Page:Œuvres complètes, Impr. nat., Actes et Paroles, tome III.djvu/28

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bien mis ; quelques-uns ont à leur bras de charmantes femmes, curieuses de voir des exploits. Ils sont parés comme pour une fête ; ils ont tous les nécessaires, c’est-à-dire toutes les joies, et tous les superflus, c’est-à-dire toutes les vanités ; l’été ils chassent, l’hiver ils dansent ; ils sont jeunes et, grâce à ce bel âge, ils n’ont pas encore ce commencement d’ennui qui est l’achèvement des plaisirs. Tout les flatte, tout les caresse, tout leur sourit ; rien ne leur manque. C’est le groupe des heureux.

En quoi, à l’heure où nous les observons, ces deux foules, les misérables et les heureux, se ressemblent-elles ? en ce qu’elles sont l’une et l’autre pleines de colère.

Les misérables ont en eux la sourde rancune sociale ; les souffrants finissent par être les indignés ; ils ont toutes les privations, les autres ont toutes les jouissances. Les souflrants ont sur eux toutes ces sangsues, les parasitismes ; cette succion les épuise. La misère est une fièvre ; de là ces aveugles accès de fureur qui, en haine de la loi passagère, blessent le droit éternel. Une heure vient où ceux qui ont raison peuvent se donner tort. Ces affamés, ces déguenillés, ces déshérités deviennent brusquement tumultueux. Ils crient : Guerre ! ils prennent tout ce qui leur tombe sous la main, le fusil, la hache, la pique ; ils se jettent sur ce qui est devant eux, sur l’obstacle, quel qu’il soitj c’est la République, tant pis ! ils sont éperdus ; ils réclament leur droit au travail, déterminés à vivre et résolus à mourir. Ils sont exaspérés et désespérés, et ils ont en eux l’outrance farouche de la bataille. Une maison se présente ; ils l’envahissent ; c’est la maison d’un homme que la violente langue du moment appelle « un aristocrate ». C’est la maison d’un homme qui en cet instant-là même leur résiste et leur tient tête ; ils sont les maîtres ; que vont-ils faire. ? saccager la maison de cet homme. ? Une voix leur crie : Cet homme fait son devoir ! Ils s’arrêtent, se taisent, se découvrent, et passent.

Après l’émeute des pauvres, voici l’émeute des riches. Ceux-ci aussi sont furieux. Contre un ennemi ? non. Contre un combattant ? non. Ils sont furieux contre une bonne action ; action toute simple sans aucun doute, mais évidemment juste et honnête. Tellement simple cependant que, sans leur colère, ce ne serait pas la peine d’en parler. Cette chose juste a été commise le matin même. Un homme a osé être fraternel ; dans un moment qui fait songer aux autodafés et aux dragonnades, il a pensé à l’évangile du bon samaritain ; dans un instant où l’on semble ne se souvenir que de Torquemada, il a osé se souvenir de Jésus-Christ ; il a élevé la voix pour dire une chose clémente et humaine ; il a entre-bâillé une porte de refuge à côté de la porte toute grande ouverte du sépulcre, une porte blanche à côté de la porte noire ; il n’a pas voulu qu’il fût dit que pas un cœur n’était miséricordieux pour ceux qui saignent, que pas un foyer n’était hospitalier pour