Orgueil et Prévention/60

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Traduction par Eloïse Perks.
Maradan (3p. 259-269).


CHAPITRE LX.


Élisabeth, reprenant bientôt son enjouement naturel, voulut apprendre de M. Darcy comment il avait pu s’attacher à elle :

« Je comprends facilement que le premier pas fait, le reste vous était facile ; mais, qu’est-ce qui a pu vous faire faire ce premier pas ?

» — En vérité, je ne saurais désigner le jour, le lieu, le moment qui virent naître ce sentiment en moi ; il était déjà bien puissant que je croyais l’ignorer encore.

» — Vous aviez de bonne heure résisté à mes charmes ; et quant à mes manières, le moyen de les admirer ? ma conduite envers vous était pour ainsi dire incivile : je ne vous parlais jamais sans désirer plutôt vous offenser que vous plaire. Allons, soyez sincère, serait-ce mon impertinence qui vous aurait plu ?

» — La vivacité de votre esprit m’a, je l’avoue, fort intéressé.

» — Dites plutôt mon impertinence ; car ce n’était guères moins : le fait est que vous étiez las de civilités, d’attentions, de soins officieux ; vous étiez ennuyé de ces femmes qui ne pensaient, n’agissaient, ne parlaient que pour mériter votre seule approbation. Je vous ai occupé, intéressé même, parce que je leur ressemblais si peu ! si vous n’eussiez pas été réellement aimable, cela seul m’aurait attiré votre haine ; mais, malgré le soin que vous preniez de vous déguiser, vos sentimens ont toujours été nobles et justes ! Et dans votre âme vous méprisiez les personnes qui vous flattaient si servilement. Là, je vous ai épargné la peine de me l’expliquer ; et vraiment, tout considéré, je commence à penser que c’était assez naturel. Vous ne saviez, il est vrai, aucun bien réel de moi ; mais nul ne songe aux qualités sérieuses, lorsqu’il devient amoureux.

» — Votre affectueuse conduite envers Hélen, lorsqu’elle fut malade à Netherfield, ne prouvait-elle pas la bonté de votre cœur ?

» — Cette chère Hélen, qui pouvait faire moins pour elle ? mais, admirez-la, sans doute mes bonnes qualités sont sous sa protection, et vous devez les exagérer autant que possible ; en retour, il m’appartient de vous tourmenter aussi souvent que je le puis ; aussi dois-je débuter, dès à présent, et vous demander ce qui vous faisait tant différer d’en venir enfin à une explication ; ce qui vous rendait si réservé lors de votre première visite ici ? mais surtout, pourquoi, durant cette visite, vous aviez tout l’air de me voir avec indifférence ?

» — C’est que vous étiez grave et silencieuse, et que vous ne me donniez aucun encouragement.

» — Mais j’étais embarrassée.

» — Et moi aussi.

» — Vous auriez pu me parler davantage le jour que vous vîntes dîner ici ?

» — Un homme moins occupé de vous l’aurait pu.

» — N’est-il pas malheureux que vous ayez toujours une bonne réponse à me donner, et que je sois assez raisonnable pour m’en contenter ? mais je voudrais savoir combien de temps vous auriez gardé le silence, si on vous avait laissé à vous-même ? La résolution prise par moi de vous remercier pour Lydia, a eu un grand effet, trop peut-être ; car si notre bonheur naît d’un manque de foi, cela n’est pas bien moral, et l’on m’avait défendu de parler de cette affaire.

» — Tranquillisez-vous, tout est dans l’ordre, je vous jure : lady Catherine, en voulant nous séparer, n’a réussi qu’à détruire tous mes doutes… Je ne dois pas ma félicité actuelle à votre désir empressé de me témoigner votre reconnaissance ; je n’étais pas disposé à attendre aucun encouragement de vous ; le discours de ma tante m’avait appris à espérer, et j’étais décidé enfin à tout savoir.

» — Lady Catherine nous a été très-utile vraiment ; et cela doit la réjouir, car elle aime fort à se rendre utile. Mais, dites-moi, quel dessein vous a amené à Netherfield ? Était-ce uniquement pour vous promener jusqu’à Longbourn et paraître embarrassé, ou bien aviez-vous formé quelque projet plus sérieux ?

» — Vous voir, chercher si je pouvais espérer de me faire aimer de vous était mon vrai motif ; observer votre sœur, et juger si elle était encore attachée à Bingley, voilà celui que je m’avouais.

» — Aurez-vous jamais le courage d’annoncer à lady Catherine ce qui doit vous arriver ?

» — Il est plus probable, Élisabeth, que je manque de temps que de courage, mais cela devrait être fait, et si vous voulez me donner une feuille de papier, je m’acquitterai sur-le-champ de ce devoir.

