Page:Œuvres philosophiques de Leibniz, Alcan, 1900, tome 2.djvu/115

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50 C’est pourquoi la raison que M. Descartes a alléguée, pour prouver l’indépendance de nos actions libres par un prétendu sentiment vif interne n’a point de force. Nous ne pouvons pas sentir proprement notre indépendance, et nous ne nous apercevons pas toujours des causes, souvent imperceptibles, dont notre résolution dépend. C’est comme si l’aiguille aimantée prenait plaisir de se tourner vers le nord ; car elle croirait tourner indépendamment de quelque autre cause, ne s’apercevant pas des mouvements insensibles de la matière magnétique. Cependant nous verrons plus bas en quel sens il est très-vrai que l’âme humaine est tout à fait son propre principe naturel par rapport à ses actions, dépendante d’elle-même, et indépendante de toutes les autres créatures.

51 Pour ce qui est de la volition même, c’est quelque chose d’impropre de dire qu’elle est un objet de la volonté libre. Nous voulons agir, à parler juste ; et nous ne voulons point vouloir ; autrement nous pourrions encore dire que nous voulons avoir la volonté de vouloir, et cela irait à l’infini. Nous ne suivons pas aussi toujours le dernier jugement de l’entendement pratique, en nous déterminant à vouloir ; mais nous suivons toujours, en voulant, le résultat de toutes les inclinations qui viennent, tant du côté des raisons, que des passions ; ce qui se fait souvent sans un jugement exprès de l’entendement.

52 Tout est donc certain et déterminé par avance dans l’homme comme partout ailleurs, et l’àme humaine est une espèce d’automate spirituel, quoique les actions contingentes en général, et les actions libres en particulier, ne soient point nécessaires pour cela d’une nécessité absolue, laquelle serait véritablement incompatible avec la contingence. Ainsi ni la futurition en elle-même, toute certaine qu’elle est, ni la prévision infaillible de Dieu, ni la prédétermination des causes, ni celle des décrets de Dieu, ne détruisent point cette contingence et cette liberté. On en convient à l’égard de la futurition et de la prévision, comme il a déjà été expliqué ; et puisque le décret de Dieu consiste uniquement dans la résolution qu’il prend, après avoir comparé tous les mondes possibles, de choisir celui qui est le meilleur et de l’admettre à l’existence par le mot tout-puissant de Fiat, avec tout ce que ce monde contient ; il est visible que ce décret ne change rien dans la constitution des choses, et qu’il les laisse telles qu’elles étaient dans l’état de pure possibilité, c’est-à-dire qu’il ne change rien, ni dans leur essence ou nature, ni même