Page:Œuvres complètes de Maximilien de Robespierre, tome 1.djvu/78

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son empire, où le malheureux est si facilement oublié, où il ne peut obtenir grâce que de ceux, qui ont intérêt de l’accabler, justice que de ceux qui se sont déclarés ses ennemis : de plus grands maux encore n’arrivent-ils pas quand les alarmes sur un caractère vicieux étaient fondées ; et quand elles n’ont pas obtenu ce cruel remède ! Un grand crime vient d’être commis : la terreur publique élève un vaste cri de vengeance. On cherche le coupable. On trouve un membre d’une famille riche, respectée, digne de l’être. À l’instant on est frappé d’une autre crainte, on est encore plus consterné, épouvanté de la vengeance que du crime. Le zèle des magistrats se ralentit, sans souvent qu’ils s’en aperçoivent, car il est aisé de se trouver des excuses, sur l’émission d’un devoir qui va devenir si terrible. Tout ce qui peut émouvoir le cœur de l’homme est employé contre le cours de la justice. Le cri maternel, les prières de l’innocence, les supplications de la beauté, l’intéressante voix de l’amitié, les services, les vertus, les talens d’une nombreuse famille ; tout se fait entendre pour fléchir la loi, tandis que l’or coule à grands flots parmi les hommes, prêts à trafiquer de leurs devoirs. Qu’arrive-t-il très souvent ? Sans qu’on sache comment, sans qu’on ait un prévaricateur à punir, le crime échappe aux recherches. D’autres fois, lors même que le coupable est entre les mains de la justice, il lui est enlevé. Plus souvent les plus touchantes supplications arrivent jusqu’au trône ; et le droit de faire grâce, qui ne doit pas moins tourner à l’utilité publique que la justice même, qui fut plutôt accordé à la hauteur des vues d’un prince qu’à la sensibilité de son cœur, ce droit arme dans ce moment ses propres vertus contre son devoir. Alors le peuple, qui ne trouve jamais en sa faveur ce concours de réclamations, s’aperçoit, avec indignation, de sa bassesse, qui fait son délaissement ; il ne voit plus dans une justice si partiale que son oppression. Il se plaint, il crie, il se révolte ; il voudrait bouleverser une société, où c’est moins le crime que la pauvreté, qui porte la sévérité des lois. D’où viennent de si grands désordres ? D’une seule cause qui les rendra presque toujours inévitables ? La loi se présente pour saisir un coupable. Mais une famille puissante par son rang, par ses richesses, quelquefois par l’amour et le respect qu’on lui doit, le lui dispute avec une grande force, un grand courage : il s’agit de toute son existence civile, maintenant attachée à une seule tête.