» — Si je n’avais moi-même une lettre à écrire, je pourrais m’asseoir près de vous, et admirer l’égalité de vos lignes, comme le fit autrefois une autre demoiselle ; mais j’ai aussi une tante que je ne saurais plus long-temps négliger. »

Une certaine répugnance à avouer combien l’on avait exagéré sa liaison avec M. Darcy était cause que la longue lettre de Mme Gardener était demeurée si long-temps sans réponse ; mais Élisabeth, ayant maintenant à communiquer une nouvelle qui, elle le savait, serait des mieux accueillies, se reprochait, pour ainsi dire, d’avoir fait perdre à sa tante trois jours de bonheur. Elle lui écrivit donc ce qui suit :

« Je vous aurais remerciée plus tôt, chère tante, ainsi que je le devais, de votre longue, aimable et satisfaisante explication, des détails, etc., etc. ; mais, à dire vrai, j’étais de trop mauvaise humeur pour vous écrire. Vos suppositions avaient été trop loin ; mais à cette heure, supposez tout ce que vous voudrez, abandonnez votre imagination à tous les rêves que ce sujet vous peut offrir ; et, à moins que vous ne me croyiez décidément mariée, vous ne sauriez beaucoup vous abuser. Il vous faut me répondre au plus vite, et faire de lui un bien plus grand éloge que dans votre dernière. Je vous remercie mille et mille fois de ne m’avoir point menée aux lacs : pouvais-je être assez sotte pour le désirer ! Votre idée de la calèche basse est délicieuse ; nous ferons tous les jours le tour du parc. Je suis la plus heureuse des femmes, d’autres l’ont dit avant moi ; mais aucune avec autant de justice : je suis même plus heureuse qu’Hélen. Elle sourit seulement, moi je ris. M. Darcy voudrait bien vous dire mille et mille jolies choses ; mais le moyen pour lui de penser à d’autres qu’à moi ! Vous devez tous venir à Pemberley à Noël.

« Votre, etc., etc. »


La lettre de M. Darcy à lady Catherine, était d’un style différent ; et bien différente aussi, fut celle adressée par M. Bennet à son cousin, en réponse à la dernière.

« Monsieur et ami,

» Il me faut encore une fois vous demander des félicitations : Élisabeth sera dans peu la femme de M. Darcy. Consolez lady Catherine de votre mieux, mais si j’étais vous, je me tiendrais du côté du neveu, il a plus à donner…

» Je suis, etc. »


Les félicitations de Mlle Bingley à son frère, au sujet de son mariage, furent tout ce qu’on pouvait dire de plus tendre et de moins sincère. Elle écrivit même à Hélen pour lui exprimer sa satisfaction, et répéter toutes ses anciennes assurances d’amitié. Hélen ne pouvait être de nouveau abusée, mais encore qu’elle sentît le peu de fond qu’on pourrait faire sur l’affection de miss Bingley, elle ne put s’empêcher de lui répondre d’une manière bien plus amicale qu’elle ne le méritait.

La joie exprimée par Mlle Darcy, en recevant une semblable nouvelle, fut aussi sincère que celle qu’éprouvait son frère à la lui apprendre. Les quatre côtés du papier suffirent à peine pour contenir l’expression de son bonheur, et son désir réel d’être aimée par sa sœur.

Avant qu’on pût recevoir une réponse de M. Colins, la famille de Longbourn apprit qu’il était arrivé avec sa femme à Lucas-Lodge. La cause d’un voyage si inattendu fut bientôt évidente. Lady Catherine avait été tellement irritée par la lettre de son neveu, que Charlotte, se réjouissant réellement de ce mariage, fut bien aise de s’éloigner un peu et d’attendre que l’orage fût apaisé. Dans un moment pareil, l’arrivée de son amie était un vrai plaisir pour Élisabeth ; bien que parfois elle ne pût s’empêcher de penser que cette jouissance était chèrement achetée, lorsqu’elle voyait M. Darcy exposé à la servile et officieuse civilité de M. Colins ; toutefois M. Darcy la supportait avec une patience admirable. Il pouvait même, d’un air assez sérieux, écouter sir William le féliciter d’avoir obtenu la perle de la province, et exprimer son espoir qu’ils se verraient tous fréquemment à la cour ; s’il haussait les épaules, ce n’était que lorsque sir William ne le pouvait plus apercevoir.

Le langage trivial, les manières si communes de Mme Philips exercèrent peut-être davantage sa patience. Et bien que Mme Philips, à l’exemple de sa sœur, le regardât avec trop de respect pour lui parler avec cette familiarité que la gaieté de Bingley encourageait, cependant lorsqu’elle parlait, le moyen qu’elle le fît avec mesure ! et si toute sa crainte la rendait plus modérée, elle ne pouvait cependant la rendre plus aimable. Élisabeth cherchait, autant que possible, à lui épargner leurs trop fréquentes attentions, et s’efforçait de l’occuper d’elle seule, ou de ceux de sa famille avec lesquels il pouvait s’entretenir sans ennui. Si les sentimens pénibles attachés à un pareil soin vinrent mêler quelques épines à la douceur de leurs amours, ils ajoutèrent aux espérances qu’offrait une époque prochaine ; et elle pensait avec délice au temps où, éloignée d’une société si peu agréable à tous deux, ils jouiraient de tous les plaisirs qu’offrirait dans Pemberley leur cercle de famille.