Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/167

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— Non, répondit Armand. Jusqu’aujourd’hui, je ne savais pas ce qu’était le bonheur.

— Vous le savez donc, dit-elle en le regardant en dessous d’un air hypocrite et rusé.

— Mais, pour moi désormais, le bonheur, n’est-ce pas de vous voir, de vous entendre… Jusqu’à présent je n’avais que souffert, et maintenant je comprends que je puis être malheureux…

— Assez, assez, dit-elle, allez-vous-en, il est minuit, respectons les convenances. Je ne suis pas allée au bal, vous étiez là. Ne faisons pas causer. Adieu. Je ne sais ce que je dirai, mais la migraine est bonne personne et ne nous donne jamais de démentis.

— Y a-t-il bal demain ? demanda-t-il.

— Vous vous y accoutumeriez, je crois. Hé ! bien, oui, demain nous irons encore au bal.

Armand s’en alla l’homme le plus heureux du monde, et vint tous les soirs chez madame de Langeais à l’heure qui, par une sorte de convention tacite, lui fut réservée. Il serait fastidieux et ce serait pour une multitude de jeunes gens qui ont de ces beaux souvenirs une redondance que de faire marcher ce récit pas à pas, comme marchait le poème de ces conversations secrètes dont le cours avance ou retarde au gré d’une femme par une querelle de mots quand le sentiment va trop vite, par une plainte sur les sentiments quand les mots ne répondent plus à sa pensée. Aussi, pour marquer le progrès de cet ouvrage à la Pénélope, peut-être faudrait-il s’en tenir aux expressions matérielles du sentiment. Ainsi, quelques jours après la première rencontre de la duchesse et d’Armand de Montriveau, l’assidu général avait conquis en toute propriété le droit de baiser les insatiables mains de sa maîtresse. Partout où allait madame de Langeais, se voyait inévitablement monsieur de Montriveau, que certaines personnes nommèrent, en plaisantant, le planton de la duchesse. Déjà la position d’Armand lui avait fait des envieux, des jaloux, des ennemis. Madame de Langeais avait atteint à son but. Le marquis se confondait parmi ses nombreux admirateurs, et lui servait à humilier ceux qui se vantaient d’être dans ses bonnes grâces, en lui donnant publiquement le pas sur tous les autres.

— Décidément, disait madame de Sérizy, monsieur de Montriveau est l’homme que la duchesse distingue le plus.

Qui ne sait pas ce que veut dire, à Paris, être distingué par