Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/21

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briser la plus magnifique des passions ! La logique du vidame triompha.

— Si elle trahit son mari, nous nous vengerons, dit Auguste.

Il y avait encore de l’amour dans le si… Le doute philosophique de Descartes est une politesse par laquelle il faut toujours honorer la vertu. Dix heures sonnèrent. En ce moment le baron de Maulincour se rappela que cette femme devait aller au bal dans une maison où il avait accès. Sur-le-champ il s’habilla, partit, arriva, la chercha d’un air sournois dans les salons. Madame de Nucingen, le voyant si affairé, lui dit : — Vous ne voyez pas madame Jules, mais elle n’est pas encore venue.

— Bonjour, ma chère, dit une voix.

Auguste et madame de Nucingen se retournent. Madame Jules arrivait vêtue de blanc, simple et noble, coiffée précisément avec les marabouts que le jeune baron lui avait vu choisir dans le magasin de fleurs. Cette voix d’amour perça le cœur d’Auguste. S’il avait su conquérir le moindre droit qui lui permît d’être jaloux de cette femme, il aurait pu la pétrifier en lui disant : — Rue Soly ! Mais quand lui, étranger, eût mille fois répété ce mot à l’oreille de madame Jules, elle lui aurait avec étonnement demandé ce qu’il voulait dire : il la regarda d’un air stupide.

Pour les gens méchants et qui rient de tout, c’est peut-être un grand amusement que de connaître le secret d’une femme, de savoir que sa chasteté ment, que sa figure calme cache une pensée profonde, qu’il y a quelque épouvantable drame sous son front pur. Mais il y a certaines âmes qu’un tel spectacle contriste réellement, et beaucoup de ceux qui en rient, rentrés chez eux, seuls avec leur conscience, maudissent le monde et méprisent une telle femme. Tel se trouvait Auguste de Maulincour en présence de madame Jules. Situation bizarre ! Il n’existait pas entre eux d’autres rapports que ceux qui s’établissent dans le monde entre gens qui échangent quelques mots sept ou huit fois par hiver, et il lui demandait compte d’un bonheur ignoré d’elle, il la jugeait sans lui faire connaître l’accusation.

Beaucoup de jeunes gens se sont trouvés ainsi, rentrant chez eux, désespérés d’avoir rompu pour toujours avec une femme adorée en secret ; condamnée, méprisée en secret. C’est des monologues inconnus, dits aux murs d’un réduit solitaire, des orages nés et calmés sans être sortis du fond des cœurs, d’admirables scènes du