Page:Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, Guillaumin, 1.djvu/512

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SECONDE LETTRE À M. DE LAMARTINE [1].


Monsieur,


Je viens de lire l’article qui, du Bien public de Mâcon, a passé dans tous les journaux de Paris ; vous dire combien cette lecture m’a surpris et affligé, cela me serait impossible.

Il n’est donc que trop vrai ! aucun homme sur la terre n’a le privilége de l’universalité intellectuelle. Il est même des facultés qui s’excluent, et il semble que l’aride domaine de l’économie politique vous soit d’autant plus interdit que vous possédez à un plus haut degré l’art enchanteur, l’art suprême

De penser par image ainsi que la nature.

Cet art, ou plutôt ce don divin, pourquoi l’avez-vous dédaigné ? Ah ! vous avez beau dire, vous aviez reçu la plus noble, la plus sainte mission du génie dans ce monde. Qu’est devenu le temps où, esprits froids et méthodiques, natures encore alourdies par le poids de la matérialité, nous nous arrachions avec délices à ce monde positif pour suivre votre vol dans la vague et poétique région de l’idéal ? où vous nous révéliez des pensées, des doutes, des désirs et des espérances qui sommeillaient au fond de nos cœurs, comme ces échos qui dorment dans les grottes de nos Pyrénées tant que la voix du pâtre ne les réveille pas ? Qui nous ouvrira désormais d’autres horizons et d’autres cieux, séjours adorés qu’habitent l’Amour, la Prière et l’Harmonie ? Combien de fois, quand vous me faisiez entrevoir ces vaporeuses demeures, je me suis écrié : « Non, ce monde n’embrasse pas tout ; la science ne révèle pas tout ; il y a

  1. Extrait du Journal des Économistes, n° d’octobre 1846. (Note de l’éditeur.)