Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/341

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mon digne père, qu’il n’y a pas de diable si dangereux que la fragilité de nos propres pensées. — Et cela est vrai, mon enfant, » dit Madge en se levant tout d’un coup ; « mais je prendrai une route dans laquelle le diable n’osera pas me suivre, et c’est une route que vous aimerez bien, allez… D’ailleurs je vais m’attacher à votre bras, de peur qu’Apollyon ne vienne m’arrêter dans le sentier, comme il le fit dans le Voyage du Pèlerin. »

À ces mots elle se leva, et, prenant Jeanie par le bras, elle se mit à marcher à grands pas, et bientôt, à la grande joie de sa compagne, elle entra dans un sentier bien battu, dont elle semblait connaître parfaitement les détours. Jeanie essaya de la remettre sur la voie des confidences, mais cette fantaisie lui avait passé. Dans le fait, l’esprit de cette pauvre insensée ressemblait à un amas de feuilles sèches qui peuvent rester quelques moments tranquilles, mais que le moindre souffle vient agiter et mettre en mouvement. Elle n’avait maintenant dans sa tête que l’allégorie de John Bunyan[1], et cette idée en ayant chassé tout le reste, elle se mit à discourir avec une grande volubilité.

« Avez-vous jamais lu le Voyage du Pèlerin ? Vous serez Christiana, vous, et moi je serai la vierge Mercy ; car vous savez que Mercy était plus belle et plus attrayante que sa compagne ; et si j’avais ici mon petit chien, il serait Great-Heart, leur guide, qui était si hardi, comme vous savez, qu’il aboyait à un individu vingt fois plus gros que lui ; et c’est même ce qui a causé sa mort ; car un jour qu’on m’entraînait au corps-de-garde, il a mordu au talon le caporal Mac-Alpine, et le caporal Mac-Alpine a tué le fidèle animal avec sa pique… Que le diable l’emporte avec sa fourche ! — Fi donc ! Madge, vous ne devriez pas parler ainsi. — C’est vrai, » dit Madge en secouant la tête ; « mais alors il ne faut pas que je pense à mon pauvre petit chien Snap, lorsque je le vis mourant dans l’égout. Et cependant tout est pour le mieux, car le pauvre animal, quand il était vivant, souffrait du froid et de la faim, et la tombe est un lieu de repos pour tout le monde, de repos pour mon chien, pour mon pauvre enfant et pour moi aussi. — Votre enfant ? » dit Jeanie qui crut qu’en suivant cette idée, dans le cas où elle serait fondée sur quelque chose de réel, elle ne pouvait manquer de ramener sa compagne à un état plus calme et plus raisonnable.

Elle se trompait toutefois, car Madge rougit, et répondit avec

  1. Auteur du Voyage du Pélerin dont il est ici question. a. m.