Page:Œuvres complètes, Impr. nat., Actes et Paroles, tome III.djvu/25

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Ce que voyant, l’habitant solitaire de la place des Barricades avait décide que cet asile, refuse par les gouvernements à des vaincus, leur serait offert par un exile.

Et, par une lettre rendue publique le 27 mai, il avait déclare que, puisque toutes les portes étaient fermées aux fugitifs, sa maison à lui leur était ouverte, qu’ils pouvaient s’y présenter, et qu’ils y seraient les bienvenus, qu’il leur offrait toute la quantité d’inviolabilité qu’il pouvait avoir lui-même, qu’une fois entrés chez lui personne ne les toucherait sans commencer par lui, qu’il associait son sort au leur, et qu’il entendait ou être en danger avec eux, ou qu’ils fussent en sûreté avec lui.

Cela fait, le soir venu, après sa journée ordinaire de promenade solitaire, de rêverie et de travail, il rentra dans sa maison. Tout le monde était déjà couché dans le logis. Il monta au deuxième étage, et écouta à travers une porte la respiration égale des petits enfants. Puis il redescendit au premier dans sa chambre, il s’accouda quelques instants à sa croisée, songeant aux vaincus, aux accablés, aux désespérés, aux suppliants, aux choses violentes que font les hommes, et contemplant la céleste douceur de la nuit.

Puis il ferma sa fenêtre, écrivit quelques mots, quelques vers, se déshabilla rêveur, envoya encore une pensée de pitié aux vainqueurs aussi bien qu’aux vaincus, et, en paix avec Dieu, il s’endormit.

Il fut brusquement réveillé. À travers les profonds rêves du premier sommeil, il entendit un coup de sonnette ; il se dressa. Après quelques secondes d’attente, il pensa que c’était quelqu’un qui se trompait de porte ; peut-être même ce coup de sonnette était-il imaginaire ; il y a de ces bruits dans les rêves ; il remit sa tête sur l’oreiller.

Une veilleuse éclairait sa chambre.

Au moment où il se rendormait, il y eut un second coup de sonnette, très opiniâtre et très prolongé. Cette fois il ne pouvait douter ; il se leva, mit un pantalon à pieds, des pantoufles et une robe de chambre, alla à la fenêtre et l’ouvrit.

La place était obscure, il avait encore dans les yeux le trouble du sommeil, il ne vit rien que de l’ombre ; il se pencha sur cette ombre et demanda : Qui est là ?

Une voix très basse, mais très distincte, répondit : Dombrowski.

Dombrowski était le nom d’un des vaincus de Paris. Les journaux annonçaient, les uns qu’il avait été fusillé, les autres qu’il était en fuite.

L’homme que la sonnette avait réveillé pensa que ce fugitif était là, qu’il avait lu sa lettre publiée le matin, et qu’il venait lui demander asile. Il se pencha un peu plus, et aperçut en effet, dans la brume nocturne, au-dessous de lui, près de la porte de la maison, un homme de petite taille, aux larges