Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/221

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sur un sujet si élevé, réfléchis-y toi-même, je te prie. À quoi bon réfléchir, dit Trygétius ? je prends tes paroles telles qu’elles sont, et ce que j’y comprends me suffit. Tu as dit que le mal est contenu dans l’ordre, que l’ordre découle de Dieu, est aimé de Dieu. De là il suit que le mal vient de Dieu même, et que Dieu aime le mal.

18. Cette conclusion me fit craindre pour Licentius. Mais lui, gémissant de la difficulté de s’exprimer, et sans chercher aucunement ce qu’il dirait, mais la manière dont il le dirait : Non, répliqua-t-il. Dieu n’aime point le mal, et c’est uniquement parce qu’il serait contraire à l’ordre que Dieu aimât le mal. En même temps il aime beaucoup l’ordre, parce que l’ordre fait qu’il n’aime point le mal. Mais alors comment le mal, lui-même, pourrait-il n’être pas dans l’ordre, puisque Dieu ne l’aime point, et qu’il est de l’ordre que le mal ne soit point aimé de Dieu ? Que Dieu aime le bien et non le mal, est-ce là un ordre de choses qui te paraisse méprisable ? Ainsi, le mal que n’aime point Dieu n’est pas en dehors de l’ordre, et cependant Dieu aime l’ordre : car en l’aimant n’aime-t-il pas à aimer le bien et à n’aimer pas le mal ; ce qui est un grand et bel ordre, une disposition divine ? Cet ordre, cette disposition conservent, par la distinction même, l’harmonie des choses, et rendent même nécessaire l’existence du mal. Ainsi la beauté universelle se forme des objets contraires ; ils sont comme les antithèses qui nous plaisent dans les discours.

19. Il se tut ensuite un moment ; puis, soudain, se levant du côté du lit de Trygétius : Je te le demande, dit-il, Dieu est-il juste ? Celui-ci gardait le silence, profondément étonné et stupéfait, comme il l’avoua plus tard, des paroles que soufflait soudainement à son condisciple et son ami une inspiration nouvelle. Pendant ce silence, Licentius continua : si tu me réponds que Dieu n’est pas juste, vois ce que tu fais, toi qui tout à l’heure, m’accusais d’impiété. Mais si Dieu est juste, comme on nous l’enseigne, et comme nous le fait sentir la nécessité même de l’ordre, sa justice consiste à distribuer à chacun ce qui lui appartient. Mais quelle distribution peut-il y avoir, s’il n’y a distinction ? et quelle distinction si tout est bien ? Que peux-tu enfin trouver en dehors de l’ordre, si la justice de Dieu rend au méchants et aux bons selon les mérites de chacun. Nous confessons tous que Dieu est juste ; tout est donc renfermé dans l’ordre. À ces mots, il se rejeta sur son lit, et d’une voix plus douce, pendant que personne ne lui adressait la parole : Ne réponds-tu donc rien, dit-il, toi du moins qui m’as provoqué ?

20. Prenant la parole : Maintenant que ce nouveau culte s’est emparé de toi, je cède[1], lui dis-je. Mais pendant le jour, je répondrai ce que je croirai bon. Du reste il semble poindre, à moins que l’éclat qui frappe les fenêtres ne soit celui de la lune. Il faut travailler en même temps, Licentius, à ne point perdre dans l’oubli de telles richesses. Comment veux-tu que les lettres n’en sollicitent point le dépôt ? Je le dirai donc tout mon sentiment, j’argumenterai contre toi de toutes mes forces, et si tu es vainqueur, ce sera mon plus grand triomphe. Mais si le sophisme et la subtilité des erreurs humaines dont j’essayerai de soutenir le parti, venaient à vaincre ta faiblesse trop peu nourrie d’études scientifiques pour te mesurer avec un Dieu si puissant[2], cela t’indiquera la mesure de force que tu dois acquérir pour revenir à lui avec plus de fermeté. Je veux aussi que la question sorte plus claire de cette discussion, car je vais la porter à des oreilles qui ne sont pas peu délicates.

Notre ami Zénobius, en effet, a souvent et longuement discuté avec moi sur l’ordre des choses ; je n’ai jamais pu satisfaire à ses profondes questions, soit à cause de l’obscurité de la matière, soit à cause de la brièveté du temps. Ces fréquentes remises lui ont causé jusqu’alors beaucoup d’impatience, et pour obtenir une plus prompte et plus ample réponse, il m’a provoqué par un poème, et un bon poème, ce qui doit te le faire aimer davantage. Mais alors que tu étais si éloigné de ses études, on ne pouvait te le lire, on ne le peut même aujourd’hui. Car son départ fut si soudain et si troublé par ce tumulte, que rien de tout cela ne put nous venir à l’esprit. Il avait pris néanmoins le parti de me laisser ce poëme entre les mains, pour que j’y répondisse. Beaucoup de motifs enfin m’engagent à lui adresser cet entretien. D’abord il lui est dû ; ensuite sa bienveillance pour nous exige que nous l’instruisions de notre genre de vie ; enfin, nul plus que lui ne se réjouit de l’espoir que tu donnes. Quand il était ici, son amitié pour ton père,

  1. Térence. And. act. 4, scène 3.
  2. Allusion aux héros de la fable qui ont combattu les dieux.