant à voir entrer au salon quelques-uns de ces messieurs ; elle craignait, elle désirait que le maître de la maison vînt avec eux. Après être restée ainsi plus d’un quart d’heure sans entendre la voix de Mlle Bingley, Élisabeth reçut d’elle une froide question sur la santé de sa famille ; elle y répondit brièvement avec une égale indifférence, et Mlle Bingley ne dit plus rien.

Quelques momens après, l’arrivée de deux domestiques avec des pâtisseries, des biscuits et les plus beaux fruits de la saison, vint un peu varier la scène, mais cela n’eut lieu qu’après que plus d’un regard et plus d’un sourire fort expressifs de Mme Annesley à Mlle Darcy, eut rappelé à celle-ci la place qu’elle devait prendre. Il y avait maintenant de quoi occuper toute la société ; car si ces dames ne pouvaient toutes discourir, elles pouvaient du moins se mettre à table : les belles pyramides de raisins, de brugnons et de pêches, étaient un motif pour se rapprocher.

Pendant que chacun était ainsi occupé, Élisabeth eut une bonne occasion de décider si vraiment elle désirait ou craignait l’arrivée de M. Darcy par les sentimens qui la dominèrent en le voyant entrer ; et bien que peu d’instans auparavant elle se fût imaginé que le désir prédominait, elle commença à regretter qu’il fût venu.

Il avait été quelque temps avec M. Gardener, qui, avec deux ou trois autres personnes, était occupé près la rivière, et ne l’avait quitté qu’en apprenant que Mme Gardener et sa nièce devaient rendre visite à Georgiana dans le courant de la matinée. Dès qu’il entra, Élisabeth résolut fort sagement de paraître parfaitement calme et aisée ; résolution bien nécessaire à prendre, quoique difficile à garder, car elle vit bien qu’ils excitaient l’un et l’autre les soupçons de toute la société ; et à peine y avait-il un seul regard, qui ne se fixât sur lui, étudiant sa conduite, lorsque d’abord il entra au salon ; mais la physionomie où une vive curiosité se laissait le mieux apercevoir, fut celle de Mlle Bingley, malgré l’air riant qu’elle s’efforçait de prendre en parlant à ceux qui excitaient sa jalousie ; car ce sentiment ne l’avait point encore mise au désespoir ; et ses attentions pour M. Darcy n’étaient nullement finies. Mlle Darcy, à la vue de son frère, s’efforça de nouveau de prendre part à la conversation, et Élisabeth vit qu’il désirait beaucoup qu’elle et Georgiana se connussent, et cherchait, autant que possible, à les faire causer ensemble. Mlle Bingley s’en aperçut également, choisit le premier moment de silence pour dire, d’un air moqueur :

« Est-il vrai, Mlle Élisa, que le régiment de milice a quitté Meryton ? Cette perte a dû être vivement sentie par votre famille. »

En présence de Darcy, elle n’osait prononcer le nom de Wickham, mais Élisabeth comprit facilement que c’était de lui qu’elle voulait parler, et les divers souvenirs attachés à cette idée l’affligèrent un moment ; mais, faisant un effort sur elle-même pour repousser cette attaque si méchante, elle put bientôt répondre à la question d’un air assez indifférent. Comme elle parlait, un coup d’œil involontaire lui montra Darcy, dont le teint animé trahissait l’émotion, la regardant attentivement, et sa sœur accablée de honte et n’osant lever les yeux. Si Mlle Bingley avait su la peine qu’elle causait en ce moment à sa chère amie, elle n’eût sans doute pas fait une semblable allusion ; mais tout son désir se bornait à embarrasser Élisabeth, en retraçant à sa pensée l’homme auquel elle la croyait attachée, et à lui faire montrer une sensibilité qui aurait pu lui nuire dans l’esprit de Darcy : peut-être aussi voulait-elle rappeler à ce dernier les folies et les inconvenances que ce corps avait fait faire à quelques-uns des parens d’Élisabeth. Jamais un seul mot sur l’enlèvement projeté de Mlle Darcy ne lui était parvenu ; ce secret n’avait été révèlé à aucun étranger, excepté à Élisabeth, et Darcy l’avait surtout soigneusement caché à la famille Bingley, ayant quelque désir (comme Élisabeth le croyait depuis long-temps) qu’elle en fît un jour partie. Ce projet, il est vrai, était le sien, et s’il ne fut point un des motifs qui le déterminèrent à éloigner Bingley de Mlle Bennet, toutefois il pouvait ajouter encore à l’intérêt si vif qu’il prenait au bonheur de cet ami.

