Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/716

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l’ouvrage des hommes dans leurs institutions, plus je vois qu’à force de vouloir être indépendants, ils se font esclaves, et qu’ils usent leur liberté même en vains efforts pour l’assurer. Pour ne pas céder au torrent des choses, ils se font mille attachements ; puis, sitôt qu’ils veulent faire un pas, ils ne peuvent, et sont étonnés de tenir à tout. Il me semble que pour se rendre libre on n’a rien faire ; il suffit de ne pas vouloir cesser de l’être. C’est vous, ô mon maître, qui m’avez fait libre en m’apprenant à céder à la nécessité. Qu’elle vienne quand il lui plaît, je m’y laisse entraîner sans contrainte ; et comme je ne veux pas la combattre, je ne m’attache à rien pour me retenir. J’ai cherché dans nos voyages si je trouverais quelque coin de terre où je pusse être absolument mien ; mais en quel lieu parmi les hommes ne dépend-on plus de leurs passions ? Tout bien examiné, j’ai trouvé que mon souhait même était contradictoire ; car, dussé-je ne tenir à nulle autre chose, je tiendrais au moins à la terre où je me serais fixé ; ma vie serait attachée à cette terre comme celle des dryades l’était à leurs arbres ; j’ai trouvé qu’empire et liberté étant deux mots incompatibles, je ne pouvais être maître d’une chaumière qu’en cessant de l’être de moi.

Hoc erat in votis : modus agri ita magnus.

« Je me souviens que mes biens furent la cause de nos recherches. Vous prouviez très solidement que je ne pouvais garder à la fois ma richesse et ma liberté ; mais quand vous vouliez que je fusse à la fois libre et sans besoins, vous vouliez deux choses incompatibles, car je ne saurais me tirer de la dépendance des hommes qu’en rentrant sous celle de la nature. Que ferai-je donc avec la fortune que mes parents m’ont laissée ? Je commencerai par n’en point dépendre ; je relâcherai tous les liens qui m’y attachent. Si on me la laisse, elle me restera ; si on me l’ôte, on ne m’entraînera point avec elle. Je ne me tourmenterai point pour la retenir, mais je resterai ferme à ma place. Riche ou pauvre, je serai libre. Je ne le serai point seulement en tel pays, en telle contrée ; je le serai par toute la terre. Pour moi toutes les chaînes de l’opinion sont brisées ; je ne connais que celle de la nécessité. J’appris à les porter dès ma naissance, et je les porterai jusqu’à la mort, car je suis homme ; et pourquoi ne saurais-je pas les porter étant libre, puisque étant esclave il les faudrait bien porter encore, et celle de l’esclavage pour surcroît ?

« Que m’importe ma condition sur la terre ? que m’importe où que je sois ? Partout où il y a des hommes, je suis chez mes frères ; partout où il n’y en a pas, je suis chez moi. Tant que je pourrai rester indépendant et riche, j’ai du bien pour vivre, et je vivrai. Quand mon bien m’assujettira, je l’abandonnerai sans peine ; j’ai des bras pour travailler, et je vivrai. Quand mes bras me manqueront, je vivrai si l’on me nourrit, je mourrai si l’on m’abandonne ; je mourrai bien aussi quoiqu’on ne m’abandonne pas ; car la mort n’est pas une peine de la pauvreté, mais une loi de la nature. Dans quelque temps que la mort vienne, je la défie, elle ne me surprendra jamais faisant des préparatifs pour vivre ; elle ne m’empêchera jamais d’avoir vécu.

« Voilà mon père, à quoi je me fixe. Si j’étais sans passions, je serais, dans mon état d’homme, indépendant comme Dieu même, puisque, ne voulant que ce qui est, je n’aurais jamais à lutter contre la destinée. Au moins je n’ai qu’une chaîne, c’est la seule que je porterai jamais, et je puis m’en glorifier. Venez donc, donnez-moi Sophie, et je suis libre. »

«  – Cher Émile, je suis bien aise d’entendre sortir de ta bouche des discours d’homme, et d’en voir les sentiments dans ton cœur. Ce désintéressement outré ne me déplaît pas à ton âge. Il diminuera quand tu auras des enfants, et tu seras alors précisément ce que doit être un bon père de famille et un homme sage. Avant tes voyages je savais quel en serait l’effet ; je savais qu’en regardant de près nos institutions, tu serais bien éloigné d’y prendre la confiance qu’elles ne méritent pas. C’est en vain qu’on aspire à la liberté sous la sauvegarde des lois. Des lois ! où est-ce qu’il y en a, et où est-ce qu’elles sont respectées ? Partout tu n’as vu régner sous ce nom que l’intérêt particulier et les passions des hommes. Mais les lois éternelles de la nature et