Page:Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, Guillaumin, 2.djvu/298

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vention financière ou agricole. Elle soulagerait, il est vrai, les hommes d’un lourd fardeau. Mais quoi ! en vertu de ce bien-être même, ils multiplieraient, et reviendraient, sauf le nombre, au point de départ. Messieurs, l’humanité est ainsi faite que c’est précisément à multiplier qu’elle aime à consacrer ce qu’on lui laisse de bien-être ; et faut-il pour cela considérer ce bien-être comme perdu, le lui refuser d’avance ?

Comment trouverait-on ce raisonnement, s’il s’adressait à un individu au lieu de s’adressera une nation ou à une classe ?

Je suppose un jeune homme qui gagne 1 000 fr. par an. Il désire épouser une jeune personne qui en gagne autant ; cependant il attend pour se mettre en ménage que leurs appointements soient doublés. Le moment arrive, mais le patron leur fait cette morale :

« Mes enfants, vous avez certainement droit à 4 000 fr. entre deux, ils vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous marieriez ; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1 000 fr. par tête. Vous voyez qu’il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que vous désirez, et dont d’ailleurs je reconnais la parfaite légitimité. »

La réponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que pourrait faire l’humanité à l’objection que je réfute. « Payez-moi ce qui m’est dû, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l’usage que j’en ferai, s’il est honnête ? Vous dites qu’après m’être procuré les jouissances de la famille, je n’en serai pas plus riche ; je serai toujours plus riche des jouissances éprouvées. Je sais que si j’emploie ainsi l’excédant de mes appointements, je ne pourrai pas l’employer à autre chose ; mais est-ce une raison de dire que je n’en ai pas profité ? Autant vaudrait me refuser mon