Cependant le calme d’Élisabeth le tranquillisa bientôt, et comme Mlle Bingley, chagrine et désappointée, n’osait approcher plus près de Wickham, Georgiana se remit aussi, quoique difficilement. Son frère, dont elle craignait de rencontrer le regard, se rappelait à peine ce qui la devait troubler en ce moment, et cette même circonstance, destinée à détourner les pensées d’Élisabeth, semblait, au contraire, les avoir fixées sur elle encore plus agréablement.

Leur visite ne se prolongea guères après la question et la réponse dont on vient de faire mention ; et tandis que M. Darcy les conduisait à leur voiture, Mlle Bingley soulageait quelque peu son ennui, en critiquant impitoyablement les manières, la tournure et la toilette d’Élisabeth, mais Georgiana ne la voulut nullement seconder ; l’opinion de son frère était sacrée pour elle, il ne pouvait s’abuser ; et il avait parlé d’Élisabeth de manière à ne plus laisser à Georgiana la possibilité de ne pas la trouver jolie et toute aimable. Lorsque M. Darcy revint au salon, Mlle Bingley ne put s’empêcher de lui répéter une partie de ce qu’elle venait de dire à sa sœur.

« Comme Élisa Bennet a mauvaise mine ce matin ! s’écria-t-elle, de ma vie je n’ai vu quelqu’un changer autant en quelques mois ; elle est devenue si brune, elle a l’air si commun ! Louisa avouait avec moi qu’elle était méconnaissable. »

Quelque peu agréable que pût être pour M. Darcy une semblable remarque, il se contenta de répondre d’un air indifférent qu’il n’avait aperçu en Mlle Bennet aucun changement, sinon que son teint était un peu hâlé ; effet assez ordinaire d’un voyage dans une saison aussi chaude.

« Quant à moi, continua-t-elle, je dois avouer que jamais je n’ai pu la trouver jolie ; sa figure est trop maigre, son teint n’a point d’éclat, et ses traits certainement ne sont point réguliers ; son nez est trop court ; ses dents sont passables, il est vrai ; mais on en voit beaucoup de plus belles ; et quant à ses yeux, que parfois on s’est plu à trouver si beaux, je n’ai jamais pu les admirer : ils ont une expression dure, méchante même, que je ne puis souffrir, et dans toute sa personne, il y a un air de suffisance sans dignité, qui est vraiment insupportable. »

Mlle Bingley étant intimement convaincue que Darcy chérissait Élisabeth, ne choisissait pas le vrai moyen de se rendre agréable auprès de lui, mais quand l’amour-propre est blessé, on ne réfléchit guères ; le voyant enfin un peu piqué, elle obtint tout le succès qu’elle pouvait se promettre ; il garda cependant le silence, c’est ce qui la contrariait fort, et voulant absolument le forcer à parler, elle ajouta :

« Je me rappelle lorsque d’abord nous fîmes connaissance avec elle, combien notre étonnement fut grand d’apprendre qu’elle était en réputation de beauté ; il me souvient même de ce que vous nous dîtes à ce sujet, un jour que tous les Bennet avaient dîné à Netherfield ; elle une jolie femme, ce furent vos paroles ; on pourrait aussi justement nommer sa mère un bel esprit, mais ensuite elle vous plut davantage, et je crois même que dans un temps, vous la trouviez presque jolie.

» — Oui, repartit Darcy, qui ne se pouvait plus contraindre ; mais quand je pensais ainsi, je la connaissais peu ; car il y a déjà long-temps que je la regarde comme une des plus belles femmes de ma connaissance. »

Il quitta alors l’appartement laissant Mlle Bingley jouir de la triste satisfaction de l’avoir forcé à dire ce qui ne pouvait causer de peine qu’à elle seule.

Mme Gardener et Élisabeth s’entretinrent en chemin de tout ce qui était arrivé pendant leur visite, excepté de ce qui les avait toutes deux le plus intéressé ; les manières de tous ceux qu’elles venaient de voir furent examinées, hormis celles de la personne qui plus qu’aucune autre avait mérité leur attention ; elles parlèrent de sa sœur, de ses amis, de sa maison, de ses fruits, mais de lui pas un mot. Cependant Élisabeth désirait extrêmement savoir ce que Mme Gardener aurait été vraiment contente de dire, si sa nièce eût la première abordé ce sujet.