Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/290

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ambitieusement garder les accents et les musiques de la voix aimée. Quelque forts que soient des cris, ils ne sauraient être entendus au delà de cette enceinte. On y peut assassiner quelqu’un, ses plaintes y seraient vaines comme s’il était au milieu du Grand-Désert.

— Qui donc a si bien compris la jalousie et ses besoins ?

— Ne me questionne jamais là-dessus, répondit elle en défaisant avec une incroyable gentillesse de geste la cravate du jeune homme, sans doute pour en bien voir le col.

— Oui, voilà ce cou que j’aime tant ! dit elle. Veux-tu me plaire ?

Cette interrogation, que l’accent rendait presque lascive, tira de Marsay de la rêverie où l’avait plongé la despotique réponse par laquelle Paquita lui avait interdit toute recherche sur l’être inconnu qui planait comme une ombre au-dessus d’eux.

— Et si je voulais savoir qui règne ici ?

Paquita le regarda en tremblant.

— Ce n’est donc pas moi, dit-il en se levant et se débarrassant de cette fille qui tomba la tête en arrière. Je veux être seul, là où je suis.

— Frappant ! frappant ! dit la pauvre esclave en proie à la terreur.

— Pour qui me prends-tu donc ? Répondras-tu ?

Paquita se leva doucement, les yeux en pleurs, alla prendre dans un des deux meubles d’ébène un poignard et l’offrit à Henri par un geste de soumission qui aurait attendri un tigre.

— Donne-moi une fête comme en donnent les hommes quand ils aiment, dit-elle, et pendant que je dormirai, tue-moi, car je ne saurais te répondre. Écoute : je suis attachée comme un pauvre animal à son piquet ; je suis étonnée d’avoir pu jeter un pont sur l’abîme qui nous sépare. Enivre-moi, puis tue-moi. Oh ! non, non, dit-elle en joignant les mains, ne me tue pas ! j’aime la vie ! La vie est si belle pour moi ! Si je suis esclave, je suis reine aussi. Je pourrais t’abuser par des paroles, te dire que je n’aime que toi, te le prouver, profiter de mon empire momentané pour te dire : — Prends-moi comme on goûte en passant le parfum d’une fleur dans le jardin d’un roi. Puis, après avoir déployé l’éloquence rusée de la femme et les ailes du plaisir, après avoir désaltéré ma soif, je pourrais te faire jeter dans un puits où personne ne te trouverait,