Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/308

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— Tu vas me dire que tu ne l’avais pas vendue pour que je la tuasse, s’écria la marquise. Je sais pourquoi tu sors de ta tanière. Je te la payerai deux fois. Tais-toi.

Elle alla prendre un sac d’or dans le meuble d’ébène et le jeta dédaigneusement aux pieds de cette vieille femme. Le son de l’or eut le pouvoir de dessiner un sourire sur l’immobile physionomie de la Géorgienne.

— J’arrive à temps pour toi, ma sœur, dit Henri. La justice va te demander…

— Rien, répondit la marquise. Une seule personne pouvait demander compte de cette fille. Christemio est mort.

— Et cette mère, demanda Henri en montrant la vieille, ne te rançonnera-t-elle pas toujours ?

— Elle est d’un pays où les femmes ne sont pas des êtres, mais des choses dont on fait ce qu’on veut, que l’on vend, que l’on achète, que l’on tue, enfin dont on se sert pour ses caprices, comme vous vous servez ici de vos meubles. D’ailleurs, elle a une passion qui fait capituler toutes les autres, et qui aurait anéanti son amour maternel, si elle avait aimé sa fille ; une passion…

— Laquelle ? dit vivement Henri en interrompant sa sœur.

— Le jeu, dont Dieu te garde ! répondit la marquise.

— Mais par qui vas-tu te faire aider, dit Henri en montrant la Fille aux yeux d’or, pour enlever les traces de cette fantaisie, que la justice ne te passerait pas ?

— J’ai sa mère, répondit la marquise, en montrant la vieille Géorgienne à qui elle fit signe de rester.

— Nous nous reverrons, dit Henri, qui songeait à l’inquiétude de ses amis et sentait la nécessité de partir.

— Non, mon frère, dit-elle, nous ne nous reverrons jamais. Je retourne en Espagne pour m’aller mettre au couvent de los Dolores.

— Tu es encore trop jeune, trop belle, dit Henri en la prenant dans ses bras et lui donnant un baiser.

— Adieu, dit-elle, rien ne console d’avoir perdu ce qui nous a paru être l’infini.

Huit jours après, Paul de Manerville rencontra de Marsay aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.